Quartier
Naturellement ils évitèrent la Grande Perspective et la place de Gostinordwor, où tout avait repris son train habituel , et où l'on ne parlait dans tous les coins que de ce que la langue avait entraîné la bohémienne, laquelle était, disait-on, la femme d'un chef de brigands, et qui avait perdu bon nombre d'âmes. Faites circuler dans la foule le bruit le plus absurde, et la foule absurde y croira.
On arriva enfin au bourg des pêcheurs. A l'extrémité de la rue, Basile frappa à la porte d'une chaumière tellement enfumée qu'on l'eût crue bâtie avec du charbon. Du côté de la rue, elle semblait frapper du front contre terre; sa coiffure de paille, abondamment poudrée de neige, était tout ébouriffée par les tempêtes : elle semblait déserte au premier abord.
Cependant , au retentissement du coup frappé par Basile , quelqu'un ouvrit en dedans un carreau de la fenêtre tendu en peau. Un nuage de fumée en sortit, suivi d'une tête de vieille femme, jaune comme de la cire et ridée comme un pomme cuite ; elle toussa, et chaque quinte sembla lancer une bouffée de vapeur hors de sa bouche.
— Que demandez- vous? fit-elle aux bohémiens d'une voix caressante.
— C'est à toi rme nous en voulons, mère, répondit
Basile; laisse -nous entrer, et tu ne t'en repentiras point
— Quoique vous veniez à une heure indue , dit la vieille, entrez toujours , vous devez vous apercevoir qu'il n'est pas bon de rester dans la rue par le temps qu'il fait.
Alors, par un grand escalier, d'un aspect aussi sale et aussi fragile que le reste de la maison , nos voyageurs montèrent jusqu'à la chambre de laquelle la vieille avait regardé par un carreau. Arrivé là, Basile écarta la courte barre de fer qui servait de serrure à la porte, qui, en s'ouvrant, l'eût probalement entraîné avec elle si son poids à lui n'eût surpassé celui de la porte.
Les bohémiens se trouvèrent dans un petit vestibule qui séparait la partie habitée de la chaumière de celle qui ne l'était pas , et qui remplaçait probablement la pharmacie, car le parfum des herbes champêtres s'y faisait sentir.
Après avoir renouvelé leur demande près de cette seconde porte, ils entrèrent dans l'isba, bien calfeutrée et bien éclairée. Là ils se trouvèrent inondés tout à la fois par la chaleur et la lumière , resplendissant comme s'ils eussent été couverts de diamants Trois bougies de cire fine brûlaient , attachées au coin où l'on pose les images, et que le paysan russe nomme
LA MAISON DE GLACE. I9i
l'iskossoque. Ce coin était orné de fleurs desséchées et de branches «Je saute : les bougies éclairaient une image embellie d'une auréole en argent , couverte de rubans de toutes couleurs, de bagues et de croix , exvoto donnés parla ferveur des malades. Le temps et la fumée avaient tellement bruni le visage de la Vierge, qu'à peine en apercevait-on les traits ; mais la foi y retraçait avec les plus vives couleurs tout un monde de miséricorde et de clémence.
Une paysanne pâle et malade était couchée sur un banc de bois, la tête tournée du côté de l'image ; ses yeux brillaient des lueurs fauves de la fièvre, son sein respirait lourdement, ses cheveux en tresses tombaient jusqu'à terre, ses mains et ses pieds étaient liés et cordés, et, à ses côtés, un gardien gigantesque murmurait d'une voix nasillarde des imprécations contre les esprits; la vieille , petite et bossue comme un point d'interrogation, était vêtue d'une saraphane bleue ; elle était propre comme une noix tirée de son écorce ; elle lisait une prière à voix basse, et, tout en lisant, elle fit signe aux nouveaux venus de s'asseoir. Une fille d'environ quatorze ans, fraîche et rose comme si elle venait de se 'averdans la neige, se tenait au sch^stee1. en jetant dans un fragment de vase de terre une espèce