‹ La maison de glace (volume 2)Chapitre 20 sur 23 · y a la un calembour intraduisible · texte numérisé non relu

y a la un calembour intraduisible

tour du billard à quatre pattes. Cette punition fut donc imposée au pauvre Koulkowski, qui était dans son jour de malheur.

Koulkowski se mit donc à quatre pattes, avec son visage toujours souriant, et commença non pas à courir, la chose était impossible, mais à ramper tout autour du billard, accompagné des cris et des huées des autres bouffons, qui faisaient autour du patient tout le bruit qu'il leur était possible. Cela alla bien tant que les bipèdes, de quelque rang qu'ils fussent et si haut qu'ils criassent, accompagnèrent Koulkowski; mais un acteur auquel on n'avait pas songé se mit de la partie : c'était la levrette favorite de l'impératrice, qui, quoiqu'elle vît bien qu'il n'était aucunement question d'un lièvre ni d'aucun animal lui resemblant, admit Koulkowski comme un gibier quelconque, et, sans s'inquiéter de quelle espèce il était, commença de le prendre aux oreilles, comme si elle eût coiffé un sanglier. Le malheureux Koulkowski n'y put tenir cette fois et voulut se remettre sur ses pieds, mais la levrette tint bon et ne lui permit pas même de se dresser sur ses genoux. D'un autre côté les bouffons criaient qu'il avait encore un tour et demi à faire, et Pedrillo affirmait particulièrement que comme, s'il eûl perdu, il eût consciencieusement fait les trois tours, Koulkowski devait faire les siens.

Koulkowski les fit, mais au dernier tour l'impératrice, qui tenait à avoir un page avec ses deux oreilles, rappela sa levrette, qui au troisième commandement se décida à obéir.

Koulkowski se releva la figure ensanglantée.

Mariolizza, les larmes aux yeux, avait dix fois prié, les mains jointes, que l'on abrégeât le supplice du bouffon; mais ses pleurs et ses prières s'étaient perdus dans le rire général et dans les clameurs universelles.

L'impératrice Anne, une fois Koulkowski sur ses pieds, lui donna cet excellent conseil, celui de se faire une amie de sa levrette, pour le cas où il arriverait que la princesse Lehemiko perdît une seconde partie sans faire de points.

La colère de l'impératrice contre Biren avait disparu pendant la chasse et s'était fondue dans son hilarité. Profitant d'un sourire de Sa Majesté, le duc s'approcha d'elle, et, lui présentant ses excuses, rejeta la faute sur l'importance des affaires d'État qui l'occupaient.

— Afin de tranquilliser Votre Majesté sur l'issue de plusieurs affaires graves, dit le duc, je suis criminel ; mais la grâce, dit un proverbe russe, se trouve à côté de la colère.

L'habile diplomate savait tout employer, même les proverbes russes, lorsque les proverbes russes pou-

vaient lui être utiles, et en effet, grâce à ce proverbe, l'impératrice pardonna, mais à la condition qu'il ne serait nullement question de ces affaires entre elle et le duc. Tout en causant avec familiarité et en allemand avec le duc, l'impératrice s'approcha plusieurs fois de la fenêtre et s'y arrêta en face de l'emplacement où l'on avait commencé de bâtir le palais de glace.

Biren saisit cette occasion de louer le zèle de Wolinski à remplir les moindres désirs de Sa Majesté. Ces éloges flattèrent le sentiment de l'impératrice, qui en profita, de son côté, pour remercier le favori de son désintéressement et de sa justice. Elle exprima en outre le désir de voir se rétablir complètement la concorde parmi les premiers dignitaires de l'empire, qu'elle aimait tous, en accordant cependant une certaine préférence à l'un d'eux, car cette concorde était près de se briser, Ini avait-on dit.

— Que chacun ait ce qui lui revient, dit Anne ; vous n'avez rien à partager, que je sache?

Leduc, profondément touché en apparence, jura, les larmes aux yeux, qu'il céderait même de ses droits à Wolinski si cela pouvait être agréable à sa souveraine.

Mais, tandis qu'il disait cela tout haut, il faisait tout bas le serment de ne se réconcilier avec Wolinski que quand sa tête aurait roulé sur l'échafaud. Il était convaincu, grâce à l'écrit secret trouvé dans la voiture,

qu'il n'était pas encore temps d'agir ouvertement, et il cachait profondément sa haine en attendant que le moment fût venu de la laisser éclater.

De son côté Wolinski, la tête pleine de son amour et radieux de ce que l'impératrice était occupée ailleurs par son entretien avec Biren, avait complètement oublié son inimitié. Il s'approcha de la princesse Lehemiko : l'amour et la pudeur, qu'on ne lui avait pas enseignés au harem, mais dont la nature l'avait douée, se montrèrent par la rougeur de ses joues et la flamme langoureuse de ses yeux, flamme dans laquelle un autre cœur était tout près de se jeter, sauf a se consumer complètement.

