Elle était bâtie où se trouve aujourd'hui le sénat
2. Saint Élie, emporté au ciel sur un char ardent, est considéré en Russie comme le moteur du tonnerre.
Quand le tonnerre gronde, le peuple dit en se signant : — Entends-tu Élie qui se promené dans sa charrette î
lieu des marécages de petites huttes en terre; du soir au matin et du matin jusqu'au soir on n'en entendait sortir que des chansons; on s'y amusait, là-bas !... Mais à présent que l'incendie les a rasées, sont venus ces grands palais aux toits aigus et qui semblent défoncer le ciel. Seulement, plus de gaieté, plus de chansons joyeuses; on se tait dans ce palais-là... Brrrou! — C'est comme dans les prisons.
La bohémienne faisait peu d'attention au bavardage de son camarade; plus elle avançait, plus son pas devenait rapide; elle paraissait ne jamais pouvoir arriver trop tôt au palais.
Tout à coup un homme qui les suivait, mais à si bas bruit que c'était à peine si l'on pouvait l'entendre, se rapprocha d'eux et cria :
— Arrêtez f le mot d'ordre de cette nuit?
— Ah ! petit pigeon, répondit la bohémienne, glissant avec précipitation dans la main de l'inconnu une pièce d'argent, laisse-nous, au nom du ciel, poursuivre notre route; nous allons, par ordre de Wolinski, pour une affaire qui l'intéresse; c'est lui-même qui nous envoie.
A ce nom, l'inconnu regarda de tous les cotés et voyant que personne ne l'observait, prit l'argent et dit a voix basse :
— Allez, vous êtes heureuse d'être tombée sui un
brave garçon, sans quoi vous n'en eussiez pas été quitte à si bon marché.
Et il avait raison, car, par le temps qui courait, cette rencontre pouvait conduire les deux bohémiens directement chez le bourreau.
Ils continuèrent leur route en silence; bientôt s'offrit à leurs yeux une maison à trois étages avec des modèles de vaisseaux placés sur le faîte des portes cochères.
Ensuite venait le palais.
A la vue de ces bâtisses, la langue du vieux bohémien se dénoua de nouveau.
— Vois-tu, dit-il, cette maison ornée de vaisseaux?
— Eh bien? demanda Marioulla.
— C'est la maison donnée par Pierre à Apraxin : et cette autre maison où, à travers les fenêtres couvertes de givre, on voit briller tant de lumières?
— N'est-ce pas déjà le palais?
— Oui; oh ! qu'il doit être bon d'y vivre; mais la meilleure chose de tout cela, c'est qu'il doit y faire chaud! Je te parie tout ce que tu veux qu'en ce moment notre mère l'impératrice se promène les bras découverts, ou bien se dodeline dans le duvet. Brrr ! quelle chienne de gelée, elle vous coupe jusqu'à la respiration !
En disant cela, le bohémien ne cessait de battre des bras contre ses côtes.
— Sais-tu bien, dit avec un enthousiasme marqué et en doublant le pas la bohémienne, sais-tu bien que c'est dans ce palais qu'habite ma Mariolizza?
Le vieillard hocha la tête.
— Oui, oui, incrédule, insista Marioulla, oui, elle habite dans ce beau palais; oui, ma fille est devenue une princesse, et chacun, même l'impératrice, la chérit et la caresse.
— Ma foi, reprit le bohémien d'un air de doute, je crois volontiers que l'on te trompe,
— Démens-moi encore une fois, et je t'arrache les yeux. Pourquoi ne serait-ce pas, puisque cent per» sonnes me l'ont affirmé? Parles-en au premier venu; non-seulement tout le monde l'aime, mais tout le monde en dit du bien. Enfant encore, elle était si bonne! Et Wolinski donc!... ah! si cela pouvait arriver! Au fait, pourquoi pas? elle est bien son égale, il me semble, elle est princesse!... Mais, es-tu bête, mon bon Basile, que tu ne me réponds rien, ou bien es-tu devenu sourd?
Les beaux yeux de la bohémienne brillaient de joie dans la nuit, ses joues flamboyaient malgré la gelée, et elle paraissait prête à danser au milieu de la place publique.
— Eh ! ki vieille i dit Basile, tu deviens folle i
— Oh ! il y a de quoi ! Attends, arrêtons-nous un peu devant le palais.
— Pour qu'on nous demande derechef le mot d'ordre, et pour qu'on nous fourre dans le sac de pierres ?
— Ah ! par ma foi , qu'on nous demande le mot d'ordre, que l'on nous arrête, que l'on nous emprisonne, je n'ai peur de rien, moi; vois-tu cette ombre à l'une des fenêtres?... V se peut que ce soit elle... elle, elle... son cœur a deviné sa mère. Basile, si, en ce moment, elle regardait de mon côté... Mais parle donc, imbécile !
— Elle te regarde t répondit le vieillard r:nr uyé; soit, et n'en parlons plus.
