AD PALAIS
L'heure est venue, maïs je ne me conviens plus de rien. Je ne retrouve plus mes réponses préparées. L'amour met le trouble dans mon esprit.
Au palais ! cria Wolinski en se rejetant au fond de sa voilure.
Avec le mot palais, Mariolizza, un instant oubliée, revint à sa mémoire, ornée de tous ses charmes, parée de toutes ses séductions.
— Peut-être la reverrai-je, cette adorable Mariolizza que je ne puis chasser de mon cœur, songeait-il, et qui fera que je deviendrai fou si elle ne m'appartient pas.
Son silence à la lettre, tous les obstacles qui se dressaient sur son chemin avaient exalté sa passion, au point que Wolinski avait fini par s'avouer cette passion à lui-même. Jusque-là, il avait pensé n'éprouver qu'un de ces caprices passagers auxquels sa nature romanesque était si portée ; maintenant il lui suffisait dépenser à Mariolizza pour cesser d'être ministre du cabinet,
le patriote le plus zélé de l'empire, et s'avouer qu'il n'était plus qu'un amant follement passionné. Ne comprenant plus la valeur de ces mots sacrés : honneur et patrie, il alla jusqu'à se repentir d'avoir irrité le favori contre lui par un mouvement de colère de son caractère imprudent, car cela pouvait l'éloigner du palais. Insensé! il venait peut-être de couper à leur racine les plus fraîches fleurs de ses espérances.
Pendant les moments où il pensait à Mariolizza, mais, hâtons-nous de le dire, dans ces moments-là seulement, le patriote Wolinski était prêt à cédera l'ennemi, pourvu que cet ennemi le mît en possession de l'objet de son amour. A ce prix, que lui importait que le favori profitât de ce sommeil de son patriotisme pour pendre, décapiter, exiler, torturer, martyriser! qu'il s'amuse aux douleurs , qu'il se réjouisse aux lamentations, qu'il se baigne dans les voluptés de sang, il ne s'y opposera pas. Zouda avait bien raison de dire qu'il n'y avait pas assez de force en lui pour rompre les destinées de la Russie dans la personne de Biren.
Il se berce et se perd dans ses pensées toutes pleines de Mariolizza, comme l'oiseau du Nord dans l'air doux et parfumé du mois de mai. Tout son corps, toute son fane n'est plus qu'une onde, dans laquelle Mariolizza, réfléchit, comme la naïade dans une source, sa jeunesse et sa beauté; comme cette onde l'entourerait de ses
cercles caressants, il l'entoure tout entière de ses pensées de flamme ; comme l'onde, chacune de ses pensées, chacun ue ses désirs roule en perles sur ses épaules arrondies; il couvre d'une écume brûlante son cou de cygne, il se glisse comme la vague dans son sein palpitant; il se soulève jusqu'à sa bouche brûlante, il baise ses lèvres entr'ouvertes, il humecte ses belles boucle, brunes, il s'infiltre dans tout son être, puis il enveloppe tout son corps, comme celui de la Ténus antique, dans un nuage de vapeur douce, fine et parfumée.
— La voiture est au perron depuis longtemps, Excellence, dit une voix forte.
Wolinski, tiré en sursaut de son rêve enchanteur, regarde alors autour de lui, voit la portière ouverte, le marchepied baissé, et son heiduque stupéfait d'étonnement, à la vue de son maître immobile blotti au fond de sa calèche.
— N'est-il arrivé aucun accident à Son Excellence? demande le laquais.
— Non, répondit Artemy-Petrowilz. Je crois seulement que j'ai dormi un peu.
Puis il descend en se grondant mentalement de sa faiblesse, et en se promettant d'être plus raisonnable à l'avenir.
Il ne pense pas, en entrant au palais, cet homme qui vient de se promettre d'être plus raisonnable, — à la
façon dont il sera reçu par l'impératrice, — il ne pense qu'à rencontrer Mariolizza. — Son cœur bondit comme celui d'un jeune homme à sa première entrée dans le monde. Le voici dans le salon de l'impératrice. Anne Ivanowna le reçoit; il la trouve jouant au billard, — occupation qui, avec le tir et i'équitation, était un de ses exercices favoris.
