‹ La maison de glace (volume 2)Chapitre 2 sur 23 · LA REVUE · texte numérisé non relu

LA REVUE

Quel mélange d'habits, de physionomies, de races et d'états ! Pouschkine.

Seigneur Dieu, d'où vient donc cette gaieté à la cour de monseigneur le premier ministre grand veneur Wolinski? Du temps du défunt tzar Pierre le Grand et de notre mère la tzarine Catherine Alexiowna. cette question n'eût été faite par personne, attendu que la gaieté n'était pas rare. Le grand tzar était terrible— c'est le mot — pour les choses vicieuses, mais encore sa colère, si grande qu'elle fût, n'avait-elle pas une longue mémoire. Alors la cour, comme le peuple, s'amusait sans arrière-pensée, tandis que maintenant, quoique nous atteignons le quatrième jour du carnaval, tout Pétersbourg — remarquez que nous sommes au commencement de l'année 1739, — tout Pétersbourg, disons-nous,

respire une tranquillité de cloître; et encore de quels cloîtres, de ceux-là où la prière même est lue à voix basst

Maintenant donc, comment ne demanderait-on pas ce que signifie cette joie dans la maison de Wolinski?

A peine la voix des cloches, qui annonçait que la messe était finie, s'était-elle éteinte dans l'air, que les fervents auditeurs du service sacré, se retirant soit un à un, soit deux à deux, soit même par groupes plus nombreux, revenaient à la maison silencieux et la tête baissée.

C'est qu'aussi l'on n'ose point parler dans les rues de Pétersbourg, car à l'instant, comme un oiseau de proie, s'abat l'espion, qui, arrangeant ce que vous avez dit à sa manière, augmentera ou diminuera, et avec la rapidité de l'éclair, la promptitude du clin d'ceil, enverra les bavards à la police; de la police, plus loin : là-bas où l'on prend des castors, ou bien à l'école du maitre de derrière les épaules l.

— Ainsi, disions-nous, voici le peuple qui sort des églises triste et abattu comme s'il revenait de l'enter, rement: et cependant à cette même heure, dans un coin de ce même Pétersbourg, on se réjouit et l'on mène un vacarme à faire tinter les oreilles d'un sourd.

1. Expression populaire signifiant : le bourreau qui donne le knout.

Voyez cette foule bigarrée qui bouillonne et ondoie dans cette cour; quels costumes n'y voit-on pas, quelle langue n'y entend-on pas? A coup sûr, tous les peuples qui habitent la Russie y ont, depuis le premier jusqu'au dernier, envoyé un couple de leurs représentants. Je vois le fils de la Russie blanche qui s'époumone à souffler dans sa musette ; le juif qui réveille et réchauffe de son archet la guitare horizontale ; le Cosaque qui pince de la guzla ; tout ce monde étrange saute, gambade et chante, quoique la bise gèle la respiration dans le gosier, et que la bise fige le sang dans les veines et fasse les mains pareilles à des mains de squelette ; un ours attaché par une chaîne à un poteau fait voler la niege de tous côtés, et répond par ses hurlements furieux au charivari des musiciens.

C'est un véritable sabbat de sorciers.

Entrons donc dans cette cour, qui est celle du palais de Wolinski; glissons-nous à travers la foule, et sachons la cause de ce charivari digne de la tour de Babel.

Mordowkas, Finlandais, Talars, Kamschadales, appelle deux par deux un colosse : ce colosse, que, grâce à sa taille, on pourrait montrer dans une baraque à la foire deNidjny-Novogorod, n'est autre que le heiduque de Son Excellence; il s'est placé à l'entrée des appartements, trépignant malgré lui sous les morsures de la

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gelée, et à chaque instant soufflant dans ses doigts roidis un anathème contre les fantaisies des boyards. La voix du géant (rappelle le son d'une conque fêlée, quand il convoque chaque couple paraissant à entrer près de Son Excellence. Au fur et à mesure que ces couples sont introduits, on leur enlève leur touloupe1, et la nationalité de chacun apparaît alors dans toute sa splendeur; tantôt à l'un, tantôt à l'autre, tantôt à l'homme, tantôt à la femme, le heiduque passe la manche de son rude habit sur les joues blanchies par la gelée: puis, quand les couleurs sont revenues sur les joues de ceux dont il prend ce soin, il les passe à deux coureurs qui attendent leur proie sur la première marche de l'escalier, appuyant leur canne en argent ciselé sur la rampe sculptée; légers comme des Mercures, les coureurs s'emparent de ceux qu'on leur livre, bondissent avec eux jusqu'au faîte Ce ]'escalier, et cela si rapidement, que c'est à peine si l'on peut suivre le mouvement des panaches qui nnbragent leur tête, et le miroitement que les muscles de leurs jambes impriment à leurs bas de soie.

E . en parlant des coureurs, je ne puis m'empêcher de me souvenir des paroles de ma vieille bonne, qui, en m'entretenant jadis de cette vieillesse dorée qui a

i. Redingote de poil de chèvre, dont le poil est tourné en dedans.

fini avec le dernier siècle, soupirait amèrement de voir les coureurs à quatre pieds remplacer les coureurs à deux jambes, et les chevaux succéder aux hommes.

— Bonté divine ! disait-elle, quels gaillards c'étaient, mon enfant, que ces démons dératés dont on atrophiait les poumons, et aux jambes desquels oon enlevait la chair, ne leur laissant que les nerfs et les muscles pour leur donner plus de légèreté 1 — et leur costume, mon petit pigeon, leur costume 1 cela reluisait comme de la braise : ils avaient sur la tête un petit bonnet brodé d'or avec des ailes pas plus grandes que celles d'un papillon; ils tenaient dans la main une baguette enchantée, surmontée d'une boule en argent; ils faisaient — une fois vlé — et une fois vlan ! — avec cette baguette, et c'était comme s'ils avaient avalé une verste.

Mais revenons à l'antichambre de Wolinski.

Après que les couples empruntés à la cour étaient passés par les mains des coureurs, ils tombaient dans celles du maître d'hôtel, qui les passait 1 revue avec le soin que met un myope à regarder à la loupe un cachet Unement gravé, et faisait disparaître avec le mouchoir, avec la brosse, avec l'ongle, le moindre flocon de neige, le moindre petit duvet, le moindre grain de poussière, enfin tout ce qui était de trop sur le boyard; après quoi, d'une voix de Stentor, il les annonçait derechef : la grande porte des appartements intérieurs s'ouvrait

alors avec fracas, et, grâce à sa sonorité, la voix du maître d'hôtel pénétrait jusqu'à la première chambre.

Dieu du ciel! que d'embarras! Là encore il fallait passer une nouvelle revue; en verrons-nous bientôt la lin?

— A l'instant!

Car voici monsieur l'intendant et madame l'intendan'.e qui, après avoir jeté sur eux le dernier coup d'œil et après leur avoir expliqué par paroles et par mouvements ce qu'ils avaient à faire, les conduisent à la chambre la plus proche !

