Lomonosoû
surtout faible et froid pour ses devoirs; il n'écoutait plus les conseils de Zouda, contre lequel il se fâcha d'abord, et qu'il finit par éloigner tout à fait; mais bientôt, n'ayant plus personne à qui confier les souffrances de son âme, il se rapprocha de nouveau de lui, à la condition cependant que Zouda ne le contredirait en rien lorsqu'il s'agirait de la princesse Lehemiko.
— 11 faut seulement, lui dit Wolinski, que je reçoive, relativement à la politique, le mot d'ordre de mon correspondant inconnu, et crois-moi, alors, comme je suis sûr de l'amour de Mariolizza, non-seulement ma mauvaise humeur disparaîtra, mais j'agirai.
Ce jour ne peut être loin, sois-en bien sûr; l'impératrice se fâche déjà plus fréquemment contre Biren. — Elle a été'jusqu'à lui marquer son mécontentement en ma présence. — Pourquoi a-t-il caché l'offense que je lui ai faite, offense qu'il n'eût oubliée ni pardonnée, s'il n'eût senti sa faiblesse ? Deux ou trois jours de colère de l'impératrice conîre Biren, et puis alors un seul mot, — la seule pensée des larmes versées et du sang répandu, — et la reine, qui m'implore, m'appelle à son secours! Alors, Zouda, je suis tout entier à mon devoir; alors je meurs, s'il le faut, pour la cause sainte; alors plus de place dans mon cœur pour l'amitié ni pour l'amour, ni pour qui que ce soit au monde; alors je me youc à la patrie, je prononce un
serment solennel, et je rejette de mon cœur toutes les pensées mondaines. Mais à présent, que veux-tu, Zouda? il faut me pardonner. Je n'ai plus la force, laisse-moi jouir encore de tous ces biens terrestres, Jaisse-moi encore contempler ces yeux ravissants, laisse-moi encore écouter cette voix enchanteresse. Mais, je te le répète, Zouda, le jour venu, je ne ferai pas un pas en arrière, l'échafaud dût-il être au bout du chemin.
Zouda hochait avec incrédulité la tête en l'écoutant parler. Il n'avait pas autre chose à faire.
Lorsqu'on apprit à Wolinski que Podatchkine avait été avancé comme officier sans qu'on l'eût préalablement consulté là-dessus, il comprit qu'il s'était passé quelque chose qu'il ignorait. Mais il haussa les épaules avec indifférence, et se contenta de dire :
— Qu'on le fasse sénateur, si l'on veut.
Lorsque Zouda vint lui dire que Gordenko, gelé, avait été enterré au bord de la Newa, à un endroit que lui, Zouda, connaissait, et était prêt à sortir de son tombeau pour attester le crime de Biren, Wolinski répondit :
— C'est bien; mais qu'on ne tourmente plus ce malheureux cadavre , auquel on ne peut laisser de repos, même après sa mort.
Lorsqu'il fut averli que les palefreniers de Biren,
qui avaient apporté la statue de glace sur les bords de la Newa , avaient fui sur les terres de Wolinski et étaient tout prêts à reparaître comme témoins, Wolinski répliqua :
— Leur barque est à bon port, laissez-là où elle est, et employez tous les moyens possibles pour garantir leur sûreté.
Un soir un mendiant lui remit un papier sur le perron, et disparut. — C'était le texte du rapport de Gordenko, livré à Lipmann par la bohémienne, et ensuite remis à Biren. C'était un vrai trésor pour le ministre du cabinet, qui, n'ayant pas vu ce rapport, ne pouvait connaître le mystère précieux qu'il révélait. Artemy-Petrowitz. tout en se réjouissant d'abord de cette découverte, parut s'en effrayer un peu.
— Ce papier fatal ne me conduira-t-il pas moi-même, dit-il, à l'heure décisive et à ma séparation de Mariolizza, comme il a mené le pauvre Gordenko à une mort terrible?
Wolinski pensait-il à sa femme? Sans doute; mais quelles étaient ses pensées h cet égard? Une lutte terrible s'engagea dans son âme : il estimait sa bonté, honorait sa sagesse; il s'accusait d'ingratitude, se tourmentait comme un criminel, maudissait sa faiblesse, et tout cela aboutissait a ce qu'il ne vécût que de son amour pour Mariolizza.