Wolinski, à peine entré, se voit entouré de la bande des bouffons, — de différents âges, — de positions sociales diverses. Il y en avait, si j'ai bonne mémoire, encore six d'honoraires à cette époque, parmi lesquels on comptait Koulkowski, revenu depuis le matin à son poste. Il y avait parmi eux l'Italien Pedriilo, violoncelle de la cour, qui avait trouvé plus profitable de se faire bouffon que de rester instrumentiste; Lacosta, juif portugais, qui avait gagné ses grades dans les mêmes fonctions à la cour de Pierre le Grand, duquel il tenait le surnom de Samoyède. Le vieux Balakireff, si connu par ses rapports avec le grand réformateur de la Russie, qui terminait sa carrière de fou en riant à travers ses larmes, et entouré de ses jeunes et heureux rivaux. Hélas! il ne joue plus qu'un rôle secondaire, — il est souvent triste et se plaint d'être maltraité par les étrangers, et il ne retrouve ses anciennes saillies que lorsqu'il s'agit de rire aux dépens de ces derniers. Comment ne se plaindrait-il pas? Ses anciens services
sont oubliés, ses lazzi russes ont vieilli. Les Allemands, les Courlandais, les Italiens, les Portugais, les Nemetz sont venus. Lacosta et Pedrillo portent à leur boutonnière l'ordre Benedetto, institué spécialement pour eux par l'impératrice. Et lui, lui le fou en titre de Pierre le Grand, il n'a pas reçu le Beiiedetto, et use encore un vieux cafetan que son maître, le seul que véritablement il ait jamais eu, lui a donné en 1720.
Et il a raison, le pauvre Balakireff, les bouffons contemporains, tout récompensés qu'ils sont, ne valent pas les bouffons du vieux temps. Les plaisanteries sont fades à la cour d'Anne Ivanowna ; et comment pourraient-elles être piquantes et spirituelles, quand à leur esprit et à leur acuité pourrait répondre le bâton, quand surtout elles sont soumises à la féroce appréciation de Biren.
La saillie est enfant de la gaieté insoucieuse,— Yorick lui-même, le gai bouffon, qui jeune fit tant rire, — eût été triste à la cour d'Anne Ivanowna.
En apercevant Wolinski, qu'ils n'aimaient point parce que lui-même les détestait et ne leur faisait jamais de cadeaux, Pedrillo et Lacosta se mirent à crier à qui mieux mieux :
— Oh 1 Wolynka ', tprou dou dou !
1. Plaisanterie â peu près intraduisible. Wolynski, que la prononciation nous a fait traduire Wolinski, a, comme on le voit par
— Ah t ah ! dit Wolinski, il paraît que la musique de ma wolinka ne vous va point, mauvais jardiniers! — Oui, je comprends, les accords russes sont trop vibrants pour vos têtes de verre.
L'impératrice faisait, nous l'avons dit, la partie de billard. Jugez du bonheur de Wolinski, lorsqu'il s'aperçut que c'était avec Mariolizza qu'elle jouait! L'impératrice lui avait elle-même appris ce jeu pour avoir son partner sous la main.
C'était à Mariolizza à jouer lorsque Wolinski entra.
A la vue du beau ministre elle rougit, pâlit, et se mit à trembler de tous ses membres. Elle voyait les billes se doubler devant ses yeux, le billard tournait; elle joua, et ne toucha même pas la bille sur laquelle elle jouait.
— Ah! voilà un joli coup, dit en riant l'impératrice ; j'avoue ne t'avoir jamais vue en si belle veine.
Puis, se tournant vers Wolinski :
— Ah! c'est notre cher ministre de cabinet, ajoutât-elle avec le plus gracieux sourire du monde. Comment vous portez-vous?
— Mais assez mal, Votre Majesté, dit Wolinski pâlissant , car l'émotion de la princesse Lehemiko ne Iua avait point échappé.
«on nom, quelque analogie avec Wolynka, nom d'un instrument de musique fort à la mode à cette époque.
— En vérité, dit l'impératrice, cela se voit sur votre visage.
— Néanmoins je me suis hâté de remplir les désirs de Votre Majesté, et j'ai déjà mis la main à l'ouvrage.
— C'est-à-dire à mon palais de glace, n'est-ce pas? pour la noce de mon petit page?
Koulkowski fit à ces mots un si profond salut, que sa tête blanche s'abaissa à la hauteur de ses genoux.
Pedrillo profita de l'occasion pour déposer sur le crâne de son confrère une claque sonore.