Toute une phalange de laquais poudrés et en habits de grande livrée, en bas de soie à côtes et en souliers ornés d'immenses boucles, se rangent pour les laisser passer.

Et voilà que ces pauvres misérables, par le seul caprice d'un grand, sont venus du fond de la Russie, arrachés à leurs foyers, à leurs isbas, à leurs tentes, et amenés à Pétersbourg, où sont réunis cent cinquante couples dont pas un ne se ressemble, amenés dans un nouveau monde, à travers mille formalités pareilles à celles que nous venons de décrire, ne sachant pas de quoi il s'agit, et le cerveau brouillé par la terreur, par la nouveauté, par l'inconnu, se présentent à la fin dans la salle du maître en attendant son jugement.

Un couple monte l'escalier, l'autre le descend, et

dans ce flux et reflux incessant, c'est à peine si une seule vague essaye de lutter contre le courant qui l'entraîne. Dans tout ce stupide troupeau qu'un caprice pousse à sa fantaisie, c'est à peine si un seul individu ose en soi laisser voir l'homme.

Je suis sûr que nos contemporains eux-mêmes auraient eu de quoi s'émerveiller si leurs regards avaient pu pénétrer dans la chambre du maître. Fenêtres profondes et formant embrasures ornées de bas-reliefs représentant des fleurs ; colonnes appuyées aux murailles et entourées de vignes; immenses poêles en faïence de Chine, ornés de colonnettes et de vases couverts sur leurs corniches, de statuettes représentant des bergers en marquis et des marquis en bergers, des poupées, des groupes du Japon aux vives couleurs et à reflets d'or: beaux stucs au plafond, desquels pendent des lustres immenses de cristaux taillés, dont les facettes mouvantes reflètent toutes les nuances du prisme solaire, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

Tout cela, n'est-ce pas, aurait votre approbation même aujourd'hui ?

Les pauvres sauvages, éblouis par tant de richesses, ne savaient où se fourrer, et se voyant répétés en haut et en bas, n'osaient mettre un pied devant l'autre, de peur d'appuyer ce pied sur leur propre personne. Il était amusant de voir comme nos aïeux eux-mêmes, quoi-

qu'ils habitassent Pétersbourg, prenaient dans leurs cadres d'or les tableaux les plus profanes pour des choses saintes, se signaient dévotement, et s'arrêtaient devant eux pour marmoter leurs prières.

Au milieu de la salle, dans un riche fauteuil, trônait un homme d'une physionomie avenante et belle, et couvert d'un habit de satin violet, taillé à la mode française.

Cet homme, c'est le maître de la maison, Artemy-Petrowitz Wolinski. Il passe à la cour et dans le peuple pour le plus bel homme de l'empire. A son apparence on peut lui donner trente ans, quoique en réalité il en ait près de quarante. Le feu de ses prunelles noires a une telle force, que celui sur lequel il les arrête baisse involontairement les siennes. Les femmes, quelles qu'elles soient, matrones ou courtisanes, se sentent doucement émues quand il les regarde. Une mère laisse-t-elle aller sa fille seule, soit à la ville, soit à la promenade, soit à l'église, elle ne lui fait qu'une recommandation : c'est de craindre, comme elle craindrait le feu, l'œil de Wolinski, car cet œil, à ce qu'assure la mère inquiète, est plus fascinateur que celui de l'antique Gorgone.

Derrière le fauteuil de Wolinski se dessine la tête noire et luisante d'un nègre, mise en relief par un Larban de cachemire blanc; on pourrait la prendre pour

une tête de statue, tant elle est immobile, si elle ne laissait voir une âme excellemment bonne dans son regard, où se peignaient tantôt le mécontentement, tantôt la pitié, à la vue des souffrances et de l'abaissement de ses semblables.

\ quelques pas de Wolinski et à sa droite, devant une table, est assis un petit homme que l'on aurait pu parfaitement cacher dans un manchon; sa figure est tirée comme un poing osseux ; ridée comme le visage d'un vieux singe, et l'on y découvre toute l'astuce de cette caricature de l'homme. Ramassé dans ses mouvements, entortillé dans ses paroles, ses yeux sont toujours aux aguets, ses oreilles incessamment sur le quivive; ii n'existe pas un corps de garde plus prompt à rendre les honneurs, une sentinelle plus prompte à présenter les armes qu'il n'est prompt à répondre à toutes les questions. Cette petite créature drolatique, savante, profonde et grotesque à la fois comme un hiéroglyphe, est tout simplement le secrétaire intime du grand ministre.

— C'est Zouda.

Il inscrit les noms et prénoms des personnes qui se présentent à la revue, et met en note les remarques qui lui arrivent des hauteurs du fauteuil du maître.

Puis à ces réflexions il ajoute les siennes.

Un peu plus loin encore, presque à la porte de l'antichambre se tient un jeune homme. Quoique en uni-

forme, son habit indique qu'il n'est ni soldat ni officier. Pour toutes les richesses du monde, vous qui me lisez, vous ne consentiriez à être affligé de son extérieur commun et de sa plate physionomie; regardezle : il est couvert de la tête aux pieds des stigmates du serf le plus vil et le plus bas; on y lit tout à la fois la sotiise, la débauche et la bassesse!

C'est Feraponte Podatchkine, un esclave libéré de Wolinski, espèce de policier de bas étage; c'est à lui qu'est confié le soin de faire venir à Pétersbourg cent couples choisis, un de chaque race; et ces cent couples, il doit, depuis le premier jusqu'au dernier, les présenter à Son Excellence en vie, en santé et non avariés par le froid.

— Par quelle protection un pareil homme a-t-il obtenu ce poste de confiance?

Vous allez le comprendre.

Sa mère est première femme de chambre dans la maison du ministre. En songe et en réalité, elle ne voyait qu'une chose et n'avait qu'un désir, c'est que son fils fût promu au grade d'officier, afin qu'il pût à son tour avoir des esclaves à lui, ce qui est le plus haut degré d'ambilion de la classe à laquelle appartenait celte femme.

Wolinski, quoiqu'il fût homme d'esprit et d'une nature éminemment noble, avait la faiblesse de ne jamais

LÀ MAISON DE GLACE. il

rien refuser à cette femme, en mémoire des services de son mari, qui jadis avait été son menin. Pour cette mission promise à Feraponte, le premier grade d'officier lui avait été promis, et, partant de ce point, qui sait peut-être après à quelle hauteur il grimperait sur l'échelle des titres I

Eh bien! il était sur le point d'atteindre ce but : encore un pas, encore un service, et un nouveau parvenu de classe noble existait en Russie.

Sa fortune devait ce jour-là même se décider à cette revue, — ou la noblessse ou la bastonnade.

Aussi ses traits sont-ils bouleversés, sa tête est-elle basse, signes certains qu'il est intérieurement fort inquiet, et qu'il ne compte pas trop sur le résultat de la mission qui lui a été confiée.

Mais où allons-nous trouver la mère de cette ambition en herbe?