Le portrait de sa femme lui faisait l'effet d'un accusateur fatigant qui l'écrasait de son témoignage.
Le portrait fut ôté et placé derrière le bureau. Craignant qu'elle n'arrivât , il lui écrivit qu'il passerait bientôt par Moskou, en remplissant une mission du gouvernement, et qu'il la priait de l'y attendre. Sa plume se prêtait difficilement à ces mensonges; son cœur se retournait dans sa poitrine lorsqu'il terminait ses lettres par des serments d'amour. Sa droiture naturelle était révoltée de céder la place à la tromperie. D'un autre côté, amené jusqu'au désespoir par sa passion pour Mariolizza, il se cassait la tête pour trouver un moyen de divorcer avec sa femme, et cherchait déjà pour y arriver les bonnes dispositions de quelques membres du synode.
Elle était stérile, la pauvre créature. Qu'avait-il donc besoin de chercher une autre raison? Il n'était ni le premier ni le dernier qui eût divorcé pour une raison si grave.
Les conseils d'un ami anonyme qui lui disait de se défendre contre son amour pour la princesse Lehemiko, at surtout contre lui-même, n'eurent aucun succès.
— Votre amour pour Mariolizza vous perdra, lui iisait cet ami anonyme. Vos ennemis connaissent votre passion et s'en servent comme de la meilleure arme contre vcus.
Mais Wolinski secouait la tête, et disait :
— Tous ces conseils cauteleux doivent venir de Zouda : deux amours peuvent bien marcher de front, quand l'un des deux amours surtout est celui de la patrie. L'un est aussi fort que l'autre, et de même que •"ai fait serment d'arracher la Russie à la tyrannie de son favori , j'ai fait serment d'arriver à l'amour de Mariolizza. Je risque ma tète pour la Russie; l'amour de Mariolizza sera ma récompense.
Plus Wolinski paraissait faible dans ces moments d'accès amoureux, plus Zouda et le confident secret du ministre du cabinet travaillaient diligemment en sa faveur. Ils avaient une conviction basée sur la connaissance de la noblesse de son caractère, que, dans le moment décisif, l'amour de la patrie dominerait tous les autres sentiments, et, dans ce cas, ils ne laissaient point échapper une occasion de lui être utile dans sa lutte avec le puissant et astucieux favori. Ils se proposaient d'établir une contre-mine à ses desseins secrets ainsi qu'à ceux de Lipmann; mais ils étaient obligés de cacher leur jeu, même à Artemy-Petroa-v i t z , qui n'aimait lui, que les combats à ciel découvert.
Mais avant tout nous devons consigner ici un événement étrange qui se passa le soir même du jour où il avait vu la princesse dans la salle de billard du pa-
lais, Tl était assez tard. Déjà Wolinski racontait à Zouda sa dernière brouille avec Biren, regrettant de ne pas avoir suivi le conseil de ses amis.
Tout à coup on entendit derrière le mur, dans le cabinet de toilette, un long gémissement suivi de sanglots douloureux.
— Qu'est cela? demanda Arlemy-Petrowitz, bondis* sant sur son fauteuil. N'assassine-t-on pas quelqu'un chez moi ? A Dieu ne plaise !
Zouda lui-même écoutait avec anxiété.
— Je ne comprends rien à cela, dit-il.
— Au secours! au secours! fit la voix. — Sauvezmoi du diable, laissez-moi mourir en chrétienne.
Wolinski et Zouda se précipitèrent dans la chambre d'où paraissaient venir les cris, mais il y faisait si sombre qu'il était impossible d'y rien voir : on entendait vaguement la respiration d'un homme qui venait de s'échapper d'une armoire placée contre le mur.
On apporta des lumières.
La Podatchkena évanouie était étendue sur le plancher, les cheveux en désordre et toute couverte d'égratignures.
Près d'elle se tenait l'Arabe, qui riait aux éclats.
— Es- tu donc devenu fou, s'écria Artemy-Petrowitz, d'effrayer de la sorte une pauvre vieille?
la maison de glace. aos
«— Ce n'est point une femme, dit l'Arabe, mais une chienne de sorcière, et je regrette qu'elle ne soit pas crevée du coup.
— Que signifie cela? voyons, demanda Artemy-Petrowitz d'un ton sévère.
