Marbre rustique
de parfum qui répandait dans l'isba des flots de fumée aromatique. En ce moment l'homme , s'adre^sant au démon dont la femme était possédée, prononça d'une voix Ion te, mais tonnante, les mots : Va-t'en. la malade gémit, grinça des dents , et, sur tous les tons de la gamme de la douleur, poussa d'horribles cris ; tantôt ces cris étaient l'aboiement d'un chien, le grincement d'une charrette, tantôt le grognement d'un porc. De temps en temps elle tombait dans des convulsions , blasphémait et roulait des yeux qui semblaient prêts à jaillir de leurs orbites; elle brisa les cordes qui la liaient, et alors, insaisissable comme l'ombre, elle bondissait comme un poisson posé sur la glace , mettant ses pieds contre le mur et se roidissant avec une violence qui pouvait faire croire que ses muscles allaient se briser. Il semblait que chaque membre de son corps acquérait la force d'an ressort d'acier; son ventre tout à coup grossit démesurément et ne s'aplatit que lorsqu'à son tour sa poitrine prit un développement extraordinaire : alors les veines de son cou se roidirent comme des cordes. Son gardien, aidé d'un autre bohémien qui vint à son secours, essaya de la retenir ; mais leurs deux forces réunies furent celles d'un enfant, comparées aux forces de la convulsionnaire ; ei)e les écarta violemment et fouetta , dans le mouvement qu'elle fit» la joue du jeune homme avec
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une de ses tresses, qui laissa sur cette joue, l'empreinte d'une cicatrice rouge.
A cette vue, l'effroi glaça le cœur de Marioulla, ses cheveux se dressèrent. La femme qui remplissait les fonctions de médecin fut la seule qui continua de prier tranquillement.
Bientôt , cependant, la possédée devint plus calme ; elle rendit des flots d'écume et exhala an nuage de fumée. Lorsque ce nuage se fut évanoui, la vieille s'approcha de la malade , fit avec ferveur sur elle le signe de la croix , prononça une prière , balbutia des phrases inintelligibles et promena sa main sur le corps et sur les yeux de la malheureuse créature; elle prolongea pendant longtemps ce geste calme et mystérieux. Pendant cette opération, les yeux de la malade reprenaient leur expression naturelle, et une tache d'un rose pâle, et qui allait s'élargissant, s'épanouissait sur sa joue jaunie; en même temps elle devenait plus tranquille et tournait un regard tout resplendissant de reconnaissance sur la vieille, regard qui se reporta de la bonne femme à la Vierge , inondée de lumières; puis elle soupira, fit le signe de la croix et s'endormit le sourire sur les lèvres.
On couvrit sa figure d'un linge ; la jeune fille s'empara de ses pieds et s'assit; la vieille, fatiguée, fit quelques pas vers un banc, s'y coucha et s'y endormit
bientôt profondément: le jeune homme, après avoir éteint les bougies , fit signe aux bohémiens de ne pas faire de bruit et s'en alla tranquillement.
Alors il se fit un tel silence dans l'isba, que l'on eût cru que le génie du sommeil venait d'y descendre et de la couvrir de son aile.
La chaleur tropicale engageait au repos. La chaleur des dormeurs amenait peu à peu l'assoupissement. Ne pouvant résister à cette double influence, Marioulla et son compagnon se couchèrent à leur tour sur les bancs restés libres, et en peu d'instants, comme cédant à une pression magique, tous les êtres vivants renfermés dans la chaumière dormaient d'un profond sommeil.
11 était encore nuit quand tout le monde se réveilla. Une chandelle brûlait sur une table couverte d'une nappe à bords rouges. La jeune fille, vive comme un écureuil, la chargea de grands morceaux de pain noir, au milieu desquels brillait une salière ornée de ciselures contournées. Un jeune chat jouait avec un morceau de papier attaché à une ficelle qu'une enfant de trois ans faisait descendre jusqu'à lui des patalis1 où elle i ndi dormi, et dont on ne pouvait voir que deux grands yeux biens, brillants, à travers une chevelure
1« Espèce d'échafaudage construit en planches pour y dormJlS
blonde, dont les mèches, moulées par le peigne, tombaient comme un rideau d'or.
La maîtresse rentra.
— Il ne faut pas nous en vouloir, mère, lui dit Basile, de ce que nous nous sommes endormis chez toi : la chaleur qu'il fait dans ton isba paraît double après le froid qu'il fait dehors.
— Vous n'avez pas besoin de vou* excuser de cela, répondit la vieille, car vous devez être fatigués de la route; il faut avouer que la neige est profonde; elle embarrasse la marche. Maintenant dites-moi d'où et dans quel but le bon Dieu vous amène?
