‹ La maison de glaceChapitre 24 sur 35 · LA NOCE DU FOU · texte numérisé non relu

LA NOCE DU FOU

Le Jour fixé pour la fête ne fut point changé. Dans la délicatesse de son affection pour la princesse Lehemiko, l'impératrice voulut profiter de cette circonstance pour mettre la jeune fille à l'abri de la malveillance en la faisant paraître à ses côtés aux yeux de tous les courtisans. Elle ne doutait pas de l'amour de

ariolizza pour Wolinski, les preuves en étaient trop évidentes; mais dans la tête d'Anne Ivanowna un projet s'était formé. Pourquoi ne rendrait-elle point cet amour légal?... Il suffisait pour cela de sa volonté souveraine... Lorsque Wolinski vint annoncer que tout était prêt pour la noce, il fut accueilli avec une faveur marquée.

Quelle chose étrange que le monde I Ce qui avait paru mener le ministre à sa perte s'était tourné à son profit. Peut-on jamais prévoir ce qui vous met en faveur ou en disgrâce?

A rébahissement de toute la cour , Biren fut reçu avec une extrême froideur. Il essaya quelques phrases sur le sujet qui lui tenait au cœur. Mais aussitôt son discours fut interrompu, et on lui signifia de ne plus jamais oser se souvenir de la princesse.

Il sortit des petits appartements en jetant violemment les portes.

On avait mis le tigre en cage , mais on n'avait pas encore eu le courage de l'y enfermer; il sentait sa force, jouait avec les barreaux , y entrait et en sortait.

Personne n'osait croire à cette disgrâce, quoiqu'elle commençât à se montrer. Le tigre restait muet, et l'on se demandait avec crainte s'il ne faisait pas semblant de dormir.

Une fôtet une fête populaire! quels mots magiques pour la foule! N'est-ce point une invitation à la gaieté générale? à l'oubli des soucis de cette vie?

N'est-ce point une invitation de venir boire, ne fût-ce que quelques gouttes, à cette fontaine de joie jaillissant pour tous et devant chacun?

Le moujik y plonge sa barbe, tant il a hâte d'en boire, de s'en enivrer.

Le philosophe, le philosophe lui-même, oubliant ce précepte de Salomon : « Tout n'est que vanité et vanité! » se faufile prudemment sournoisement derrière

les b.irbes touffues, pour aspirer un peu de cette joie grossière de la foule, ainsi qu'il la nomme, et qui est néanmoins de la joie. Si l'on venait en ce moment jeter à ce puits d'érudition sa sentence bien-aimée : « Tout est vanité, vanité, » il vous répondrait : Il faut bien goûter l'eau pour en analyser la nature t Et, pour notre part, nous déclarons n'être nullement ennemi du bonheur de la foule.

N'ayant point été doué de la vitalité de Mathusalem, nous n'avons pu assister en personne à la fête donnée par Anne Ivanowna, la dernière année de son règne, à Toccasion du mariage de son page et fou Koulkowski; nous le regrettons vivement; mais nous ferons nos efforts pour vous la décrire comme si nous y avions été; nous pouvons répondre de l'exactitude des moindres détails, car notre défunte grand'mère, qui l'avait vue, de ses propres yeux vue, en avait rapporté des récits pour toute sa vie et des souvenirs pour un siècle, si un siècle avait été donné pour apanage à ma grand'mère; ainsi je vous prie de vous placer à mes côtés et de regarder ce que je vais vous montrer.

Voyez-vous là-bas, stationnant sur la place, entre le palais d'hiver et la maison de glace, un carrosse doré, à dix roues, attelé de huit chevaux napolitains? Quels chevaux ! on les croirait peints ! Leurs harnais étincellent; des plumes d'autruche ondulent sur leurs

têtes; la neige fond sous leurs pieds, fins comme des pieds de cerfs. Pif! paff les voici qui partent. Quels trotteurs I Un noble sang bouillonne sous leurs robes soyeuses.

Six heiduques marchent de chaque côté de l'attelage, prêts à reprimer au besoin la fougue des coursiers. Du tricorne du cocher sort une énorme queue, sa pelisse brodée de galons brillants et rejetée en arrière laisse voir ses bas de soie et ses souliers à boucles. Les pages forment autour du carrosse une chaîne que ferment, comme un cadenas, deux Arabes à vêtements tissus d'or et turbans blancs. Puis douze sergents des grenadiers à cheval, plumet au casque.