— Je vais vous l'expliquer, seigneur, dit l'Arabe. Il y a longtemps que nous nous étions aperçus, M. Zouda et moi, de ses abominables manigances. Dès que quelqu'un entre chez vous, j'entends cette coquine se faufiler dans le cabinet de toilette. J'y entrai une fois après elle, — personne. — Où diable s'est-elle cachée? me demandai-je. La fois suivante je fus plus fin, et après l'avoir vue entrer, je mis mon œil au îrou de la serrure, et je la vis se glisser dans l'armoire, où elle resta cachée tant que de son côté la personne qui était avec vous y resta. — Diable! me dis-je, il faut que je communique mes observations à M. Zouda, il n'y aura pas de mal à cela. — M. Zouda m'embrassa pour la bonne nouvelle, et m'ordonna de me taire jusqu'au moment où il jugerait qu'il était temps de parler. Voilà pourquoi je ne vous ai rien dit, continua l'Arabe, dont les yeux lançaient des éclairs, tandis que ses grosses lèvres, en s'ouvrant, laissaient voir deux beaux rangs de perles.
— S'il en est ainsi, pardonne-moi de m'être fâché contre loi, dit Wolinski.
— Ah! monseigneur, le mal n'est pas grand; mais laissez-moi tout vous dire : il y a encore que dernièrement M. Zouda a découvert une fente faite fort nabilementdans le mur de votre cabinet, derrière le canapé. Nous comprîmes que cette fente devait communiquer avec l'intérieur de l'armoire. Nous nous procurâmes une double clef, et le soir, à la nuit tombante, je me suis tapi, à l'insu de madame, dans sa guérite. Je trouvai, après quelques tâtonnements, la fente susdite, et je reconnus que, grâce à cette fente, on entend de l'armoire le moindre mot qui se dit chez vous. Pendant ce temps la coquine se douta qu'il y aurait chez vous une conversation secrète entre Votre Seigneurie et M. Zouda; aussi, je l'entends qui entre à son tour, et bon ! la voilà qui se campe à mon côté. — Sois la bienvenue, gredine, que je me dis à part, moi. Mais à peine eut-elle appliqué son oreille à la fente, que je lui enfonçai une épingle dans la hanche. Comme je n'avais pas fort appuyé, elle n'y fit pas attention, se gratta un peu, et se remit à sa damnée besogne.
Alors j'enfonçai un peu plus fort l'épingle en question au même endroit où à un autre, je ne sais pas bien au juste.
Cette fois, elle étouffa un cri. fit un signe de croix et murmura un — le Seigneur soit avec nous.
Comprenez-vous une drôlcsse qui ne se contente pas
de trahir les hommes, et qui veut encore mystifier lo bon Dieu?
Je lui laissai un petit temps de repos; puis, comme votre conversation devenait de plus en plus intéressante, — trop intéressante même, — je la pris à bras le corps, el me mis, tout en l'étouffant, à la pincer et à la mordre. Alors ce fut une comédie, seigneur, que je n'essayerai pas même de vous faire comprendre. Je crus, pour mon compte, mourir de rire. Et maintenant, ajouta le nègre en lançant un regard terrible à sa victime, si cela dépendait de moi, ce n'eût point été une épingle que je lui eusse mise dans la hanche, c'est mon poignard que je lui eusse planté dans le cœur, et il y eût eu un serpent de moins sur la terre.
— Elle est merte, dit un des valets accourus aux cris et qui formaient un cercle autour de la Podatchkena.
Comme en effet elle demeurait sans mouvement, on essaya de soulever un de ses bras.
Il retomba inerte.
— Il faut lui jeter de l'eau froide, dit un second valet.
— Ou la saigner dit un troisième.
— Non; un coup de fouet vaudrait mieu*, dit le nègre.
— De l'eau, un peu d'eau, s'il vous plaît, p;r grâce, dit d'une voix éteinte la mourante, qui voyait que la consullatior allait trop loin.
Wolinski, sans lui répondre, la regarda avec mépris. Puis s'adressant aux valets :
— Que l'on jette dehors cette charogne, dit-il enfin, tous ses effets après elle, depuis le premier jusqu'au dernier, et qu'il n'en soit plus question ; —mais vite, entendez-vous bien? vite, vite, vite.