Voyez-vous, à l'entrée du buffet, cette espèce de dame de pique, cette sorte de momie, la tête coiffée d'un mouchoir brun, les épaules couvertes d'une camisole brune, à laquelle fait suite une jupe de même couleur?

Son corps est tendu comme une perche, et comme une perche immobile. Sa tête seule tremblote, sans doute par suite de la quantité de minium qui entre dans le fard dont, selon la mode du pays à cette époque, elle frotte ses joues.

Les doigts ridés de ses deux mains décrépites se joignent devant sa poitrine comme chez une morte expirée au milieu de sa prière. Sa mimique semble implorer le ministre, qui ne fait aucune attention à son attitude suppliante. Ses yeux ne cessent de clignoter, et si un instant ils restent sans mouvement, c'est que pendant cet instant ils se fixent sur sa création, son trésor, sa gloire, son fils.

Nous avons déjà dit que madame Podatchkena. — c'est son nom de femme, son nom de baptême est Accoulina, — nous avons déjà dit que madame Podatchkena occupait le rang de première femme de chambre. Jadis ce titre avait une grande signification. On y employait ordinairement les femmes des vieux valets de chambre, des vieux maîtres d'hôtel, des menins ou de toute autre personne marquante dans la livrée.

Elle assistait régulièrement à la toilette de sa maîtresse, présidait à la garde-robe, lui servait de gazette vivante, et même très-souvent d'espion à l'endroit des appartements particuliers du mari; dans sa petite cour à elle, elle s'était constituée intermédiaire entre les grands et la valetaille : ces sortes de créatures s'appellent chez nous maîtresse de maîtresse. Ce litre pouvait être seulement créé par l'arrogance féodale des seigneurs de l'époque, mais avec le temps, le petit gentil-

lâtre avait aussi fini par introduire ce personnage dans son intérieur, et encore aujourd'hui, à notre honte, on trouve par-ci par-là dans la maison de quelque hobereau de province encore la maîtresse de maîtresse.

Mais on avait beau chercher, on ne voyait dans la salle aucun fou, ni aucune folle de profession, et par cela seul on pouvait voir que Wolinski, se raillant hardiment des coutumes de son époque, les avait dédaigneusement laissées derrière lui.

Tous ces prolégomènes établis, il est temps, ce nous semble, d'entrer en matière.

—Eh bient qu'en penses-tu, Zouda? demanda le ministre en se tournant avec satisfaction vers son secrétaire; il me semble que nous allons donner une belle et curieuse fête à l'impératrice.

— On ne parle que de cela à Pétersbourg, répondit le secrétaire en se soulevant avec respect sur son siège. Je pense que la fête occupera longtemps toutes les bouches de la renommée, et prendra quelques pages de notre histoire.

— Cela ira-t-il au point, demanda le ministre d'un ton railleur qui lui était habituel, que notre fameux poëte Trëtiakowsky daigne consigner le fait dans ses vers?

— Dont tout le monde s'occupe, ajouta Zouda.

— Par la raison que personne ne les comprend. —Oh! oh! fit le secrétaire, je pensais cependant qu'il

était de notoriété publique que depuis quelque temps Votre Excellence était devenue un des plus fervents adorateurs de notre Phébus, et souvent même, a-t-on prétendu, Votre Excellence n'a pas dédaigné de puiser à cette source.

— Tu veux probablement dire, Zouda, que c'est depuis que la charmante princesse moldave a commencé de prendre des leçons de russe. Oui, celui qui fut jadis le stupide écolier Trétiakowsky est à présent à mes yeux un homme qu'on ne saurait assez payer ! Je l'eusse couvert d'or. N'est-ce pas lui qui enseigna à cette belle Marie à proférer le premier mot russe? Et si tu savais, Zouda, quel était ce mot! Il contenait, vois-tu, tout ce que les Démosthènes et les Gicéron ont pu dire autrefois, tout ce que la poésie la plus choisie des frères en Apollon a pu jusque-là inventer. Aussi ai-je promis à Trétiakowsky de l'élever au grade de professeur d'éloquence. Je le lui ai promis, et sur mon honneur, ma promesse s'accomplira un jour ou l'autre.

Wolonski parlait avec une animation toute particulière. Ces mots seuls : laprincesse moldave. Marie, avaient été prononcés à voix si basse, que le secrétaire avait pu seul les entendre; mais ce dernier, remarquant que la physionomie féline de la maîtresse de maîtresse avait rayonné de plaisir en saisissant ou en croyant saisir quelques mots à double sens prononcés par le ministre, il ta-

cha de changer au plus vite le sujet de la conversation.

— On prétend, dit-il, que Trétiakovrsky a l'intention de décrire, en effet, en plusieurs volumes la fête que Votre Excellence est chargée de monter

— Eh bien, reprit Wolinski, cela nous aidera à conquérir dans la postérité le titre de boiuTsn de cour. Ah ! continua-t-il, combien riront nos petit-fils, ou plutôt combien hausseront-ils les épaules, en lisant dans des vers ronflants que le grand ministre Wolinski s'occupa d'une fête de carnaval avec les mêmes soins et les mêmes anxiétés que s'il se fût agi de la réorganisation

de l'empire !

— Est-ce qu'en essayant de distraire la maladive dominatrice du Nord, qui vous rémunère si bien, demanda Zouda, Votre Excellence ne fait pas une chose essentiellement utile?

— Oui, reprit le ministre avec amertume, utile, Zouda, utile au Courlandais, qui se sert de moi pour lui mener à bien fêtes sur fêtes, et qui essaye par là de prouver se n dévouement à Sa Majesté. Mais j'y vois clair, monseigneur; vous n'avez pour but, je le sais, que de m'occuper, et tandis que j'accomplis cette misérable affaire, vous tâchez, vous, de mieux faire la vôtre.

A ces mots, prononcés peut-être sur un diapason un peu plus élevé qu'il n'était prudent de le faire, la vieille à la camisole brune laissa échapper une légère grimace.

Son fils lendit le col et tâcha de comprendre quelque chose aux paroles de Wolinski. Mais, son incapacité aidant, il resta bouche béante, comme un jeune chien qui , voulant happer une mouche au vol , manque la mouche et fait claquer ses dents.

Zouda, de son côté, se baissa vers son chef et lui souffla ces mots à l'oreille :

— Monseigneur, monseigneur, soyez sur vos gardes; vous oubliez, ce me semble, les leçons de Machiavel!

