‹ La maison de glaceChapitre 2 sur 35 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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LA

Je t'ai gardé le baiser de me» lèvres inzo* eentes. Toumansky.

L'ouvrage avançait. Entre l'Amirauté et le palais d'hiver s'élevait en quelque jours, comme sous la baguette enchantée dune fée, un édifice merveilleux, t^l que la Russie seule peut en construire à l'aide d'un hiver aussi rigoureux que l'était celui de 1740.

L'eau seule était entrée dans la construction de l'édifice : les fondations, les murs, le toit, les vitres, les ornements, tout enfin en était composé; l'eau servait de ciment; elle prenait toutes les formes que l'imagination de l'architecte se plaisait à lui donner; et lorsque le soleil projetait ses rayons sur cette maison de

t LA MAISON DE GLACE.

glace, on l'aurait crue taillée d'un seul morceau de saphir et ornée de figures en opale.

Contemporain de cette construction, le respectable M. Georges Yolfgang-Kraft en a laissé pour les amateurs des sciences naturelles une description détaillée*. Ne voulant pas priver M. Kraft de la gloire qui lui est due, ou plutôt craignant d'entrer en contestation avec lui, je vais le laisser parler dans son harmonie allemande de la construction, de la disposition et des ornements de ce curieux édifice 2.

« La glace la plus pure était taillée en forme de grandes pierres, façonnées en ornements d'architecture, mesurées à la règle et au compas. Puis, au moyen de leviers on superposait les morceaux de glace, et chaque rangée était arrosée d'eau, qui, se congelant instantanément, remplaçait avec avantage le meilleur )iment. De cette façon fut construite en très-peu de temps une maison ayant cinquante pieds de longueur, quinze de largeur et environ vingt de hauteur, y compris le toit. Devant la façade de la maison il y avait six canons en glace avec leurs affûts, leurs roues et tout ce qui les coniLOse d'ordinaire, à l'exception de ce qui ne

1. Dans un livre assez rare aujourd'hui, ayant pour titre : Description détaillée de la Maison de glace construite à Saint-Peterslourg en janvier 1740, et de tous les objets qu'elle renfermait.

2. Ceux qui ne s'intéressent point aux sciences naturelles peuvent passer le texte de M. iLraft.

peut être en glace, et dont il sera fait mention plus loin. C s canons étaient du calibre de ceux de trois en cuivre. Plusieurs fois l'on chargea lesdits canons de quatre livres de poudre et d'un boulet de fer ou do cuivre; avec un de ces derniers, en présence de toute la suite de Sa Majesté, une planche en chêne, ayant deux pouces d'épaisseur, fut transpercée à soixante pas de distance.

« A côté des canons se trouvaient deux mortiers sur le modèle de ceux en cuivre pour les bombes de soixante livres.

« A la porte d'entrée deux dauphins, lesquels, au moyen de pompes, lançaient pendant la nuit de la naphte allumée, ce qui était d'un aspect prodigieux,

« En arrière des canons, la maison était entourée d'une balustrade élégante, ornée de piliers carrés ; le tout en glace.

€ En s'approchant de la maison, on était surpris de l'art déployé dans le frontispice, orné de statues remarquablement sculptées , ainsi que celles placées de distance en distance sur des piliers carrés, reliés par une balustrade qui entourait le toit. Les encadrements des portes et des fenêtres imitaient, par la peinture, le marbre vert. On entrait par le perron dans un vestibule où de chaque côté se trouvait une chambre; le toit servait de plafond.

€ II y avait quatre fenêtres dans le vestibule et cinq dans chaque chambre. Ces fenêtres, ainsi que les doubles fenêtres, avaient pour vitre une glace claire et mince. La nuit, les fenêtres, illuminées d'un grand nombre de lumières, laissaient voir aux passants des tableaux grotesques disposés à l'intérieur, et offrant un coup d'œil des plus surprenants.

€ Sur le perron, entre l'entrée principale, se trouvaient encore deux portes latérales, ornées de vases de fleurs, d'orangers et de divers arbustes, sur les branches desquels étaient perchés des oiseaux faits, comme le reste, avec un art prodigieux.

* A chaque angle de la façade on avait placé une pyramide carrée ornée d'un frontispice. Ces pyramides étaient creuses et avaient chacune son entrée par la maison. Elles étaient percées de fenêtres rondes, entourées de cadrans peints de diverses couleurs. Un homme placé à l'intérieur faisait tourner des lanternes octogones, dont l'illumination faisait voir aux spectateurs des figures bouffonnes peintes sur chacune de leurs faces.

