‹ La maison de glace, ou, Le chasseur de VincennesChapitre 30 sur 56 · IX. — l'kcolk · texte numérisé non relu

IX. — l'kcolk

Au mois d'août 1845, je revenais à pied des imposants glaciers du Montbuet; en traversant le Faucigny, je m'arrêtai dans la riante cité de Bonneville, la principale du pays, et j'y dînai sur une terrasse qui se mirait dans l'Arve, dont les eaux d'azur descendent directement des hauteurs glacées du Mont-Blanc. Le lendemain, de grand matin (après avoir soupe et couché à Annecy) je m'acheminai le long des vertes rives de ce lac paisible qui, d'abord large et ouvert, va plus loin se resserrant entre deux montagnes couvertes de hêtres, et vient baigner silencieusement les murs vénérés du château solitaire où naquit St-François de Sales, l'apôtre du Chablais.

Je saluai avec dévotion ce lieu sacré; puis, ayant dépassé Faverges et la charmante Albertville, je m'enfonçai peu à peu entre les hauts rochers de la Tarantasia, et de vallée en vallée, jusqu'à ce que, montant toujours, je fusse arrivé à la nuit, dans l'alpestre Moutiers. Le lendemain sur un petit char du pays, qui suit obliquement ces chemins escarpés, je gravis, pendant de longues heures, les croupes rocheuses des montagnes à travers leurs antiques forêts, voyant toujours à l'horizon, devant moi et autour de moi, les sommets aériens do ces monts gigantesques qui vont cacher dans les nuages leur» fronts couverts de neige.

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Au village le plus élevé, je descendis de voiture, et montant sur un mulet agile et robuste, je commençai la rude ascension du petit Saint-Bernard, beaucoup plus périlleuse que celle du grand Saint-Bernard, qui sépare l'Italie du Valais. Parvenu au faîte de ces hauteurs presque inaccessibles, je me reposai quelques moments, sur une plate-forme qui se trouvait au bord d'un abîme effroyable ; sur les montagnes et les vallées que je découvrais à mes pieds, et tandis que je gravissais du côté opposé, s'était déchaîné l'un de ces orages soudains et formidables qui viennent assaillir les flancs démesurés de ces hauteurs prodigieuses.

J'eus alors un spectacle à comparer à celui de ces épouvantables tourmentes des mers hyperboréennes dont nous avons donné la description : le vent s'engouffre dans les profondeurs des vallées ; au milieu des éclairs, de la foudre, des coups de tonnerre, du fracas de la tempête, du mugissement des vents, on voit s'élever, se tordre et se chasser des tourbillons de brouillard qui transforment les vallées et les flancs des montagnes, les précipices et les hauteurs, en océan sombre et tumultueux ; entre ces tourbillons qui, dans leur combat, se pressent et se dissipent tour à tour, on voit nager en quelque sorte les cîmes des monts qui paraissent s'abîmer et se relever comme s'ils se livraient bataille et se frappaient entre eux, à la manière des Encelade et des Tiphée, ces géants qui, suivant la fable, tentèrent d'escalader le ciel et que Jupiter foudroya. Le mouvement apparent de ces masses rocheuses représente à merveille les rencontres, les chocs, les chutes et les réapparitions de ces montagnes de glace dont le tumulte, dans les tempêtes de la mer boréale, semble devoir anéantir le monde.

Après avoir contemplé ce grand spectacle, je continuai mon chemin par ces âpres et rudes sentiers, rendus souvent si difficiles et si périlleux à gravir par les brouillards qui s'élèvent des abîmes et dont l'épaisseur est telle quelquefois que le cavalier voit à peine la tête de son mulet. Sous ses

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pieds retentissent les onscades formées par tes toj-rents qui descendent des ravins alpestres ; au-dessus de sa tête, éclate le bruit des glaces qui se brisent, àes rochers qui s'écroulent ; de toutes parts, le vent hurle et rugit ; luie nuit proi'onde l'enveloppe. J'eus la bonne fortune de n'être surpris par ces brouillards opaques qu'après avoir dépassé les deux tiers de mon ascension ; mais il y eut un moment où ils m'interceptèrent la vue à ce point que je oe distinguais plus mon guide, bien qu'il fût à la tête de ma monture ; ajoutez à cela l'agrément d'un froid si rigoureux (et nous étions au mois d'août) que je ne sentais ni mes pieds dI mes mains , aussi criai-je à mon guide :

— Tiens la muserolle d'une main, ou nous allons nous jeter dans le précipice.