Ce dernier mot paraissait être un mot d'ordre convenu entre le ministre et son secrétaire. Le premier se tut; le second reporta la conversation sur les nouveaux arrivants, dont les costumes et les physionomies pouvaient occuper l'attention la plus blasée. Voici, par exemple, une gracieuse et belle jeune fille de Tarjokk, avec sa couronne chargée de perles fausses. Cette couronne est légèrement couverte par un mouchoir en drap d'or, dont les bouts, après avoir été noués sous le menton, retombent sur la poitrine; trois petites grappes en fausses perles tremblotent sur son joli front blanc, rehaussé par des cheveux châtain clair; sa tresse nattée avec art, la plus grande coquetterie de la jeune fille russe1, ornée à son extrémité d'un nœud de pourpre,

1. 11 est une chanson à Tarjokk qui dit : « Oh ! crois, crois, ma tresse, jusqu'à ma ceinture soyeuse; oh! crois, crois, ma tresse, pour faire l'admiration de la ville. »

touche presque le plancher; un casaquin de brocart bleu couvre gracieusement ses épaules, et comme la mode du pays le veut, la manche gauche pend: une jupe de la même étoffe flamboie comme de la braise. La jeune fille s'avance légère dans ses souliers de maroquin brodés d'or. A côté d'elle on voit son sigisbée... Vous riez, oui, son sigisbée, car une jeune fille de Tarjokk est perdue quand elle ne l'a pas. Le sigisbée! c'est un signe certain qu'elle est jolie; sa mère lui rendrait la vie dure et ses compagnes se moqueraient d'elle si le sigisbée lui manquait. Une fois choisi, il ne la quitte plus, ni aux veillées du soir ni aux promenades de la nuit. Quel gaillard! l'audace brille dans ses yeux; aussi est-il compté comme le plus rude boxeur de la place de Novogorod.

Après eux vient une vigoureuse Mordowka1, en chemise blanche, semée sur les manches et sur les épaules des dessins les plus fantastiques en laine rouge; sa puissante poitrine est chargée de colliers en pièces de monnaie à triple rang; au lieu de boucles d'oreilles, elle porte de grosses boules en duvet de cygne.

Voici maintenant une face humaine barbouillée de blanc et de rouge, avec les sourcils peints en arc-en-ciel ; elle apparaît sous une coiffe ayant la forme d'une im-

I. Petite peuplade habitant le centre de la Russie et d'origine ta» tare.

mense pelle, brodée de verroterie de toutes couleurs ; cette face est supportée par une barrique de chair pouvant contenir quarante seaux d'eau, recouverte d'un sarafann dont la ceinture est si haute qu'elle lui écrase les seins; ses manches gigantesques en baiiste blanche font croire que ce monstre a été apporté par les ailes; des bas de laine bleue dessinent son énorme mollet, et ses souliers sans quartiers, portés sur de hauts talons, lui donnent une démarche des plus comiques. Je vous la recommande, c'est ma compatriote, une brave Moscovite.

Après celle-ci apparaît la gracieuse, flexible et nerveuse jeune fille cosaque, qui semble par son allure frapper l'un contre l'autre ses talons de cuivre sonore et s'élancer dans la danse.

Voici maintenant le Kalmouck ouvrant ses petits yeux de taupe ; il est venu avec toute sa vie et toutes ses habitudes, son carquois garni de flèches, ses petits dieux lares dans la main, dieux qui, comme vous savez, récompensent et punissent selon qu'ils sont contents ou mécontents.

Voici encore... mais il est inutile de décrire tout ce qui monte sur la scène.

Les couples apparaissaient et disparaissaient l'un après l'autre, comme nous avons dit; Wolinski prêtait l'attention d'une modiste aux costumes (des jolies

femmes, bien entendu) sans s'inquiéter à quelle classe elles appartenaient, et quelques-unes même, les plus jolies, obtinrent la faveur d'être engagées par lui à rester dans la salle pour se réchauffer.

L'attention de l'illustre seigneur, que nos aïeux comptaient pour un demi-dieu, et qui, par-dessus le marché, était beau et riche, allumait une étincelle dans l'imagination des belles jeunes filles.

Plusieurs couples apparurent encore, mais Wolinski, devenu toui à coup pensif, avait cessé de s'occuper d'eux; sa tête s'abaissa sur sa poitrine, ses cheveux longs et noirs tombèrent en désordre sur sa belle figure, et lui jetèrent une ombre.

Il resta longtemps ainsi.

Aucun de ceux qui l'entouraient ne fut étonné, car ces sortes de rêveries, depuis quelque temps, lui étaient familières; c'était au point que ces rêveries le poursuivaient jusque dans ses dîners d'amis et jusqu'aux bals de la cour.

Etait-ce état maladif, était-ce caprice moral de l'homme blasé, ou bien pressentiment d'un malheur, nous ne saurions le dire.

Tout se taisait dans la salle : on eût dit que le silence du maître était contagieux; chacun semblait pétrifié, comme les habitants de Pompéia sous les sables qui les ensevelissent. Où étaient alors les pensées de Wolinski?

Ne jouait-il pas, en souvenir, dans la maison paternelle, avec ses camarades d'enfance? ne cassait-il pas son verre vide contre son talon, comme c'est la coutume chez nous après le toast porté, et, ivre de vin, ne donnait-il pas son âme entière à l'ami du moment? ne pressait-il pas avec amour les bras de sa femme , le jeune enfant qui lui souriait? ou bien encore son imagination vive et ardente ne l'emportai l-elle pas dans la forêt, auprès de la jeune fille amoureuse, qu'il couvrait d'ardents baisers? Pourquoi ne pas présumer aussi qu'il présidât le conseil où il lançait les foudres de son éloquence contre les abus de son pays, ou bien, dans un cercle restreint d'amis fidèles, ne complotait-il pas la chute de Biren? Et qui sait encore s'il ne regardait pas avec fierté dans les yeux du bourreau tandis que celui-ci levait la hache sur sa tête?

Nous ne pouvons donc pas dire où étaient les pensées de Wolinski. Et cependant, en jugeant son caractère, elles pouvaient être partout où nous les avons supposées.

Dans son âme, les passions bonnes et mauvaises, nobles et sauvages, régnaient tour à tour; tout en lui était inconstant, excepté l'honneur et l'amour de la patrie.

Marié depuis huit ans à une charmante femme, il chercha néanmoins de tous côtés des distractions amou-

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reuses, qu'il savait toujours tourner à son profit. Au reste, ses prouesses n'influaient en rien sur le bonheur du ménage : le cœur de Wolinski ne s'arrêtait jamais à une passion sérieuse, et, après une heure d'entraînement, il revenait toujours aux pieds de sa femme, en aimnt bien plus qu'en mari ; c'est que sa femme, par la comparaison, grandissait toujours dans son esprit et dans son cœur. On disait aussi, ou peut-être lui-même faisait-il courir ce bruit, que sa femme voyait froidement ses erreurs. Il n'avait point d'enfants et avait toujours ardemment désiré d'en avoir. Caressant les enfants des autres, il oubliait quelquefois que ce n'étaient pas les siens; et cet amour pour l'enfance, se réunissant à l'idée que la Providence se refusait, à le rendre père, le plongeait souvent dans cet état de tristesse où nous l'avons vu. Depuis quelque temps sa femme habitait Moscou (chez ses parents à elle), où elle était attaquée d'une grave maladie: le bruit courait même qu'elle était morte. Il se pouvait encore que ce fût Wolinski — tout en lui était mystère — qui fit courir ce bruit.