€ A droite de la maison, sur un éléphant de grandeur naturelle, était assis un Persan, une pique à la main; deux autres Persans se tenaient debout. Cet éléphant était creux; le jour il lançait à près de vingtcinq pieds de hauteur de l'eau provenant, au moyen de

tuyaux, d'un canal situé près de l'Amirauté; la nuit, au grand ébahissement de tous, il lançait de la naphte enflammée ; en outre un homme placé dans l'intérieur lui faisait pousser des cris qui imitaient parfaitement ceux d'un véritp^ble éléphant.

« On avait aussi construit, suivant l'habitude des pays septentrionaux, une maison de bains que l'on chauffa plusieurs fois; on s'y baigna même à la vapeur.

« Passons maintenant à l'intérieur. Dans l'une des chambres on voyait une table de toilette sur laquelle étaient un miroir, des candélabres dont les bougies, frottées de naphte, brûlaient la nuit; une montre, des vases de différentes formes; une glace était appendue au mur. Il y avait en outre un lit élégant, orné de rideaux, avec des matelas, des oreillers, des couvertures, deux bonnets, une paire de pantoufles, un tabouret; une cheminée sculptée, dans laquelle brûlaient quelquefois des bûches en glace frottées de naphte.

« Dans la seconde chambre, à gauche, une table à jeu sur laquelle il y avait une pendule dont on apercevait les rouages à travers la glace, et des cartes à jouer également en glace. De chaque côté de la table, une chaise longue sculptée, une statue à chaque coin.

« A droite, une armoire vitrée, également sculptée,

renfermait un service complet, des verres de toute espèce, un plat sur lequel était un poulet. Tous ces objets, de glace, étaient peints avec beaucoup d'art. »

Ce jour avait été désigné par l'impératrice pour sa visite à la maison de glace ; elle voulait voir comment on avait exécuté son idée, et oublier, du moins pour quelques minutes, les maux qui accablaient son corps et son âme. Pour que ce spectacle fût plus enchanteur, il avait été décidé que l'on visiterait la maison la nuit, à la lueur de l'illumination.

Tout Saint-Pétersbourg était sur pied : de tous côtés on voyait accourir les files de piétons et d'équipages. Les vieillards semblaient rajeunis et, prenant leur vieillesse à deux mains, couraient vers le but de la curiosité générale. Les enfants, accrochés aux habits de leurs parents, suivaient le flot. Il n'était resté à la maison que le malade glacé du froid de la mort, ou la mère qui n'osait exposer dans la foule l'enfant au berceau, ou bien encore l'aveugle, dont l'imagination supplée aux merveilles de l'art et même aux miracles de la nature ^jais tous attendaient impatiemment les récits dont cette prodigieuse maison de glace allait être le sujet. Le besoin, la faim, la terreur du nom de Biren et de la mort, tout était oublié. L'obscurité de la nuit faisait briller les feux de la maison de glace d'un éclat métallique. Ses lumières se reflétaient en un vaste

demi-cercle sur les têies dont la place semblait pavée. Par moments un cri plus perçant de l'éléphant, un jet de feu plus élevé s'élançant de sa trompe, ou une nouvelle figure qui se montrait aux fenêtres, obligeait les gardes à faire rentrer les spectateurs dans la ligne tracée. Les saillies russes éclataient à chaque instant : — Vois donc, frère, disait l'un, au premier tableau l'Allemand en chapeau à cornes, en habit râpé, maigre comme une allumette, rêve, l'étrille et la brosse en mains; et le dernier tableau nous le montre devenu gras comme un porc; ses joues ressemblent à des pâtés sortant du four; il monte un cheval bai, harnaché d'or, et frappe stupidement tout le monde à droite et à gauche .

— Tu ne sais pas expliquer, répond un autre: là il arrive en Russie à pied, et ici il s'y promène à cheval; là il nettoyait un cheval, et ici il monte un cheval nettoyé.

— Jeant holà, Jean! qu'est-ce que c'est que celte maison? demande quelqu'un.

— Un bain, fut la réponse.

— N'est-ce pas bien étroit pour nos baigneurs, Simon Coudra tivitch? ajouta un quatrième.

^ — On n'avait guère besoin d'en construire, ajoute un autre, nous avons des bains à chaque pas à Saint- Pétersbourg.

— Ehî monsieur le garde, gardez voire époussoir pour l'avenir, il fait trop froid ici...

-— Passez plus loin, monsieur le centenier, vous voyez bien qu'il y a plus d'un mille derrière nous.