— Ah! le voilà donc enfin, votre espion familier! Il est entre nos mains, dit Zouda lorsqu'il se retrouva de nouveau dans le cabinet avec son maître, et après s'être assuré que cette fois personne n'écoutait. Je suis d'avis, moi, de lui faire subir un rude interrogatoire.
— Bon! dit en riant Wolinski, ne veux- ta pas lui faire subir la question à la manière de Biren? Que le diable soit d'elle, nous ne pouvons pas remédier au passé, n'est-ce pas? Quant à la reconnaissance que me doit cette drôlesse et qu'elle a oubliée, ne m'en parle pas, cher ami ; il y a une personne envers laquelle je suis plus ingrat qu'on ne le sera jamais envers moi.
Et Wolinski soupira en songeant à sa femme.
L'ordre donné de jeter la Podatchkena à la porte resta donc la seule punition de la fiancée de Koulkowski ; seulement cet ordre fut exécuté avec la cruauté que mettent les inférieurs à remplir les ordres de leur maître, lorsque cet ordre frappe une personne longtemps puissante et longtemps détestée dans la maison.
La Podatchkena fut traînée dehors avec force coups,
cris et huées, et jetée sur la neige devant la porte de la maison. La malheureuse vieille, traînant ses hardes, se mit immédiatement en route, et alla frapper à la porte de Lipmann. où on lui rendit tous les soins que réclamaient son ancienne qualité d'espionne et son nouveau titre de fiancée de Koulkowski.
On vint annoncer un matin à Artemy-Petrowitz que h bohémienne était retrouvée; mais cependant il restait un doute dans l'esprit de celui qui lui annonçait cette nouvelle : c'était sa voix, sa démarche, la moitié même de son visage, si Ton peut dire cela, et cependant ce n'était plus elle.
Le bohémien Basile seul constatait l'identité de la belle Maiïoulla ; mais n'avait-il pas un motif quelconque de tromper le ministre, afin d'en tirer une récompense, et peut-être de le trahir?
Wolinski écouta le rapport de son messager avec l'étonnement que l'on peut imaginer.
— Quelle diable de peste y a-t-il dans l'air, s'écriat-il, que tout ie monde semble devenir fou? Faites entrer.
On introduisit la bohémienne dans le cabinet où Artemy-Petrowitz était seul; l'un de ses yeux était caché dans ses cheveux, sa joue droite perdue sous un voile.
— Est-ce toi, Marioulla? demanda Wolinski,
— Oui, maître, répondit celle-ci.
Wolinski reconnut la voix et regarda la bohémienne.
En effet, comme le lui avait dit son messager, ce n'était plus la belle, la gracieuse, la pittoresque bohémienne.
— - Oui, dit-elle en réponse à la persistance avec laquelle, malgré sa laideur, Wolinski la regardait; oui, il m'est arrivé un malheur; je me suis brûlé le visage avec une jatte d'eau bouillante, et maintenant peux-tu encore me reconnaître?
Sa voix tremblait. Elle souleva son voile et releva ses cheveux; sa joue était couverte de taches rouges et de profondes cicatrices. Ce spectacle hideux impressionna tellement Artemy-Petrowitz, qu'il se détourna,
— Eh bien f murmura-t-elle avec un soupir, la voilà cependant, cette beauté tant vantée !
Wolinski fit un signe, et Marioulla rabattit ses cheveux et son voile.
Puis, la regardant avec compassion :
— Marioulla, lui dit le ministre, je n'avais point besoin de ta beauté; ce que je réclame de toi, c'est la fidélité, l'intelligence.
— - J'ai eu l'honneur de vous dire déjà, mon bon et cher maître, que je serais heureuse de vous servir, répondit la bohémienne avec un accent dans lequel elle avait mis toute son âme.
Alors Wolinski lui avoua qu'il aimait la princesse Lehemiko, et qu'il en était aimé.
Une rougeur subite parut sur les joues de la bohémienne.
— Continuez, dit-elle.
— Je lui ai écrit; sa réponse est prête; mais nous sommes entourés de traîtres, et elle ne peut se fier à personne. Il faut que tu ailles au palais, que tu pénètres jusqu'à elle, et que tu me rapportes son billet.
— Avec bonheur, répondit Marioulla d'une voix tremblante, car son plus grand désir allait être accompli : elle allait revoir sa fille, être l'intermédiaire entre Artemy-Petrowitz et Mariolizza, aider à son bonheur si Artemy-Petrowitz l'aimait réellement; la sauver peut-être, s'il ne voulait que la tromper.