Dans le fond du carrosse siège l'impératrice ; vis-à-vis d'elle, la princesse Lehemiko, — qui penserait qu'elle est fille d'une bohémienne? — dont les joues sont roses, les yeux brillants. Comme elle s'est promptement rétablie! — Quoi d'étonnant? elle a la conviction qu'elle est aimée.

Derrière ce carrosse, plusieurs autres renfermant les grandes-duchesses et les dames d'honneur.

Regardez, dans l'un deux, ce vrai type russe, ce teint sang et lait, ce regard, ce port de souveraine : c'est Elisabeth, la fille de Pierre le Grand.

Elle fait pleuvoir ses sourires comme s'ils étaient des roubles; elle a l'air de se dire :

!95 LA MAISOiN DE GLACE.

— Que de souhaits pour nous ! combien il serait aisé d'entraîner cette fouie f

Entre Élisabetli et Anne la comparaison n'est point à l'avantage de la dernière, dont le teint basané, légèrement gravé de petite vérole, le long nez, l'expression grave et taciturne, composaient une physionomie peu sympathique.

Ajoulez à cela son effrayant aveuglement pour Biren, et vous comprendrez le sentiment d'effroi qu'elle inspirait en général, et qu'au fond elle ne méritait nullement.

Remarquez dans l'une des voitures suivantes cette jeune et jolie femme, dont la figure offre un mélange d'ingénuité, de bonté et d'étourderie : c'est Anna Leopoldowna, épouse de Guertzoff de Brunswick. Qui eût prévu qu'elle devait un jour remplacer le favori et diriger l'empire?

A qui pourtant, si ce n'est à une colombe, d'apporter le rameau à l'humanité fatiguée de supplices!

Son mari s'approche souvent de sa voiture; c'est un personnage peu marquant, mais beau et bien taillé en séducteur.

Je vous raconterai un jour son histoire.

Voici l'équipage de Guertzoff de Gourlande, avec ses hussards, ses coureurs, ses chasseurs, ses pages. Il éblouit par la splendeur de son carrosse, de ses livrées.

de ses chevaux; il écrase la foule de son nom et de son menaçant regard. Sa femme est, des pieds à la tête, couverte de bijoux, que les connaisseurs estiment deux millions.

Voilà le feld-maréchal Munich à cheval, le héros, le galant, le chevaleresque, l'amateur effréné de la bonne chère et des femmes, et par-dessus tout de la gloire.

Regardez-le caracoler à la portière de madame de Str..., né de Vor..., la plus belle personne de la cour (après la princesse Lehemiko, s'entend). La jeune femme répond d'une manière distraite à ses discours, et du regard passe en revue les nombreux traîneaux, cherchant à y découvrir son cousin, le jeune de Vor..., pour lequel elle a une vive affection.

En retour, son mari est aux pieds de la charmante princesse Troub..., qui lui donne plus que des espérances, assure-t-on.

Avez-vous jamais entendu parler de la mort singulière de madame de Str..., de son cœur exposé à l'église dans un plat d'or, sous une cloche de verre?... 0 mon Dieu! dote mes lèvres d'éloquence, et quelque jour je raconterai tout ce que j'ai appris sur cette société, par une femme nonagénaire qui y a vécu et en connaissait les moindres secrets. Fais que du moins j'en aie pour le moment suffisamment pour conduire à bonne fin ce véridique récit.

Que de richesses 1 Les chevaux font ondoyer leurs panaches; les brillants reflets de l'or se joignent à ceux des pierreries: le velours déploie ses nuances merveilleuses; la noire zibeline s'étend sur les genoux des femmes , et quelles femmes t ravissante collection de visages blancs comme la neige ou argentés comme un nuage de printemps ! Leurs regards vous lancent de dangereux éclairs ou font glisser sur vous, à travers de longs cils, les doux rayons de la lune! Tout est coquet, brillant, joyeux? Mais dans le nombre des voitures faisant suite aux royaux équipages que de choses burlesques ne voit-on point !

Cette cage à poulets, par exemple, dans laquelle se prélasse une grasse couveuse entourée d'une dizaine d'oisons huppés.

Et cette vieille momie humaine en perruque blanche, qui se tient si droite et si roide dans sa riche berline, traînée par quatre haridelles, a sans doute peur qu'au moindre cahot son âme ne sorte de son maigre corps.

