‹ La maison de glaceChapitre 3 sur 35 · LE VOILE · texte numérisé non relu

LE VOILE

Je regarde en silence le châle noir, et mon âme glacée est navrée de tristesse.

POUSCHKINB,

Le lendemain une bohémienne, repoussée du palais où elle voulait entrer, s'en retournait tristement, lorsqu'à quelques pas elle s'entendit appeler par son nom. Se retournant, elle vit une grande femme à l'air commun, qui lui faisait des signes avec son manchon en peau de chien.

Marioulla s'arrêta, chercha à se rappeler où elle avait vu ce visage de safran, cette coiffure faite d'un fichu brun foncé, cette pelisse jaune à grands ramages; ces yeux gris trouble, dans lesquels on lisait une tranquillité féline, cette tête qui paraissait posée sur un fil de fer. Oui, elle avait vu ce physique dans la maison de Wolinski, c'est sa dame de charge.

— Elle vient du palais... Peut-être apprendrai-je quelque chose concernant Mariolizza, pensa la bohé-

mienne, et, après s'être rapprochée de Podatschkena, elle lui demanda ce qu'elle désirait.

Podatschkena respira d'abord, essoufflée qu'elle était de sa marche rapide, et regardant si personne ne les écoutait, elle répondit, en mâchant un clou, comme une vache qui rumine :

— Grâces à Dieu, je n*ai besoin de rien; c'est pour ton bien que je t'appelais.

— Je te remercie, ne fût-ce que pour l'intention ; permels-moi, ma colombe, de te demander de quoi il s'agit.

L'expression ma colombe sonna désagréablement, comme étant trop familière, aux oreilles de la dame, mais ayant en perspective d'entrer au palais, elle refoula cette offense dans son cœur, se promettant de la faire payer largement par sa fierté, lorsqu'elle se nommerait madame Koulkowski.

— Tu vas, je crois, du côté de Viborg, reprit-elle d'une voix caressante.

— Oui, je vais à l'auberge.

— C'est mon chemin, ma chère, c'est mon chemin. Oh! les tas de neige augmentent chaque année, mais c'est peu de chose; aussitôt mariée je les ferai enlever Le malheur, c'est que tout va mal; ce n'est pas pour rien que le blé a manqué et qu'il a gelé le double des autres années! Les hommes sont devenus de vraies

bêtes fauves : ils se dévorent les lyis les autres ; ils se creusent des précipices les uns pour les autres. Tous ont oublié Dieu (ici la dame se signa). Pardonne, trèssainte Mère de Dieu, si je me permets de juger le monde î

— Ce sermon ne m'annonce rien de bon, pensa Marioulla.

— Tiens, il n'y a pas besoin de chercher loin. Artemy-Petrowitz... que Dieu lui pardonne ses péchés! voulait me manger vivante, avec les os même; mais notre grande protectrice m'a défendue contre lui ; m'a élevée, moi indigne, au-dessus de mes services. — Je ne sais si tu en as entendu parler : grâce à notre mère Anne Ivanowna, je vais bientôt m'unir par le mariage à un noble de première classe.

Vois-tu, mon Pelinka * est comme un prince, il approche l'impératrice, la petite chienne de Sa Majesté, et s'il lui en prenait fantaisie, il pourrait faire bien du mal à Wolinski lui-même. Comme il est page, personne n'est rien pour lui. Ah î oui, la mère! si cela arrive, on arrachera au loup des larmes comme à une brebis.Jamaisjeneme souillerai par une dénonciation... non, il pourra oublier que je... (ici notre dame de pique se mit à gesticuler avec son manchon). Ne vous

Diminutif de Pierre.

pavanez pas tant, monsieur Wolinski! je serai noble aussi, moi, et j'irai de pair avec votre chère compagne, et l'impératrice Anne-Ivanowna me donnera la main, et la duchesse même, l'épouse de Biren, me recevra en particulier.

Un sentiment d'ennui, mêlé de gaieté et de tristesse, assiégea Marioulla. Elle toussa impoliment deux fois, mais sans succès, pour interrompre le fil de ce discours.

