‹ La maison de glace, ou, Le chasseur de VincennesChapitre 49 sur 56 · U.VIS. DE GL · texte numérisé non relu

U.VIS. DE GL

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seul chez le missionnaire, lui raconta l'Iiistoire du Français et des deux jeunes Esquimaux, qu'il amenait de la Bootie, sur la mer Glaciale, à la résidence du lac de ï Esclave, pour le^ faire instruire dans la foi, et leur faire administrer le baptême.

Le prêtre de Dieu resta frappé d'admiration devant tant de ferveur, de courage et de persévérance chez deux jeunes sauvages ; il loua hautement le zèle de Martin, cet homme do guerre et de mer qui avait bravé les dangers et les fatigues d'un si long voyage, pour mettre le frère et la sœur sur la voie du salut. Dans l'élan de sa joie sainte, il courut à l'entrée de la tente appeler les trois voyageurs. Hermine et Héron, le cœur palpitant, la respiration oppressée , dans un trouble profond, attendaient au dehors, recueillis et la fêfe inclinée. Ens'entendant appeier par leurs noms, ils s'approchèrent tout tremblants, et vinrent se jeter à genoux devant le missionnaire, en touchant la terre de leur front, et embrassant ses pieds qu'ils inondèrent de larmes.

Le missionnaire, se courbant avec bonté vers eux, les prit par la main et les releva; il leur présenta le crucifix qui lui pendait sur la poitrine, et pleurant avec eux de leur émotion qu'il partageait, il leur dit :

— Mes enfants, baisez les plaies glorieuses de notre divin Rédempteur, qui les tient ouvertes pour vous y accueillir avec amour ; en elles est notre salut, notre espérance, notre force et noire joie.

Le frère et la sœur baisèrent l'image divine avec un respect et une tendresse infinis ; puis le missionnaire les introduisit sous la tente, avec Martin, qui parla en détail au bon prêtre de la jeune fille, et des précieux dons qui ennoblistaienl son intelligence et son ame candide, sincère et courageuse.

Cependant, les troupes de chasseurs commençaient à arriver ; chacun d'eux, en témoignage de son habileté, portail suspendues à l'arçon de sa selle les queues de tous les bisons

qu'il avait tués; ou en voyait à quelques-uns jusqu'à s-.x, huit et même dix. Le missionnaire avait pour tous un éloge et une parole d'amitié, et c'éiaitla plus grande récompense que pussent désirer ces cœurs simples. Lorsqu'enfin revint le Cacique, celui-ci dit au prêtre :

— liobe noire, (a bénédiction nous a porté bonheur ; cetto première journée assure notre subsistance pour un mois; si tu bénis chaque matin notre chasse de ta puissante parole, la faim et la misère n'entreront pas dans nos cabanes. Viens, le souper de fête est prêt, et les chasseurs ne s'y assiéront pas que tu n'aies récité la prière.

Le missionnaire présenta les étrangers au prince indien qui, pour montrer sa bienveillance, leur donna une grande poignée de main à la mode de son pays, en annonçant qu'à la fin du repas, il leur enverrait la pipe en s-igne d'amitié. On sortit de la tente , pour se rendre au lieu où le banquet éta:t préparé; le missionnaire prononça le Bénédicité, tous les assistants répondirent Amen et s'assirent ensuite, les jambes croisées, sur les peaux étendues à terre. L'assemblée était rangée en ovale allongé; le Cacique et le missionnaire siégeaient en face l'un de l'autre, aux deux places d'honneur. Le cacique était entouré de ses plus illustres guerriers ; lo missionnaire voulut placer à ses côtés Martin et Hermine, auprès de laquelle il fit asseoir Héron; les Canadiens se mirent à droite et à gauche de Martin et du jeune Esquimau, avec lesquels ils pouvaient s'entretenir en français.

Lorsqu'on apporta devant le missionnaire la tête du jeune liLiUlo, un des Indiens, qui avait vu l'animal frappé à mort par Hermine, cria, dans son langage, au missionnaire :

— Robe noire, ce mets délicat, tu ne le dois à aucun de nous, mais à la jeune étrangère assise à ton côté.

Tous alors regardant la jeune fille, poussèrent une acclamation joyeuse. Hermine baissa la tête en rougissant ; mais le bon prêtre l'ayant remerciée affectueusement en la félicitant de son heureuse chasse, elle lui sourit avec grâce, et lui dit:

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— Le Grand-E'iprit, à la grâce d'arriver jusqu'à toi, a voulu joindre la faveur, petite en elle-même, mais douce a mon cœur, d'avoir pu l'offrir un mets recherché. C'est pour moi une grande joie.

Vers la fin du repas, l'un des Canadiens raconta à haute voix, et en langue indienne, à tous les convives, quelques traits de l'histoire d'Hermine; ces fervents néophytes en furent frappés ; ils admirèrent le courage de la jeune fille, et sa résolution sainte de se faire chrétienne. Bientôt le Cacique alluma la pipe, et, après en avoir tiré deux bouiïées,il l'envoya à Martin et aux Canadiens, qui la firent à leur tour passer aux lodiens, comme une espèce de toast en l'honneur des convives étrangers. Enfin, le missionnaire se leva, et laissant tousles autres en cercle, il invita les deux Esquimaux,, ainsi que Martin, à le suivre dans sa tente pour y prendre le thé, préparé par une femme indienne.

Arrivé là, il demanda à Hermine dans quel but elle était venue de si loin, aux prairies américaines.

— Robe noire, répondit la jeune fille, je suis venue pour que tu me baptises, au nom de ce Dieu que tu crois et que croit Martin.

— Nous croyons, reprit le prêtre, en Dieu, créateur et maître de toutes choses; en Jésus-Christ, son Fils, qui s'est fait homme, qui a souffert et est mort pour l'amour de nous, et qui viendra nous juger pour récompenser les bons et punir les méchants.

— Cest au nom de ce même Dieu que je veux être baptisée avec mon frère Héron.