La voiture suivante, dont le siège de derrière est orné de deux chasseurs galonnés, renferme une dame dont les vêtements rappellent le plumage du casoar, et qui à chaque secousse tremble aussi fort que la précédente, non pour son âme, je suppose, car elle n'en paraît point avoir; mais pour ses sourcils de faucon, les perles de ses deuts et l'éclat de son teint, toutes

choses emprutées, comme s'empruntent anjourd'imi des noms pour la rédaction d'un journal non moins casoar de sa nature.

Ici vous verrez de vrais figures de cartes; des corbeilles de fleurs dans lesquelles on en trouve de fraîches et de fanées, de sauvages et de cultivées; des coqs d'Inde, des cornes de cerf, etc., etc., tous les éléments enfin dont se compose et se composera toujours une réunion de cette nature.

Quel mélange de bon et de mauvais goût, de lumière et d'ombre, de profusion et d'insuffisance f

Voici quelques équipages riches et distingués. De ce nombre est la voiture de Wolinski, occupée par sa femme, heureuse, fière de lui et du lien de leur amour qu'elle porte en elle.

Qui saurait dire ce qui se passa dans son esprit et dans celui de Mariolizza, lorsque les deux rivales se contemplèrent de loin l'une l'autre pour la première fois.

Qu'éprouvèrent-elles? Certes ce ne fut point Nathalie Andrewna qui envia à la princesse la place qu'elle occupait dans la voiture de l'impératrice.

Quant à Wolinski, il était en traîneau, afin de vaquer avec plus de liberté aux préparatifs de la fête.

Maintenant, mesdames et messieurs, attention, je vous prie f

Détournez vos regards de la belle et pâle princesse Lehemiko et de la gracieuse femme du ministre du cabinet. Je sais qu'il est difficile aux yeux de s'en détacher, et que vous les admirez comme on admire l'étoile d'amour sur le somptueux déclin du soleil, la séduisante houri, au paradis de Mahommet ; que votre extase est semblable à celle que fait naître l'idéale Conception de Murillo, qu'on a peur de contempler avec des yeux charnels, et qui prête à l'imagination des ailes pour s'envoler aux régions éthérées.

Je sais que vous demandez laquelle des deux mérite la pomme d'or; mais le moment n*est pas propice pour jouer le rôle de Paris; aussi je vous demande, messieurs et dames, de vouloir bien me prêter attention.

Six compagnies de gardes s'avancent; les soldats ont leurs tricornes ornés de branches de chêne et de sapin; les officiers de branches de laurier.

Ils reviennent de leur brillante expédition contre les Turcs et, défilant devant Sa Majesté, poussent de formidables vivats.

Voici un éléphant! Ce puissant et sage quadrupède obéit, comme vous voyez, à ce petit animal bipède et passablement sot ; il est vrai que ce dernier a reçu de la ruse, partie dominante de sa nature, un talisman : c'est un marteau à l'aide duquel, assis sur le dos de

l'être formidable, il le dompte par la tête et le dirige à son gré.

Mais ce dos est présentement occupé par une cage de fer. Quels peuvent être les animaux qu'elle renferme?

Le peuple, malgré la présence de l'impératrice, les accueille avec des cris aigus et des applaudissements frénétiques.

Ces deux animaux sont, l'un, Koulkowski, l'autre, son épouse, l'ex-Podatchkena, la dame de charge.

Saluez-les, messieurs et dames, et félicitez-les de leurs nouveaux liens.

Ils arrivent de l'église et se rendent au dîner de noces. Ils sont assis l'un à côté de l'autre sur de riches fauteuils, et tout aussi gonflés d'orgueil que la grenouille s'apprôtant à devenir bœuf.

On serait fier à moins, car depuis Bajazet personne encore ne s'est promené en si bel équipage, et Bajazet n'était pas la plus mince branche de la grande race humaine. Bref, si vous l'ignorez, c'était un sultan. Bon vieux temps t heureux vieux temps ! Hélas I ce n'est plus aujourd'hui que l'on se divertirait en enfermant des hommes dans des cages de fer! * Avec quel

1. Ce que j'en dis est pour flatter ceux qui louent toujours 19 siècle passé au détriment du présent.

amour-propre, quelle hauteur les nouveaux mariés regardent la foule t Comme tout est petit et bas à leurs yeuxt N'est-ce point pour eux que tout Pétersbourg, toute la Russie se trouvent là?

