II. li
^n LA MAISON DE GLACE.
argentés; sa barbe grise et clair-semée. Son costnme se composait d'un long cafetan noir, serré à la taille p?' une ceinture de cuir.
Il avait l'apparence d'un mort vivant que la tombe réclame. Ses yeux seuls étaient empreints d'une expression de vitalité énergique et bouillante.
C'était l'oncle du poëte; il avait été naguère profes» seur à l'Académie de Kiew, puis était devenu desservant auprès de l'archevêque Lapachinsky, le même qui, refusant de renier la vraie opinion que lui dictaient son esprit et son cœur, ce qui lui attira la colère du favori, fut arrêté, pendant qu'il célébrait l'office divin, en habits pontificaux, et jeté dans un humide cachot de Saint-Pétersbourg.
A la vue du vieillard, le neveu resta court.
— Continue, continue, neveu, dit le desservant avec un sourire ironique, ajoute à tes louanges un nouveau haut fait du bienfaiteur de la Russie, un nouveau vers sanglant à ta féconde poésie.
Le vieillard dénoua sa ceinture, rejeta son cafetan en arrière et mettant à nu son bras gauche, montra une épaule sillonnée de profondes blessures, dont le sang mal étanchè ruisselait sur des membres décharnés.
Trétiakowsky se troubla.
— N'est-ce pas, ami, que cela vaut bien ton panégyrique? continua l'oncle en remettant ses vêtements;
c'est encore une œuvre de ton Solon, de ton Aristide, de ton Théraistocle; il est vrai que j'avais eu l'audace de faire passer à mon archevêque, à mon bienfaiteur, une chemise propre, à travers les barreaux de son cachot. Depuis trois mois il portait la même, que la vermine avait rongée.
Voilà un homme ! Privé de sa crosse, de son église, de l'air, de la lumière de Dieu, rongé par la maladie et les insectes; s'est-il départi de sa foi? Les tortures lui ont- elles arraché un seul mot contre sa conscience? C'est lui dont il faudrait chanter les louanges !... Vous n'en seriez point capable, car vous n'avez d'humain que la face, et vous rampez comme les reptiles.
Il faut que rien de ce que vous faites ici-bas ne soit gratis, il vous faut toujours une récompense, ne seraitce qu'une obole! Le ciell... oh! il n'a jamais regardé dans votre âme, il ne l'a jamais attirée à lui. Jamais une syllabe du langage de l'homme avec Dieu n'est venue vous plonger dans une divine extase ! Ton cœur s'est-il jamais échappé de tes lèvres avec les mots qui en sortaient? T'es-tu jamais entretenu avec ton Dieu par tes larmes ? Infortuné ! tu ne connais rien de tout cela. Tu es pierre, et pierre tu resteras.
Continue, mon cher; présentes à genoux tes fadaises au favori, et ce fils de la faveur passera sa main sur ta tête, peut-être t'achètera-t-il pour faire partie de sa
livrée, et après l'avoir galonné, te fera-t-il monter derrière sa voiture. Mais, sache-le, nos descendants garderont à ta mémoire l'ignominie qu'elle mérite, mépriseront l'avilissement de ton cœur. Entends-tu?... le tonnerre gronde maintenant sur le bourreau, le menaçant tonnerre céleste; les oiseaux ne chantent pas sous le fusil du chasseur, ni la blanche brebis sous le couteau du boucher.
El l'orage gronde ! Malheur alors à vous ! Entendstu?...
La voix inspirée du vieillard se tut; peut-être étaitce le dernier chant du cygne ici-bas. Il disparut.
Longtemps après qu'il fut parti, le neveu, terrassé, anéanti par ces implacables vérités, entendait encore cette voix qui paraissait sortie du fond d'un tombeau pour lui reprocher son odieuse servilité.
Podatchkine, la bouche ouverte, son verre rempli devant lui, écoutait aussi sans rien comprendre.
Enfin Basile Kirilo^Yitz secoua sa torpeur, se leva, s'avança sur la pointe des pieds vers la porte, y colla son oreille: personne! l'ouvrit et regarda: personnel alors il s'enhardit jusqu'à dire :
— L'insensé s'expose chaque jour à une nouvelle bastonnade; tantôt il se montre rempli de soins pour son archevêque, qui a osé résister à la volonté de Son Altesse ; tantôt il court les corps de garde, excite les
soldats, et prophétise l'avènement au trône d'Elisabeth Pélrowna,
Tout cela finira mal pour lui.
Basile Kirilowitz reprit sa pièce de vers, mais sa lecture fut de nouveau interrompue.
Le secrétaire du cabinet, Erikler, entra.
Podatchkine fit le salutmilitaire : le maître du lieu se leva et d'un air déconcerté accabla de politesses ce nouvel hôte. Mais ce dernier coupa court à ses phrases en l'entraînant dans la chambre contiguë, plus petite encore que la première. Là il annonça à voix basse à Basile Kirilowitz que tous ses plans pour obtenir la chaire d'éloquence ne seraient couronnés d'aucun succès, attendu que le favori était décidément en disgrâce et que son sort ne tenait plus qu'à un cheveu.
Une kyrielle de doléances, de soupirs et de plaintes sur l'imprévoyance humaine et l'instabilité de la fortune accompagnèrent cet avertissement.
On frappe... on frappe... encore une visite; qui cela peut-il être?
C'est Zouda, que depuis un siècle nous n'avons point aperçu.
Jamais jusqu'ici la chambre de Trétiakowsky n'avait renfermé une société aussi nombreuse et aussi variée.
Il va sans dire que les salutations du poote furent
toutes destinées à ce nouveau soleil, et Erlkler se vit contraint de s'éloigner.
Wolinski fut si éloquemment représenté, que Podatchkine trembla.
La séance ne se termina point sans de nouvelles conférences dans la chambre voisine.
Là Basile Kirilowitz reçut la promesse d'une récompense qu'il fixerait lui-même suivant son bon plaisir.
On avait toujours estimé ses services, mais l'occasion de les rémunérer ne s'était pas encore offerte; aujourd'hui qu'elle se présentait, on tenait à l'en faire profiler.
Voici seulement ce que l'on exigeait de lui en retour :
Si l'impératrice l'interrogeait, il devait répondre qu'il avait effectivement été la veille chez Wolinski, d'où il s'était rendu à la leçon de la princesse Lehemiko, chez laquelle il avait laissé son livre; ce livre contenait-il des papiers? il n'en savait absolument rien.
Quant à la liaison du ministre, il n'en fallait accuser que Biren, lequel aurait menacé Basile Kirilowitz de la potence et du billot, s'il ne prêtait son concours à cet amour, et n'affirmait à la princesse que Wolinski était veuf.
Qu'était cela pour lui? Basile Kirilowitz se sentait disposé à se jeter pour Son Excellence, son bienfaiteur, son protecteur, son Mécène, dans le feu, dans l'eau, en
s'attachant même au cou une pierre de cent pouds * au moins! N'avait-on rien de plus difficile à lui commander?
Puis vinrent les protestations, les serments, les courbettes, les bassesses, dont le microscopique Zouda fut presque étouffé.
Pour conclusion, les deux roubles d'argent, après un combat opiniâtre, furent reconquis par le poëte, fort comme Hercule, et réintégrés dans leur demeure primitive, et leur nouveau maître se vit chassé du Parnasse, non sans violence.
Haute est la cime du Parnasse»
Le chemin en est escarpé !
i. Un poud, poids de 40 livres.
188 LÀ Maison de glacb.
XY