— Mais cependant, ajouta-t-elle d'une voix suppliante, c'est à une condition, que je me fais ton esclave : je t'aiderai de toute mon intelligence, de tout mon pouvoir, de toute ma fidélité, pourvu que... — elle hésita, — pourvu que tu ne rendes pas malheureuse cette pauvre fille. Elle n'a ni père ni mère, à ce que l'on assure; elle vient de loin, dit-on; ne la déshonore pas, Artemy-Petrowitz, crains la justice de Dieu; épouse-la...
— Bon! dit Wolinski en éclatant de rire, des pré-
jugés? Fais ton affaire, le reste est celle de l'entremetteuse et du prêtre.
— Eh! que suis-je donc, moi? demanda la bohémienne, sinon l'entremetteuse? Vois-tu, seigneur, j'ai déjà bien des péchés sur mon âme, et voilà pourquoi Dieu m'a punie. Quoique nous ne soyons que des bohémiens, nous reconnaissons aussi et craignons Dieu, peut-être plus que vous autres grands seigneurs: eh bien ! il est temps que je vive honnêtement. Je ne veux plus tremper dans les mauvaises affaires : tu l'épouseras, n'est-ce pas?
— Pardieut fit Wolinski.
— Jure.
— Oh! quel entêtement!
— Jure, ou je ne me charge de rien.
Wolinski pensa qu'un serment fait à une bohémienne n'avait qu'une médiocre valeur.
— Eh. bien! oui, dit-il, je jure, puisque tu le veux.
— Par le Dieu tout-puissant! entends-tu9
La voix de Marioulla était solennelle, son air presque menaçant.
Wolinski, malgré son courage, sentit pas-er un frisson dans ses veines.
— Certainement, dit-il, au nom de Dieu, je jure de l'épouser, si on me le permet, cependant.
— Qui, on?...
— L'impératrice, par exemple.
— Oh! les boyards, lorsqu'ils le veulent bien, obtiennent tout d'elle. Souviens-toi que Dieu punit ceux qui ont juré par lui et qui manquent à leurs serments.
Wolinski s'efforça de sourire.
— Sais-tu, Marioulla, dit-il, que tu ferais un excellent prédicateur?
— C'est la crainte de la punition du ciel qui me fait ainsi parler, dit-elle.
Puis, après un instant :
— La chose est convenue, dit-elle; tu auras une femme charmante; l'orpheline, de son côté, trouvera un mari bon, riche et noble; et moi, tu me donneras un beau voile, un beau voile brodé d'or pour le premier baiser; c'est convenu, n'est-ce pas? J'en ai besoin. Quant à cette jeune fille, que j'aime comme mon enfant, eh bien! j'aurai rempli près d'elle le devoir d'une mère; par moi, elle aura été heureuse. Àhl c'est aussi un beau seigneur comme toi qui m'a fait prendre le chemin du vice! — Marioulla essuya une larme. — Je te raconterai cela un jour, mais ce jour n'est pas venu. Enfin, je suis ici non pour pleurer, mais pour agir : j'attends te> ordres.
Le noir fut appelé et reçut mission d'accompagner Marioulla au palais.
En renouvelant sa prière à Marioulla. Wolinski voulut lui donner une pièce d'or, mais la bohémienne repoussa sa main avec fierté.
— Non, non, dit-elle, ce qui est convenu : un voile, un voile, un beau voile brodé d'or.
l'ambassadrice.
0 Dieu ! sa mère, sa propre mère, lui met entre les mains l'instrument de mort; l'amène au bord du précipice terrible. Elle pense la conduire à Son festin de noces, sur la couche voluptueuse du bonheur et de l'amour.
L'attente de son premier rendez-vous avec une maîtresse ne peut certes autant émouvoir le cœur d'un homme qu'émouvait celui de Marioulla l'attente de son entrevue avec la princesse Lehemiko : la joie et la crainte de voir sa fille de si près, le bonheur si longtemps attendu de lui parler, agitaient si violemment son sang, qu'elle en perdait la respiration et qu'elle éprouvait à la fois comme des coups de marteau sur la tête
et des coups d'aiguille dans le cœur. Plusieurs fois en chemin elle fut obligée de s'arrêter pour reprendre haleine.
