LA PROPOSITION
Je ne dois pas t'en dîre darantage,
Le destin de tes jours futurs
Désormais ne dépend qae de toi, mon £iU«
POCCHKINE.
En apprenant la trahison de son neveu, Lipmann se livra à un excès de colère voisin de la démence ; il blasphéma, s'arracha les cheveux, puis, ce violent paroxysme calmé , son esprit artificieux se livra à de nouveaux plans et en calcula les chances.
Biren tombant l'entraînait infailliblement dans sa chute; il était donc de rigueur, dans son intérêt personnel, de rester fidèle à Guertzoff. 11 se promit de tirer ce dernier de la position critique où il se trouvait. D'ailleurs, qu'était la colère de l'impératrice? C'était un faible obslacle.
Seule, Mariolizza était assez puissante pour entraver les projets de Lipmann, et servait d'essieu à la loue
sur laquelle pivotait la fortune des deux rivaux. Il fallait donc briser celte barrière; ce n'est point cela qui arrête un scélérat !
Quant à Guertzofï, il agira de son côté avec Ostermann et ses gens, que leurs intérêts particuliers lui rendent dévoués.
Revenons à Artemy-Petrowitz, qui répond dun air soucieux aux félicitations dont il est l'objet, réfléchissant à l'amour de Mariolizza, à l'amour de Nathalie, et se disant que le jour est arrivé où il doit enfin rejeter l'un des deux.
Zouda survient et trouve plongé dans de tristes réflexions celui que toute la ville considère comme l'homme le plus heureux et le point de départ du bonheur futur de la nation.
Zouda n'entre point seul. A la vue du personnage qui raccompagne, le ministre ne peut en croire ses yeux : Erikler? c'est bien Erikler?
— Que venez-vous faire chez moi ? lui demande Wolinski d'une voix brève.
— Avoir l'honneur de me présenter à vous, répond Erikler en souriant.
— Peine inutile! je vous connais parfaitement, et de longue date...
— - Mais aujourd'hui, interrompit Zouda, veuillez ie
connaître comme votre mystérieux ami, comme le péris.
22f LA MAISON DE GLACE.
sonnage qui vous fut si utile par ses envois anonymes; celui qui, caché sous le masque de l'astrologue, sous la guenille du pauvre, sous l'habit du palefrenier, est parvenu à vous procurer la pétition authentique de Gordenko, celui qui a fait parler les pierres, qui est parvenu à se faire jour jusqu'au cabinet de l'impératrice ; en un mot, c'est l'homme auquel vous êtes redevable de la disgrâce de Guertzofî et de votre heureuse situation actuelle, si l'on peut la nommer ainsi.
Wolinski resta quelques instants comme abasourdi de ce qu'il venait d'entendre, puis sautant au cou d'Erikler :
— Eh quoi! mon Dieu! pouvais-je penser? Mon ami, mon noble ami, que ne vous êtes-vous montré plus tôt? Pourquoi avoir si longtemps joué vis-à-vis de moi le rôle d'ennemi et m'avoir empêché de vous apprécier? Que d'humiliations de tout genre, que d'offenses vous avez avez patiemment supportées t
— Pardonnez-moi de vous dire que la fougue de votre caractère et votre irréflexion m'ont obligé à ce mystère. J'ai craint que vous ne sussiez pas assez dissimuler dans des circonstances où la plus légère inconséquence pouvait entraver mes plans. Je dois aussi vous avouer que Zouda, que j'aime depuis l'époque où nous étions camarades sur le banc d'une université d'Allemagne, a été de moitié dans la conspiration.
— Eh bien) voilà un amif... Approche, traître, que je te presse aussi sur mon cœur.
Wolinski étreignit avec force le petit secrétaire; tous trois avaient des larmes dans les yeux.
— Quant à moi, mes amis, poursuivit le ministre du cabinet, je suis touché de votre conduite, que la Russie doit apprécier. Le peuple vous sera certainement reconnaisant un jour.