— Entendez-vous? l'éléphant crie t.. .

— Et il vociférera des pierres dans les temps difficiles, prononça un pédant d'un ton important et magistral.

C'est de celte manière que nos Beaumarchais et nos censeurs de places publiques se délectaient la langue et les yeux. Ils paraissaient vouloir, par ces plaisanteries, se venger de leur pauvreté et de leur abaissement, et se réconforter contre le froid terrible qui régnait.

— L'impératrice! l'impératricet crièrent les gardes. Et tout se tut d'un silence respectueux. La neige

cria, foulée, brisée sous les pas de plusieurs centaines de chevaux. Un escadron de hussards parut, puis le traîneau de Sa Majesté, suivi d'une rangée d'équipages. Quelques courtisans, Wolinski en tête, se rangèrent sur le seuil da la maison de glace. Quand son traîneau y fut arrivé, l'impératrice fit approcher Wolinski, le questionna gracieusement sur la construction de l'édifice, et rit beaucoup des figures grotesques qui se montraient tour à tour aux fenêtres. Le ministre du cabinet donna des explications ingénieuses. Tout à coup, à un

changement de personnage, une voix irritée cria, derrière le traîneau de l'impératrice :

— Sottise bien digne de son créateur, c'est tout à fait ridicule!

La voix qui avait prononcé ces paroles appartenait à Biren ; Sa Majesté, pas plus que ceux qui l'entouraient, ne pouvait s'y méprendre. Elle frissonne à ces paroles inattendues, fronce les sourcils, et dit en frémissant:

— Je ne sais pas de quel côté est la sottise 1 C'était le premier mouvement assez marqué d'impatience qu'elle manifestât envers Biren depuis qu'elle le connaissait. En ce moment elle se retourna, et le regard de son favori, debout sur le marchepied, rencontra hautainement le sien. Après un soupir d'ennui, l'impératrice continua de s'adresser au ministre du cabinet.

— Expliquez-moi , mon cher Artemy-Petrowitz , la signification de ces tableaux.

Ils ne pouvaient pas être une énigme pour les personnes initiées aux secrets de Biren. Ils représentaient :

1* Scène de la congélation de Gordenko, dessinée comme d'après nature;

2° Scène sur la Newa ; un fantôme vient arracher à des palefreniers le cadavre de glace;

3° Les héros de la mascarade au champ de Walkoff i

4^ Assassinat de Grosnott.

— Votre Majesté se rappellera, répondit Wolinski, qu'en sortant du manège du duc, elle remarqua une statue de glace dans la petite cour attenant aux écuries de Son Altesse?

— Oui, je me le rappelle.

— Ce fut cette statue qui donna à Votre Majesté l'idée de faire construire une maison en glace, dont elle a bien voulu me confier l'exécution; c'est pourquoi j'ai tenu à rapporter dans ces tableaux l'événement qui en fut la cause. Je suis parvenu à obtenir la véritable statue, et l'ai fait transporter dans l'une des chambres que j'aurai le bonheur de montrer à Votre Majesté. Les autres tableaux sont de l'imagination du peintre.

— Je vous suis trés-obligée de votre intention, et si vous avez fait une sottise, ainsi qu'il a plu à un autre de le dire; c'est moi qui la première vous en ai fourni le sujet. Je partagerai avec vous l'effet de la colère de Son Altesse, quoique du reste je n'en comprenne nullement la cause.

L'ironie perçait non-seulement dans les paroles, mais la voix même de l'impératrice en était empreinte.

— Il est en effet temps d'expliquer pourquoi ce jouet de glace déplaît si fort à Son Altesse, répliqua Wolinski triomphant.

— Oui, il est temps!... prononça Biren avec trouble, sans se rendre compte de ce qu'il disait.

Il murmurait encore quelques mots insaisissables, lorsqu'il se sentit tirer par la manche de sa pelisse. Il s'arrêta et, cherchant à voir quel était l'impudent capable d'une telle liberté, ses yeux rencontrèrent un visage pâle, maigre, regard phosphorescent, des oreilles d'orang-outang, toujours en mouvement.

C'était Lipmann.

Il fallait qu'il fût mû par un motif bien puissant, le prudent Lipmann, pour venir ainsi le tirailler derrière le traîneau de Sa Majesté. C'est ce que continuait encore le désespoir imprimé sur toute sa personne, bouleversée d'une manière convulsive.

Biren sauta du marchepied, et, sur un mot de son confident, ils disparurent ensemble, comme si la terre se fût entr'ouverte sous leurs pas.