Pendant cet intervalle, la maîtresse de maîtresse en camisole brune créa un fort registre de ses infidélités, pour le présenter au jour venu à sa maîtresse.

Un fait surtout, par sa gravi lé, demandait à être éclairci bientôt; mais, si volage qu'il fût dans les af-

faires du cœur, aussi sérieux était-il dans les affaires de l'État ; et si les élans de son âme passionnée n'avaient pas si souvent ruiné ce que créait son esprit, la Russie eût certainement rencontré en lui son plus grand ministre. Il tâcha toujours de développer ses dons naturels par la lecture des meilleurs écrivains étrangers, et surtout de leurs œuvres politiques, pour la traduction desquelles il employait Zouda, homme savant, fin et jésuitique, qui lui servait de secrétaire, de traducteur, de Mentor et de confident.

Aimant sa patrie au-dessus de toute chose, plus il l'aimait, plus il voyait avec haine comment Biren la rayait des lanières de son knout, et plus il voyait cela, plus il cherchait la première occasion de tout dévoiler à l'impératrice, et d'arracher l'arme du supplice des mains auxquelles la tzarine avait confié seulement le gouvernail de l'empire.

Au moment où la foule servile se prosternait devant l'idole du jour et baisait le pavé du temple, tout couvert qu'il était du sang des victimes, quand des doigts de fer, mus par la cruauté, entraient dans la chair de la Russie. Wolinski seul, avec ses amis, n'abaissa pas son noble front. On lui passait cette liberté, vu son indispensabilité dans les affaires de l'État et l'attention marquée que lui portait l'impératrice, qui connaissait bien et son attachement pour elle et son amour pour

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la patrie. Il était impossible de changer en rien, sur cette matière, les idées bien arrêtées de l'impératrice.

Biren, de son côté, qui faisait tout son possible pour perdre son rival, non-seulement ne montrait pas qu'il fût offensé par la roideur de Wolinski, mais au contraire lui était attentif et ne perdait pas une occasion de le faire valoir aux yeux de l'impératrice.

Au reste, tous deux se comprenaient parfaitement bien, et se mesuraient de loin afin de se mieux renverser.

Il était impossible que les deux géants restassent debout à la fois; l'un d'eux devait tomber.

Mais revenons à Wolinski, et retrouvons-le où nous l'avons laissé.

Ce moment de tristesse se perdit dans l'éternité ; il releva le front, secoua la tête, rejeta en arrière ses beaux cheveux noirs, et rouvrit ses yeux, sinon au jour, du moins aux objets qui l'environnaient.

Parmi ces objets étaient un bohémien et une bohémienne.

Ils se tenaient debout devant lui.

La bohémienne, beauté achevée dans toute l'acception du mot, mais beauté déjà défleurie, couvait de le tète aux pieds Wolinski de son regard d'oiseau de proie, et paraissait plongée dans une profonde admiration. Le ministre eut un instant de honte d'avoir été sur-

pris rêveur par cette créature, et la regarda avec étonnement.

— Étrange jeu de la naturel s'écria-t-il à la fin en se tournant vers Zouda. Remarques-tu?

— Je l'ai vu seulement trois fois... et suis on ne peut plus frappé de cette incroyable ressemblance, répondit le secrétaire en clignant finement des yeux.

Pendant ce temps une agitation extrême se peignait sur la figure de la bohémienne; mais, l'ayant refoulée en elle, elle fixa ses yeux clairs et hardis sur les physionomies questionneuses du ministre et de son secrétaire.

— Comment t'appelles-tu? demanda Wolinski.

— Marioulla, répondit-elle.

— Jusqu'au nom ! de plus en plus étrange. Sais-tu, Marioulla, continua le ministre, que ta physionomie est des plus heureuses?

— Elle est déjà heureuse par la seule raison qu'elle a plu à Votre Seigneurie, répondit la bohémienne.

— Reste ici, dit Wolinski ; je veux encore causer avec toi.

La bohémienne salua en posant sa main sur son cœur, et, passant derrière le fauteuil du ministre, resta, mais se tint à l'écart.

— Qu'y a-t-il encore à voir? demanda Wolinski. Alors apparut une Petite Russienne, mais seule.

— Où est donc son partenaire? demanda le ministre. Eh! Podatehkine! je te le demande.

A cette question, le nez plombé de Podatehkine blêmit, les épaules de sa mère frissonnèrent, et sa tête branla comme celle d'une marionnette vivement mise en mouvement par une ficelle.

Le malheureux jeune homme fit quelques pas en avant et répondit en bégayant :

— C'est un soûlard, Votre Excellence... un homme... méchant... hargneux... têtu.

— Et tu n'as pas pu le dompter?

— Je n'ai fait que cela pendant la route; mais en approchant de Pétersbourg, il se démenait si cruellement, Excellence, que j'ai craint un moment qu'il ne me mordît. Pénétré de la gravité de ma mission, — vous m'avez dit vous-même, Excellence, qu'il fallait qu'ils fussent tous au complet, je me suis hâté alors de lui mettre des menottes aux mains et des entraves aux pieds.

—-Tu mens ; l'ordre t'a été donné, au contraire, d'user de douceur pour les malheureux que je te confiais; c'était même ce que désirait particulièrement l'impératrice.

— J'appelle Dieu à témoin, reprit Podatchliine, et que je m'abîme dans l'enfer, si les menottes ne sont pas toutes légères et les entraves les plus douces que l'on a

î6 là maison de glace.

pu trouver; mais si vous permettez, je courrai toute une verste, ces entraves aux pieds et ces menottes aux pouces, sans qu'une goutte de sueur tombe de mon front, tandis que lui voyageait en voiture, et encore la voiture était-elle couverte.

— Où donc alors est-il maintenant? demanda Wolinski.

Ici la voix de Podatchkine s'effaça tout à fait dans le bégayement.

— On lui avait ôté menottes et entraves, Excellence, pour le mener à la revue... et lui, Dieu sait comment il a fait, mais il a fui.

— Canaille, répondit Wolinski, je sais tout je

voulais seulement t'éprouver, tu me vends au favori. Comment ! des hommes disparaissent ainsi en plein jour? Mais, mort ou vivant, je le retrouverai. Oh ! il est bien temps de pousser le loup dans le chenil. Accoulina. ajouta Wolinski en jetant un regard sévère sur la maîtresse de maîtresse, admire les belles œuvres de ton bien-aimé fils: qu'en penses-tu? est-ce assez de le faire pendre pour une telle action?

La vieille Accoulina fit un profond salut, croisa ses mains sur sa poitrine et répondit dune voix pateline :

— Que ta volonté soit faite, seigneur! tu es notre maître, et nous sommes tes esclaves.

— Tu n'es pas sa complice, je le sais, continua Wo-

linski en adoucissant la voix; tu fus toujours dévouée à ma famille, toi.