Je suis honteux, et je dois dire que je suis indigne du dévouement de soutiens aussi désintéressés du droit et de la nation. Par quoi ai-je reconnu votre amitié? Au lieu de marcher au sacrifice de pair avec vous, je n'ai fait qu'embarrasser votre route par mon aveugle passion... Dieut si ma folie doit sur cette terre recevoir la récompense qu'elle mérite, que du moins la coupe de cendres, en s'échappant de tes mains, n'atteigne pas ces deux nobles êtres t
— Si nous devons nous perdre, dit Erikler, du moins mourrons-nous sans avoir de reproches à nous faire ; nous songerons que nous sommes martyrs de l'humanité, vrais fils de la patrie, dévoués à notre devoir, à l'impératrice, et non d'avides et vils perturbateurs du repos du peuple.
Nous n'avons point transigé avec les lois, nous avons au contraire marché contre leur ennemi, le fayori. Le but de toutes nos actions a été au profit
du trône ; notre démarche est pure ; honte à qui la ternira.
Nous ne nous courberons point devant la fortune illégale, nous ne nous abaisserons pas, nous mourrons.
Oui, diront nos descendants, ils ont tenté de relever la Russie humiliée, de racheter l'honneur de l'impératrice, et ils ont donné leur sang et leur vie I Non, non, personne ne sortira des rangs de la postérité pour nous accuser ! Par la chute de Biren nous mettrons fin aux bouffonneries, aux bassesses ; la Russie se relèvera et quelque noble descendant viendra un jour s'incliner sur nos tombes.
Ainsi parlaient le ministre et ses conseillers, paraissant, en ce jour de triomphe, presentir le cachot...
Par la physionomie d'Erikler, on pouvait remarquer qu'il se disposait à aborder un sujet dont Wolinski s'efforçait de détourner la conversation, car il le prévoyait, comme dans l'air étouffant nous sentons l'orage que le sombre nuage n'indique point encore.
Le secrétaire du cabinet, après avoir longtemps hésité, dit enfin :
— Il m'est pénible d'avoir à vous avouer que notre affaire n'est nullement terminée, et qu'un nuage menaçant plane sur votre tête; ma présence chez vous a un autre motif que celui de vous exposer mon carac-
LA MAISON DE GLACE. t29
tère. Oh f qu'aurais-je donné pour n'être point chargé d'une mission qui excède mes forces.
— Parlez, dit avec fermeté Wolinski, vous voyez que je suis prêt à tout apprendre.
— Je me suis chargé de vous transmettre une proposition de l'impératrice ; je dois vous prévenir qu'en l'acceptant vous vous affermirez dans la faveur de Sa Majesté, porterez le dernier coup à votre adversaire et contribuerez à la gloire de la Russie. Je ne puis non plus vous cacher que votre refus aurait de funestes conséquences pour vous et vos projets; ainsi donc, vous tenez en vos mains votre bonheur et celui de votre patrie.
— Ce préambule me fait pressentir que la proposition de l'impératrice est chose inacceptable .'pour moi; mais je n'ai peur ni de l'entendre ni de la refuser; mon âme est accoutumée aux déceptions : une de plus ne l'abattra pas encore. Parlez donc, je suis prêt.
— Je ne sais d'où le vent a soufflé, mais les idées de Sa Majesté, ont pris un cours tout intime. A ma grande surprise, l'impératrice vient de me mander prés d'elle et m'a dit de vous notifier que, voulant réparer l'atteinte portée à l'honneur de sa favorite, la princesse Lehemiko, et sachant que vous... pardonnez-moi... vos adversaires vous ont calomnié... la dénonciation est évidente...
— Continuez, expliquez-vous avec franchise. Je crains les jugements que vous pourriez porter sur moi; mais l'opinion de gens vils et méprisables m'importe peu.
— L'impératrice, ayant appris votre réelle passion pour la princesse Lehemiko, passion dont témoignent vos lettres, que Sa Majesté a entre les mains, jugeant que vous n'aimez plus votre femme, de laquelle d'ailleurs vous n'avez point d'enfant, sachant que vous avez des projets de divorce, vous offre son aide et sanctifiera légalement votre amour pour l'orpheline, qu'elle aime au point de ne reculer devant aucun sacrifice.
