‹ La maison de glaceChapitre 28 sur 35 · Mesure de 72 centimètres · texte numérisé non relu

Mesure de 72 centimètres

Voilà le chat noir qui deyait traverser la route de la jeune femme.

— Comment! je ne vous ai point remise; j'ai pu ne point reconnaître Accoulina-Savichna, fit avec bonté Nathalie-Andrewna.

Et madame Koulkowski, l'épouse du doyen des pages et du plus vieux des fous, se laissa embrasser sur la joue, préservant toutefois autant qu'elle le put son rouge, ses mouches et ses paniers.

— Il est vrai que j'ai un peu changé depuis mon mariage... des spasmes, des suffocations... Quoi d'étonnant, du reste I je suis si occupée au palais... auprès de Sa Majesté... Mais M. Carl-Carlowitz est là; Dieu lui prête aide et santé; vous savez que Cari- Carlo wi(z est médecin de la cour?

— Oui, je le sais. Tu es peut-être pressée, et je te retiens ?

— De grâce, Nathalie-Andrewna, je me souviens de vos bontés (elle allait dire : attentions) à mon égard, et vous SUIS toute dévouée. Je vous avouerai même que j'étais ici à vous attendre (elle soupira), car j'ai énormément de choses à vous confier, par intérêt pour vous.

Vous êtes, à coup sûr, contrariée de ce qu'Anne Ivanowna ne vous a pas reçue... Seigneur Dieut lefaii est que moi-même j'aurais eu peine à supporter une

aussi sanglante humiliation... Et c'est à votre mari que vous la devez!... On en dit de belles, à la cour 1... On prétend qu'il veut divorcer avec vous... et qu'il...

Mais ici l'on pourrait nous entendre; s'il vous plaisait, madame, en souvenir du temps passé, de m'honorer de votre visite, je vous raconterais tout; je loge dans le palais, à deux pas d'ici.

Le chat noir, non content de traverser le chemin de Nathalie, venait se cramponner à sa poitrine, l'étouffer, ronger son cerveau. Comment ne céderait-elle point au démon tentateur? 11 l'attire avec un fruit plus précieux pour elle que ne l'était pour la première femme celui de l'arbre de la science du bien et du mal; c'est la connaissance du cœur de son mari, et lorsqu'elle y aura mordu, son paradis à elle aussi sera perdu.

Ses pieds brûlent; elle s'achemine à travers un labyrinthe de corridors, et son guide la fait pénétrer dans une chambre propre et confortable. Le lit, d'une hauteur prodigieuse, est surmonté de deux pyramides de coussins. Dans une armoire vitrée s'étale de la porcelaine chinoise. Sur le mur, un tableau de prix dans un cadre doré indique qu'il a été soustrait à quelque autre chambra du palais. Puis deux estampes représentant, l'une le chat et la souris, l'autre l'enfer russe, c'est-àdire un pêle-mêle de gens rôtis, bouillis, pendus, faisant des contorsions inimaginables.

Tels étaient les ornements principaux de la remarquable demeure de madame Koulkowski.

Étendu sur le poêle, son fils faisait entendre des ronflements sonores.

La mère le réveilla, et après qu'il eut exécuté trois bâillements par lesquels il semblait vouloir avaler les visiteurs, elle lui dit d'un ton affeclueux :

— Va te promener ou t'amuser, mon chéri, et n'oublie pas ton sabre.

— Pour s'amuser il faut de l'argent, répondit-il d'une voix bourrue; donne-moi quelques roubles, et j'irai me promener, sinon tu peux me battre, je ne bougerai Doint.

Ce fils respectueux, une fois satisfait, boucla son ceinturon et témoigna ses remercîments par une gracieuse et sotte plaisanterie.

— Quel étourdi! il oublie toujours son épée!... A propos, dis qu'on ne fasse point de vacarme dans l'auberge, sinon j'y envoie une seconde fois,

—Voilà, chère Nathalie- Andrewna, continua madame Koulkowski lorsque son digne héritier fut sorti, voilà ce qui s'appelle avoir affaire. Êtes-vous bien assise ici, sinon vis-à-vis de la porte?...

~ Très-bien, très-bien, répondit distraitement Nathalie.

Si on l'eût, en cet instant, assise sur des charbons ou

de la glace ; si la terre eût tremblé sous elle, et le tonnerre grondé sur sa tête, elle n'aurait rien vu, rien entendu.

— Comme vous voudrez ; seulement, il me semble que vous seriez mieux ici.

Odieuse femme ! comme elle la caressait avant de la frapper I Elle ressemblait à un bourreau qui, au moment de lever le couteau sur la tête de sa victime, songerait à la garantir d'un rayon de soleil ou d'un courant d'air.

— Ahl ma pauvre colombe, fit-elle, donnant enfin libre cours à sa langue, pourquoi as-tu vécu jusqu'à ce triste jour?... Tu as couru au-devant du malheur en allant à Moskou. Il est vrai que cet artificieux t'a luimême engagée à faire ce voyage.

S'il fallait le dire la moitié de ce qui s'est passé durant ton absence, ton cœur se briserait, ma belle colombe (madame Koulkowski pleura, s'essuya les yeux et reprit) : après les galants discours vinrent les lettres, dont on chargeait le professeur Trétiakowsky; puis ce fut ce fainéant, ce diable noir, Nicolas, qu'on prit pour messager. Pour couronner le tout... la langue se refuse à le dire... votre noble époux a été surpris dans la chambre à couci»er de la Moldave...