Lorsque Artemy-Petrowitz s'approcha d'elle, l'expression d'un tendre intérêt se fit jour à travers ses longs cils.

Ses lèvres pâles et tremblantes balbutièrent:

— Vous sentez-vous bien?

— J'ai été malade, très-malade, répondit Wolinski, mais pas assez cependant, puisque je n'ai pas pu mourir.

Une larme brilla dans l'œil de Mariolizza; elle fit un gracieux mouvement de tête qui voulait dire :

— Malheureux!... ou plutôt impitoyable ami. quel chagrin voulez-vous donc me faire?

— Puis tout haut:

— Pour avoir un pareil désir, il vous a fallu de bien grands chagrins.

Wolinski fit des épaules le geste d'un homme découragé.

— Qu'ai-je donc à faire de ma vie, dit-il, puisque vous ne voulez-pas m'aider à en porter le fardeau? Mais j'ai voulu vous voir encore une fois, m'enivrer une fois encore de cette vue, et puis alors, que le Seigneur juge entre nous, ce n'est pas ma faute. Pourquoi vous a-l-il transportée à Saint-Pétersbourg? pourquoi m'avoir fait subir toutes les séductions de votre regard divin? Je suis un homme, après tout, et il faudrait être de marbre pour supporter tout ce que je souffre.

Mariolizza ne répondit rien ; mais son regard enveloppa Wolinski dans une étreinte passionnée. Tremblante et fiévreuse, elle posa sur la fenêtre un mouchoir dans lequel Wolinski vit apparaître l'angle d'un billet. C'était la réponse qu'elle avait écrite de grand matin, mais qu'elle n'avait pu faire tenir à Artemy- Petrowitz, à cause du renvoi de la Télémaquide, dont elle avait chargé sa fidèle et intelligente servante.

C'est que l'amour qu'éprouvait Mariolizza était grand; la passion la plus ardente s'était allumée dans ses veines, ses nuits se passaient tantôt à souffrir des douleurs inouïes, tantôt à faire des rêves enchanteurs. A peine hors de son lit, le feu qui la consumait troublait toutes

ses idées, et tout était mis en doute par elle, excepté cette conviction que Wolinski lui était envoyé par la Providence elle-même, non comme un hôte passager, mais comme un seigneur puissant, dont elle devait devenir l'éternelle esclave, l'amie, l'épouse, la maîtresse, tout ce qui appartient enfin aux plus grands maîtres de l'Orient et de l'Occident, auquel elle devait obéir, qu'elle devait aimer de toutes les forces de son âme, et qu'elle aimait en effet de tout son amour. Pouvait-elle donc ne pas répondre à sa lettre? Une jeune Européenne eût été arrêtée dans ce cas par un monde de préjugés et de convenances; mais elle, enfant passionnée de l'Orient, elle ne craignait que la froideur et la colère de son maître. L'amour de Mariolizza n'avait point été en s'augmentant, sa passion ne s'était pas accrue avec le temps et doublée par les sacrifices, elle ne s'était pas consolidée par l'étude approfondie des qualités de l'objet chéri. Non, il s'alluma dans un clin d'œil, l'enveloppa d'une flamme subite, et Mariolizza se trouva tout à coup aimer, et ne pouvoir aimer ni plus ni moins, ni autrement qu'elle aimait. Elle ne demanda de conseil à personne, elle ne consulta ni sa raison ni son cœur, ni les hommes ni les livres ; son amour lui était envoyé d'en haut comme le firnian du sultan à ses sujets. Il n'y avait que deux partis à prendre : obéir aveuglément à ses sensations ou mourir. Nul ne sut ce

qu'elle éprouvait; elle eût cru par là partager les souffrances, et elle voulait les garder pour elle seule comme son plus cher trésor ; et en effet ces souffrances, elle ne les eût pas échangées contre la couronne de l'impératrice russe. Elle voulait aimer sans partage, elle voulait aimer pour aimer seule.

Wolinski aperçut le papier, et se douta que c'était une réponse à son adresse ; il ne pouvait la prendre, les bouffons étaient toujours autour de lui, espionnant ses regards, ses paroles, ses gestes; mais ils firent cette fois une pauvre récolte. La conversation des amants est bien entrecoupée, mêlée de mots compréhensibles pour eux seuls. Wolinski remercia Mariolizza pour la vie qu'elle lui rendait et qu'il promit de lui vouer tout entière, puis il demanda la permission de lui envoyer la bohémienne pour prendre la réponse, lui assurant que la bohémienne était sûre et qu'elle pouvait s'y fier. Il n'y avait guère moyen de refuser une chose si simple. Le regard de la princesse tantôt s'arrêtait sur lui, tantôt semblait se réfugier sous ses longs cils, et toujours aspirait l'âme de son amant. Wolinski, de son côté, s'y noyait dans un océan de félicité, et tous deux n'eussent point tardé à se trahir si la voix et l'impératrice, appelant à elle la princesse, ne les eût sauvés.