L'impératrice s'aperçut du mouvement du duc... Elle frissonna, effrayée et troublée, pressentant quelque chose d'extraordinaire ; elle baissa la tête et tomba dans une profonde méditation... Tout était silencieux, l'éléphant lui-même se taisait. Le traîneau restait immobile. Près du traîneau se tenait Wolinski, puis le cercle des courtisans; l'escadron de hussards était en avant, en arrière une foule d'équipages, et au loin lo peuple en masses compactes et immobiles.

C'était un spectacle magique, que ce palais de glace au milieu de la nuit, se réjouissant seul de ses feux, que cette impératrice paraissant clouée pour toujours à son équipage d'hiver; ces chevaux, ces soldats, cette cour, ce peuple qui l'entouraient sur un sol de neige, tous blanchis par le givre. Comme dans les savanes, tout était fixe, muet, mort.

Pour compléter l'illusion, des bouffées de brouillard répandues dans l'atmosphère auraient pu faire croire que des esprits invisibles tendaient un rideau de fumée au-dessus de l'impératrice.

L'éléphant poussa un cri, Sa Majesté fit un mouvement, et tout s'anima de nouveau. Après avoir fait avancer son traîneau, l'impératrice dit à Wolinski de se tenir auprès d'elle ; ils firent le tour de l'éléphant, puis se disposèrent à visiter l'intérieur de la maison.

Pendant ce temps, Biren irrité y était accouru, précédé seulement de Lipmann.

— C'est impossible, disait-il avec fureur. M'aurait-il joué ce maudit tour?... est-ce bien vrai?... De qui le tiens-tu?

— De mon neveu, répondit Lipmann; mon neveu ne ment pas, vous le savez.

— Où est-ce?

— C'est ici.

A ces mots ils entrèrent dans la chambre où était la

table à jeu. Dans un coin, Cupidon, une massue sur l'épaule, semblait posé en sentinelle; un autre Cupidon, accoudé sur la fenêtre, avait un doigt sur les lèvres, et tenait de la main droite une corne d'abondance, voulant sans doute montrer que la discrétion est la source de tous les dons de la fortune.

Jusque-là, il n'y avait rien qui pût motiver la colère de Son Altesse, lorsque le duc aperçut dans un enfoncement qui avait la forme d'un cercueil perpendiculaire, un homme le visage pâle, une huppe de glace au sommet de la tête, nu-pieds, vêtu d'une chemise gelée... Sa main tremblante tenait un papier. On aurait dit qu'il venait d'être couvert de glace à l'instant même; des filets d'eau coulaient légèrement le long de sa chemise, sa figure était empreinte d'une sueur glacée par la mort.

— Encore luil... partout luit... s'écria Biren avec épouvante.

Comment ne pas être épouvanté! il envoyait par an des centaines d'âmes aux Champs-Elysées, et jamais aucune victime n'en était revenue pour le tourmenter; et voici que partout il retrouvait ce Petit Russien maudit. C'était étrange! ne lui donnerait-il donc plus un instant de repos?

Biren ne craignait rien autant que lui. C'était à le rendre fou. Il leva sa canne pour en frapper cette figure

détestée; elle le menaça... Sa canne retomba malgré lui, et une sueur glacée perla sur ie front du favori. Il re^sta une seconde immobile, tremblant de colère et de frayeur; puis, revenant à lui, il se mit à rire, et, agitant sa canne avec frénésie, fit voler en éclats la statue de glace.

Un masque et une main tombèrent devant lui; cette dernière s'étant accrochée à sa pelisse, semblait ne point vouloir la lâcher; les fils de fer recourbés qui se trouvaient à l'intérieur s'étaient enfoncés profondément dans le velours, et Lipmann ne parvint pas sans efforts à l'en détacher. A l'endroit d'où la main avait été mise en mouvement, il restait une petite ouverture tournée vers le quai de la Newa.

Pendant que Biren, avec autant de soin que s'il eût essuyé des éclaboussures de sang, ôtait de sa pelisse les morceaux de glace qui s'y étaient attachés, son confident prit le papier, le lui tendit, et chercha attentivement parmi les éclats, de crainte qu'il ne s'y trouvât encore quoi que ce fût de caché.

Le duc parcourut le papier du regard, puis il lut :

f Impératrice 1 je suis Gordenko, noble Petit Russien, gelé vivant pour avoir osé dire la vérité. Il y a des milliers de personnes qui, comme moi, sont torturées pour la même cause , et tout cela par ordre de Biren. Ton peuple souffre. Questionne le ministre du

cabinet Wolinski et adoucis le triste sort de la Russie en éloignant de ta personne un homme méchant, hypocrite, haï de tous. »

Après avoir serré convulsivement la lettre dans sa poitrine. Biren demanda d'une voix brève :

— Où allons-nous mettre tout cela?