Parvenu enfin à l'hospice, et assis auprès du pnële, j'eus bientôt réchauffé mon estomac et rétabli la circulation générale, au moyen d'un verre de vin chaud et sucré ; alors je regardai au dehors par une étroite fenêtre ; le brouillard s'était un peu dissipé ; je n'aperçus que des rochers sombres, de neiges, une solitude sauvage, un désert. Les religieux hospitaliers donnaient asile ce soir-là à une troupe de géologues envoyés par l'Académie des Sciences de Turin pour examiner la nature des rochers au sommet de ces montagnes, les plus élevées de l'Europe, et reconnaître si Saussure avait eu raison d'affirmer que. sur le versant des Alpes qui regarde la Suisse, la Savoie et l'Allemagne, il n'existe pas un pouce de granit , tandis que le versant italien en est couvert ainsi que des autres roches produites par la fusion du globe; et cela parce que le cataclysme qui fit jaillir de l'abîme, en les dispersant, les couches profondes de sédiments sous-manns, les lan^a violemment des mers boréales vers le midi. Celte tJMiorte fuî reconnue parfaitement exacte par ces savants.

Or, qui *ie croirait ■' dans coa lieux sauvages, âpres, privés Je tous les bienfaits de la nature, on nous servit un souper si exquis, SI splendide, arrosé de \ins si tins et si délicats qu'on

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s'en fût étonné, alors même que ces hauteurs désolées eussent été transportées, par enchantement, au milieu de l'abondance de Milan ou de l'éiégance de Florence, et des délices où nagent ces deux villes.

Tous les convives, émerveillés, demandèrent au religieux qui faisait les honneurs de la table, comment pouvait s'expliquer tant de magnificence dans ces lieux élevés et sauvages.

— Votre étonnement cessera, répondit-il avec courtoisie, lorsque je vous aurai dit que nous n'avons sur le sommet de notre montagne que rochers, neiges, glaces, brouillards, tourbillons et tempêtes, et qu'on n'y jouit d'aucun bien-être dont les éléments ne viennent d'ailleurs. Ainsi, le bois et le charbon arrivent des forêts de la Tarantasia ; le lait et le beurre, véritablement excellents, sont le produit des troupeaux qui paissent l'herbe aromatique des montagnes environnantes ; ce bœuf et ce veau délicat viennent des pâturages qui tapissent les vallées de Saint-Gervais et d'Emaville ; ces vins généreux sont pris dans les caves des environs de Cannes, et ce vin blanc plus léger, d'un ambre si pur, nous est fourni par les coteaux de Monlmélian sur liséré; ces truites d'espèces diverses, et cette friture de petits poissons si délicats ont été pêchées dans la Dora. Vous voyez donc qu'il n'y a rien sur nos hauteurs qui n'y ait été transporté laborieusement d'Italie ou de Savoie.

Eh bien I nous en dirons autant à nos lecteurs des extrêmes régions boréales que nous lui décrivons : on n'y voit que des glaces, des neigos, des ravins et des hauteurs taillés à pic, des rochers dépouillés de tout brin d'herbe ; le royaume de la mort n'est pas plus désolé que ces âpres et sombres contrées. Que l'on juge d'après cela si les quelques Esquimaux qui, ainsi que Martin, accompagnèrent les marins anglais jusqu'à lîle du Roi Guillaume^ manquèrent à charger leurs traîneaux de tout ce qu'ils purent accrocher des épaves de VErèbe et de la Terreur: débris de planches, de poutres, de solives, toile à voile, draps, et surtout marteaux, tenail-

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les, clous de toute espèce, couteaux, fourchettes, ciseaux, gouges, scies à main, harpons et lances recourbées... On eût dit que ces sauvages allaient ouvrir un magasin de cette ferraille qu'ils emportaient comme le trésor le plus précieux.