Alors, le missionnaire, se tournant vers Martin, lui dit :

— Ami, tu vois que je suis en chasse avec mes sauvages ; je ne retournerai à ma résidence qu'à la fin de la saison; mais cela ne sera point un obstacle ; je te donnerai des lettres de recommandation pour le directeur de la factorerie qui se trouve à trois jours de marche d'ici. C'est un protestant converti, un homme capable et considéré, plein de sagesse et de fer-

icLir.

veur. 11 a une fille de l'âgo d'Hermine, pieuse, douce, et d'un art infini dans l'enseignement de la doctrine religieuse aux Indiennes; elle a tout ce qu'il faut pour Hermine, et elle s'y attachera d'une amitié très-tendre. Vous trouverez de Porcupalion dans la factorerie, où le jeune homme ne manquera pas non plus de catéchistes. J'écrirai plus tard au supérieur de notre mission, qui demeure au fort Beliance sur le lac de XEsclave, et vous recevrez de lui des conseils et des renseignements pour le succès de notre entreprise.

Tout cela se passait un jeudi; ce fut chose édifiante, les jours suivants, que de voir avec quelle rigoureuse exactitude ces pieux sauvages observaient l'abstinence du vendredi et du samedi. Tamlis que les hommes et les garçons déjà vigoureux poursuivaient les bisons à cheval, les femmes allaient par troupes 'a la recherche des œufs de cannes et d'oies, autour des mares, des étangs, des petits lacs qui arrosent ça et Ih ces plaines interminables. Les touffes de genévriers, de faux cornouillers, de myrlilles et d'osiers, qui bordent ces eaux, renferment à leurs pieds des milliers d'œufs. déposés par les bandes innombrables d'oiseaux qui s'y blottissent à leur passage, et les abandonnent ensuite pour continuer leur émigration; aussi ies Indiennes savent-elles, par une longue expérience, qu'elles en trouveront autant, qu'elles en pourront rapporter, surtout les petites filles qui sont d'une extrême agilité, et se glissent dans les haies comme des roitelets. Revenues aux tentes, les femmes font cuire ces œufs de plusieurs manières difTérentos, et c'est Va une nourriture substantielle, à laquelle on ajoute certaines racines farineuses, des herbes et des tubercules ressemblant à nos pommes de terre, et que l'on fait griller sur des charbons ardents. D'autres Indiennes vont pêcher au filet dans les étangs peuplés d'écrevisses, d'anguilles et autres poissons d'eau douce; dans les lacs et les fleuves, elles tuent des esturgeons à coups de harpon, et piennent à la nasse d'énormes carpes, des barbeaux et des brochets en abondance ; mais là où les œuf*

tnanquenl, où il n'y a point d'eau, courante ou dormante, les pieux sauviiges vivent niisérablLMiient, les jours n^i aigres, d'herbes, de racines, de l'écorce de certains arbustes, de sautL'relles et d'escargots.

Le dinnanche venu, Hermine jouit d'un spectacle nouveau, (]ui la transporta d'une joie inefîdbîe; bon nombre d'Indiens avaient employé toute la journée du samedi à élever, sur un petit monticule, la chapelle destinée à la célébration de la sainte messe. Ils avaient commencé par faire une construction en troncs d'arbres croisés; puis ils en avaient rempli les intervalles avec les branches entrelacées du pin, de l'if et d'un peuplier que nous appelons du Japon, au feuillage épais et brillant. Le toit était recouvert d'écorces de cèdre, disposées comme les écailles d'un poisson; au sommet s'élevait une croix, assujettie dans l'entrecroisement des poutres. Cette église simple et rustique n'avait pas de porte et restait ouverte sur toute sa façade, de sorte que le célébrant était vu de loin par tous ceux qui ne pouvaient trouver place à l'intérieur. L'autel, dressé au fond de la chapelle, reposait sur une estrade de gazon ; des guirlandes de fleurs du pays, aux couleurs éclatantes et variées, l'ornaient tout à l'eniour; au milieu, était le crucifix, et, de chaque côté, on voyait quatre chandeliers.

De très-grand malin, tous les Indiens, sortis de leurs lentes, attendaient le missionnaire; celui-ci se rendit avec empressement à la chapelle, et s'étant prosterné devant l'autel, il commença la prière du matin, que chacun se mit à réciter à voix haute. Tout près de cet autel, se trouvaient agenouillées les femmes, parmi lesquelles était Hermine, respectueuse et recueillie ; car, bien qu'elle ne comprît pas la langue dans laquelle se faisaient ces oraisons, elle admirait profondément la dévotion ardente qu'elle remarquait chez ses compagnes, et la ferveur de leurs prières.

Un grand nombre de chasseurs s'étaient confessés la veille au soir dans la tente du missionnaire, pour la conununioujdu

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iour; les femmes vinrent, après l'oraison matinale, s'agenouil- 'er devant le prêtre pour se confesser à leur tour ; mais ces vertueux néophytes vivent dans une telle pureté de conscience, que les missionnaires assurent ne trouver que rarement matière à absolution *. Hermine qui avait bien appris le catéchisme par cœur en Booiie, et savait ainsi la doctrine chrétienne, mais qui ne connaissait rien aux pratiques religieuses, était stupéfaite de voir ces pieuses femmes se frapper la poitrine, parler bas à Toreille du prêtre, puis se relever avec recueillement, elle ne savait ce que tout cela signifiait.

La confession terminée, le prêtre futai.îé dnns les préparatifs de la messe, par deux enfants revêtus de robes rouges et de rochets. De chaque côté de l'autel, se tenait un groupe d'Indiens. La vue des ornements sacrés du célébrant, ào^ vêtements éclatants des enfants de chœur, serrés à la tailie d'une ceinture bleue par-dessus le rochet blanc, plongeait Hermine dans un tel ébahissement qu'elle n'osait respirer; mais lorsqu'elle entendit le chant du Gloria in Excelsis, accompagné de deux cors et d'un petit harmonium, elle fut prise de tremblement et d'une émotion si violente, quelle eut peine à n'en pas laisser échapper l'expression à haute voix, dans l'élan impétueux de son cœur. Elle &'Contintcependant, mais elle était hors d'elle-même, et regardait tour à tour les chanteurs, le petit orgue et le prêtre. A l'élévation, tous les assistants se prosternèrent en se signant; la jeune fille s'inclina aussi profondément; puis, regardant en dessous, et voyant faire le signe de la croix, elle imita les autres, car elle connaissait bien ce signe que Martin lui avait enseigné à faire !o soir avant de se coucher, et le matin en s'éveillant, de mémo qu'en sortant de la tente et dans tous les dangers qui pouvaient se présenter.

