‹ La maison de glaceChapitre 33 sur 35 · L'université de Moskou · texte numérisé non relu

L'université de Moskou

celle souveraine n'occupe point la première piace dans iliistoire de notre pays, c'est uniquement parce que cette place a été conquise avant elle par Pierre l'Incomparable.

Le premier acte d'Elisabeth, à son avènement au trône, fut de délivrer l'archevêque de Twer, Théophile.

— Me reconnais-tu? lui demanda-t-elle en lui ôtant ses fers.

— Tu es une étincelle de Pierre le Grand, répondit le vieillard, qui mourut bientôt après en bénissant la Providence de lui avoir permis de vivre assez pour voir sur le trône russe une souveraine populaire.

Elisabeth sut vite faire oublier le sanguinaire Biren, et si parfois dans les campagnes ou les villes éloignées on en parlait encore, c'était pour s'en servir, ainsi qu'on le fait aujourd'hui du nom de Pougalchoff, afin l'effrayer les enfants qui pleurent.

Ici je dois pourtant vous raconter un fait qui vous rappellera le cruel favori:

Par une journée resplendissante de l'été de 1743, un groupe de trois personnes traversait le quartier de Moskou en marchant dans la direction de l'église d'Isaac de Dalmatie.

La première élait une femme d'une trentaine d'années; sous son teint hâlé, sous son costume de pay-

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sanne on ne pouvait s'empêcher de remarquer la pureté de ses traits, la dignité, la distinction de son maintien.

Derrière elle marchait un vieillard à cheveux blancs, dont la mise indiquait un ancien domestique. Il possédait une de ces physionomies franches, loyales qui inspirent une confiance spontanée.

Le vieillard portait dans ses bras un enfant de trois ans environ, blanc et rose, dont les grands yeux noirs, les cheveux bruns bouclés en anneaux vous eussent fait dire :

— Quel joli petit bohémien !

Et cependant, en l'examinant, on remarquait en lui ce je ne sais quoi qui dément une naissance vulgaire.

L'enfant entourait du bras gauche le cou du vieillard, et de sa main droite il indiquait les églises, les hautes maisons, les mâts des vaisseaux, la flèche dorée de l'Amirauté, et suivant le point qu'il désignait, il tournait vers le vieillard sa charmante figure étonnée.

— Qu'est-ce que cela, oncle? qu'est-ce que cela?

Le vieillard alors semblait faire un effort pour secouer le nuage de tristesse dont sa physionomie, comme celle de la jeune femme, était empreinte, et répondait de son mieux aux questions du bambin.

Le groupe s'arrêta sur le seuil de l'église d'ïsaac; la porte était ouverte, et sur la profondeur obscure du

temple on voyait les lampes se détacher en points lurai^ neux.

La femme mit l'enfant à terre, lui disant de prier, et fit elle-même trois longues génuflexions. Lorsqu'elle se releva, des larmes brillaient dans ses yeux. Elle tira d'une bourse suspendue à sa ceinture un petit papier plié, et trois groches * qu'elle remit au veillard en disant :

— Vite, car nous devons nous dépêcher d'arriver là-bas à temps pour la messe.

Le vieillard entra dans l'église, où l'on faisait les apprêts du service divin, remit à un diacre le papier et deux groches, puis, avec le troisième groche, prit un cierge, qu'il alluma à l'image du Sauveur, devant laquelle il s'inclina trois fois avant d'aller rejoindre la jeune femme.

Le prêtre auquel le diacre remit le papier s'approcha d'une lampe, lut à haute voix : « Pour le repos d'une âme recommandée à la Vierge, » et ajouta laconiquement:

— Ce sera fait.

Pendant ce temps, la femme, refusant l'enfant à la sollicitude du vieillard, le prit sur ses bras, et ils traversèrent la place du palais silencieux et comme courbés par un pieux recueillement que l'enfant lui-même sem-

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