Martin, pour sa part, ajouta à son pistolet un revolver a six coups que lui donna Young, et un fusil rayé à deux coups, de ceux qu Hobson avait trouvés dans le canot ; puis le capitaine, en reconnaissance de ses services, lui fit cadeau d'une grande provision de poudre et de balles tant pour le revolver que pour le fusil rayé, avec l'accompagnement de plus de deux cents capsules fulminantes pour amorcer. Il reçut, en outre, des livres et beaucoup d'autres objets indispensables à un homme éloigné de tout commerce avec la civilisation ; et enfin une bourse bien remplie, en vue de toutes les éventualités possibles. Il fallut se séparer de ces généreux amis pour lesquels Martin éprouvait la plus vive gratitude ; ils avaient résolu de ne point passer par le pôle magnétique , mais de côtoyer la plage et de traverser le détroit glacé de Victoria ; en prenant congé du Français, ils lui dirent qu'ils l'attendaient avant le dégel au port Kennedy pour le ramener en Europe.

Héron revint à la maison de glace de si joyeuse humeur et si causeur, contre l'habitude de son peuple, qu'il ne cessait de parler des blancs, de leurs manières, et de leurs coutumes, de raconter comment ils s'asseyaient, comment ils mangeaient, comment ils se peignaient les cheveux, et comment ils se lavaient les mains à l'eau cbaude avec de petits objets de couleur rouge qui sentaient bien bon, et dont ils avaient donné plusieurs à Martin ; ainsi que de mille autres détails qui, par leur nouveauté, avaient frappé son imagination. Ces récits surexcitaient la curiosité d'Hermine et amenaient de sa part une foule de questions auxquelles le pauvre garçon ne savait le plus souvent que répondre, ce qui l'entraînait à s'embrouiller, et se perdre dans des labyrinthes sans issue ; alors la jeune fille, avide do comprendre, avait recours è

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Martin, et s'en allait enchantée des explications qu'U lui donnait.

Mais le Français qui n'avait pas oublié les enseignements reçus à Rome du père Philippe, et qui n'avait jamais cessé, à travers tant de vicissitudes, de vivre en bon chrétien, était dévoré du désir de voir celte généreuse enfant et ce brave jeune homme connaître Dieu et se régénérer en Jésus- Christ ; et il espérait qu'une fois revenus parmi les leurs, ils communiqueraient à ceux-ci la doctrine de la vie éternelle. Aussi, comme le Mariner avait, ainsi que toute sa famille, pleine confiance en Martin, qu'on le laissait seul à la maison avec Hermine, que, plus souvent encore, il allait à la chasse aux rennes avec Héron, il ne laissait échapper aucune occasion d'entretenir le frère et la sœur des mystères de la religion qu'il leur expliquait de son mieux.

La première fois que Petersen était venu à la maison de glace avec le capitaine Mac-Clintock, Martin, voyant que l'interprète parlait assez bien le français, lui demanda s'il n'avait pas emporté à bord du Fox quelque livre écrit dans cette langue; à quoi Petersen répondit qu'il possédait en français les romans de Dumas, de Victor Hugo et de Balzac.

— Non. non, mon cher ami, dit alors Martin, ce sont là des livres pernicieux à l'excès ; il me faut des choses plus sérieuses et plus substantielles.

— S'il en est ainsi, reprit le protestant, je tiens d'uo mis- ."^ionnaire belge , le père de Smet , venu des montagnes Rocheuses au lac à' Atabascka, deux ouvrages catholiques, dont l'un est un abrégé d'histoire sainte par le jésuite Loriquet, et l'autre un catéchisme à l'usage des sauvages que le père de Smet m'avait donné dans l'espérance de me rendre papiste ; car-les Jésuites vont à la chasse aux conversions comme on va à la pipée des merles ; leurs chanterelles et leurs appeaux pour attirer dans leurs filets, sont les petits livres qu'ils ont toujours a la main, et qu'ils offrent à tous ceux que le hasard met sur leur chemin. Si vous voulez

h>s miens, je vous les apporterai à mon voy;'ge du mois d'civril.