Le nègre marchait devant elle.
— Suivez-moi hardiment, dit-il en montant le perron de la petite entrée du palais.
Puis, tout en se tournant vers elle de temps en temps pour l'encourager du regard, il lui fit traverser une nuée de valets, plusieurs escaliers et corridors.
Il était près de neuf heures du matin, mais tout dans le palais paraissait encore à moitié endormi.
Marioulla, ne craignant plus sa ressemblance avec la princesse Lehemiko, et ne voulant pas avoir l'air de se cacher, s'était découvert le visage.
— Où diable mène-t-on ce monstre? demandèrent quelques curieux à l'Arabe.
— Où l'on m'a dit de le mener, répondit celui-ci. Vous vieilliriez trop vite si vous saviez tout.
A quelques autres le nègre se contenta de dire que c était une fameuse bohémienne, célèbre pour sa façon de tirer les cartes, que, de la pari du duc, il conduisait chez l'impératrice.
Dans un corridor où l'on marchait sur la pointe du pied, l'Arabe chargea un valet de la cour de lui amener une jeune négresse qui, en même temps que lui avait été amenée en Europe. Elle arriva vêtue d'une
robe de laine blanche, portant un collier de corail au cou. A la vue de son compatriote elle sourit affectueusement ; disons même qu'il y avait dans ce sourire de la jeune et belle enfant du soleil plus que de l'affection.
Nicolas — on se rappelle que c'était ainsi que se nommait le nègre — lui dit quelques mots dans la langue natale, puis d'un signe de têle elle lui ordonna de le suivre avec sa compagne.
Arrivée à l'une des portes du corridor, elle l'ouvrit soigneusement, et dit, en passant la tête à travers les battants de la porte :
— Il y a une personne qui désire parler à la princesse, peut-on l'introduire?
— Qui va là? fit une voix douce qui fit tressaillir toutes les fibres du cœur de Marioulla.
Ses jambes étaient près de fléchir.
— C'est une bohémienne, répondit la négresse.
A peine ce mot bohémienne fut-il prononcé, que l'on entendit quelqu'un s'élancer précipitamment, puis ces mots dits d'une voix émue :
*— Qu'elle entre! qu'elle entre!
Les deux noirs se mirent à l'écart, pour parler de leur patrie et en même temps pour retenir dans le corridor la servante de la princesse, qui était allée chercher le déjeuner.
Marioulla essayait, autant qu'il était en son pouvoir, de cacher sa laideur; mais avec quelque précaution qu'elle s'y prît, l'embarras et surtout l'émotion qu'elle éprouvait dérangèrent le voile sous lequel elle se dérobait, et la princesse Lehemiko entrevit son visage.
Elle poussa un cri d'effroi et fit trois pas en arrière.
Mariolizza se retourna du côté des deux nègres pour voir s'ils étaient bien là, et s'ils pouvaient lui porter secours en cas de besoin.
Dans ce moment elle avait tout oublié, même le but de la visite de la bohémienne.
Marioulla avait tout vu, tout compris, et elle avait éprouvé un sen liment d'horrible douleur. Elle s'appuya contre la porte pour ne pas -tomber; et toutes deux, princesse et bohémienne, restèrent un instant dans la même position, l'une suppliant qu'on lui pardonnât sa laideur, l'autre tâchant de se faire à ce repoussant spectacle.
Enfin Marioulla, rappelant toute sa force, se tourna de façon à ne présenter à la princesse que le côté de son visage le moins défiguré. Son beau profil la réconcilia avec la jeune fille.
Mariolizza rompit la première le silence.
— Que veux-tu, bonne femme? lui demanda-t-elle,
— Vous savez sans doute, belle dame, répondit la
bohémienne d'une voix tremblante, dans quel but Ar-
temy-Petrowitz m'a...
Manoulla s'interrompit, ou plutôt fut interrompue, car à ce mot magique la jeune fille, oubliant la crainte que lui inspirait la bohémienne, bondit vers elle, les bras ouverts et prête à la serrer contre son cœur.
Mais la pudeur d'avouer à une inconnue les secrets de son cœur la retint.
Elle rougit et s'écria :
— Alors, c'est lui qui t'a envoyée? Oh ! que tu es bonne! Voyons, assieds-toi là; dis-moi, ne t'ai-je pas offensée tout à l'heure?