Artemy-Petrowitz frissonna :
— Et ma femme? demanda-t-il d'une voix étouffée,
— Elle sera forcée d'aller au couvent.
— Au couvent? Nathalie Wolinski? ma femme et mon enfant!... non, cela est impossible !
Wolinski se leva, arpenta la chambre, se frappant le front comme un fou et criant d'une voix rauque :
— Voilà où j e les ai conduites, elles et moi 1 . . . on ose me proposer cela!... etmoi!...
Cette exclamation fut suivie d'un rire sauvage, qui s'éteignit en un sanglot ; puis, s'approchant de Zouda, il lui demanda:
— Que ferais-tu à ma place?
— Rappelez-vous mes avertissements au commence*
ment de votre lutte avec Guerlzoff, répliqua froidement Zouda; il fallait s'arrêter dès le principe... Aujourd'hui les choses ont été poussées si loin, qu'il n'y a plus à reculer... Que ne devez-vous point sacrifier à voire patrie? Quant à moi, j'acepterais la proposition de Sa Majesté.
— Comment aussi exiger du sentiment de ce cœur machiavélique? 11 n'est plus homme lorsqu'il s'agit d'un but politique; il n'a plus de cœur, il n'a que de l'esprit ! Mais vous, monsieur Erikler?
Et, semblant craindre qu'Erikler ne partageât l'opinion de Zouda, il ne lui laissa point le loisir de répondre et continua :
— Non, non! avant que vous émettiez votre avis, il faut que je vous dépeigne clairement la situation dans laquelle je me trouve. Cet homme de fer sait tout (il indiqua Zouda) ; mais il avait apparemment besoin de rouvrir mes blessures.
Vous ignorez que ma femme est enceinte, qu'elle m'aime plus que tout au monde, qu'elle est heureuse à ridée que mon amour égale le sien. Si je la quitte, elle ne survivra pas longtemps à mon abandon. Tuant ma femme, je tue mon enfant. A quelle vie m'entraînerait la bigamie sur cette triste terre? Pourquoi perdrais-je une créature pure comme les anges? A l'idée de son chagrin, ma folle passion s'est immédiatement éteinte.
Admettons que Nathalie-Andrewna supporte son malheur et vive, sentez-vous le déshonneur qui tomberait sur moi?... La femme de Wolinski religieuse, accouchant dans une cellule!... Cruelle dérision! Et ensuite où qu'elle se montre on la désignera du doigt; chaque passant, chaque mendiant, chacun de mes adversaires aura le droit de dire : Voilà l'ancienne épouse du ministre Wolinski ; il est comblé d'honneurs, et elle, regardez ces lugubres vêtements... et l'enfant qu'elle traîne après elle, c'est le sien ; il n'a point de nom ! Ce mendiant, plus heureux que lui, peut montrer son père, tandis que le premier ne le peut pas; il est semblable à l'enfant du péché, à l'enfant de l'adultère! Wolinski a vendu sa femme, son enfant, leur bonheur et leur repos, les lois, sa conscience, pour quoi? pour ses vues ambitieuses, pour obtenir la place du favori... Nul ne dira : pour la gloire de la patrie. Non, non! cela est impossible, cela ne sera point! Que Dieu punisse cet amour pour Mariolizza, cette folie, cette faiblesse, si vous voulez. Mais quand vous l'invoqueriez au nom de la patrie, des honneurs, jamais, non, jamais je ne me rendrai coupable d'un tel sacrilège ! Je ne suis pas encore tombé assez bas.
Je sais que l'impératrice s'attend à la réussite de son projet et que mon refus l'irritera; je sais que je me perds, que je perds mes amis et notre cause, que je
réintègre Biren dans sa position première, que je dois m'atlendre à un effrayant orage; mais je n'avilirai ni ne vendrai mon âmef Ma résolution est inébranlable; faites-en part à Sa Majesté.