Madame Koulkowski a eu un trousseau aussi riche qu'a pu l'avoir la fiancée de Munich; elle est sur la route de la propriété et pourra désormais acheter sous son nom des paysans, qu'elle pourra battre de sa propre main; elle aura place à la table impériale, à la table où s'asseoit Wolinski, son ancien maître. Les festins, les punitions qu'elle pourra infliger lui tournent la tête. Que l'un de ses paysans s'avise de siffler en sa présence, elle appelle le maître correcteur, et sur un signe, sans autre jugement, le coupable reçoit sa punition. Il suffît pour cela de quelques roubles et du pouvoir que lui confère la noblesse.

Quelle époque f quelle heureuse époque!...

Madame Koulkowski est ivre de joie, elle ne peut encore se croire arrivée à ce faîte de respect et de puissance!

Regardez, regardez l'étrange cortège qui suit les mariés.

Au premier rang, un couple traîné par des rennes : les jolis animaux tremblent, la peur fait dresser leur poil. Derrière eux les Nowgorodiens sont traînés par des boucs, les Petits Russiens par des loups, les Finlandais

par des ânes, les Tartares et leurs femmes par de gros pourceaux, qu'on leur a donnés pour attelage, afin de prouver combien l'on peut vaincre sa nature et ses habitudes; les roux Finnois par de microscopiques chevaux, les Kamtchadals par des chiens, les Kalmouks par des chameaux. On voit aussi les Ziraines, qui, pour l'honneur et la probité, peuvent rivaliser avec les Allemands; les Jaroslafs, éclipsant cette réunion par leur beauté, leur haute stature et la richesse de leurs vêtements.

Ainsi défilent l'un après l'autre les cent cinquante couples bigarrés en costumes nationaux, traînés par divers animaux, et occupant des traîneaux de toutes formes et de toutes grandeurs.

Les bêlements, les aboiements, les mugissements, les rugissements, le son des tambourins et des clochettes ; quelle splendide musique pour une telle procession !

En Russie seulement, je le répète, il était possible d'organiser cette fête ethnographique.

Plus loin on voyait des groupes formés de presque tout le nord de l'Asie, de l'Orient et de l'Europe. Pour cela, il avait suffi à la souveraine de l'empire russe d'agiter son mouchoir du haut de son belvéderf bur l'ordre de l'impératrice on abandonne la ligne droite et l'on se dirige vers le manège Biren. Là un dîner

aoo LA MAISON DE GLACE.

attend les mariés et leur société. La lable est dressée pour trois cent trois couverts. L'orcliestre, composé d une trompette, d'un liautbois et de timbales, vient au-devant des arrivants. L'on prend place à la table d'après son rang dans le défilé. Il va sans dire que le prince et la princesse de la fête occupent la place d'honneur. Chaque couple a devant lui son mets national. L'impératrice et sa suite prennent place sur une estrade; tout autour se groupent en montagne brillante dames et cavaliers.

Mais qu'est-ce que ce personnage qui, vêtu d'un habit à la française, traverse à genoux le manège dans toute sa longueur, élevant un papier au-dessus de sa tête?

C'est Trétiakowsky. Le sillon profond que ses genoux tracent dans le sable n'émeut point ce pédant servile ; mais la force physique menace de l'abandonner en chemin ; son front se mouille, sa poitrine se gonfle; il s'arrête une seconde, reprend haleine, et, par un dernier effort, il arrive devant l'impératrice. H tend le papier, qu'un aide de camp présente à Sa Majesté. Basile Kirilowitz obtient l'autorisation de lire lui-même son œuvre, et toujours à genoux, de sa voix la ï^lus vibrante, il commence en ces termes :

Glorifiez-vous, peuplades russes :

Un siècle d'or commence.

Que joyeusement nos verres se remplissent! Que nos mains fassent entendre Des applaudissements bruyants!

Dansons, dansons, citoyens fidèlcs|

Anne plane sur la Russie

En vraie souveraine,

En impératrice hardie.

Acclamons-la avec enthousiame.

L'impératrice applaudit vivement, ainsi que ceux qui l'entourent; elle nomme Basile Kirilowitz poëte de la cour; les applaudissements continuent, et le héros se lève écrasé sous le poids de son triomphe. Au Capitolef droit auCapitolet

Deux pages le prennent sous les bras et l'assoient à une des extrémités de la table, où son couvert est préparé sous un berceau de feuillage. Il est assis seul et servi par deux pages, honneur qui l'élève au niveau de Chapelle, si ce n'est du Tasse f

Le festin terminé, les danses commencent. Chaque couple exécute sa danse nationale. Là-bas, comme un cygne, nage la jeune fille russe pendant qu autour d'elle son cavalier tournoie comme un faucon; derrière eux ce couple se disloque en mouvements de vrais possédés; ces autres sont aussi lourds qu'une charrue, et ceux qui les suivent aussi vifs que des grues.