Le sentiment qui dominait dans le cœur dllermine, était

(1) Voir les relations de la P^-opwjalion de la foi.

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celui de la grandeur sans bornes de Dieu; elle se disait en elle-même :

— Oh ! Grand-Esprit des blancs, à quelle hauteur vous êtes élevé! Daignez me regarder d'un œil de miséricorde, et m'admetire au nombre de vos servantes.

Héron, de son côté, n'était pas dans une moindre extase que sa sœur ; en voyant prosternés, le front contre terre, tous ces ardents chasseurs qu'il savait avoir été, trois ans auparavant, si orgueilleux et si féroces, il apprit que devant le Dieu du ciel, toute créature s'annihile, et toute grandeur s'abaisse. La communion acheva d'attendrir les deux catéchumènes par le recueillement, l'amour et l'humilité avec lesquels ces nouveaux chrétiens en approchaient. Hermine restait immobile, le regard fixe, la bouche ouverte, stupéfaite, ne comprenant rien k ce qui se passait en ce moment de mystère. Elle pressentait cependant la grandeur et la sublimité de l'action qui s'accomplissait, en voyant tous les yeux baissés, tous les fronts inclinés, toutes les physionomies humbles, tous' les gestes respectueu-x ; en voyant les hommes, après avoir reçu cette parcelle blanche, revenir les mains jointes ou croisées sur la poitrine, et les femmes retourner à leur place, le visage en feu, pleurant pour la plupart; les uns et les autres, à quelque sexe qu'ils appartinssent, rayonnants d'une béatitude céleste.

— Qu'est-ce que cela peut être? se demandait la jeune fille. Quelle nourriture est celle-là? Pourquoi inonde-t-elle de tant de douceur? Pourquoi s'en approche-t-on en tremblant, en pleurant, avec une avidité et une adoration inexprimables? Oh! ce ne peut être là qu'un mets descendu du ciel, envoyé par le Grand-Esprit aux chrétiens. De quelle saveur divine il doit être ! Quelle vertu singulière il doit contenir, et communiquer à ceux qui s'en nourrissent! Hélas 1 quand y parliciperai-je aussi? Assurément, c'est la nourriture des baptisés, et lorsque j'aurai eu le bonheur d'être lavée par l'eausainle, au nomduPère,etduFilset du Saint-Esprit, je serai aussi admise à celte table, je savourerai aussi ce

pain délicieux, je sentirai aussi la force qu'il ifl*pire, le doux ravissement dont il remplit le cœur, la joie qu'il répand dons les yeux, sur le front, dans l'ame entière. Ah! que Martin se hâte donc! Qu'il me conduise à la Robe noire, qui demeure sur les bords du lac ; chaque instant qui me sépare de celui KÙ j'arriverai là pour y être baptisée, et nourrie comme les autres de ce pain , me semble avoir la longueur d'une année.

La jeune fille, pressée par sa ferveur, se parlait ainsi a . elle-même; et en même temps, elle ne pouvait se rassasier de la vue des communiants, et d»:s marques de piété par lesquelles s'exprimait leur amour ardent et naïf.

La messe lermmée, celle jeune élue ne pouvait s'arracher de la chapelle ; c'est que le missionnaire avait suspendu audessus de l'autel, la grande image de Marie, et plus Hermine la regardait, plus elle se sentait dévouée d'un désir ineffable de jouir de cette vue céleste, d'aimer, d'honorer cette mère divmedont le regard était si doux, si encourageant. Jamais ÏAve Maria que Martin lui avait enseigné, n'était sorti de ses lèvres avec un amour aussi tendre et aussi joyeux ; elle le répéta cent fois, ens'y compbisantdeplusen plus; il lui semblait, lorsqu'elle disait : Marie! voir ce visage béni la regarder avec plus de sérénité, lui sourire plus aiïeciueusemenl, l'attirer avec plus de tendresse. L'enfant divin faisait ses délices; elle aurait voulu s'élancer vers lui, le prendre dans ses bras, lui donner les noms les plus tendres. Puis tout à coup, elle baissait les yeux, s'estimant indigne de te contempler, parce quelle n'était pas encore baptisée, Martin vint enfin l'arracher à l'extase où elle restait plongée en l'engtigeant à se rendre auprès du missionnaire, qui avait invité les trois voyageurs à dojoiirier dans sa tente.

Ils y trouvèrent le Cacique et plusieurs hommes puissants de sa tribu, vaillants guerriers et chasseurs adroits. Tandis que ces Indiens s'entretenaient avec les Canadiens qui savaient leur langue, Hermine causait en français avec le mis-

sionfiaire, etlui disait que celte matinée avait été la pics heureuse de sa ^vie entière, mais quelle désirait vivement Texplication de beaucoup de choses, restées tout à fait obscures pour elle. Le prêtre répondit à quelques-unes de ses questions en peu de mots, et avec netteté, de manière à l'éclairer complètement; quant aux autres, qui exigeaient fle plus longs développements, il en ajourna la solution au fort Hiliance où elle devait arriver en temps et lieu, et laissa ce soin au prêtre qui y résidait.

Tandis que la jeune catéchumène écoutait avidement les paroles du missionnaire, on vit entrer, dans la tente, une femme sauvage, avec un beau jeune homme d'environ vingt ans, indien comme elle. Allant droit au prêtre, elle lui dit :

— Hobe noire, nos coureurs nous ont appris que tu avais passé près de nos cabanes, en accompcignant à la chasse les Indiens qui ont entendu ta parole, et appris de toi la prière du Grand-Esprit. Nous aussi, nous voulons t'écouier et recevoir le baptême.