— Oh f seigneur, seigneur! piailla la maîtresse de maîtresse, pardonne-lui, fais-lui grâce au nom des services de mon mari, qui fut ton menin; et moi aussi, je te sers autant que mes forces me le permettent; je suis prête, s'il le fallait, à mourir pour toi. Voilà, imbécile, ce que tu as fait, ajouta-t-elle en se tournant vers son fils et en poussant des sanglots,

— Hors de mes yeux, vaurien ! cria Wolinski, qui ne se contenait pas facilement quand la colère lui montait au cœur; tu es bien heureux que ton père et ta mère ne te ressemblent pas. A présent laissez-moi tous, excepté toi, dit- il, mon cherZouda... et toi encore.

Ici Arteniy-Petrowitz — on se rappelle que ce sont les deux noms de baptême de Wolinski — fit signe à la bohémienne de rester.

— A demain, dit-il, la revue pour les autres.

LA BOHEMIENNE.

Je ne suis point nne simple bohémienne. Je dis la bonne aventure. Mets-moi de l'argent dans la main, et je te dirai toute la vérité. (Opéra de la Fille des eaux.)

Wolinski, la bohémienne qui venait de produire sur lui cette impression, et Zouda restèrent seuls.

Alors Àrtemy appela cette femme et lui dit en la regardant avec curiosité :

— Tu devais être bien belle étant jeune? Malgré son âge, la bohémienne rougit.

— Oui, seigneur, répondit-elle. Il fut un temps où bien des hommes de ton rang me tapaient sur l'épaule en me clignant de l'œil ; il se peut même que quelquesuns d'entre eux baisèrent ces mains aujourd'hui si rudes et demandant l'aumône. Oh! alors, je n'aurais pas perdu àv vue un gaillard comme toi ; mais ce qui est passé ne revient pas, et l'on ne refait plus les fleurs effeuillées par le vent, ajouta la bohémienne avec une certaine poésie contrastant avec les paroles qu'elle avait prononcées d'abord.

— N'as-tu pas une fille? interrompit Wolinski avec impatience; en ce cas, je serais curieux de la voir.

— Ahl bah! répondit la bohémienne en reprenant son accent populaire, si j'en avais eu une, je l'aurais déposée sur tes genoux. J'ai mis au jour des enfants, mais pas pour qu'ils vécussent, et c'est mieux qu'ils soient morts, sans quoi ils se traîneraient accrochés à ma jupe et piailleraient en demandant du pain. Non, ajouta-t-elle, ils sont tous endormis du sommeil sans réveil .

Et elle poussa un scupir.

— C'est bien dommage que tu n'aies pas quelque grande fille, sans quoi j'aurais trouvé plaisir à la comparer... Étrange ressemblance! répéta-t-il pour la seconde fois, plus je te regarde, plus cela m'étonne, et même jusqu'à ce signe presque imperceptible à la joue gauche. Sais-tu bien, Marioulla, que tu es l'image vivante d'une jeune princesse de ma connaissance, et qu'il n'y a entre vous que la différence d'une rose flétrie par la gelée à un bouton de rose à peine éclos.

Pendant ces observations la figure brune de Marioulla se marbra de taches blanches, ses lèvres épaisses pâlirent; mais, faisant un effort prodigieux, elle tâcha de sourire, et répondit :

— Eh bien, montrez-moi un beau jour mon double.

— Volontiers, j'en trouverai l'occasion, au palais

comme partout ailleurs; les vieilles comme les jeunes femmes aiment à se faire dire la bonne aventure, et je t'emmènerai chez elle.

— Comment! cette princesse vit à la cour? demanda Marioulla.

— Oui.

Les yeux de la bohémienne s'enflammèrent, et la brique de ses joues se colora d'un pourpre plus foncé.

— Sous l'œil même de l'impératrice, continua Wolinski, et, de plus, l'impératrice l'aime beaucoup.

— Eh! mon Dieu, dit Marioulla, pour nous autres corbeaux déplumés, sied-il bien de monter à ces hauteurs? Je crois qu'on s'essouffle fort en gravissant des degrés si élevés; mais c'est encore pis quand, après qu'on les a comptés de bas en haut, on vous les fait compter de haut en bas.

— Accompagnée de moi, femme, dit Wolinski, tu monteras et tu descendras sans crainte ; mais prends bien garde, tu dois m'engager ta parole que tu me maintiendras dans l'esprit de la princesse.

— Oh! je comprends, répliqua Marioulla, c'est notre affaire. Il est donc à croire qu'elle t'a enfiévré le cœur, n'est-ce pas? Hein? réponds.

— Jusqu'aux oreilles...

— Et elle, probablement qu'elle t'aime aussi?

— Par ma foi, toi qui est sorcière, devine-le.

— C'est bien, aimable et beau seigneur; mais écoute, j'ai, moi aussi, mes conditions à faire. Mets d'abord, et à l'instant même, une pièce d'or dans le creux de ma main. Après le premier baiser que tu recevras de ta bien-aimée, tu me donneras par-dessus le marché une riche étoffe.

— C'est bon, voici ton rouble. Quant à ce qui regarde l'étoffe, je t'en donnerais une toute brodée d'or lorsque arrivera ce que tu promets; car, que ne donneraisje pas pour un tel bonheur?

— Jure que tu ne me trompe pas.

— Sotte que tu es... Eh bien, que j'aie honte si j'ai menti.

— Alors, donne-moi ta main.

Wolinski sourit, jeta un regard à Zouda, qui hocha la tète, puis il tendit à la bohémienne sa belle et blanche main.

La bohémienne la saisit avec avidité. Elle en observa attentivement les lignes, et parut se recueillir pendant quelques instants. Enfin, d'une voix mystérieuse :

— Il y a longtemps, bien longtemps, qu'à toi et à une jeune fille on vous chanta le chant des noces ; sur vos têtes furent posées les couronnes a'or des jeunes mariés. Tu lui donnas bien des baisers, mais ce n'est que maintenant qu'on vient de lui chanter le chant des

morts. Dieu garde son âme! Tu lui donnas le dernier baiser terrestre.

Wolinski baissa tristement la tête en signe d'assentisment.

Alors Zouda, regardant la sorcière :

— Elle lit dans votre main comme elle lirait dans un livre imprimé, dit-il.

— Tu n'as pas d'enfants, dit la bohémienne, mais ce n'est pas faute d'en avoir désiré.

— Tu ouvres mon cœur et tu y regardes, soupira Wolinski: continue, puisque tu y lis si bien.

— Je vois briller derechef la couronne d'or des mariés... et le temps est proche où elle sera posée sur ta tête. La future... Oh! la belle taille! oh! le bel œil noir! oh! le fin sourcil... et avec cela blanche comme l'écume.

— Dis mieux : avec ce petit hâle qui ressemble au chanvre quand on le peigne. Mais que sont les plus blanches auprès d'elle?

— Il se peut que je me sois trompée, répondit la bohémienne en rougissant; mais je tiens pourtant à te dire qu'elle n'est pas de la terre de Russie. Elle vient de loin, du pays d'où nous viennent les cygnes au printemps !