Marioulla profita de cet élan de cœur pour s'approcher de la princesse, en mesurant ses pas sur l'impression qu'elle lisait dans les yeux qu'elle interrogeait, comme fait le chien en se rapprochant du maître qui l'a battu.
— M'offenser? dit-elle, oh ! que non!... M'offenser, vous! cela ne se peut pas. Oui, Artemy-Petrowitz avait bien raison de me dire que je trouverais en vous une belle et bonne personne.
Puis, de l'œil qui lui restait, elle dévora Mariolizza de la tête aux pieds, contemplant avec orgueil et d'un regard tendre et touchant à la fois la beauté de sa fille : son œil noir, sa peau blanche, ses longs cheveux flottants, le contour régulier de son visage, ses lèvres de
corail, la grâce de son port, la finesse de sa taille ; elle couvrait en imagination de baisers ses mains, son cou, ses épaules. Puis une idée douloureuse lui serrait le cœur : elle ne pouvait arriver à comprendre que cette belle princesse, habitant le palais, entourée de toutes les félicités du sort, fût la pauvre petite bohémienne Mariolizza, couverte de haillons, abandonnée, perdue...
Si ce n'était pas elle!
Oh! mais c'était elle; sa ressemblance, non plus avec ce qu'elle était, mais avec ce qu'elle avait été, en faisait foi.
Lorsqu'elle voyait une ombre de crainte reparaître sur le front de la princesse, elle prononçait le nom magique d'Arteniy-Petrowitz, et par ce moyen elle arriva bientôt à pouvoir prendre sa main dans la sienne, et ce fut avec un bonheur et une émotion ineffable que la mère en arriva à baiser la main de sa fille
Comme elle se sentit heureuse dans ce moment-là, qui la récompensait de tous ses maux passés et à venir.
— Tu me fais de la peine, pauvre femme, dit Mariolizza ; pourquoi donc as-tu la moitié du visage ainsi défigurée?
— Vois-tu, ma chère dame, j'avais une fille de six ans. Un incendie éclata dans la maison. Que peut avoir une mère de plus cher, si ce n'est son enfant? Je vou-
lus la sauver; je tombai sur une poutre enflammée, et me brûlai la moitié du visage.
— Un incendie! un incendie! répéta Mariolizza comme une personne qui se souvient confusément; et où cela est-il arrivé?
—-Oh! bien loin d'ici. Vous ne pouvez connaître cette contrée; c'était dans une ville appelée Jassy.
— Mais moi aussi je suis née à Jassy. Alors tout bas :
— ry fus aussi sauvée d'un incendie, murmura-telle.
Puis tout haut :
— Tu es donc une compatriote à moi? Car, je te la réftëte, c'est à Jassy que je suis née.
— Si c'est ainsi, ne me refuse pas un peu d'attachement, belle princesse; car quoique tu sois une grande dame et moi une pauvre bohémienne, nous n'en sommes jias moins nées sur la même terre.
— Mi î oui, dit Mariolizza ; je t'aimerai de bien grand cœur.
'Mariolizza prit la bohémienne par la main et la fit 'asseoir â; ses côtés.
— Continue. Tu disais que tu avais sauvé ta lille. Marïoulla mourait d'envie de parler, mais craignait
d'en rrop dire.
'—Non, dit-elle, je ne l'ai pas sauvée; au contraire»
elle a péri, et je n'ai pas même pu retrouver ses pauvres petits os.
Deux larmes de pitié perlèrent aux yeux de Mariolizza.
— Oh! tu peux hardiment te découvrir le visage maintenant, pauvre femme, dit la princesse, je n'aurai plus peur de toi. Et tu n'avais qu'une fille unique?
— Oui, madame. Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, mais elle vous ressemblait beaucoup, oh ! oui, beaucoup.
— A ces mots Marioulla ressaisit tendrement la main de la princesse, et la baisa.
Mariolizza la laissa faire et l'embrassa aussi en retour.
Mais la servante pouvait revenir et troubler cette entrevue. C'en était d'ailleurs bien assez pour son cœur de mère d'avoir pu revoir son enfant, et Marioulla rappela à la princesse le but de son ambassade.
Alors la princesse tira de sa poitrine toute palpitante un billet chaud et parfumé.