Alors, sa retournant \crs le jeune homme, elle lui parla ainsi :

— Tu te crois de la nation des Piods noirs, et tu n'en es point ; tu crois que je suis ta mère, et je ne la suis pas. Une femme fut capturée avec un jeune enfant, il y a déjà bien longtemps; cet enfant, c'était toi. Ta mère mourut peu après; je t'adoptai pour mon fils, et t'élevai comme tel ; fu m'as crue ta mère, et tu m'as aimée comme on aime sa mère; lu as grandi chez les Pieds noirs, et tu es devenu si vaillant et si sage, que tous te voient avec bienveillance.

Le jeune homme la regardait avec stupéfaction ; elle, s'adressanl au prince :

— Valeureux Cacique, lui dit-elle, tu es le père de ce brave jeune homme ; la prisonnière qui expira sous ma tente était ta femme, et voily ton fits que je te rends, parce qu'il veut adorer ton Pieu

Le prince laissait eircr ses yeux de TLidienne au fils qu'on

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lui présentait, et se taisait; il était bien vrai que, vingt an* nuparavant, il avait perdu, dans une embuscade des Pieds noirs, son épouse et son petit enfant... Tout à coup, il se rappelle que celui-ci avait, à la poitrine, la marque d'une brûlure; il s'élance sur le jeune homme, ouvre ses vêtements, voit la cicatrice, et, lui jetant les bras autour du cou, lelreint, l'embrasse, et lui crie : « Mon fils ! »

Le jeune Indien tout étourdi ne quittait point sa mère de-; yeux, tandis que le Cacique lui ofTrait son plus beau cheval, et le pressait de rester avec lui.

Il se voyait inopinément élevé au rang de fils de prince, devenu le premier parmi la jeunesse de sa nation, respeciu des plus fameux guerriers, et chef un jour de la tribu. Pardessus tout, la puissante voix du sang l'appelait vers son père ; mais la reconnaissance et la tendresse le liaient à celle qui lui avait servi de mère. Enfin, prenant une résolution, il dit :

— Mon père, trouvez bon qu'avant de venir vivre avec vous, j'aille prendre congé des amis de mon adolescence, et delà tribu qui m'a vu croître et m'a donné place parmi ses guerriers. D'ailleurs, un fils digne de votre grande ame doit se montrer reconnaissant ; j'ai tenu celte femme pour ma mère, et je la tiendrai toujours pour telle ; toutes les peines, toutes les anxiétés, tous les soins maternels ont été son partage pendant mon enfance ; je l'ai toujours chérie et respectée; je ne dois ni ne puis m'en séparer ainsi brusquement. Cependant, que la Bobe noire me fasse chrétien ; vous déciderez ensuite selon votre sagesse.

Tout le monde admira le bons sens et le noble cœur du jeune homme, et le missionnaire lui fit grande fête *.

Le lendemain, Martin prenant congé du prêtre et des Indiens, se dirigea, avec l'un des Canadiens, vers la factorerie où les voyageurs arrivèrent au bout do trois jours, et fure-nt

( ' ; Y>y;igc aux iiioiitasuc-j Roclicuscs.

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reçus par le flireoteor avec la plus amicale courtoisie. Julie, la fille de celui-ci, n'eut pas plutôt lu la lettre du missionnaire qui lui recommandait chaudement Hermine, qu'elle embrassa de tout son cœur la nouvelle venue, et voulut la loger dar-^ une chambrelte voisine de la sienne propre. Héron fut mis dans le quartier des chasseurs, le Canadien ayant fait au directeur les plus grands éloges de son habileté à tirer à la carabine. Martin fut bientôt jugé un homme précieux, par ces mille talents si nécessaires en ces lieux éloignés de toute civilisation ; on apprécia aussi son expérience, sa véracité, sa prévoyance, sa sagesse, sa connaissance des régions polaires qu'il avait fréquentées dans ses voyages sur les baleiniers, toutes choses qui le rendaient capable de donner les meilleurs et les plus utiles conseils.

Julie n'avait pas seize ans accomplis, à l'époque où elle s'était convertie au catholicisme avec son père; à l'arrivée d'Hermine, elle en comptait un peu plus de dix-huit, c'està-dire qu'elle était du même âge que celle-ci. Native de l'île de Féroë, elle était endurcie aux froids les plus rigoureux, agile à la course, adroite à gravir les hauteurs rocheuses de cette île septentrionale pour y chercher les nids des tourterelles, des francolins, et même ceux des aigles et des vautours, qui les suspendent aux pointes les plus élevées; sa taille était svelte, sa démarche vive et légère ; ses traits étaient doux et aimables, et l'on voyait briller sur son front une sérénité simple et modeste, qui était comme le reflet de sa belle ame, et invitait ceux qui la voyaient, amis ou étrangers, au respect et à l'affection. Tout son amour était partagé entre Dieu et son père; celui-ci la chérissait d'une tendresse infinie ; il lui avait remis l'entière direction du ménage qu'elle conduisait avec autant d'activité que de douceur. Précieuse enfant ! Htjureux le pcre qui possédait un tel trésor!

Mais le plus beau don de cette jeune fille privilégiée était une piété solide, et une charité sans bornes envers les pauvres liidienri qui, fhiver surtout, viennent, des bords glacés du

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Cojq)ermine et du Grand-Poisson, solliciter quelque nourriture auprès des agents de la puissante compagnie de la baie d'Hudson. Julie était le bras droit du missionnaire, parce qu'elle avait appris la majeure partie des idiomes nombreux de ces tribus diverses, et pouvait ainsi enseigner la doctrine chrélienne aux sauvages que la grâce avait touchés et qui demandaient le baptême. Elle joignait à une patience incroyable, des manières si alTeclueuses et des moyens si ingénieux, que ces pauvres gens, à l'intelligence épaisse et rebelle, finissaient par retenir les vérités lùndanienlalesde la religion, et les prières quotidiennes qui se récitaient ea commun, le matin et le soir, dans la chapelle de la mission.