— C'est faux t c'est faux t s'écria Nathalie hors d'elle-

même; la méchanceté a seule pu inventer contre Artemy-Petrowitz de tels contes.

— Des contes 1 de jolis contes t Vous ne me croyez point? Je puis, si cela vous fait plaisir, invoquer comme témoins le vieux Lipmann, Guertzoff en personne, une dizaine de pages, des laquais, des filles de service; ohl les témoins sont innombrables! Des contes ! et pourquoi l'impératrice Anne-ïvanowna ne vous reçoit-elle plus? Que ne nous l'avez-vous pas demandé à nous autres, gens du palais I

C'est parce que votre époux bien-aimé s'est jeté hier aux pieds de Sa Majesté, en la suppliant de permettre qu'il divorçât avec vous pour épouser sa Moldave...

Vous ne le croyez pas? eh bien ! a jouterez- vous foi à celte preuve? vous en rapporterez-vous à vos yeux? (Elle s'approcha du poêle, sur lequel était posée une cassette dont elle tira un papier.) Vous connaissez sans doute l'écriture de votre mari?... Lisez, édifiez-vous, et dites ensuite que j'ai menti, que je suis une vieille sotte, qui médit d'un saint homme... Du reste, ces billets sont assez répandus dans le palais... Pour peu que vous désiriez les lire, je puis vous en procurer une vingtaine, vous pourriez même en faire un volume, si cela vous plaît..

Nathalie n'attendit point qu'on lui remit la lettre, elle l'arracha plutôt qu'elle ne la prit.

C'était une de ces lettres par lesquelles une jeune fille inexpérimentée tourbillonne, tremblante, enflammée, de la terre au ciel, dans une atmosphère parfumée d'ambre et de roses, où il fait doux comme sous l'aile d'un ange, étoufl"ant comme sous l'étreinte d'un démon, où le pouls bat d'une double vitesse, où le cœur se meurt dans des extases indéfinissables.

A quelle émotion fut en proie la malheureuse Natalie ! Il y a peu de temps qu'il était auprès d'elle, affectueux et passionné ! Il n'y a pas longtemps encore qu'il prit Dieu à témoin de son amour ! Combien elle était heureuse alors t

Eh quoi! en un clin d'œil, le charme est rompu; le souffle empoisonné de Satan a réduit en cendres toutes ses espérances, toutes les joies qu'elle pouvait avoir en ce monde.

Les regards de la jeune femme devinrent fixes, comme lorsque la raison s'enfuit; ses lèvres brûlantes tremblèrent ; de sa bouche enlr'ouverte semblait près de s'envoler le dernier cri de la vie. On voyait son sein s'agiter par les mouvements de son enfant. Que lui importait aujourd'hui son enfant?... Un être avait été son unique amour, elle avait chéri l'autre à cause de lui; lui n'était plus, et si elle l'avait pu sans crime, elle eût arraché Vautre de son seint " Madame Koulkowski elle-même fut effrayée de l'é-

tat de sa victime. Connaissarxt la puissance que la religion exerçait sur Nathalie, elle lui rappela Dieu ; elle invoqua Jésus-Christ comme exemple de la patience dans la douleur ; elle lui montra la mère du Sauveur courbée au pied de la croix ; Nathalie, revenant à elle, s'agenouilla en sanglotant devant l'image du Rédempteur.

Longtemps elle resta ainsi, priant et sanglotant; enfin elle se releva, et, animée d'une foi vive, saisit l'image... La mère de Dieu, avec un sourire céleste , semblait la regarder et lui ordonner de vivre désormais pour l'innocente créature qui reposait dans son sein, et qui ne devait point être condamnée pour les fautes qu'avait commises son pèrel...

La jeune femme jura de vivre pour son enfant. Dans sa vie jamais encore aucun serment n'avait été violé. Elle reprit courage, et les consolations célestes illuminèrent son âme de leurs divins rayons. Mais comment retourner chez Arlemy-Petrowitz? Qu'ira-t-elle faire dans la maison d'où l'indifférence de son mari et la volonté de l'impératrice doivent bientôt la chasser? Comment revoir la couche nuptiale sur laquelle son heureuse rivale va la remplacer? Attendra-t-elle qu'on la renvoie ? Oh ! non, elle ne s'exposera point à cette nouvelle humiliation; elle la préviendra; son pied ne touchera plus le seuil de la demeure de son époux.

LA MAISON DE GLACE. ttt

Elle a un frère qui la recevra, et ils n'ont qu'à venir chez lui avec leurs titres de la loi! Dieu n'a-t-ilpas dit : € Ce que je lierai ne pourra être délié? » Qu'ils viennent discuter avec Dieu !

Elle écrivit a Artemy-Petrowitz, lui déclarant que, trompée, en butte aux persiflages, sa dignité lui défendait de reparaître dans sa maison.

Le refus au palais, des bruits dignes de foi, lui ayant appris que l'impératrice désirait leur divorce et le mariage de sa favorite , une lettre de lui à la princesse , qu'elle avait lue, étaient, ajouta-t-elle, des faits assez concluants pour motiver sa détermination.

Sa lettre fut envoyée sur-le-champ

Nathalie se rendit chez son frère Peroquine, auquel elle demanda asile et protection.

Ni les persuasions de tous genres, ni la promesse de la réconcilier avec son mari, rien n'eut d'effet; l'infortunée jeune femme demeura inflexible.

114 LÀ MÀISOiN DE GLACE.

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