L'impératrice continua :
— J'ai déjà admiré de ma fenêtre la rapidité de votre ouvrage; cela me fait grand plaisir, et je suis reconnaissante que votre maladie ne vous ait point arrêté dans l'accomplissement de mes désirs.
— C'est que vos désirs sont les sources de notre bonheur, madame, répondit Wolinski.
— Ne m'en veuillez pas, messieurs, de ce que parfois je vous arrache à vos travaux d'État pour la réalisation de mes caprices : oui, de mes caprices, je l'avoue; mais vous savez bien que les vieilles femmes maladives ont toujours leurs petites fantaisies. Ce qui peut vous consoler, ajouta-t-elle avec une certaine mélancolie, c'est que les miennes ne dureront pas longtemps.
Anne Ivanowna prononça ces derniers mots avec une
intonation si triste, qu'elle eut l'air de pressentir sa fin prochaine.
Wolinski voulut répondre, mais l'impératrice le prévint en disant et en fixant sur lui son regard :
— Ne dites pas non ; vous savez mieux que personne que l'on chante déjà mon De profundis.
Wolinski pâlit et se prépara à faire une respectueuse dénégation; mais l'impératrice lui commanda le silence d'un geste et ajouta :
— Néanmoins sachez, mon brave Artemy-Petrowitz, que je sais distinguer la vérité de la plaisanterie dite le verre à la main, et peut-être même dans un moment de colère. Vos actions d'ailleurs parlent plus éloquemment de votre dévouement à ma personne que les commérages que l'on me fait.
Elle tendit à ces mots amicalement la main à Wolinski, qui ploya le genou et baisa cette main avec un respectueux empressement.
En ce moment Biren entra.
Étonnée de cette entrée, l'impératrice paru* d'abord éprouver une légère confusion, et après avoir lancé au nouvel arrivant un regard assez froid, elle continua, s'adressant toujours à son ministre du ca* binet :
— Je n'ai pas besoin de vous faire appeler trois fois pour que vous veniez, vous; vous apparaissez comme
par intuition lorsque j'ai à vous parler. Soyez bien sûr, ajouta-t-elle en donnant par le son de sa voix une valeur réelle à ses paroles ; soyez bien sûr que personne ne réussira à me brouiller avec vous.
Biren contemplait cette scène un sourire haineux sur les lèvres.
Puis, après un long silence, il se mit à causer tantôt avec les bouffons, tantôt avec Mariolizza.
Des clameurs s'élevèrent parmi les bouffons. Ils avaient à remettre en bonne humeur l'impératrice. Pedrillo prit le commandement sur ses confrères et les plaça en rang près du mur, à la façon dont les enfants alignent les soldats de carton, qu'ils font tomber tous en donnant une chiquenaude au premier.
Balakireff seul n'obéit pas. On s'en passa.
Pedrillo poussa le dernier des soldats de son régiment et tous s'étendirent à plat-ventre. Koulkowski, tombé comme les autres, dut faire, à cause de sa rotondité, maints efforts grotesques pour se relever.
L'impératrice daigna se dérider.
Son sourire gagna les autres spectateurs et les acteurs eux-mêmes.
Balakireff, interrogé sur le motif de son abstention, répondit sèchement :
— Un ver a fait son nid dans ma tête, et lorsqu'un pareil malheur arrive à un Russe, le prince non-seule-
ment des poules, mais même celui des vautours, &e peut parvenir à retirer ce ver '.
La plaisanterie ne réussit point au pauvre bouffon, qui, sur un signe de Biren, fut emmené, et qui reçut autant de coups de bâton qu'il y avait de mots dans sa phrase.
Pendant ce temps, à la grande joie de Mariolizza, la partie de billard était achevée. Depuis l'entrée de Wolinski elle avait fait autant de fautes que de coups, quoiqu'elle eût appelé à son aide toute sa fermeté. L'espiègle et fantasque élève du maître était devenue embarrassée et timide comme une jeune fille au sortir d'une pension de demoiselles. Il va sans dire que Mariolizza avait perdu.
Au reste l'enjeu était étrange. De même que les anciens princes avaient des menins que l'on fouettait quand ils avaient commis des fautes, de même l'impératrice et la princesse Lehemiko avaient pris chacune un partner qui devait payer pour elles.
La princesse Lehemiko avait pris Koulkowski, et l'impératrice Pedrillo.
Or comme la princesse avait non-seulement perdu, mais encore avait perdu sans faire un point, selon les règles du billard son partner devait faire trois fois le