Il arrivait souvent que les Indiens, accourus pendant l'hiver à la factorerie sans autre but que d'y apaiser leur faim, y trouvaient par surcroît la nourriture surnaturelle qui rendait la vie à leur ame, et lui ouvrait les portes de la félicité éternelle. Le mis-ionnaire était incessamment occupé , soit à l'église pour confesser, prêcher la parole sainte, donner la communion, bénir les mariages, baptiser; soit au chevet des malades, pour leur administrer le saint viatique, et près des agonisants pour les consoler et les aider à bien mourir; au.ssi lui était-il indispensable d'avoir des catéchistes pour l'instruction de ses néophytes. Julie lui était particulièrement utile auprès des jeunes iïWi s pendant es longues nuits d'hiver, elle les rassemblait dans une grande salle basse où brûlait sans cesse un feu ardent; et là, elle leur enseignait le catéchisme, préparant les unes à recevoir le baptême, d'autres à se bien confesser, d'autres encore à faire leur première communion ; et elle possédait un art infini pour inspirer k toutes ses élèves un désir ardent de se distinguer.

Hermine était venue dans la saison la plus favorable : l'été approchant, tous les sauvages étaient pt^rtis pour la pêche et lâchasse; beaucoup de Canadiens s'étaient transportés aux lieux de rendez-vous fixés pour le commerce des peaux avec les Esquimau-X et les Indiens les plus septentrionaux ; quel-

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<]ues-uns portaient des chargements de fourrures à la baie liUudson, ou charriaient les provisions d'hiver, du bord de la mer dans l'intérieur ; le plus grand nombre était allé chasser le renne, lélan, le bison, le chevreuil, pour en saler la chair, en faire des conserves, ou la réduire à l'état de pemmican, et la garder ainsi en magasin. A cette époque de l'année, Julie avait donc le loisir de s'entretenir longuement avec Hermine, en qui elle trouvait si bonne volonté de s'instruire ; elle lui assignait un texte à apprendre par cœur, et lui expli- «luait ensuite les saintes doctrines que la jeune catéchumène «■(■outait avec ardeur.

L'intelligence d'Hermine, sa franchise, son désir brûlant de devenir chrétienne, sa droiture et sa simplicité , le courage et la fermeté de son grand cœur avaient inspiré pour file à Julie une estime si haute et une amitié si vive, qu'elle ne pouvait soulTrir de s'en séparer. En peu de jours, elle lui avait appris les oraisons du matin et du soir que la maîtresse et lelève récitaient ensemble ; cette dernière était devente habile à mille petits travaux domestiques auxquels Julie l'employaiten toute sécurité. Après s'être acquittées des soins du ménage, les deux jeunes filles allaient souvent ensemble à la chasse ; dans cet exercice, Hermine déployait toute son adresse, sa promptitude et sa sagacité : non-seulement elle savait l'art de tendre iacs, rêis, trappes, trébuchets, pièges de toute espèce, de jeter la nasse et le filet; mais, au grand étonnement de Julie, elle lançait le javelot, tirait de l'arc, et se servait du revolver avec un coup d'œil si juste et une main si ferme, qu'il était rare qu'elle n'atteignît pas sa proie; elle tuait même quelquefois des oiseaux au vol.

Elles avaient aussi des visites à faire aux malades des environs, particulièrement à une pauvre veuve indienne, dont le corps était couvert de plaies et qui avait depuis longtemps perdu la vue. Ses trois fils avaient péri à la guerre; et, dans ce moment où toute la tribu était occupée au loin, à la chasse (hi bison, la malheureuse était restée livrée, pour unique

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ressource, à la garde d'une très-petite fille, sa nièce. Julie en prenait un soin tout spécial; presque chaque jour, elle allait la nettoyer, l'arranger, lui porter de la nourriture ; à présent surlout qu'elle jouissait de la compagnie d'Hermine, elle n'y manquait plus une seule fois; ou, si quelque empêchement lui survenait, elle n'avait qu'un mot à dire à son amie, et celle-ci la remplaçait bien volontiers.

L'exemple de la ferveur et de la charité de Julie avait tellement perfectionné Famé d'Hermine, déjà bonne par nature, que, sous l'influence de l'esprit chrétien qui la pénétrait, elle s'élevait au-dessus d'elle-même, et aspirait chaque Jour à faire un pas de plus dans la voie du bien, à ce point que Julie en était confondue , et qu'elle écrivait au missionnaire que l'ame de la jeune catéchumène lui paraissait favorisée d'une manière toute spéciale par la grâce divine. Hermine s'était donc mise à soigner la pauvre Indienne avec tant d'amour, que sans se laisser rebuter par d'horribles ulcères, elle lui rendait tous les soins d'une garde-malade, et ne la quittait jamais sans l'avoir pansée et changée de linge ; elle peignait ensuite et nettoyait l'enfant, puis elle préparait le dîner ; s'il n'y avait rien à mettre dans la marmite, elle courait à un ruisseau, assez voisin de la cabane, et, se mettant en embu.*cade sous un buisson, elle y restait bien longtemps, quelquefois, à attendre le passage d'une oie ou d'un canard ; et, l'oiseau lue, elle revenait chez l'Indienne en le plumant et le vidant sur le chemin, afin, de pouvoir, dès son arrivée, le mettre sans retard au feu.

Au dîner de famille, Julie voyait son amie réserver quelque friandise pour sa vieille protégée. Hermine avait appris cette pratique des chrétiens zélés, qui consiste à honorer, chaque samedi, la Madone par un peu d'abstinence volontaire ; aussi, dominant l'avidité naturelle aux Esquimaux, elle se privait ce jour-là, au déjeuner, de plus de la moitié de la nourriture qu'on lui présentait, destinant cette part à la pauvre aveugle. L'état de celle-ci venant à s'aggraver, Hermine

pria son amie de lui permettre de veiller la nuit auprès de la malade, et ne sachant pas la langue indienne, elle se fit écrire par Julie, avec l'explication en français, les mots les plus nécessiiires à son service d'infirmière , bien qu'à la rigueur elle eût pu s'en passer; car le langage de la charité est s» souple et si pénétrant qu'on le lit dans les yeux, dans les signes, dans les gestes, qu'il s'msinue au plus profond du cœur, et s'y fait entendre. La malade n'avait pas besoin de paroles ; à son premier mouvement, Hermine accourait, prête à l'assister, à la soutenir sur sa couche, à lui rendre les soins délicats que l'amour seul inspire.