— Oh ! mais tu es allée loin, tu as déjà eu le temps de prendre tes renseignements, dit en souriant Wolinski.

Le secrétaire poussa un cri d'étonnement. Marioulla regarda de nouveau dans la main de Wolinski, et continua :

— Que veux-tu? je puis me tromper, mes lignes me l'indiquent ainsi : ce n'est pas moi qui les ai tracées. Prends garde, soigne nuit et jour ton trésor, ne gaspille pas celui-là avec ta légèreté habituelle. Veille aussi sur toi-même; mais avant tout il faut que tu saches bien que ce n'est pas le sang de poisson des Russes qui coule dans les veines de ta bien-aimée. Le premier enfant que tu auras sera un garçon... Plus loin, les lignes s'enchevêtrent de telle façon que je n'y puis plus rien voir. Assez pour la main qui est du côté du cœur. Donne-moi la droite.

Wolinski lui donna la main qu'elle demandait.

— Ah! ah! fit labohémienne.celle-cimaniele sabre, ou, pour mieux dire, — elle hésita, — la plume, qui dit-on, tranche, invisible, mieux que le fer. Cette mainlà trouve l'argent, l'honneur, la gloire... et pour ces sortes de choses, vous autres, vous oubliez l'amour. De sorte qu'à nous, pauvres abandonnées, il ne reste que les larmes et le désespoir.

— Sais-tu bien que tu es éloquente? Mais où diable as-tu pu apprendre à faire de si belles phrases? Allons, \oyons, continue, continue.

— Eh bien 1 écoute : tu as du crédit chez notre mère

l'impératrice; mais tu luttes, ou du moins tu t'apprêtes à lutter avec un homme plus fort que toi. Abandonne tes projets dangereux, dompte ton caractère allier, endors ton cœur: la force ne ferait rien; mieux vaut l'adresse. Attends tout du temps... Cède le pas au premier; c'est assez, crois-moi, si tu peux parvenir à être le second.

— Je serai volontiers le dixième! s'écria Wolinski hors de lui, mais seulement après l'homme qui mériterait d'être le premier, qui aimera son pays et lui donnera le bonheur !

— Oui, car si cette seconde ligne va au travers de la première, tu es perdu.

— Mettons de côté Machiavel, mort et enterré, dit Zouda, et attaquons-nous au vivant, qui, en vérité, donne d'aussi bons conseils que le fameux secrétaire de César Borgia.

— Marioulla, dit avec bonté le ministre, tu es sage comme un bon livre ; tu vois loin et profondément ; lu ressembles à une personne que... j'estime, et par cette raison tu m'as plu.

— J'attache un grand prix à tes paroles, seigneur; plus do prix qu'à l'argent et l'or.

— Quand donc veux-tu... voir ton double?

— A l'instant même ! allait s'écrier la bohémienne; mais elle s'arrêta.

Puis tout haut :

— Aujourd'hui, demain, répondit-elle; cela m'est égal; quand tu voudras

— Je ne sors pas aujourd'hui; mais demain je parlerai de toi à la cour comme d'une célèhre diseuse de bonne aventure. Tiens à midi précis au palais, demande-moi; on te laissera entrer, j'en réponds.

— Moi, au palais! j'en tremble d'avance.

— Bagatelle I une maison avec des hommes comme ceux qui sont ici. Seulement n'oublie pas nos conventions.

— Si tu as besoin de mandragore ou de toute autre plante magique...

— Bastl j'aime mieux ta finesse et ton esprit; mais prends garde!...

Wolinski posa son doigt sur ses lèvres en lui jetant un regard significatif,

— Ne crains rien, seigneur; tu n'as pas mis le pied sur une imbécile. Je suis trempée de la sorte que je couperais plutôt ma langue avec mes dents et l'avalerais, que de dire ce que l'on doit taire. Adieu donc, mon bon seigneur; n'oublie pas surtout le brocart.

— Ce que je le promets je le tiendrai. Zouda, écris un laissez-passer de ma part, pour que la police ne les tourmente pas, et dis que je réponds d'eux.

Le papier fut fait dans le quart d'un instant, signé

rfi LA MAISON DE GLACE.

par le ministre lui-même, et donné à la bohémienne. Après quoi Wolinski passa avec Zouda dans une autre chambre, et Marioulla dit à demi-voix, mais cependant avec intention d'être entendue :

— Pourquoi donc ne suis-je pas une grande dame? pourquoi n'ai-je point de fille?

— Sur ce, elle disparut à son tour, et alla rejoindre son compagnon; celui-ci l'attendait à l'une des entrées intérieures de la cour; il fut enchanté de son arrivée, car un froid de plus de vingt degrés commençait à letranspercersifort, habit etpeau, que depuis longtemps déjà il se balançait d'un pied sur l'autre, comme un ours qui s'apprête à danser. Or comme Marioulla, après la conduite du ministre avec elle, était déjà devenue une espèce de puissance, elle mena son camarade transi de froid à la cuisine de la maison ; là. on les réchauffa en leur donnant vivement à manger. Tant que dura le dîner, la valetaille arrivait des appartements supérieurs et ne cessait de chuchoter avec les cuisiniers, et la bohémienne, qui, chaque fois qu'elle en trouvait J'occasion, ne cessait de questionner les domestiques sur la vie privée de leur seigneur, reçut à plusieurs reprises des réponses qui l'affermirent dans l'idée que

Wolinski était veuf.

En quittant la maison, Marioulla devint de plus en plus pensive ; elle ne cessait de se parle;* à elle-même.

— Quelle gelée f dit tout à coup son camarade en enfonçant son bonnet jusque sur ses yeux et en couvrant sa barbe de son mouchoir, précaution parfaitement inutile, attendu que, le mouchoir étant déchiré en vingt endroits, la barbe sortait par tous les trous. On risque à chaque instant d'égarer son nez et ses oreilles dans cette maudite ville de Livoniens, qu'on devrait plutôt nommer les cinq cents villages. Là, une grande maison, et près d'elle des terriers collés; là, derechef des maisons et des terriers encore; c'est en vérité comme qui dirait un tas de gamins en guenilles qui se mettraient à jouer avec un gros et joufflu paysan; et parmi tout cela des prairies et des places : c'est, on le croirait, fait exprès pour que le ventait plus de liberté.

La bohémienne ne soufflait mot.

— Sapristi! continua le bohémien, vois donc comme les ailes de ces moulins à vent se démènent! ce sont les seuls qui se réchauffent aujourd'hui : brrrrrou!

La bohémienne continuait de garder le silence.

— Eh ! eh ! ma mère, mais tu as une joue qui a blanchi, frotte vite !

— Qu'elle blanchisse, répondit Marioulla, il n'y aurait pas de mal que la gelée me défigurât au point que l'on ne pût me reconnaître.

— Eh, qu'as-tu donc, ma mie Marioulla? il paraît que nous sommes de mauvaise humeur aujourd'hui?