Un bruit se fit entendre derrière eux... ils frissonnèrent... Quelqu'un entra. C'était Koulkowski. Il avait comme flairé que le premier homme de l'empire avait besoin de lui, et il accourait.

— Tu viens à propos, mon cher, dit Biren se tournant vers le page, emporte tout ceci au plus vite, Lipmann t'aidera. Mets ça n'importe où... dans ta poche, si tu veux : une grâce pour chaque morceau I

Sans attendre la fin du discours de son patron, le page se mit à fourrer les morceaux de glace dans ses poches, dans sa poitrine, dans sa bouche même, pour prouver jusqu'où allait son dévouement à l'homme puissant. Il parvint à transporter en deux fois la glace dans un des recoins de la maison, nettoya le lieu de la scène, et tout cela si promptemenl' que son adversaire Lipmann en demeura pétrifié. Puis, mouillé, transi de froid, il se faufila parmi la suite de l'impératrice, qui entrait en ce moment dans la maison. C'était l'occasion de s'écrier : Abnégation sublime, digne d'un Romain! expression dont Biren i imait à se servir dans les cir-

16 LA MAISOiN DE GLACE.

constances où l'on sacrifiait les intérêts de la patrie à son profit particulier.

L'impératrice visita toutes les parties de la maison, s'arrêta devant chaque objet, l'examinant attentivement, mais elle ne parla plus de la statue de glace, craignant sans doute de s'attirer quelque nouvelle humiliation. Elle remercia Artemy-Petrowitz en se servant des expressions les plus flatteuses, tant pour lui que pour ses amis, et s'efforça de lui témoigner toute la bienveillance qu'elle lui portail. Le parti de Wolinski triomphait.

Au moment où l'impératrice sortit de la maison, le brouillard était tellement épais, qu'il était impossible de rien distinguer. Par instant on entrevoyait soit une tête, soit une queue de cheval, ou un soldat semblant nager dans l'air, ou un sabre qui brillait comme un serpent; puis c'était un traîneau sans coursiers qui passait comme mû par une force magique. Des taches de feu (les fenêtres des maisons éclairées) étaient répandues dans l'air comme les yeux fixes d'effrayants fantômes, puis les feux errants de personnes marchant avec de la lumière. Des chevaux invisibles hennissaient et frappaient des pieds, puis s'emportaient effrayés et ennuyés d'être restés si longtemps exposés au froid; alors les traîneaux s'accrochaient.

L'animation de la police, les cris des cochers, les

gémissements de ceux qu'on étouffait, le bruit des équipages, tout présentait un véritable chaos.

— Dieu! qu'est-ce que cela? Seigneur, ayez pitié de nous ! exclama, en se signant, l'impératrice effrayée. Chercliant quelqu'un du regard, elle voulut crier: Artemy-Petrowitz, arrachez-moi de cet enfer f Mais sa voix, glacée d'épouvante, articulait des sons inintelligibles.

Wolinski n'était plus là. Voyant l'impératrice entourée de ses amis, il s'était arrêté pour dire quelques mots à la princesse Lehemiko, et... il s'était oublié. Le duc de Courlande avait profité de cette occasion pour se rapprocher de l'impératrice, qui tourna vers lui des regards suppliants.

— Que Votre Majesté se rassure! prononça-t-il du ton de la plus profonde soumission; elle me trouvera toujours prés d'elle dès que sa vie sera en danger.

— Ma vie en danger? Pour l'amour de Dieu, ne me quitte pasi

Elle lui saisit fortement la main, que jusqu'au palais elle r.'abandonna plus.

Le traîneau de l'impératrice s'avança, entouré d'un grand nombre de torches.

— Mais c'est un cercueil ! c'est un enterrement î... On veut m'enterrer vivante 1... s'écria Anne Iva-

nowna de plus en plus effrayée par ce spectacle, et près de s'évanouir.

— Emportez les torches! Qui vous a ordonné d'en apporter? cria le duc d'une voix menaçante.

— Son excellence Artemy-Petrowitz Wolinski, répondit quelqu'un d'entre les courtisans.

Ces paroles parvinrent aux oreilles de l'impératrice.

— Qui que ce soit, c'est un étourdi! s'écria Biren. D'esclave cauteleux, il se réveillait encore maître

insolent.