Enfin, un matin, voyant le mal augmenter de plus en plus, et reconnaissant que l'Indienne se mourait, elle réussit à se faire comprendre de la petite fille et l'envoya en toute hâte à la factorerie pour chercher Julie. En attendant l'arrivée de celle-ci, ne pouvant mieux faire, elle soutenait d'une main la tête de l'agonisante, et lui présentait de l'autre un crucifix, l'invitant, par ses regards et ses signes, à baiser la plaie du Sauveur. La mourante, qui était une fervente chrétienne, pleurait de tendresse à chaque baiser , Hermine pleurait avec elle, et s'inclinanl sur le crucifix, elle l'embrassait aussi. Julie entra, et la noble sauvage lui dit, pleine d'anxiété :

— Amie, le Grand- Esprit t'a envoyée à temps, car tu connais la parole céleste, et moi qui ne suis point encore chrétienne, je l'ignore.

— Rassure-toi, Hermine, répondit la pieuse Julie; au lieu de la prière que tu ne sais pas, tu as présenté à baiser à la pauvre créature la plaie de celui dans le cœur duquel repose toute l'espérance des mourants ; quiconque rend le dernier .soupir sur cette plaie d'amour, doit espérer de jouir de son Dieu dans réternité.

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XVin. — LE PLUS BF.AU JOUR.

Ilormineavait quitté depuis longtemps les grands vêtements à la mode de son pays ; elle portait, comme Julie, un justeau-corps de drap bleu fourre de martre, avec deux grandes manches pendantes sur une ai:"iple robe, doublé de peau d'écureuil gris. Ce juste-au-corps était garni d'hermine au cou, aux manches et autour des basques; la blancheur éblouissante de cet ornement produisait un très-joli effet sur rétofle bleue. Des attaches de cuir verni, avec des boutons de nacre, fermaient cette veste à la polonaise. Les pantalons fourrés do lapin blanc, étaient brodés d'une tresse de soie rouge, et les bottines en maroquin dépassaient la cheville.

Sous ce costume gracieux, Hermine paraissait fort agréable; elle avait perdu cette teinte d'un jaune pâ'e que la graisse raucc donne à l'épiderme des Esquimaux. Sur ses longs cheveux noirs et tressés, elle portait une toque do peau de loup cervier; mais, pour aller à la chasse par les froids vigoureux, elle s'enveloppait de sa grande pelisse d'ours blanc à capuchon ; ainsi vêtue, elle conduis --t Julie eu traîneau avec une adresse, qui remplissait les Can^'^^^ns de surprise et d'admiration. Héron avait adopté le costume de chasseur, et pendant les quelques mois de cet été rapide, tout en se montrant assidu et diligent avec son catéchiste, il avait pu déployer ses talents. Sa leçon apprise par cœur, vise rendait avec les jeunes gens de la factorerie dans certaines gorges ou vallées resserrées, où il était rare que ne vînt poiiiC à passer un chevreuil, un daim, un cerf ou un élan, et lorsqu'il avait déchargé une couple de fois sa carabine, il rapportait toujours k la maison quelque trophée de son adresse.

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Dès le mois d'octobre, la neige avait commencé à couvrir ^ ces plaines sans fin ; les Indiens revenaient par bandes, ramenant leurs chevaux chargés de pemmican, ou de viande desséchée à l'air; d'autres fois, une partie des provisions était chargée sur des espèces de chariots tirés par les chevaux, et les femmes portaient le reste sur leur dos. sans compter l'enfant et les ustensiles de cuisine; tandis que les hommes venaient tranquillement à cheval, ayant tout au pliïs. en croupe, un ou deux marmots. L'instruction d'Hermine était complète; mais Julie, qui ne pouvait se résoudre à se séparer d'elle, retardait le départ sous mille prétextes, et elle avait toujours les plus belles raisons du monde à opposer aux sollicitations de Martin; celui-ci voyant l'hiver déjà rigoureux, brûlait d'impatience de voir baptiser ses catéchumènes, afin que, le printemps venu, ils pussent retourner en Bootio pour réjouir leur famille, et travailler de leur mieux au salut de leur peuplade.

Lorsqu'enfin le voyage fut décidé, Julie (it tous ses efTorts pour obtenir de son père la permission d'accompagner Hermine; mais celui-ci n'y voulut pas consentir; sa fille lui était indispensable pour tout ce qu'il avait à faire^ et il m^ pouvait se passer d'elle pendant plusieursjoursen ce momentlà ; il s'engagea à l'en dédommager plus tard ; il fallut donc que Julie se contentât de conduire son amie le plus loin possible, et de lui faire promettre de revenir auprès d'elle, après av^^^- reçu le baptême, pour achever de se former à la pratiqilKî de la vie chrétienne ; puis, les deux jeunes filles se séparèrent en versant des larmes abondantes.

Martin était au comble du bonheur, en se voyant si près d'atteindre le but de tant de soins; il combinait déjà les. moyens d'assurer le retour des deux Esquimaux en Bootie; plusieurs partis s'offraient à lui ; mais ce qui lui souriait le l-^Jus, c'était l'idée de les confier au père de Julie, dont les coureurs canadiens s'avançaient pour le commerce des peaux jusqu'à la péninsule d'Adélaïde, et jusqu'à l'embouchure du

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fleuve Bacl:, et même de celui du Grand-Poisson. Martin s'était lié d'amitié avec ces agents, et les connaissant pour honnêtes et braves, il savait pouvoir leur confier Hermine comme une fille a son père. Ils étaient en relation avec les Esquimaux de File du Boi-Guillaume, de la terre de Victoria et de la Boolie, ce qui leur rendait facile de trouver une bonne escorte aux deux jeunes gens ; peut-être même Alcyon ou Goéland pourraient-ils en faire partie, le Martrier ayant toujours une grande provision de peaux de toute espèce, et surtout de phoque, de loutre, de cheval et de veau marin, qui s'achètent à haut prix dans les villes septentrionales de FEuropé. où Fon en fait usage pour l'armée.

