LE DÉPART
J'ai franchi le sentier qui va loin de la terre,
Et jai chanté mon chant à Tâme solitaire
Qui cherche, comme moi, l'infini de l'amour ;
J'ai laissé le destin dont la rigueur m'accable
Poser sur mon front lourd son doigt inexorable :
Je pars, pour un voyage immense et sans retour.
Je quitte le désert où je me suis lassée ;
Mais, dans l'isolement si fier de ma pensée,
J'ai retrouvé la force et l'austère douceur^.
Que les beaux soirs de rêve éveillent dans mon cœur
LE DÉFART 157
El j'ai livré mon être au jardinier mystique
Dont la main fraternelle, où luit l'anneau magique,
Grefie pieusement les fleurs de la douleur,
Pourpre vivante ouverte à l'heure du malheur.
J'ai dédaigné les biens que l'ignorance envie ;
Je n'ai plus craint la mort en regardant la vie ;
Et mes yeux resteront tournés vers l'au-delà
Oii ceux qui n'ont jamais vécu leurs plus beaux rêves
Vont, sur les sables d'or des éternelles grèves,
Vers l'ami que, toujours, leur angoisse appela.
Eux seuls ils comprendront le désir qui m'oppresse
De savoir le secret du long sommeil béni
Où l'on peut apaiser ce besoin de tendresse,
Et reprendre tout bas chaque mot de caresse,
Et se rassasier dans un songe infini...
Allons^ il faut partir de ce monde où nous sommes De pauvres exilés, soupirant vers le port ; Partir, pour savourer, loin du regard des hommes, Le beau, le lumineux silence de la mort !
La lune goutte à goutte à travers les nuages Distille la saveur d'un rayon gris d'argent ; Sur les flols, secoués de grands remous sauvages, Pénètre la clarté d'un regard indulgent.
Et pourtant je la vois, douloureuse et blessée, Seule éternellement dans Tinfini des cieux, Pâle comme une triste amante délaissée, Mais ouvrant dans la nuit son cœur silencieux.
Près d'elle j'ai vécu cette heure de détresse Où l'être tout entier se perd dans l'inconnu, Sans que le réconfort humain d'une caresse Ait posé sa douceur sur le pauvre front nu.
Car je viens de souffrir l'angoisse sans égale De celui qui, debout sur le pont d'un bateau, Pleure devant le port de sa terre natale Oii le passé se dresse adorablement beau.
Il aperçoit la ville aux ruelles désertes,
11 respire dans l'air le parfum des lilas,
11 voit, près des maisons aux fenêtres ouvertes,
Le jardin où, tout seul, il fit ses premiers pas.
Il écoute les eaux chantantes des fontaines, Les cloches égrenant leur léger carillon. L'appel mystérieux des tendres voix lointaines Et le chant monotone et frêle du grillon.
Il se revoit lui-même avec ses yeux limpides Dans la chambre où l'or clair dune lumière luit ; Il voudrait retenir encor ces jours rapides Que le temps implacable emporte dans la nuit.
Et les brises du soir par la terre envoyées
Sont celles qui plaisaient à ses lèvres d'enfant...
Mais le navire part... Ses voiles éployées
Planent sur les flots bleus comme un oiseau géant.
L'exilé qui s'en va tend son âme éperdue Vers la cité de rêve où vivait le bonheur ; Il frissonne devant la sinistre étendue De l'eau sombre où s'attarde une blême lueur.
Et moi, moi que la vie emporte et qui soupire Vers le frêle bonheur des choses d'ici-bas, Je tressaille en voyant ma jeunesse sourire, Gardienne d'un trésor qu'elle ne rendra pas.
0 cher passé qui viens me caresser la joue, Je te sens près de moi si palpitant, si chaud. Que je veux te saisir, et que mon bras se noue A ton bras, pour garder ta douceur qu'il me faut.
Hélas ! lu n'es qu'une ombre, et cette ombre s'efface Dans la brume où s'éteint la lumière du port; Mes yeux n'en peuvent plus déjà suivre la trace : Il faut partir vers la douleur et vers la mort.
Et cependant parfois de blanches clartés luisent Sur la mer menaçante où le navire fuit; Les rouges feux mouvants des phares nous séduisent Dans le havre où sa course errante nous conduit.
Mais malgré leur beauté divine et leur magie, Je reste inconsolée et seule sur le pont; Je sens une indicible et lourde nostalg-ie Soupirer dans le chant triste du Ilot profond.
Je marche vers la mort et j'adore la vie ! Et, vers toi, mon amour, mon être palpitant Pousse un tel cri brûlant de soif inassouvie Que tu devras frémir d'orgueil en l'écoutant !