— D'après moi, dit-elle, Artemy-Petrowilz est un homme comme il est rare d'en rencontrer.

Podatchkena poursuivit sans s'arrêter, comme si elle n'eût point entendu cette interruption louangeuse :

— Qu'il me dise un seul mot tant soit peu rude, je lui arracherai les yeux, et Petinka lâchera sur lui la chienne de l'impératrice; qu'il ose toucher à un seul de mes cheveux! Ah! oui, il vaut bien mieux pour nous être du côté de Biren; oui, que le Seigneur me pardonne, mais j'aimerais mieux perdre un nom honorable, être appelée négligente, sale, ceci, cela, plutôt que de ne pas voir la tête de mon ennemi sur le billot, et vivre, et vivre, et vivre...

Les yeux de Podatchkena roulaient dans leurs orbites; sa tête, en harmonie avec son manchon, s'agitait de plus vite en plus vile, à mesure que sa colère aug-

mentait; enfin la voix lui manqua, elle toussa, fondit en larmes, et resta anéantie au milieu d'un monceau de neige.

— Je ne puis vous donner le nom de votre père, que j'ignore, ma bonne dame, dit la bohémienne avec impatience en la relevant, mais vous ne m'avez encore rien dit de ce que vous m'aviez promis.

La future grande, mais pour le moment seulement longue dame, se dégagea du tas de neige en s'appuyant gravement sur la bohémienne, et après avoir repris haleine, elle continua :

— Ne t'impatiente pas, ma mère, ton lour arrivera. Aux grands vaisseaux il faut beaucoup d'espace, les petits doivent attendre que les grands soient passés. Vous autres bohémiens, vous êtes un peuple rusé, mais j'ai trouvé beaucoup de franchise en toi.

— Peut-être est-ce parce que j'ai du sang russe, repartit Marioulla souriant avec malice.

— Tu renfonceras bien profondément ton sourire, quand tu sauras ce que l'on dit de toi. Et toujours pour ton favori Wolinski, que le sort lui soit contraire, le misérable I (Elle cracha, oubliant son clou.) Je poserai un cierge d'un mois devant l'image de la sainte Vierge de Tikwin. (Elle fit un grand signe de croix) . Mère trèssainte, souveraine, ne laisse pas longtemps ce scélérat sur terre... Ah t ah t mon clou? où est-il?

Elles s'arrêtèrent et se mirent à chercher dan? la aeige,

— Je ne puis marcher sans avoir un clou. On dit qmi la peste nous vient du pays des mahométans, d'où est la princesse Mariolizza.

La bohémienne trouva le clou et le lui donna. L'attente dans laquelle la plongeait ce discours avait mis sa patience à bout. Podatchkena continua :

— Merci, ma mère, ma chère amie ; qui oserait faire de toi un objet de scandale?... Aider un misérable, à tromper, à perdre une orpheline, une princesse encore f Elle est chrétienne, quoiqu'elle soit étrangère parmi nous; elle observe nos carêmes.

— Perdre? c'est faux! repartit MariouUa rougissant de colère.

— C'est aussi vrai que nous sommes en hiver et qu'il fait froid. Oh ! oh ! vous ne me tromperez pas!... je sais tout. Quant à toi, écoute, mon cygne, et ne m'interromps plus : l'impératrice se repose sur la princesse; malheur s'il se trouve une plume mêlée au duvet de son oreiller f et vous entraînez au tombeau, dans l'abîme, dans l'enfer, une sincère... Mais sais-tu bien où il t'entraînera ? sous la hache du bourreau en ce monde, et dans l'autre il te fera danser à la broche de Satan.

Ces mots firent monter le sang à la tête de MariouUa^

— Mais il promet de l'épouser? dit-elle en bégayant.

— Que dis-tu? Dieu me pardonne, tu deviens folle l est-ce que nous vivons chez les Tarlares ou chez les Turcs? est-ce qu'on peut, ayant une femme vivanle?...