— Tu as l'air de ne pas me reconnaître, Agraphina Paramonowna ! répondit Basile.
— Ne fen fâche pas, répliqua la vieille à son tour, fixant sur Basile ses yeux éteints.
— Il est vrai que beaucoup d'eau s'en est allée depuis que nous ne nous sommes vus, continua Basile, et beaucoup plus encore depuis que nous fîmes connaissance; moi, d'un jeune et beau garçon, je suis devenu un vieillard ventru ; et toi, d'une belle fille flexible et droite, te voilà devenue vieille et bossue. Hélas f la main du temps a du même coup emporta DOtre jeunesse et notre beauté.
Et le bohémien tirant de sa poche un peigne le passa dans ses cheveux, autrefois noirs comme l'é-
bène. aujourd'hui grisonnants, les sépara à la russe, et présenta aux yeux de la vieille sa figure barbue.
— Comment te reconnaître?
Une aulre que notre hôtesse eût dit :
— Aide-moi, mon Dieul
Mais celle-ci n'employait le nom de Dieu que dam* les grandes occasions.
Basile reprit :
— Souviens-toi donc comment, un jour que tu revenais de chez le médecin allemand où ton père t'avait envoyée, deux soldats allemands t'avaient arrêtée dans ton chemin et voulait t'entraîner dans un champ. Je vins à toi, je pris ton bras et te reconduisis honnêtement à la maison, au seuil de laquelle je ne fis que t'embrasser — sur ta joue rouge comme une fleur.
Le visage de la vieille se colora sous une expression de contentement.
— Basile, mon petit Basile , mon enfant, c'est toi t s'écria-t-elle.
Et mettant cordialement sa main sèche sur l'épaule du bohémien :
— Comment t'oublier? est-ce là tout ce que tu m'as fait? Tu sauvas mon pauvre homme estropié et infirme de l'incendie.
— Et je vous volai un cheval, continua Basile en rianl.
— Bon f toujours blagueur comme dans le temps, reprit gaiement la vieille. Ah! il y a bien des année* que nous nous connaissons. Qu'est-ce que cette jeunesse-là?
— C'est ma maîtresse , — c'est-à-dire ma maîtresse à moi.
— Ah î ah ! tu t'es enfin laissé prendre à la corvée, à ce qu'il paraît?
— Moi , esclave 1 non pas. Paramonowna, tu ne me connais pas encore. Qui m'eût jamais forcé de quitter le service du bon tzar, si je n'avais ma sœur à moi dana la tête, cette diablesse de liberté! Quanta Marioulla, vois-tu, — et il montra la bohémienne,— elle m'a fait joliment du bien, va! pas plus pourtant que de m'avoir sauvé du billot. Voilà pourquoi je la sers en la nommant ma maîtresse, tandis qu'elle, elle me nomme son parrain, son frère, que sais-je, moi? Au surplus elle est bohémienne, et par conséquent des nôtres ; et elle me nommerait son valet que je la saluerais et lui obéirais de même, attendu que je l'aime plus que l'on aime une sœur. Eh! Marioulla, venez donc embrasser ma vieille amie.
Marioulla obéit avec plaisir à l'ordre du bonemien, tout à la fois son serviteur et son compagnon.
— . Et à quel propos viens-tu donc à Pétersbourg? demanda la vieille. Serait-ce pour voir les yeux du diable
Que ta compagne est si élégante? Moi et mes petits enfants avons admiré pendant qu'elle dormait les étoiles de sa robe: elles sont, ma foi, aussi brillantes que si elle les avait prises au ciel !
— Marioulla avait envie de voir Pétersbourg ; quant à moi, comme je me trouve aussi bien à un endroit qu'à un autre, pourvu que j'y trouve ma liberté et mon pain quotidien, je n'ai pas mieux demandé que de l'y accompagner: je n'ai rien à craindre pour mes anciens péchés. Du moment où tu ne m'as pas reconnu, personne ne me reconnaîtra. Si nous sommes de leurs fêtes, c'est qu'ils nous traitent, qu'ils nous habillent 3t nous donnent bien à manger : toi , nous venons te demander une ordonnance, voilà tout.
— Ce que je puis faire, tu peux être tranquille , Basile, je le ferai pour un ancien ami.
— Te souviens-tu qu'un jour une jeune fille étique vint trouver ton père, et gémissait de temps en temps et sans interruption, toussait, toussait comme si quelque chose s'était introduit dans sa gorge? Eh bien! il lui donna une drogue , lui recommanda d'en prendre tous les matins une goutte dans un verre d'eau. — Prends garde de briser le flacon, lui dit-il 5 saies cela :1 en résulterait des choses qui te dégoûteraient du jour du bon Dieu.