— Si c'est lui qui t'a chargée de venir chercher le billet, )e voici : je te le confie.
— Djeu, toi et moi serons les seuls à le savoir, répondit la bohémienne.
Et après avoir appelé toutes les bénédictions du ciel sur la tête de la princesse, elle Ja quitta ivre de bonheur.
Arlemy-Petrowitz se sentit renaître à la réception de ce billet. Dans sa joie, dans son bonheur, dans sa reconnaissance, il eût couvert la bohémienne d'or et de pierreries.
Yoici le contenu du billet apporté par la messagère:
« Lundi matin.
t Vous me demandez une réponse à votre lettre ; la voici : vous y trouverez tout ce que je possède, ma pudeur, votre opinion sur moi. ma vie entière; acceptez tout cela comme un hommage de mon cœur. Je n'ai pas longtemps réfléchi si je devais ou non vous répondre; mon cœur, vos souffrances, la fatalité peut-être, m'ont ordonné de le faire.
« Vous voulez sans doute savoir si je vous aime? Si rien ne me retenait, s'il n'y avait au fond de mon âme une crainte que je ne puis définir, il y a longtemps que je vous eusse dit oui. Oui, je vous aime. Le sentiment de cet amour m'est entré dans le cœur au moment où je vous ai vu pour la première fois, et depuis il n'a fait que s'y enraciner de plus en plus. Il parait qu'ainsi le veut le sort, ci je lui obéis. Que vous me prépariez un bonheur ineffable ou des souffrances infinies, je ne puis ni ne veux éviter l'un ou les autres. »
« Le même jour, au malin.
« J'avais voulu vous envoyer ma réponse dans le gros
livre de mon maître; mais on l'a déjà renvoyé : quel dommage : Qu'allez-vous penser? Mes yeux sont tout rouges à force de pleurer. »
« Le lendemain.
« Tu m'as dit que tu mourrais si je ne te répondais point; eh bien ! tu vois que je fais tout ce que tu désires. Maintenant vivras-tu, mon amour? Maintenant voudras-tu mourir encore, mon idole?
« Pourquoi ne puis-je pas deviner tes désirs? Si tu as besoin de ma vie, prends-la! Pourquoi n'ai-je pas mille existences pour te les offrir toutes!
t J'écris tu au lieu de vous; c'est notre habitude, à nous autres. Si tu savais combien c'est doux, de dire tu! Écris-moi de même. »
«Mercredi.
« Toujours pas d'envoyé, et je ne te vois pas; n'estu point malade? Je tremble d'interroger les étrangers.
« Oh ! je sais maintenant combien il est à la fois doux et terrible d'aimer. »
a Du soir.
t Une jeune fille t'écrit; et que t'écrit-elle? Je sais bien que c'est trés-mal, d'après les idées d'ici- J'ai honte de lire ce que je t'écris. On m'a dit que pour un billet pareil on punissait de mort à Khotin. Mais je ne
'puis nié vaincre; c'est plus fort que moi, et je t'écrirais Cfuand'même je serais à Khotin.
e J'ai demandé à mes compagnes quel était le plus caressant de tous les noms russes. « Millii galoublchick ', » m'ont-elles dit. Eh bien ! je veux te donner ce nom, car je n'en sais pas de plus tendre; peut-être me trompent-elles, ou n'ont-elles jamais aimé comme je t'aime. Oh! quels mots d'amour j'aurais su trouver en moldave •et en. turc! »
. ^ Cherchez dans le code des lois d'amour, et vous y trouverez, dans le chapitre Lettres, que le premier billet entre amants n'est jamais le dernier. Contient-il le serment de ne plus jamais s'écrire, le peloton épistolaire, une fois lancé sur la pente, se dévide tout seul et tant qu'il y reste une archine de soie, ou jusqu'à ce qu'un nœud mal fait le force à se rompre. D'après cette loi immuable, la correspondance dura longtemps entre nos amants. Wolinski enleva à la jeune fille jusqu'à la dernière parcelle de sa tranquillité par les lettres ardentés qu'il lui envoya et qui l'enflammèrent chaque jour davantage. C'était trop peu pour elle de rêver constamment à lui ; elle éprouvait un besoin vital de le voir'; de le toucher, de l'entendre sans cesse; elle ne voyait, ne sentait, n'entendait plus que par lui; obéis-