— Une femme vivante! exclama Marioulla demimorte; mais après une minute de réflexion elle partit d'un tel éclat de rire que Podatchkena se signa et se recula en frissonnant.

— Il n'y a pas à de quoi rire, ma mère.

— C'est que je vois que tu me prends pour une imbécile, dont on peut se moquer à son aise.

— Quelle dérision t... Je te parle comme chrétienne, par pitié pour toi, pour te tirer d'un danger imminent. Quant à Wolinski, le premier venu te dira qu'il est marié. Sa femme, Nathalie Andrewna, est en ce moment à Moskou, chez ses parents. Elle était tombée malade, mais le Seigneur l'a guérie, pour son malheur, je crois. D'après moi, mieux vaudrait être morte que vivre avec un mari pareil. Ce n'est pas son premier crime : le nombre de ses maîtresses est incalculable; et elle, si tu la connaissais! c'est la bonté même, c'est un ange sur la terre 1 Et quelle beauté t II ne la vaut pas, à beaucoup près; et comme elle l'aime, ce vaurien!... Combien de fois lui ai-jedit : « Abandonnez-le, Nathalie Andrewna. — Je ne le puis, chère Accoulina- Savichna; — car, ma chère colombe, elle me nomme

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toujours du nom de mon père. — Je ne peux pas; l'abandonner me serait plus pénible que de renoncer à la lumière du ciel I — Aussi, si elle arrive, quel sera son chagrin I...

MariouUa ne respirait plus. Qu'est-ce que cela lui aurait fait si l'amant de sa fille eût été un mahométaa et eût eu plusieurs femmes? N'aurait-il pas aimé Mariolizza plus que toutes les autres? n'aurait-elle pas été la première? Mais en Russie la bigamie est impossible, elle le savait (elle ne connaissait pas l'histoire et n'avait jamais vécu dans le grand monde). En Russie, l'amour de Mariolizza pour un homme marié, c'est sa perte.

— Marié!... c'est impossible! pensa-t-elle, cherchant une lueur d'espoir. Gomment ne l'aurais-jepas su plus tôt, il y a quelques semaines?... Il peut avoir été marié à quelque Nathalie Andrewna et être veuf! La dame ménagère vient d'être chassée de chez lui et cherche à se venger, c'est sûr !

Elle ne fit qu'un bond jusqu'à la maîtresse dame, s'accrocha des deux mains à sa pelisse, et dardant sur elle son œil unique, s'écria d'une voix stridente

— Tuas menti!...

On pouvait traduire ce peu de mots par ; le cas échéant, tu n'en seras pas quitte ainsi... je te déchirerai en morceaux.

Podatchkena, effrayée, songeait déjà à s'arracher des mains de la bohémienne, quitte à leur abandonner sa pelisse jaune, lorsqu'elle aperçut un domestique de Peroquine qui se dirigeait de leur côté.

— Tu viens à propos, compère, dit-elle en le saluant profondément, tu vas me justifier. Artemy-Petrowitz est-il ou n'est-il point marié? ne serait-il pas devenu veuf?

Marioulla observait de son œil^ de tout son être, avec toutes les forces de son âme, si la dame ne ferait pas au domestique quelque signe convenu d'avance.

Ce dernier prit une prise de tabac, examina flegmatiquement des pieds à la tête le couple si amicalement enlacé, et répondit :

— Qui peut le savoir mieux que vous, Accoulina-Savichna, ma commère? n'avez-vous pas grandi dans la maison de Son Excellence? ne l'avez-vous pas bercé, soigné? n'avez-vous pas mangé du miel à sa noce et assisté au lever des nouveaux époux? Cependant, puisque vous me questionnez, chère commère, afin, comme je m'en aperçois, de convaincre cette dame bohémienne, je ne refuserai pas de répondre : l'épouse légitime de Son Excellence, Nathalie Andrewna, est la sœur de mon maître; et celui-ci a reçu hier une lettre dans laquelle elle lui annonce son arrivée pour ces jours-ci. D'après cela, il est présumable qu'elle est en bonne santé.

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