Wolinski était radieux et triomphait d'avance; il voyait tout à travers le prisme de son amour, et cepen-

dant il n'était point tellement aveugle qu'il ne remarquât que son ennemi, le favori habile et spirituel, s'était rapproché de sa souveraine, causant et plaisantant avec elle, comme si aucun nuage n'avait passé dans leur ciel politique et amoureux, et que l'impératrice était heureuse de ce que le bon accord s'était si vite rétabli entre eux.

Anne Ivanowna était assise sur un divan de soie pareille à celle qui couvrait les parois de sa chambre, et jusque auquel conduisaient plusieurs marches couvertes de splendides tapis. Mariolizza s'était assise à ses pieds, sur la première marche.

— Quelles belles couleurs je te trouve, mon enfant ! lui dit l'impératrice en l'entourant de son bras et en la baisant au front.

Le petit fez de la princesse fut dérangé par ce mouvement, et ses longues et belles tresses brunes se déroulèrent en tombant sur ses genoux.

Ah I qu'elle était belle en ce moment!

L'impératrice elle-même ftti frappée de sa beauté, et après l'avoir pendant un moment contemplée avec l'expression d'une admiration toute maternelle, elle releva ses longues tresses, les tourna à deux fois sur le haut de sa tête, et posa son fez un peu de côté, à la russe.

Puis elle se remit à la contempler, et la prenant amicalement par le menton :

— Quel amour d'enfant! fit-elle.

Cette beauté était si réelle que chacun avait fait silence ei regardait Mariolizza; les bouffons eux-mêmes firent trêve à leurs bouffonneries, comme s'ils eussent craint de troubler ce ravissant tableau. Wolinski était immobile et comme cloué à sa place : de cœur et d'àme il se prosternait aux pieds de Mariolizza, qu'il dévorait du regard. Pour augmenter le tourment de ses désirs, la princesse était assise à la turque, et laissait apercevoir le bout mignon d'un de ses pelits pieds, chaussé d'un soulier brodé d'or. L'impératrice remarqua tout à coup la ténacité du regard de son ministre, et couvrant de la main le visage de la princesse :

— Monsieur Wolinski, dit-elle, si par hasard vous avez le mauvais œil, épargnez ma pauvre protégée*, d'honneur! vous avez l'air d'un renard qui couve sa proie.

— Que Votre Majesté me pardonne, répondit Wolinski, mais je paye mon tribut comme les autres. Votre Majesté, qui est femme, ne cache même pas son admiration à la vue de la princesse.

Toutes ces louanges augmentèrent la rougeur de Marioli7za, qui n'en était pas cependant mécontente.

Pendant toute celte scène, Biren, pour ne pas succomber à l'incroyable séduction qu'exerçait Mariolizza, et pour ne pas empêcher la folle passion de Wolinski

gog LA MAISON DE GLACE.

de croître encore au profit de son malheur, jouait avec la levrette de l'impératrice, qu'il caressait, tout en ayant l'air de ne s'occuper que d'elle; mais enfin il rompit le silence.

— Votre Majesté, dit-il, marie Koulkowski, et la preuve c'est qu'on lui bâtit sa maison de noces ; mais il me semble que nous n'avons pas encore dit un mot de sa fiancée.

— Si fait, dit Anne, et nous avons pris la peine de la lui choisir de notre main impériale; mais si, par malheur, il arrivait que notre choix ne fût point agréable à notre cher page, nous lui donnons toute autorité de choisir dans l'empire, notre cour exceptée, une femme qui lui convienne davantage.

Koulkowski fit un profond salut, mit la main sur son cœur, et déclara en soupirant que son choix était fait, et que la nuit comme le jour il ne songeait qu'à madame Podatchkena, à ce point qu'il mourrait de douleur, si elle ne devenait point sa femme.

— 0 che belia cérémonial s'écria Pedrillo. Corpo di Dacchol l'un est gros comme une contre-basse, l'autre est maigre comme une flûte.

— Ce ne sera pas un couple, mais un miracle, dit à son tour Lacosta. Un serpent de trois archines va se loger dans un tonneau vide.

— Mais quelle est donc la fameuse Podatchkena, à

laquelle échoit cette bonne fortune? dit l'impératrice faisant semblant d'avoir oublié.

— J'ignore, répondit Biren.