Un jour que nos voyageurs, bien enveloppés de leurs pelisses, s'étaient engagés dans une longue chaîne de montagnes abrutes et élevées, entre lesquelles Faquilon rugissiiit avec un bruit assourdissant, ils virent, à une certaine distance, une masse qui leur parut informe, se précipiter du sommet d'une hauteur escarpée, et rouler avec fracas de roche en roche; peu d'instants après, des bandes de loups affamés descendaient en courant par tous les passages qu'avaient faits les éboulemenls successifs, et venaient se jeter avec avidité sur leur proie abattue.

Cette proie était un énorme bison qui paissait sur la montagne, lorsque son mauvais sort Favait fait tomber dans cette armée de loups. Ces animaux féroces se réunissent ainsi, l'hiver surtout; s'ils aperçoivent un bison, ils se forment autour de lui en cercle serré; puis ils détachent trois coureurs pour lui donner la chasse. Le bœuf sauvage prend la fuite pour échapper k la dent de ses ennemis, et les loups de le poursuivre, en le harcelant, en s'acharnant après lui, en poussant des hurlements formidables ; la pauvre bête en est étourdie et ahurie. Les loups, lancés sur ses traces et sur ses flancs, bondissent autour de lui, se précipitant en avant, se retirant, revenant à la charge, et toujours hurlant d'une façon éjiouvantable, ju-qu'à ce qu'enfin, ayant acculé leur

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proie à l'exlrémité d'une hauteur abrupte, ils l'assaillent en bataillon serré. Le bison éperdu cherche son salut en se précipitant de cette élévation. Mais sa masse énorme le perd ; il tombe et roule lourdement sur les pointes, les aspérités, les débris de roches, où il se déchire et se brise. Alors, par tous les âpres sentiers du terrain raviné, par le? plus étroits débouchés, les loups se jettent sur lui, deini-mort, le saisissent d'abord aux jarrets, l'éventrent ensuite, et l'ayant ainsi mis en pièces, ils le dévorent.

Un peu plus loin, nos voyageurs durent quitter leur tîaîneau et agencer la barque de gutta-percha, pour descendre un fleuve rapide et profond qui n'était point encore glacé. Les deux rives fuyaient à leurs yeux ; elles étaient couvertes de cèdres et de sapins, dont les épais rameaux a la sombre verdure, eo s'allongeant au-dessus des eaux et s'y reflétant, leur donnaient une couleur sévère Lorsque la barque, suivant toujours le cours du fleuve, se fut engagée dans uno gorgo étroite, formée par des montagnes rocheuses e< taillées à pic. les navigateurs furent égayés par la vue des chevreuils et des daims bondissant sur les hauteurs, et se dérobant, avec une agilité merveilleuse, aux attaques des aigles et des vautours, qui leur donnent la chasse pour enlever les petits lorsqu'il^ tètent encore leurs mères. Mais, arrivés à un coude formé ]y?s une montagne avancée, les voyageurs se trouvèrent sur des eaux agitées, bouillonnant au milieu de nombreux troncs de pins et de mélèzes, arrachés par les débordements et accumulés parmi les rochers qui sortaient du lit du fleuve. Eq ce moment critique, Martin, tout en maniant habilement to gouvernail, fit si bien manœuvrer Héron et Hermine avec jours grands crocs, qu'ils sortirent tous sains et saufs de ce danger.

Ce mauvais pas franchi, ils avaient continué assez longtemps à descendre le fleuve, lorsqu'ils entendirent un bruit assourdissant, comme celui du tonnerre sortant du fond d'un ablmo. Martin regarda de tous ses yeux, mais un grand récif

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arrêtait !a vue; se tenant sur ses gardes et gouvernant avec précaution, il prend au large pour le tourner... Oh ! Dieu I il se voit à peu de distance d'une énorme cataracte. Que faire? Le courant rapide entraîne la nacelle; il ne faut rien moins que la fermeté d'ame du baleinier, pour ne pas se laisser épouvanter; il crie à Héron d'appuyer contre le rocher la pointe de son long croc, saisit celui d'Hermine, en enfonce le crochet dans une fente de ce même rocher, arrête ainsi la barque, et la force à rétrograder jusqu'au rivage. Une fois débarqués, les voyageurs démontèrent leur canot, remontèrent en traîneau, et faisant un détour pour descendre le revers de la montagne, ils arrivèrent au bas de la cataracte. Là, regardant l'élévation prodigieuse d'où les eaux se précipitaient, et l'abîme effroyable qui les engloutissait, et d'où nul être n'aurait pu ressortir vivant, ils rendirent grâces à Dieu et à la sainte Vierge de les avoir sauvés. Puis ils se rembarquèrent jusqu'à l'endroit d'où ils devaient se diriger en ligne directe vers le fort Reliance; parvenus à ce point, ils remontèrent en traîneau.

Ils en étaient à leur dernière journée do marche. Sortis de la tente sous laquelle ils avaient passé la nuit, et pressant leurs chiens, ils avaient couru rapidement sur la glace. Vers midi, ils firent halte, par un froid excessif, et plantèrent de nouveau leur lente. Tandis qu'Hermine s'occupait d'allumer le feu, Héron et Martin partirent pour la chasse, dans l'espérance de rapporter de la viande fraîche dont on était privé depuis plusieurs jours. Hermine, après avoir allumé son feu et mis fondre de la neige dans une marmite, étant sortie par hasard à quelques pas, vit un jeune renne ou caribu, allant tranquillement, comme un animal qui ne soupçonne pas qu'il puisse être guetté. La jeune fille conçut un vif désir de le tuer pour surprendre les chasseurs, et en plaisanter avec eux; elle rentra, prit son revolver et suivit à pas de loup les traces de la bête. Non loin de là, se trouvait un petit bois de sapins très-serrés; le renne s'y était retiré, et Hermine y

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perdit bientôt la piste , l'entrecroisement des brandies n'ayant pas permis à la neige d'arriver jusqu'à terre. La jeune fille rôda longtemps dans cf bois, en quête de son gibier, mais ce fut en vain, et elle finit par le traverser et se trouver dans une vasite plaine couverte de neige récemment tombée.

