Un groclie, pièce de deux kopecks
blait n'oser troubler; néanmoins ce dernier ne put se contenir plus longtemps à l'aspect d'un spectacle nouveau pour lui :
— Maman! maman! regarde; qu'est-ce que cela? s'écria- t-il.
La mère leva les yeux et vit à deux pas d'elle une sorte de téléga à deux roues dans lequel était couchée une femme déguenillée, au visage défiguré, à l'expression sauvage. Un vieux bohémien tenait les guides. Près d'eux un officier de police gesticulait avec son bâton et d'une voix sévère leur ordonnait d'évacuer immédiatement la place du palais, où ils n'avaient pas le droit de se montrer, vu qu'eux et leur semblables n'étaient pas tolérés dans la ville.
La bohémienne paraissait privée de l'usage de ses jambes, et son regard fixe exprimait un complet désordre d'esprit. De ses mains décharnées elle indiquait le palais, marmottait des mots sans suite. Lorsque son compagnon fit mine de s'éloigner, elle se mit en fureur, et il se vit contraint d'implorer auprès du soldat quelques minutes de plus.
La paysanne, ou du moins celle que nous prenons comme telle, s'approcha et jeta dans le léléga quelques pièces de monnaie. ^
Une force électrique parut ébranler la bohémienne à la vue de l'enfant.
— Donne, donne-le-moi 1... c'est son filsl.., cria-telle de façon à ce que la mère, saisie d'effroi, se mit à courir tout en regardant de temps en temps si l'affreuse femme n'avait point sauté de son téléga pour la poursuivre...
Après l'avoir complètement perdue de vue, elle se signa. L'on voyait que de sombres pensées l'avaient envahie, car sa marche, jusque-là si ferme, devint chancelante. Souvent elle contemplait son enfant et le pressait avec force contre son sein.
ils marchaient avec précipitation dans la direction du quartier de Viborg. La chaleur était suffocante; le visage de la jeune femme brûlait; les joues de l'enfant étaient vermeilles.
Le vieillard réclamait le fardeau, mais la mère ne consentait pas à le confier aux mains débiles du serviteur, dont quelque nouvelle bohémienne pourrait tenter de l'arracher.
Arrivés devant l'église de Samson l'Hospitalier, les pèlerins en franchirent l'enceinte. Une sainte frayeur était répandue sur leurs traits.
Devant eux s'étendait le cimetière, ce symbole de l'éternel repos, cette hôtellerie où chaque nouvel arrivant trouve toujours sa couche prête! et sur chacune do ces couches une pierre posée, comme pour empêcher la terre de faire remontera sa surface ceux qu'elle ren-
ferme, et sur chacune une croix, cet emblùme de la vie terrestre, cet appel vers le ciel !...
Avec quelle émotion les voyageurs contemplaient chaque tombe!...
Tout à coup la jeune femme pâlit, ses lèvres bleuirent, ses mains tremblèrent si violemment qu'elle faillit laisser tomber son enfant, que le serviteur retint à temps et qu'il posa par terre à côté de lui.
L'étrangère tomba en sanglotant sur une tombe, et resta longtemps, bien longtemps ainsi.
Le vieillard était à genoux et priait.
L'enfant pleurait, cherchant à relever sa mère en lui tirant la robe.
Celte paysanne était Nathalie-Andrewna Wolinski.
Cet enfant était son fils.
Le vieillard son serviteur.
Nathalie-Andrewna était revenue à Pétersbourg, oii le tribunal l'appelait pour lui restituer ses biens, confisqués sous Biren.
Son premier devoir en arrivant avait été de se rendre sur celte tombe sacrée pour elle.
La cloche de la messe sonna. Cette voix lui fit relever la tête. Elle fit un signe de croix, se mit à genoux, attira son fils à elle, et, lui inclinant le front A'ers la tombe, lui dit, en interrompant ses phrases par des sanglots :
— Ici repose ton père... prie pour le repos de son âme... dis : « Papa, du monde où tu es, envoie-moi la bén'Jiclion ! »
Lt l'enfant répéta :
— Papa, du monde oii tu es, envoie-moi ta bénédiction.
— 0 cher et toujours présent ami! vois, j'ai tenu ma promesse... je t'ai donné un fils... regarde-le, c'est ton portrait... jeté l'ai amené afin que tu nous bénisses, cher martyr!... Si ce n'avait été lui, depuis longtemps je serais couchée près de toi!
Ses yeux brillaient d'une foi vive; dans l'extase de son amour, elle paraissait voir à travers les nuages celui qu'elle invoquait.
Le serviteur rappela qu'il était l'heure de la messe.
Elle commençait en effet, et Nathalie Wolinski, jetant un dernier regard à ce qui renfermait son plus précieux trésor, se dirigea vers l'église avec son enfant.
Le diacre lisait déjà l'épitre.
L'assistance ne se composait que de deux ou trois vieillards qui priaient. Le lecteur jeta un coup d'œil involontaire sur les arrivants. Eh quoi ! les mots imprimés s'embrouillent à ses yeux... sa voix tremble... enfin les larmes le suffoquent.
— Que t'arrive t-il ? lui demande le prêtre d'un air mécontent.
LA MAISON DE GLACE. tlZ
Le diacre, rappelé à sa lecture par cette interpellation, l'achève tant bien que mal.
La messe terminée, lorsque Nathalie Wolinski demanda un Requiem sur la tombe de son mari, le diacre s'élança vers elle, en lui baisant les mains :
— Nathalie Andrewna, vous ne m'avez point reconnu?... Vous souvient-il du conseiller Chtchourkoff?, Il était ami de voire défunt et a posé sa tête avec lui..^ Je suis Ivan... l'ancien...
Le diacre ne put achever sa phrase que par un torrent de larmes.
Oui, ce diacre était l'honnête et fidèle serviteur de l'original à la calotte rouge. Il apprit à lire couramment et se fit diacre dans l'église où son maître était enterré, afin de ne point s'en séparer.
Nathalie Andrewna embrassa Ivan avec une cordia-lité toute fraternelle et lui présenta son fils.
Les prières des morts achevées, le diacre montra à la jeune femme la tombe de son ancien maître.
— Je conserve ses vêtements, dit-il avec émotion, et j'ai encore deux des chiens polonais qui lui ont appartenu. Les deux autres, le croiriez-vous? n'ont jamais pu être arrachés de son tombeau; c'est là qu'ils sont morts.