— Si vous m'eussiez répondu autrement, dit Erikler avec enthousiasme, je me serais repenti de vous avoir servi. Je remercie Dieu de nem'être point trompé sur votre compte.
— Peut-être ai-je tort, interrompit Zouda quelque peu embarrassé; peut-être suis-je ainsi créé... je ne saurais me changer... Mais je répète que je ne comprends pas où tout cela vous mènera. Lorsque vous résolûtes de remédier à la situation du pays, n'étiez-vous pas décidé à vous sacrifier entièrement? et aujourd'hui...
— Moi seul, oui; mais en t'écoutant aujourd'hui je me sauverai et sacrifierai les autres.
— Votre refus à l'impératrice ne mènera-t-il point à leur perte vos amis et votre femme ?
— C'est vrai, mais du moins je n'aurai pas une bassesse à me reprocher. Et qui peut me répondre qu'en acceptant la proposition de Sa Majesté, mes vues intéressées n'auront pas bientôt la récompense qu'elles méritent? Qui me répond que dans un mois, dans quelques jours, Biren ne recouvrera point la faveur et se rira, ainsi qu'il en aura le droit, du vil bigame? Quoi
«d4 LA MAISON DE GLACE.
d'impossible? (D'après les circonstances, tu dois voir que je ne suis pas utile à l'empire, mais aux événements!) Que dira-t-on alors? De quels yeux oseraije regarder les gens de ce monde? Quelle sera ma mort?
Maintenant du moins je puis me réjouir d'avoir servi à abattre la puissance du favori, ce dont la nation me sera reconnaissante. J'ai rempli mon devoir aussi honorablement que ma fragile nature le permettait. Si je me suis parfois égaré pendant ma longue route, que Dieu me juge! Ma résolution est immuable. Je vous demanderai pourtant, monsieur Erikler, d'attendre jusqu'à demain pour porter ma réponse à l'impératrice. Je dois préparer mes amis aux éventualités qui pourraient en résulter, Peut-être d'ici là découvrirons-nous quelque moyen qui mette notre affaire à i'abri des coups du sort.
Ainsi se termina la discussion.
Zouda se résolut à une dernière tentative et écrivit à la princesse Lehemiko, lui exposant toutes les difficultés de la situation où était plongé l'homme quelle aimait.
L'amour, si ingénieux, ne trouvera-t-il point un expédient salutaire?
Quelques heures plus tard un domestique entra et remit une lettre à Wolinski,
— De qui? demanda-t-il.
— De la part de madame, répondit le domestique.
— Où donc est-elle?
— Chez Son Excellence monsieur son frère.
— M'écrire de chez son frère, se dit Wolinski, qu'estce que cela peut être?
Et en proie à une vive anxiété, sa main tremblante rompit le cachet.
La première chose qui frappa ses yeux fut une lettre de lui à Mariolizza. En une seconde il devina la vérité et en fut effrayé. Il appela à lui toute son énergie pour lire ce que lui écrivait sa femme.
— Encore une œuvre de l'ennemi ! s'écria-t-il en déchirant les deux papiers.
C'est une sottise qu'a faite ma femme I... Il y a mesure à tout,.. Croit-elle que je vais aller implorer son pardon? Non, cela ne sera point... Après mes assertions, mes serments, les preuves de mon amour, elle ne devait pas fouiller dans le passé ; elle ne devait pas toucher à ce côté dangereux. Où va-t-elle chercher le droit d'accuser son mari? Chez son ancienne femme de charge, chez une vile créature qui m'a vendu à mon premier ennemi!.. S'abaisser à un tel degré, mon Dieu! désormais je la renie aussi, cette Jemme... Qu'elle vive en paix chez son frère, inventant des fables sur son mari; qu'elle et ses gens l'éclaboussent des
pieds à la tête pour se divertir t.. . Oli Mariolizza n'eut point agi ainsi, c'est une âme d'élite, celle-là I Y a-t-il beaucoup de Mariolizza sur terre? Et moi qui voulais la sacrifitt-t... Ingrat t
— Néanmoins, continua-t-il , calmant par degrés l'exaltation qu'avait fait naître cet envoi, néanmoins j'ai fait mon devoir et ne reculerai point ; que la faute ne soit pas de mon côté 1
Ce même jour encore Zouda revint porteur pour Wolinski d'un message d'un autre genre. C'était de la princesse de Lehemiko.