— Que la bénédiction de Dieu descende sur ta tête, mon enfant ! s'écria la bohémienne. Tu es dans un palais, trésor de mon âme f tu as chaud, *-u es bien, et moi, je suis vagabonde et mendiante ; et je me tiens, à la gelée, au milieu de la place. Mais que me fait tout cela? Toi, tu es heureuse, mon âme, mon bouton de rose, mon ange, et je suis heureuse aussi, moi. Tu es princesse, tu es riche : je suis doublement contente, et ne veux pas même être impératrice. Le cœur me bat comme s'il voulait sortir de ma poitrine; as-tu seule ment la conscience, mon enfant, ma fille, mon trésor, gue c'est moi qui ai arrangé tout cela pour toi?
— Voici qu'on avance deux voitures du côté du perron, interrompit Basile. Gomme elles brillent! je le
crois bien, elles sont en or. Peste! quels chevaux! ce doit être pour l'impératrice; allons-nous-en; tu sais bien. Marioulla, que quand l'impératrice sort, il est défendu de rester sur la place.
— Gourons vite, au contraire, et plaçons-nous près du perron même.
— Fais ce que tu voudras; mais je te promets que tout cela finira par un nœud coulant, et, ce qui est bien pis, comme tu dis, tu perdras ta Mariolizza.
— La perdre, imbécile! ne suis-je pas sa mère? Il se peut que ce soit elle qui s'en aille. Oh! si je pouvais la voir, ne fût-ce que d'un œil !
Et la bohémienne bondissant, se trouva près du perron, où son cjmarade, quelque danger qu'il courût à son avis, se hâta de la rejoindre.
Il est vrai qu'en la rejoignant le pauvre Basile était plus mort que vif.
On les eût sans doute roués de coups de bâton, mais il était trop tard...
En ce moment apparut l'impératrice, Anne Ivanowna.
Sur sa figure brune, couverte de petite vérole, se peignait une tristesse qu'elle essayait inutilement de changer pu sourire : elle était souffrante, et les médecins lui conseillaient de se distraire le plus possible et de prendre l'air. Elle partait pour le manège de Biren,
où ordinairement elle passait une demi-heure à monter à cheval. Elle avait eu le caprice d'y aller ce soirlà sans prévenir personne, et c'est ;i peine si l'entourage de Sa Majesté eut le temps d'expédier un messager au duc, afin de l'avertir de cette visite, ainsi que deux pages du manège même, qui devaient tout préparer pour que l'impératrice n'attendît pas.
Comme nous l'avons dit, plusieurs courtisans, hommes et femmes, enveloppés de pelisses aux couleurs éclatantes, l'accompagnaient.
Parmi les femmes, une surtout se distinguait par sa beauté et son petit bonnet pointu, entouré de poils de castor, taillé en forme de cœur, et dont l'agrafe en diamants retenait trois plumes blanches d'un oiseau inconnu en Russie. Quatre boucles tombant de dessous le bonnet se mêlaient au castor de son collet.
Si nos aïeux avaient eu à faire comprendre dans un de leurs contes une semblable beauté, ils eussent dit tout simplement :
Elle était si belle, qu'on ne pouvait ni la peindre au pinceau, ni la décrire à la plume.
C'était la princesse moldave Mariolizza Lehemiko.
L'impératrice se plaça dans la première voiture, accompagnée d'une dame plus âgée qu'elle. Dans l'autre sauta avec la légèreté d'un oiseau Mariolizza, autour de laquelle vieux et jeunes cavaliers s'empressaient.
A peine son petit pied, chaussé de bottines de maroquin rouge, ect-il disparu, qu'une autre dame, gênée par ses paniers, la suivit dans la voilure.
Ce fut alors qu'on eût pu voir, au milieu de la foule attirée par ce brillant spectacle, deux yeux noirs qui, fixés sur la princesse moldave, semblait vouloir la percer de part en part. Dans ce regard éclatait tout un monde de sentiments, toute la vie, toute l'âme ie celle à laquelle il appartenait. Si vous les eussiez vus, ces yeux, même au milieu d'une multitude, vcus les eussiez remarqués; ils auraient pénétré dans votre propre cœur, et vous auraient poursuivi la nuit et le jour.
C'étaient deux yeux de mère i
En se retournant dans la voi'.uro. ià princesse les rencontra, et, tremblante de tous ses membres, saisit la main de sa compagne.
En ce moment la voiture s'ébranla; on entendit dans la foule un cri rauque, étouffé, comprimé dans la poitrine de celle qui le poussait.
On parlait, on riait autour d'elle, et cependant ce cri fut entendu. ,
— Qu'y a-t-fl ? se demanda-t-on.
— C'est une bohémienne qui vient de tomber, répondirent quelques voix; elle a probablement été trop serrée; mais le bâton n'aura pas pour elle les attentions d'un petit frère, il la relèvera.
Il relèverait un mort, ce bon bâton.
Et la foule se dispersa, sans s'inquiéter davantage de la bohémienne près de laquelle Basile resta seul.