Wolinski s'approcha, mais l'impératrice ne le voyait plus. Sur l'ordre de Biren on apporta des lanternes, et Sa Majesté, presque entièrement évanouie, fut transportée dans son traîneau et ramenée au palais.

Le trouble régnait parmi les courtisans; tous se hâtaient, les uns de se rendre au palais pour leur service, les autres de gagner leur maison. Chacun ne pensait qu'à soi.

Les demoiselles d'honneur, effrayées, trouvèrent des chevaliers complaisants qui leur donnèrent place dans leurs voitures et se chargèrent de les accompagner. Mariolizza ne craignait rien, il était prés d'elle. Wolinski demanda son équipage, mais personne ne répondit. Ses amis avaient disparu, ses domestiques aussi... Alors la fatalité, l'amour firent le reste. Ar;emy-Pe*

trowitz dut reconduire à pied la princesse au palais.

Ils sont heureux!... Il se noie avec elle dans l8 brouillard, il presse avec passion sa main dans les siennes; cette main, il la couvre de baisers. Leur conversation, c'est une espèce de bégayement de syllabes, une suite de douK noms, d'épilhèles répétées plus souvent que ne le sont des formules de politesse par un Chinois; un galimatias toujours éloquent pour les amants, mais qui ne peut se traduire en notre langue vulgaire que par des points d'exclamation. On fit la question obligée, lieu commun de tous les amoureux :

— M'aimes-tu?...

Mariolizza ne répondit pas, mais Artemy-Petrowitz sentit sa main pressée avec tendresse contre le satin, sur un cœur qui palpitait fortement.

Leurs pieds vont au hasard de la première impulsion qu'ils ont reçue. La pensée des amants est concentrée dans leurs cœurs, ou pour mieux dire, ils n'ont aucune pensée; tout leur être est absorbé par un sentiment d'extase.

Il a saisi sa taille par sa pelisse entr'ouverte, et l'attire tendrement vers lui. Il sent sur sa bouche le feu de sa figure; sans savoir comment, ses lèvres rencontrent d'autres lèvres brûlantes, et Wolinski boit jusqu'à la dernière goutte d'un baiser doux et épuisant... Le

sort n'en donne jamais deux pareils sur cette terre, tant il est jaloux des mortels î

Ce baiser parcourut toutes les veines de Mariolizza ; elle devint tout entière un brûlant baiser. Elle étouffait malgré le froid... La pelisse de Wolinski glissa de ses épaules, il ne s'arrêta pas pour cela.

Le froid est extrême à Pétersbourg : autour d'eux règne une atmosphère tropicale. Ils ont oublié le temps, le palais, l'impératrice, le monde entier.

Qui sait combien d'heures ils auraient erré par la ville, si le cri d'une sentinelle à laquelle ils s'étaient presque heurtés ne les avait rappelés sur cette terre?

Troublés, ils parurent se réveiller d'un songe agréable, ils semblèrent tombés du ciel.

Ils se tranquillisèrent néanmoins en se voyant près de l'office des gens du palais. Il suffisait de quelques minutes pour arriver au petit palier. Ils entrèrent au palais, se faufilant comme des malfaiteurs ; il leur semblait que chacun dût lire sur leur figure le récit de cette soirée.

Heureusement dans le corridor le laquais de service sommeille sur sa chaise ; pas un seul de ces pages dont la malice est si dangereuse en semblables occasions ! Comme exprès, personne ne les remarque, nul ne les rencontre, les bougies elles-mêmes brûlent d'une lueur sourde, et quelques-unes sont éteintes.

On voit que le palais, dans la partie habitée par l'impératrice, n'est occupé que de la frayeur de Sa Majesté. Les voici enfin parvenus à la chambre de la princesse... Ici, sans nul doute, Wolinski va la quitter, en emportant un doux butin d'amour. La chambre d'une jeune fille 1 c'est un sanctuaire interdit.

Criminel est l'homme qui en franchit le seuil avec des pensées de séduction. Insensé! il est temps d'y songer... Wolinski a tout oublié, tout ce qu'il y a de saint... Il entre derrière Mariolizza! Une seule bougie brûle, personne n'est làl... L'obscurité et ie silence d'une cellule 1

La pauvre jeune fille tremble sans savoir pourquoi, comme un enfant timide : elle le prie, le supplie de partir.

— Accorde-moi encore une heure de bonheur, mon âme! mon ange ! dit-il en la faisant asseoir sur un canapé; encore un baiser, et je te quitterai le plus heureux des mortels !