Voici les bohémiennes qui tourbillonnent en criant. Chacun de leurs regards parle éloquemment, chacun de leurs os crie, leurs chairs palpitent, leurs poitrines exhalent l'amour orageux.

Mais voyez comme la princesse Lehemiko pâlit. Celte bohémienne qui danse n'est pas sa mère, il est vrai, mais elle la lui rappelle, et à ce souvenir la jeune fille sent un frisson parcourir son corps. Elle se senl faiblir, cherche Wolinski du regard, et ses yeux fixés sur lui font passer à son cœur l'ancre du salut ; Mariolizza est ranimée.

Deux boliémiennes s'élancent en tourbillonnant, passent rapidement, puis leurs voix s'affaiblissent, s'affaiblissent et se taisent.

Une seconde paire leur succède, nouvelle danse, nouveau chant.

Quel grandiose ballet t et quand pourrez-vous nous en montrer de semblables, messieurs les directeurs de théâtres?

Le festival est terminé, les nouveaux mariés et leur escorte bigarrée reprennent, dans l'ordre primitif, le chemin de la maison de glace.

Devant cet édifice on les enlève de leur cage, opération qui s'accomplit au son de la trompette, du hautbois et des timbales, avec vocalisation de chèvres, de bœufs, de chiens, d'ânes, et on les conduit en grande

pompe jusqu'à la chambre à coucher, où on les enferme, et la procession se disperse.

Des sentinelles sont mises en faction devant la chambre nuptiale, afin que les amoureux ne puissent s'en échapper.

Quel sanctuaire pour l'hymen ! Où que l'on s'assoie, où que l'on s'appuie, tout est glace.

Le froid commence par les saisir, puis les envahit, les suffoque. Pendant quelques moments, la vue des flammes qui s'agitent dans la cheminée les réchauiïe, mais ce feu phosphorescent s'affaiblit petit à petit sur la bûche de glace, voltige un instant, se meurt... et plus rien f

Il fait froid et humide comme dans la tombe; les mariés sentent leur cœur défaillir; ils essayent d'abord de combattre le froid, en courant par la chambre, en se frappant l'un l'autre.

Ceci se nomme une simple plaisanterie, une plaisanterie, rien de plus!...

Impossible de résister davantage; ils s'approchent (}e la porte, s'y appuient, crient aux sentinelles de les délivrer, les supplient, jurent au nom de la mort de reconnaître ce bienfait, de les enrichir. Les sentinelles restent inflexibles. Alors la fureur prend le dessus; des prières on en vient aux injures; ils s'emportent en imprécations contre l'humanité entière ; ils cassent

et détruisent tout ce qu'ils ont assez de force pour briser; ils essayent d'ébranler les murs, ils les rongent de leurs dents... Enfin, épuisés, ils s'assoient sur le lit.

Leurs paupières s'appesantissent, l'engourdissement les envahit de plus en plus; la mort étend sa main vers eux, les endort, les berce de douces visions ; une minute encore, et ils s'endormiront pour l'éternité}...

A travers les rideaux de glace apparaissent les boucles blondes du matin, déjà le jour se lève... L'officier de garde entre chez les jeunes époux, et, les trouvant plongés dans le sommeil avant-coureur de la mort, s'efforce de les ranimer. On les frictionne avec de la neige, on les transporte dans une maison voisine, où les soins d'un médecin les ramènent promptement à la vie.

Pendant cette journée de réjouissances Biren avait eu l'air très-ennuyé; l'impératrice, au contraire, déploya une gaieté extraordinaire, voulant faire par là diversion à ses chagrins et à ceux de sa favorite.

Guertzoff, éloigné par la froideur de la souveraine, se rejeta vers les courtisans; et, sauf ceux qui lui étaient ouvertement hostiles, il fit des avances à chacun, tant est toujours honteusement bas et vil un favori près de tomber.

Le lendemain, l'impératrice assembla en conseil les

membres du cabinet, afin de délibérer sur l'indemnité aux Polonais.

Sa fermeté faisait des progrès rapides.

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