« Je sais tout, » écrivait-elle, « tout : la proposition de l'impératrice, l'amour que te porte ta femme, et ta situation vis-à-vis d'elle. Je ne veux pas être la cause de ton malheur. Mon cœur m'a suggéré un moyen d'y remédier, dont il faut que je cause avec toi. Je ne veux confier mon secret ni au papier ni à personne ; trouve-toi ce soir, à minuit, devant la maison de glace, côté du quai. Maintenant personne... ne viendra nous troubler. »
Oui , nul ne la troublera I son ange gardien n'est plus là I sa mère en démence est enfermée f D'ailleurs que lui importe sa mère ? Mariolizza n'a plus au monde que lui, lui seul est tout pour elle, sa loi, sa patrie, sa famille, le commencement et la fin, l'alpha et l'oméga de son avenir, tout, tout
— Ohl combien celle-ci écrit diffcremment, dit Wolinski. J'irai, pour sûr, j'irai, ne serait-ce que pour me venger de l'autre.
LE RExNDEZ-VOUS.
Ne jouez pas ayec le feiu
— Pourquoi vivrais-je plus longtemps? pensait Mariolizza en lisant la lettre de Zouda. J'ai aimé, j'ai connu tout ce que i'amour et la vie renferment de beau... Qu'attendrais-je désormais? Je n'ai pas le pouvoir de rompre ma passion ; non, je dois l'emporter avec moi dans la tombe : elle doit me survivre dans son cœur. Son bonheur a été mon unique mobile. En l'épousant, que puis-je lui apporter? Une seconde d'enivrement, puis le remords du malheur de sa femme et de son enfant. Ohl cet enfant m'est aussi cher que s'il m'appartenait. Peut-il m'ètre indifférent, l'enfant
de mon Artemy? Mieux vaut mourir, mourir aimée, heureuse, fière de son amour, parée des noms de fiancée, d'amante , d'amie, emportant avec soi le souvenir de l'homme aimé, l'attachant à mon tombeau par la reconnaissance ! Oui , c'est un plus noble sacrifice que de vivre pour troubler son repos, d'attendre le refroidissement de son amour, le voir infidèle, et qui sait? peut-être le mépriser un jour. Ohf je veux mourir pendant que tout me sourit; je veux me coucher dans le cercueil, belle et digne de lui , et non comme un sec et jaune cadavre qu'il n'oserait regarder, et qu'il embrasserait avec répulsion.
Ainsi se parlait la jeune fille, décidée à se sacrifier à la gloire de Wolinski.
Puis vint l'instant où elle se sentit triste à l'idée de mourir quand sa vie s'ouvrait dans toute sa fleur ; quand sur ses lèvres et sur son sein se pâmaient les baisers de l'amour; quand son cœur contenait tant de doux et mystérieux désirs. Mais la pensée qu'il lui serait redevable de son repos, de son bonheur, de sa gloire, prévalut, et son cœur l'entraîna vers les régions célestes, d'où elle plongea d'enthousiastes regards d'amour sur sa résolution terrestre ; elle redevint sereine, son âme parut avoir hâte de s'envoler en déployant ses ailes de feu.
> Elle résolut de laisser à l'impératrice une lettre dans
laquelle elle avouerait la bassesse de sa naissance. Puis elle fera un mensonge, le premier mensonge de sa vie ; elle accusera Biren d'avoir connu son origine et d'avoir aidé Marioulla à resserrer les liens de sa fille et de Wolinski. Elle se dira l'instrument du duc, choisi pour frapper son ennemi ; puis elle ajoutera que les remords de son impure conscience l'ont forcée à tout avouer au moment de metttre un terme à son indigne vie...
