‹ La maison de granitChapitre 40 sur 50 · LE DERNIER RÊVE · texte numérisé non relu

LE DERNIER RÊVE

Je demandais si peu : quelques jours de bonheur, Une heure de repos au milieu de la lutte ; Et je ne reçois rien, rien, pas une minute De paix et de silence après tant de douleur.

Vous m'avez arraché ma dernière espérance, Et je reste dans l'ombre épaisse du tombeau ; Mes os craquent d'effroi, ployés sous leur fardeau, Et je ne peux plus même adorer ma souffrance.

Ah ! laissez-moi mourir pour que j'échappe enfin A cet obscur regret qui toujours me torture! Peut-être que la mort guérira la blessure Que m'ont faite la vie et mes désirs sans fin.

Car elle tisserait, silencieuse et lente,

La robe de l'oubli tout autour de mon cœur;

Et, dans les plis profonds, pourrait germer la fleur

Du sommeil oii s'endort l'angoisse de l'attente.

Ah I laissez-moi briser la prison de mon corps,

Oii je gémis, si loin des divines chimères!

La fragile beauté des choses éphémères

M'a trop longtemps séduite : ôtez-moi ce remords i

Ainsi, lorsque la mort Tiendra, de sa main rude, Heurter le lourd marteau de bronze du portail, Au soir mystérieux d'un long jour de travail, Pour me surprendre dans ma grave solitude :

A mon foyer paisible elle ne trouvera Que ce qui fut jadis, dans les heures de peine, L'enveloppe fragile où régnait, souveraine, Mon âme que jamais son pouvoir n'atteindra.

Car j'aurai fui du haut de la blanche terrasse. Où j'ai vu tant de fois apparaître au levant, Dans les nuages noirs déchirés par le vent. Une rose d'argent au jardin de l'espace

LE DERNIER RÉVE 155

Peut-être que, là-bas, dans un monde inconnu, Je le rencontrerai, dans la claire demeure Où nul être n'oublie, où nul être ne pleure, L'ami que j'attendais et qui n'est pas venu.

Et tandis que le lis paisible du silence Fleurira sur la porte étroite du tombeau, La vie allumera pour d'autres son flambeau, Mais, moi, je planerai sur Tunivers immense.

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