Il lui entoure la taille de ses bras, cueille sur ses lèvres un nouveau baiser dans lequel le ciel s'entr'ouvre tout entier; il imprime cent fois le feu de sa passion sur son cou de neige, sur ses épaules blanches comme les lis, sur la pourpre de ses joues, sur les tresses noires de ses cheveux soyeux, qui se confondent avecles siens.

Pauvre Mariolizza 1 faible créature \ elle a encore une fois oublié la lerre entière.

Tout à coup la porte s'ouvre, et Lipmann paraît à l'improviste, hors d'haleine, criant comme un fou :

— Princesse ! princesse ! l'impératrice est très-malade!... depuis longtemps elle vous...

En apercevant le ministre du cabinet, il resta court, ne sachant que dire; cependant il reprit vite son aplomb et continua, avec des hésitations de coquette, les yeux ironiquement en coulisses, regardant cet hôte imprévu :

— L'impératrice vous. . . demande depuis longtemps. . . on vous cherche partout... voici la seconde fois que je me présente chez vous... pardonnez-moi d'entrer dans un moment inopportun...

Le fourbe ne continua pas sa phrase; sa bouche s'épanouit jusqu'aux oreilles; celle-ci remuèrent comme celle d'un lièvre devant un chou.

La foudre tombant aux pieds de Wolinski l'aurait moins effrayé que l'apparition de cette figure. Aux paroles de Lipmann, sa poitrine se gonfla de colère, et le mot : gredini fut l'accueil fait au grand commissaire, au grand espion de la cour.

— Je ne sais qui Votre Excellence gratifie de cette épithète, dit celui-ci très-froidement en continuant de sourire. Il me semble que ce nom revient de droit à

celui qui ravit à une pauvre jeune fille son plus beau trésor. D après cela...

— Qu'entends-tu par ces mots, malheureux? s'écria Wolinski prêt à le saisir au collet.

Il aurait étranglé le juif si Mariolizza, les mains croisées sur sa poitrine, ne l'eût arrêté d'un regard suppliant. Dans ce regard elle se mettait à ses genoux. En même temps, Wolinski réfléchit qu'une rixe au palais, dans la chambre de la princesse, attirerait un nouveau et irrésistible déshonneur sur la tête de la jeune fille, rendue déjà assez malheureuse par lui.

Lipmann se rapprocha de la porte, mais sans perdre son sang-froid et mesurant ses paroles :

— Ce que je veux dire, hein? Il me semble que cela n'a pas besoin d'explication. C'est que moi, grand commissaire de la cour, j'ai trouvé Votre Excellence introduite comme un séducteur auprès de la demoiselle favorite de l'impératrice, et, heml que Sa Majesté en sera informée quand je jugerai à propos de rapporter...

— Qui voudra croireun juif baptisé... un flagorneur, un vaurien souillé de boue de la tête aux pieds?

— Il y a des témoins que je puis appeler, si vous le désirez.

Existe-t-il des paroles pour dépeindre les tortures d'une pauvre jeune fille dans la situation de Mariolizza?

Comme elle est tombée 1 plus bas que de princesse a bohémienne t.. . Couverte de honte par l'apparition de Lipmann, sujet de dispute entre celui qu'elle aime pardessus tout et un homme vil et méprisable qui tient son honneur entre ses mains Ne sentant que son opprobre, elle sanglote ; elle ne songe ni au changement de l'impératrice à son égard, ni à son éloignement inévitable de la cour, ni à la pauvreté, ni même à son abaissement; mais son ami peut souffrir; à cette idée, elle oublie le sentiment de sa honte, elle se lève d'un bond, et sans laisser à Artemy-Petrowitz le temps de prononcer une parole, elle dit d'une voix ferme :

— Mensonge! mensonge! Il n'est pas coupable; je Tai prié dé me reconduire. Faut-il t'en dire plus, homme impitoyable? Je l'aime, je dirai moi-même à l'impératrice que je l'aime; je suis prête à l'annoncer a tout Pétersbourg, au monde entier!

— L'annoncer! ce serait assez comique! Je vous plains extrêmement, princesse. Votre Hautesse saitelle qui elle honore d'une attention si bienveillante?

Ce mot renfermait une ironie diabolique. C'était un de ces mots qui vieillissent de plusieurs années l'homme contre lequel ils sont dirigés; de ces mots qui dessèchent le cœur, qui empoisonnent la vie; un de ces mots dont ie souvenir fait dresser les cheveux au milieu d'un festin, au moment où la coupe circule, — qui

fait frissonner, même dans les embrassements de l'amour.