Cette fable fera infailliblement tomber Biren à tout jamais, et son bien-aimé Artemy sera comblé d'honneurs, de faveurs, de gloire; son enfant vivra, sa femme n'aura rien à lui reprocher...
Mais Wolinski doit savoir qu'elle s'est faussement
accusée, et que c'est un sacrifice qu'elle lui offre
elle veut le voir une dernière fois, lui prouver qu'elle est digne de lui, qu'elle l'aime et l'aimera éternellement. Et ensuite une mèche de ses cheveux sur le
cœur, une pensée vers lui, un linceul de neige, quelle plus belle mort ambitionner? C'est dans ces dispositions d'esprit et de cœur que Mariolizza envoya à Artemy - Petrowilz la lettre que nous avons vue; puis elle écrivit celle pour l'impératrice, qu'elle cacheta et posa derrière son miroir.
Par quel moyen se rendra-t-elle à la maison de glace? Grouchka, sa confidente, est malade (ne pouvant
obtenir qu'elle espionnât sa maîtresse, on lui avait ordonné d'être malade, ce qui prouve que Biren avait encore de l'influence au palais); la physionomie de le servante qui la remplace n'indique rien de bon; une cloison seule la sépare de Mariolizza : comment cette dernière quitlera-t-elle sa chambre? La sortie du palais sera protégée par l'Arabe amie de Nicolas.
Coûte que coûte, il faut acheter le silence de la suivante, l'amour de Mariolizza est prêt à subir cette dernière humiliation; que lui importe ce que l'on dira après sa mort! Le temps est précieux : elle confie son secret, et avec une joie qu'une jeune fille inexpérimentée ne peut comprendre, elle reçoit l'assurance que l'on se rendra en tous points aux désirs de la chère et aimable maîtresse, à laquelle on fait des protestations infinies. Mariolizza ne demande que le silence, ce qui lui est accordé sous serment.
Toutes les dispositions prises, la jeune fille attend impatiemment minuit. A cette heure, d'ordinaire tout bruit cesse dans le palais et la lune paraît derrière l'horizon de neige; aujourd'hui le bruit des allants et venants semble se prolonger, la lune paraît plus brillante sur l'azur foncé du ciel et éclaire tout de ses rayons argentés.
Comment échapper à cet espion ?
Mariolizza, assise près de ca fenêtre, suppKe la lune
de s'éloigner. Que ne peut-elle réleindre de son souffle ! Voici un petit nuage qui court et va l'atteindre ; mais non, l'espion est toujours là , clair et brillant.
— Peut-être, se dit la jeune fille, peut-être regardet-il aussi la lune et lui adresse-t-il en ce moment la même prière que moi. Ce rayon qui tombe sur moi éclaire aussi sa poitrine. Pressent-il que je l'appelle pour lui dire à jamais adieu... pour l'éternité?
L'éternité ! quel affreux mot ! Mon Dieu, qu'il m'eût été moins pénible de quitter ton ^monde terrestre, s'il n'y était point; ton beau soleil, s'il ne l'éclairait en même temps que moi ; la cour, les plaisirs, les honneurs, s'il n'y participait point! Mon Dieu, tu as été trop libéral envers moi... (Elle regarda son beau visage dans son miroir.) S'il ne lui avait appartenu, je n'eusse pas eu autant de peine à quitter cette terre... Maintenant qu'il doit se séparer de tout cela... oh! la tristesse me saisit I
Mariolizza pleura. Que ta puissante volonté soit faite! ajouta-t-elle, tombant à genoux et priant; tu m'as mise en ce monde pour le sauver par mon amour^ le sauvegarder pour sa gloire et le bonheur des autres !... Que ta volonté soit faite : le sacrifice est prêt.
Puis elle se souvint de sa mère. Elle savait que l'impératrice s'était informée de la bohémienne Marioulla , et qu'on avait répondu que la pauvre femme allait