— Je ne voudrais pas cependant que la gelée m'emportât le nez (la bohémienne le couvrit de sa manche), car, sans nez, je craindrais de me présenter devant elle. Mon cœur saigne à cette seule idée que je lui ferais peur et qu'elle ordonnerait de me chasser de sa présence.

— Demain au palais, fit-elle après un instant de silence. Je la perdrai avec ma ressemb lance.. Puis, tout à coup : — Non, non, continua la bohémienne, je ne puis me permettre cela, je m'arracherai plutôt un œil et me rendrai hideuse, s'il le faut. Enseigne-moi, brave Basile, comment faire pour que je ne lui ressemble pas, et néanmoins ne point paraître repoussante ?

— J'y penserai quand nous serons au chauJ, répondit Basile; ici mes idées gèlent.

— Oh! pense, mon ami, pense bien, tu m'allégeras la poitrine d'une meule qui m'étouffe; je me fâche si tu as pitié de moi. Aie pitié seulement démon enfant, de mon trésor ! Prends tout ce que j'ai. Si cela ne suffit pas, je me mets désormais à ton service, et m'engage à te servir comme une esclave.

— Oh ! ma foi non, répondit le bohémien ; c'est moi qui suis ton serviteur, Marioulla, car tu es ma bienfaitrice ; tu me donnes à boire, tu me nourris, tu m'habilles; je suis prêt à faire tout ce que tu voudras: il n'y a que dans le cas où tu m'ordonnerais de tuer que

je te désobéirais. Mais, à propos de quoi veux-tu te défigurer ainsi ?

— Vois-tu, Basile, par la grâce de Dieu, il se trouve que ma fille Marie est ici... Y serais-je venue, si ce n'était pas pour la voir, ma fille, au faîte des honneurs, de l'opulence, de la gloire? Autour d'elle, comme autour d'une princesse royale, tournoient tous les grands de la cour, eî tout à coup, comprends-tu, Basile? on apprendrait qu'elle est, quoi?... la fille d'une bohémienne! Que deviendrais-je alors? ou plutôt que deviendrait ma pauvre enfant? Tu comprends bien, Basile, que si une pareille catastrophe arrivait, je n'y survivrais pas; par malheur, elle me ressemble comme deux gouttes d'eau. Voilà déjà Wolinski et cet autre qui est près de lui qui l'ont remarqué; ce serait de même avec les autres. Bonté divine! rien qu'à cette idée mon Sang se fige dans mes veines... de princesse devenir bohémienne!... tomber si bas!... Je l'ai dorlotée, je l'ai élevée dans du coton, j'ai fait tout au monde pour lui cacher la honte de sa naissance; elle ignore que je suis sa mère, et je veux qu'elle ne le sache jamais! Je iouis de l'être... sa mère! mais je n'ai pas besoin de la voir. Je suis heureuse par l'idée seule qu'elle est riche, qu'elle est puissante; je mourrai sachant que j'aurais pu par un mot, oui, par un mot.... la perdre, et ce mot je ne l'aurai pas dit ! Vois-tu, c'est

à moi seule qu'elle doit tout; mais c'est entre moi et Dieu. Oui, mon brave, oui, voilà ce qui me console maintenant; oui, Basile, voilà ce qui me consolera encore quand mes yeux commenceront à s;éleindre pour toujours.

Et Marioulla passa le dos de sa main sur ses joues baignées de larmes.

— Eh bien! petite mère, tes paroles vienne -j, de me réchauffer mieux que n'aurait fait un verre d'eau-devie dit le vieux bohémien, en toussant dans sa main, et par quelque moyen que ce soit, je viendrai en aide à ton malheur. Que l'on me coupe la langue si je ne dis pas vrai.

Sur ce, tous deux se turent, comme si par un rude temps les paroles elles-mêmes gelaient.

Les places et les rues étaient désertes : de temps en temps passait rapidement un courrier placé sur le devant du kibitch fermé; souvent aussi se glissaient à droite et à gauche des physionomies suspectes, tandis que dans l'ombre on entendait résonner les fers des condamnés qui, en se rendant d'une prison à l'autre, chantaient leurs lugubres chansons.

Tout le temps que dura la route, les deux bohémiens ne rencontrèrent qu'un seul équipage: c'était une voiture couverte, dévernie et gercée par le temps : elle était tirée par quatre rosses à harnais de corde, et sur

Je siège de derrière se tenaient trois gigantesques valets chaussés de bottes roussies et pelées, habillés de pelisses en peau de chien et ornés de galons en guenilles. Au fond de l'équipage on distinguait un personnage coiffé d'un bonnet à ailes de pigeon, en pelisse fourrée recouverte de velours, enjolivée de glands d'or. Les glaces de la voiture étaient abaissées, par la seule raison probablement qu'elles ne pouvaient pas se lever; et c'est pour cela sans doute que celui que renfermait le modeste équipage ne cessait de se frotter les oreilles et le nez, tantôt d'une manche de sa pelisse, tantôt de l'autre.

Les deux bohémiens marchaient toujours, et, tout en marchant, Basile regardait avec attention chaque maison devant laquelle il passait, afin de s'orienter et de retrouver son chemin s'il avait à revenir par le même endroit.

— Qu'as-tu donc à écarquiller les yeux de la sorte, demanda enfin la bohémienne, et à regarder, comme tu fais, à droite et à gauche? Nous ne pouvons pas nous perdre, n'est-ce pas, puisque nous allons au palais?

— Bon ! répondit Basile, ce n'est pas ce qui me préoccupe; je connais Pétersbourg comme tu connais Jassy . Pour un matelot russe, et, par-dessus le marché, pour un ex-matelot de Pierre le Grand, il serait honteux de ne pas connaître le quartier des vaisseaux. Si tu veux, Uens, je te dirai toutes les maisons, et même ceux qui

sont dedans. Vois, par exemple, cette grande baraque qui ressemble à un coffre, avec son toit deux fois plus haut qu'elle, c'est la maison dOstermann * ; près d elle, là, au bout de la prairie, vois-tu cette petite maison en bois ornée decolonnettes? c'est là qu'habite l'archevêque de Novogorod, Prokopowitch. A droite, cette mauvaise petite église enpierre entourée d'une palissade en bois, c'est l'église d'Isaac. C'est une chose curieuse, j'ai beau venir à Pétersbourg, m'en aller et y revenir, on y travaille toujours! On y avait placé une fameuse horloge à sonneries; à chaque heure elle faisait tapage. Mais il y a quatre ans, dit-on, que le prophète Élie se fâcha de voir une musique sur une église, et brisa l'horloge d'un coup de foudre 2. Ah! voici qu'à présent nous passons devant la petite forteresse de l'Amirauté; vois donc maintenant comme cette coupole brille au-dessus de cette tour : c'est comme qui dirait la gloire de Piene; Ah! c'était un fier tzar, celui-là, quoiqu'il rossât rondement, et de sa main encore, ceux qui se permettaient de le contrarier , Aussi faisait-il bon vivre alors, pouvu que chacun (il son affaire. Alors, sur ces prés qui se déroulent là-bas, on voyait poindre du mi-

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