Mariolizza, la figure en feu, saisit convulsivement la main d'Artemy-Petrowilz, et ne put que répéter avec colère :

— Qtii? le sais-je?...

Wolinski, tremblant d'humiliation, craignant que Lipmann ne divulguât le secret de son mariage, sentant l'affreuse position où il avait placé Mariolizza, qui sacrifiait pour lui ce qu'elle avait de plus précieux, sa pudeur de jeune fille, furieux, abattu, céda à son ennemi. Il se tut.

Lipmann tenait, suspendu par un cheveu, un glaive sur la tête de Wolinski, et jouant avec ce glaive, il continua sur le même ton :

— Savez- vous que Son Excellence ne peut être votrfr époux?

— Et pourquoi? demanda Mariolizza avec une curiosité pleine de jalousie.

Le scélérat s'apprêtait à achever son ennemi : il remuait déjà les oreilles en signe de triomphe; mais ayant saisi au vol un regard terrible de Wolinski et un mouvement de sa main vers un candélabre en bronze, lisant dans ce mouvement et dans le regard qui l'avait accompagné une mort certaine, il se hâta de saluer

humblement et de se retirer.

— • Mais, dit-il, avec le temps, quand il sera nécessaire... Maintenant j'ai accompli l'ordre de Sa Majesté, et soyez convaincus que quant à présent tout ceci restera enterré dans ma poitrine.

Dès qu'il fut parti, Mariolizza, éperdue, se jeta dans les bras d'Artemy-Petrowitz.

— N'en aimes-tu pas un autre? lui demanda-t-elle. Ne me trompes-tu point? Ohl parle plus vite! On ne meurt pas deux fois.

Il la consola de son mieux, mentit, fit des serments, et, après avoir tranquillisé la malheureuse martyrisée par la jalousie, il la porta sur un canapé, baisa son front pâle, ses yeux remplis de larmes, et se hâta de fuir la scène déchirante, ouvrage de ses ennemis.

Mais, à peine hors de la chambre, il rencontra une cohorte de pages, et plus loin, dans le corridor, un groupe de courtisans; au milieu d'eux Biren, l'air triomphant. Tous souriaient, et ce sourire infernal, qui alla jusqu'au cœur de Wolinski, fut le juste prix des fautes qu'il avait commises ce soir-là.

— Lâches! dit-il assez haut pour que ses espions pussent l'entendre.

Il resta deux minutes devant eux, comme pour les provoquer à un combat honorable, et en les voyant s'éclipser pour toute réponse, il continua son chemin. Mais comment retourner jusque chez lui sans pelisse?

A qui pourra-t-il en demander une? Quel prétexte donner?

Il ne demande que son équipage; on lui répond que son traîneau est venu au palais; mais que, comme on n'avait pu le trouver nulle part, on supposait le ministre pnrti, et le cocher avait été renvoyé.

Erikier, le long et mince Erikler, le rencontre. Regrettant que la pelisse de Son Excellence ait probablement été renvoyée avec le traîneau, il offre la sienne ; Wolinski repousse avec dédain les services du neveu de Lipmann, dictés sans doute par la malice et la ruse.

Le ministre se dirige vers le palier, décidé toutefois à s'adresser à un valet sur la discrétion duquel il croit pouvoir compter^, pour se procurer une pelisse. Sur ce palier stationne une femme tenant quelque chose :

'— Est-ce vous, Artemy-Petrowitz? demande-t-elle d'une voix mystérieuse.

— C'est moi, ma colombe *. Que veux-tu?

— La princesse vous envoie sa pelisse; il fait nuit; personne ne vous remarquera... J'attendrai ici que vous la renvoyiez.

Au milieu des sensations pénibles qui viennent l'accabler, Mariolizza ne pense qu'à lui, ne s'occupe que

1, Expression familière employée très-souvent en Russie.

de sa santé. Que cette soirée ne soit cause d'aucun mal pour lui, c'est tout ce qu'elle désire. Elle ne songe en rien à elle-même, elle est prêle à s'offrir aux traits dirigés contre lui.

Wolinski mit en souriant la pelisse, donna sa bourse à la messagère, et la chargea de dire à sa chère et inestimable maîtresse qu'il lui baisait mille fois les pieds. En route, il se rapp la ses amis du champ de Wolkoff.

Le lendemain la police lui renvoya sa pelisse.

Personne dans sa maison ne lui apprit qu'on y avait collé un papier contenant ces mots :

— Payement de la même monnaie avec les intérêts ducaux

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