Et Petcrsen avait tenu parole.

Martin lisait et relisait «ans cesse ces deux ouvrages, et, ?près en avoir pris la substance, il la reportait à se» oliers affamés, qui, toutsauvsges et ignorants qu'ils étaient, devenaient, a chaque conversalion, plus désireux de connaître le chemin du salut éternel, et pressaient le Français de les mener sur le continent opposé, vers les Robes noires ; c'était par ce nom qu'il leur désignait les missionnaires. Mais le hon Martin leur disait qu'avant de songer à se mettre en roule, il fallait d'abord apprendre la langue des blancs, leurs couiuraes et leurs habitudes, afin de ne point paraître barbares dans leurs rapports avec eux. Et les deux pauvres sauvages, dans leur ardeur, s'appliquaient docilement à suivre tes leçons.

11 commença par leur faire observa que, bien qu'il fût de toute nécessité de s'enduire la peau d'un corps gras, à cause de l'intensité du froid, il y avait pourtant moyen de s'y prendre de manière h ne pas exhaler une odeur aussi repoussante; les Anglais, à leur première et à leur seconde visite, lui avaient laissé une abondante provision de charbon do terre, ainsi que plusieurs ustensiles de cuivre; il fit fondre de la neige dans un de ces vases, et laver, avec l'eau qui en résulta et du savon, le visage et les mains d'Hermine et de lîérov, exigeant qu'ils répétassent celle opération au moins tous les deux jours. Puis, ayant fait dissoudre de la graisse de baleine et l'ayant purifiée, il en composa une espèce de beurre, parfumé au musc, dont on lui avait donné quantité de pastilles; cette pommade servit à oindre les cheveux, la figure et les mains de ses protégés. Il avait aussi des peigni s avec lesquels il leur montra à se démêler et nettoyer les cheveux et à les tresser soigneusement, contre l'habitude du pays où les hommes, particulièrement, se les empâtent de giaisse de manière à en former comme une masse de colle

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Les vêtements habituels des deux jeunes gcn* étant, suivant l'usage, enduits de corps gras, par couches accumulées h l'intérieur et à l'extérieur, il voulut qu'Hermine préparai, pour elle et son frère, des habils neufs en peaux de cerf, àe renard, de phoque, d'ours blanc et de lynx, et qu'elle les tînt en réserve en vue de leur voyage futur. Il exigea aussi qu'ils cessassent de dévorer leur part de viande tout entière, à la manière des chiens et des loups, mais qu'ils la divisassent par bouchées avec un couteau, et fissent usage de la fourchette ; ce dernier point fut d'un enseignement bien laborieux, tant parce que l'habitude à prendre était en opposition avec celles de toute leur vie que parce que leur frère cl leur belle-sœur en faisaient des gorges chaudes. Mais Hermine qui avait de l'intelligence, et comprenait l^avanlage de se former aux manières des blancs, prenait gaiement la chose et plaisantait avec eux d'un air de bonne humeur, de sorte qu'ils finirent par s'accoutumer à ces nouvelles façons et n'y plus prendre garde.

Martin apprit à la jeune tille à faire le chocolat en le remuant ju>qu"à ce qu'il écumât ; à mesurer le thé par dose, pour qu'il ne fût. ni trop fort ni trop faible ; il lui montra à faire cuire à la broche les lièvres, les perdrix, les écureuils, il la chair grasse et délicate ; sur le gril, les excellentes dalles d'esturgeon, la morue, le saumon, le cochon de mer qui, avec l'assaisonnement de leur propre graisse, fournissent une nourriture savoureuse et substantielle. Les Esquimaux, privés de bois et de charbon, et par conséquent de braise, ne peuvent rien faire griller, mais ils ont une manière à eux de faire en quelque sorte rôiir leurs viandes en exposant leurs marmites bien couvertes à la flamme de la lampe qui les échauiïe ju.squ'à les rougir.

Martin enseigna ensuite à Héron à tirer a la cible , d'abord au fusil, puis au pistolet ; comme les sauvages ont la vue Irès-perçanle et le coup d'œil très-juste, grâce à leur grande habitude de regarder de- loin, et (^u'en irêmc temps

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