— Oui, et la petite sotte fit sur le lien même tomber
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ie papier qui servait de bouchon à la bouteille; le liquida s'enfuit et lui brûla la main , de façon à lui laisser jusqu'au jour de sa mort des traces aussi rouges que si on l'eût aspergée avec du jus de sorbier.
— Oh! ohl dit significativement le bohémien en jetant un regard à sa compagne, dont le cœur battait le long de sa poitrine comme le battant d'une cloche contre ses parois et dont les yeux engageaient Basile à se taire; il ne faut pas rire avec la médecine; mais nous ne sommes pas si fous qu'elle, et nous nous tiendrons sur nos gardes.
— Et pour qui donc , cette médecine ? demanda la vieille; tu ne me parais pas poitrinaire ! Elle cracha et fit le signe de la croix. — Ta prétendue maîtresse, quoiqu'elle ne soit pas bien gaie, et que le bon Dieu la bénisse, se p^rte à ravir.
— Voici ce que c'est, ma mère, dit à son tour 31arioulla, se mêlant à la conversation : une dame trèsriche, de Péîersbourg, m'a demandé un remède contre la consomption, en me promettant de m'enrichir si je la guéris. J'ai conté cela à Basile , et il s'est souvenu que ton père avait soulagé quelqu'un du même mal, et m'a amenée ici. Viens à mon aide , Paramonowna , er partageons la gratification.
— C'est dit, j'ai ce qu'il vous faut. Quant u la grau* ncation, n'en parlons pas, nous nous entendrons bien
sans partager; je suis encore loin d'avoir payé raa dette a Basile.
Cela dit, la vieille s'approcha d'une caisse, appela sa fille aînée, lui fit tirer de cette caisse avec précaution una bouteille marquée au bouchon d'un fétu de paille, et r-omit la bouteille à Marioulla , en lui prescrivant très-sérieusement de ne donner de ce remède à la malade que par goutte, et encore étendue dans beaucoup d'eau.
— Augmenter la dose , insista-t-elle, c'est non-seulement en détruire l'effet, mais encore risquer la vie de la malade. Mets cela de côté et tu le reprendras soigneusement demain après avoir prié Dieu, car je présume que vous passez la nuit ici : le froid est terrible, et, en sortant à une pareille heure, on peut être enseveli sous la neige.
Basile et Marioulla remercièrent et consentirent à attendre le jour. Cette dernière déposa avec un vif battement de cœur le flacon à la place indiquée. On mangea le modeste repas. La petite fille aux yeux bleus et aux cheveux blonds descendit, pieds nus, de son entre-sol et vint occuper la place d'honneur près de sa grand'mère, tout en examinant les étrangers avec ses grands yeux sauvages. L'aînée servait à la table. Après le souper, on causa, comme de coutume, de la cruauté des temps actuels et des tueries du temps passé. Ce
sujet de conversation est le lieu commun dans le» régions peu civilisées des peuples de tous les siècles. Pour le moment il y avait une amère rivalité : on se plaignait du favori, des besoins du peuple; on compatissait à l'impératrice, qui n'avait personne auprès d'elle qui pût lui dire la vérité en faveur de ses enfants. On gémissait aussi sur le sort de quelques campagnes voisines du faubourg des Pêcheurs, où régnait une épidémie qui frappait à droite et à gauche , mais qui, Dieu merci f avait jusqu'à présent ménagé le faubourg. On s'entretint des fêtes qui se préparaient à Pétersbourg, des éléphants, des chameaux, des ânes et des autres animaux qui devaient conduire les invités à travers les rues , et même de la maison de glace , dont le bruit avait déjà, en moins de vingt-quatre heures, trouvé moyen de pénétrer dans les palais et dans les chaumières. La conversation était de temps en temps interrompue par des malades qui venaient chercher des médicaments. Les uns demandaient un remède pour le mal « de dents » ; les autres, pour une paralysie on un simple mal de tête. La vieille tâchait de secourir tout le monde en lisant des prières , en faisant des conjurations et en ajoutant des gestes qui, aujourd'hui, seraient du magnétisme. Elle renforçait tou* cela en donnant aux uns un clou en bois, aux autres un flacon d'eau salée. Toutes ces recetles étaient payées par une
dizaine d'œufs, une terrine de lai i ; mais, malgré le peu de valeur de ces dons, la vieille femme, qui traitait ces malades au seul nom du bon Dieu, se montrait beaucoup plus satisfaite de cette récompense que ne l'eût été un médecin qui, pour consultation, eût reçu une tabatière d'or.
La vieille bossue semblait répandre autour d'elle une clarté divine qui est l'auréole du bienfait.