— C'est une femme à moi. dit Wolinski, lequel commençait à comprendre le rôle de Biren. Mais je m'étonne de ce que le nouveau Paris, sans quitter le fauteuil de la salle de réception de Votre Altesse, a pu découvrir un trésor que j'ai toujours enfermé sous des douzaines de serrures.

— J'espère, monsieur Wolinski, répliqua l'impératrice, que vous n'allez pas mettre le feu à mon palais, si nous avons enlevée votre séduisante... Comment se nomme-t-elle celle pour laquelle se sont battus les rois grecs?

— Hélène, se hâta de répondre Biren.

— Dieu m'en garde! répondit Wolinski.

— Ainsi donc vous consentez a me céder la belle Podatchkena?

— Avec bonheur, madame.

— Remercie, bouffon.

Koulkowski salua respectueusement et s'embarqua dans un dédale de remercîments.

— Cette noce se fait d'après votre désir, madame, dit sournoisement Biren : mais vous avez autour de vous des serviteurs qui sont mariés depuis longtemps, et qui cachent leur mariage à Votre Majesté.

A ces mots Pedrillo se jeta à genoux, et d'un ton lamentable, entremêlé d'éclatants sangiots, il s'écria :

— Grâce pour moi, illustre souveraine, je suis coupable, c'est vrai ! mais faites-moi grâce de la vie.

— Comment 1 jusque dans mon propre palais, sans mon consentement! s'écria Anne Ivanowna en feignant un mécontentement suprême.

— Il cor mio l'a voulu, dit Pedrillo, dans l'étrange langue mêlée d'italien et de russe qu'il parlait, j'aurais dû le rosser il cor mio; mais le cœur ne se traite pas à coups de poings. Ah! si Votre Majesté l'eût vue, la mia cara, vous m'eussiez pardonné : des yeux bleus, une peau blanche comme du lait, la voix ressemblant à une petite flûte, la jambe fine comme celle d'un cerf, et sautant, sautant... Ah! il fallait la voir grimpant la colline, le dieu Pan lui-même en serait devenu amoureux.

Pedrillo accompagna cette description d'une gesticulation passionnée et désespérée, tantôt appuyant la main sur son cœur, tantôt levant les yeux au ciel.

Je puis certifier la vérité de ses paroles, dit Biren d'un ton sérieux.

-- Qui est-ce donc? demanda l'impératrice. A la description je parierais pour une danseuse.

— Je n'ose avouer... je n'ose avouer, disait Pedrillo.

— Parle, je le veux, dit l'impératrice.

— Une jeunesse qui habite le palais, dit PedriUo.

— Son nom? dit l'impératrice.

— Ohl voilà la peur qui me reprend... mon cœur est éperdu... vous me ferez grâce de la vie 1 Majesté.

— Son nom? cria l'impératrice.

— Je n'oserai jamais.

— Son nom? je leveuxi

— Hélas ! hélas !

— Son nom? son nom?

— Elle s'appelle Galathée.

— Ma chèvre ! s'écria l'impératrice.

Pedrillo se précipita la face contre terre.

— Et la malheureuse, continua-t-il, vient d'accoucher de deux jumeaux.

L'impératrice éclata de rire.

— Allons, dit-elle, je te pardonne.

— Et Votre Majesté viendra voir l'accouchée, dit Pedrillo; — elle me fera l'honneur de la venir voir chez moi?

— Ah! je comprends le coquin. Il connaît notre vieille coutume russe, qui consiste à apporter un cadeau à l'accouchée que l'on visite, Eh bien, soit! aussi bien la plaisanterie mérite-t-elle une récompense. Je te promets de te faire visite. Vous me rappellerez ma promesse, duc, n'est-ce pas?

— Puis-je oublier un ordre de Votre Majesté? répondit Biren.

— Cela vous est pourtant arrivé deux fois aujourd'hui, dit l'impératrice en riant.

On rit encore quelque temps de la bouffonnerie de Pedrillo. Puis chacun se retira, emportant sa part de gaieté générale, — excepté peut-être Wolinski, — qui avait senti, si détournée qu'elle fût, la pointe du poignard que Biren un instant avait dirigé contre lui.

Lorsque le duc rentra chez lui, il y trouva Lipmann qui l'attendait et qui lui annonça que l'on venait de trouver Grosnott assassiné dans sa chambre, sans doute par les palefreniers qui avaient pris la fuite à la suite du meurtre de Gordenko.

Le duc comprit qu'il était dangereux de tourner sa colère contre Lipmann. Il reçut donc la nouvelle avec calme, en recommandant au commissaire la poursuite des projets qu'il lui avait exposés, et dans lesquels il persistait plus que jamais.

Biren, au lieu de Grosnott, en trouva dix antres qui le remplacèrent avantageusement.

Ce ne sont pas les Grosnott qui manquent à la cour de Russie.

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