Tandis que la jeune cliossoresse poursuivait ainsi sa proie, elle crut apercevoir, a« fond d'un vallon, une masse noire qu'elle prit pour un ours ou un jeune bison couché sur la neige; elle s en approcha lentement, courbée en deux, et son pistolet armé, tout prêt à faire feu. A mesure qu'elle avançait, die doutait de plus en plus de la nature de cet objet dont l'immobilité éîait absolue, et elle redoublait de précautions. Mais, lorsqu'elle lut assez près de cette masse pour en distinguer les détails, il lui sembla voir un groupe de deux hommes. Elle se hâte alors , et reconnaît un missionnaire, évanoui sur un guerrier indien, mort et baigné dans son propre sang. Aux pieds du prêtre, gisent un crucifi.x et une tasse de cuir verni. La jeune fille, dans sa longue expérience des accidents de ces climats glacés, prend aussitôt toute la neige que peuvent conienir ses deux mains et en frotte avec force le visage de la Robe-noire ; elle ouvre t^es vêtements, lui frictionne de même la poitrine et la remplit de neige; puis, elle revient à la figiwe, et ne s'arrête qu'en voyant une légère couleur reparaître sur les joues, et la respiration commencer à revenir. Alors, prenant les mains de celui qu'elle vient de sauver, elle les enfonce tout entières dans la neige ; elle le déchausse et en fait autant de ses pieds. La circulation du sang un peu rétablie, le prêtre ouvre les yeux et voit la charitable enfant, mais il ne peut encore parler. Hermine l'enveloppe de sa fourrure d'ours, dont elle dépouille ses épaules, le charge sur son dos avec toutes les précautions possibles, et reprend le chemin de la tente d'un pas aussi rapide que ie lui [lermet son fardeau.

Ce missionnaire était précisément celui du fort Bdiamc^

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sur le grand lac de ÏEsclave, à qui elle était adressée pour recevoir le lj<n[)lùnie. Le ministre de Dieu retournait en traîneau à sa résidence, après avoir, dans sa charité sainte, porté le viatique à un Indien, et l'avoir aidé à bien mourir, lorsque, à quelques milles du lac, il avait a[)erçu beaucoup de sang sur la neige. Il en avait conclu à quelque combat cruel entre les sauvages, à la suite duquel un blessé aurait cherché son salut dans la fuite. Celte longue traînée de sang pouvait le conduire jusqu'au guerrier peut-être mourant, et lui fournir Toccasion de parler de Dieu à ce malheureux, et de l'exciter à demander le sacrement cfe la vie éternelle.

Celte pensée ne fut pas plutôt conçue, que le saint homme voulut la mettre à exécution ; il descendit de son traîneau, en diïunt au métis chargé de conduire les chiens :

' — La résidence est proche, tu peux l'y rendre; j'y retournerai bientôt.

Puis, ôtanl sa pelisse pour que son agilité répondît mieux à l'ardeur de son zèle, il courut sur la trace sanglante du blessé, et trouva celui-ci près de la lisière du bois. Il voulait y pénétrer pour dépister ses ennemis ; mais, ayant à gravir une légère pente, la force lui avait manqué el il était tombé sur la neige. Le missionnaire commença par visiter la blessure, qui était au côté; tirant son mouchoir, il la banda de son mieux avec ce linge, puis il se mit à parler de Dieu au guerrier el à l'exciter à sauver son ame. Celui-ci, louché d'un rayon du Saint-Esprit, crut en Jésus-Chrisl, el le prêtre, remplissant sa tasse de neige, el la fondant de son souffle, baptisa le blessé.

La température était déj'a d'une rigueur extrême; un tourbillon de vent étant survenu à l'improviste, elle devint tout à fait intolérable; tandis que le missionnaire exhortait le mourant à tourner ses aspirations vers la beauté suprême, le froid ie saisit au point d'engourdir tous ses membres. Cependant la charité, plus forte que toutes les intempéries, fut encore une fois victorieuse ; il ne cessa pas de faire baiser k l'Indien

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les leniires plaies du crucifix, et de soutenir sa tôte mourante jusqu'à son dernier soupir. Après lui avoir fermé les yeux, l'avoir béni et avoir dit sur lui un requiem, il voulut se relever ; mais ses articulations étaient tellement raidies. qu'au premier mouvement il tomba à demi gelé sur le cadavre, et perdit connaissance. 11 eût expiré là, si la divine miséricorde qui le réservait pour le salut de tant d'autres âmes, n'eût envoyé, pour le sauver, la jeune chasseresse, qui croyait seulement poursuivre une proie. Celle-ci, après avoir, ainsi que nous l'avons vu, chargé le saint homme sur ses épaules, traversa la forêt de pins plus rapidement qu'on ne l'eût cru possible, et ne s'arrêta que sous la (enle.

Son frère et Martin, revenus déjà depuis un certain temps, s'occupaient à dépouiller un daim qu'ils avaient lue: en voyant Hermine entrer toute haletante, et déposer doucement l'énorme fardeau qu'elle portait enveloppé dans sa pelisse, surtout en reconnaissant un homme et un prêtre dans ce fardeau, ils restèrent stupéfaits. Le missionnaire respirait à peine, et il était hors d'état de faire le moindre mouvement M;)rlin, retrouvant sa présence d'esprit, courut au traîneau, y prit une fiole de vieux vin de Madère, et lui en fit avaler un peu pour le ranimer; il fit ensuite chaufTer quelques linges, et lui en frottant, à plusieurs reprises, le visagf», la poitrine, les pieds et les mains, il l'eût bientôt fait revenir à la vie.

Dès qu'il put articuler un mot, ce fut pour murmurer :

— 0 mou Dieu, je vous remercie!

Puis, regardant les trois voyageurs qui s'empressaient do lui rendre les soins les plus affectueux, il cherchait, tout attendri, à leur exprimer sa reconnaissance d'une voix faible et par des signes. Hermine qui pleurait de joie et de compassion, lui présenta son crucifix, qu'elle avait ramassé sur la neige ainsi que la tasse, en lui disant .•

— llobc noire, voici ton Dieu, au nom duquel tu me béniras; voici la coupe qui te servira à me régénérer en Jésus-

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