‹ La maison de Jeanne d'Arc à DomremyChapitre 11 sur 14 · ARTS ET BELLES LETTRES DE PARIS · texte numérisé non relu

ARTS ET BELLES LETTRES DE PARIS

Le président, Le secrétaire perpétuel,

DrBoussAis. Dr B. Lunel.

Le délégué, Le sculpteur,

Ad. Favre. Eug. Paul.

Le Bois-Chenu. — L'arbre des Fées. — L'Ermitage Sainte-Marie. — Si, en quittant de Domremy, on se dirige vers le château de Bourlemont, en suivant la rive gauche de la Meuse, on arrive, après avoir parcouru environ onze cents mètres, à un coteau boisé qui, comme on là vu plus haut, passe pour avoir appartenu au père de Jeanne. Il était couvert de chênes ; d'où son nom de Bois-Chenu.

Au bas du coteau se trouvait un hêtre magnifique auquel personne, même du temps de Jeanne d'Arc, ne pouvait assigner d'âge, tant il paraissait vieux. On l'appelait tour à tour le Beau mai, X Arbre des dames et V Arbre des fées.

En 1628, Edmond Richer auteur d'une vie manuscrite de la Pucelle, écrivait à propos de cet arbre qu'il avait pu contempler : « les branches de ce fau (du mot fagus hêtre), sont toutes rondes et rendent une belle et grande ombre pour s'abriter dessous, comme presque l'on serait au couvert d'une chambre, et faut que cet arbre aye pour le moins trois cents ans, qui est une merveille de nature. »

Dans le Procès de Réhabilitation, un des témoins, Gérardin d'Epinal, laboureur à Domremy, déclarait de son côté, que cet arbre était énorme et beau comme un lys en été, avec son épais feuillage et ses branches qui s'étendaient au loin et tombaient jusqu'à terre : « ac foliaet rami ejus veniunt usque ad terram.»

Non loin de cet arbre majestueux coulait la Fontaine des Groseilliers intarissable en toute saison et qui alimente encore les fontaines de Domremy.

A un kilomètre plus loin, dit M. l'abbé Bourgaut, on voit suinter, çà et là, sous des touffes d'herbes toujours vertes, les eaux de la Fontaine de la Pucelle... A la source des Groseilliers accourait une joyeuse jeunesse ardente à se divertir ; à la source de la Pucelle, se traînaient les malades en quête de leur guérison... ce C'est à la source de la Pucelle et non des Groseilliers que Jeanne reçut des communications célestes, de Sainte-Marguerite et de Sainte-Catherine » (i).

(1) Guide et souvenirs du pèlerin à Domremy, p. 70 et y3

La croyance était que le fameux hêtre avait jadis servi de rendez-vous à plusieurs fées, mais qu'elles n'y venaient plus depuis que, chaque année, la veille de l'Ascension, on donnait sous l'arbre, lecture de l'évangile de Saint-Jean.

En revanche, les jeunes filles de Domremy s'y rendaient souvent pour danser aux chansons. On dit aussi que les jeunes épousées y allaient le lendemain de leur mariage, accrocher à l'une des branches leur bouquet virginal, mais aucun des témoins entendus dans les enquêtes n'a fait allusion à cette prétendue coutume.

Jeanne, d'après un de ces derniers, « y alloit aussy aulcunes fois avec les aultres pucelles en temps d'été, mais y faisoit pou d'esbattement. »

Voici au surplus, la déclaration qu'elle fit ellemême dans son interrogatoire du 24 février 1430 :

« Non loin de Dompremy il y a un arbre qu'on appelle V Arbre des Dames, d'autres l'appellent Y Arbre des Fées; auprès, il y aune fontaine où j'ai ouï dire que les gens malades de la fièvre viennent boire et chercher de l'eau pour se rétablir la santé.

« J'en ai vu moi-même venir aussi, mais je ne sais s'ils ont guéri.

« J'ai entendu dire que les malades, une fois relevés, vont à cet arbre se promener. C'est un bel arbre, un hêtre, d'où vient le Beau may ; il appartient au Seigneur Pierre de Bourlemont, chevalier. J'allais quelquefois jouer avec les autres jeunes filles, y faire des guirlandes pour Notre-Dame de Dompremy...

Souvent j'ai entendu des anciens (ils ne sont pas de mon lignage) dire que les fées hantent cet arbre.. . J'ai aussi entendu dire à une de mes marraines nommée Jeanne, femme du maire Aubery de Dompremy, quelle y a vu des fées ; est-ce vrai ou non, je ne sais... Quant à moi, je ne les y ai jamais vues que je sache... Si j'en ai vu ailleurs je ne le sais... J'ai vu des jeunes filles mettre des guirlandes aux branches de cet arbre, et moi-même j'y en ai mis quelquefois avec mes compagnes ; tantôt nous emportions ces guirlandes, tantôt nous les laissions... Depuis que j'ai su qu'il fallait que je vinsse en France, je me suis livrée à ces jeux et distractions le moins que j'ai pu... Depuis que j'ai l'âge de raison je ne me souviens pas y avoir été danser... J'ai pu y danser autrefois avec les autres enfants... J'y ai plus chanté que dansé... Il y a aussi un bois nommé le Bois Chesnu que l'on voit de la porte de mon père (i) ; il n'en est pas éloigné d'une demie-lieue. Je ne sais et n'ai jamais entendu dire que les fées y apparaissent ; mais mon frère m'a appris qu'on disait dans le pays : « Jeannette a pris son fait à l'Arbre des Fées. » Il n'en est rien et je lui ai dit le contraire. Quand je vins vers le Roi aucuns me demandaient si dans mon pays il n'y avait point un bois appelé le 'Bois Chesnu parce qu'il avait prophéties qui disaient que des environs de ce bois viendrait une pucelle qui ferait des merveilles... Je n'ai point ajouté foi à cela (2). »

Et le ier mars suivant, lorsqu'on demandait à

(1) Jeanne d'Arc ne dit pas que ce bois ait appartenu à sa famille.

(2) Procès de Jeanne d'Arc, par J. Quicherat, t. Ier p. 6y, et Procès de condamnation de Jeanne d'Arc , par J. Fabre, p. y?>.

Jeanne si Sainte-Catherine et Sainte-Marguerite lui avaient parlé sous Y Arbre des Fées et à la Fontaine, elle répondait que pour l'arbre elle n'en savait rien ; que, quant à la Fontaine, elle les y avait entendues mais qu'elle ne savait plus ce qu'elles lui avaient dit.

Chaque année le jour de Lœtare, les réjouissances sous le grand hêtre prenaient des proportions beaucoup plus grandes. M. Siméon Luce résume ainsi les témoignages recueillis à cet égard :

« Les membres de la noble famille de Jean de Bourlemont, Seigneurs en partie de Domremy, de Greux, de Maxey et de Bourlemont, entretenaient avec leurs hommes de ces quatre villages des relations d'une familiarité toute patriarcale.

« Pierre de Bourlemont, fils de Jean, Seigneur de Domremy, pendant les premières années du xve siècle, avait conservé les mêmes habitudes familières, vraiment patriarcales. Tous les ans, le dimanche de Lœ~ tare ou de la Mi-Carème appelé par les habitants du Bassigny dimanche des Fontaines, fête extrêmement populaire dans toutes les parties du Barrois, aussi bien dans la vallée de la Marne que dans celle de la Meuse, Beatrix femme de Pierre de Bourlemont, originaire du royaume de France, accompagnée parfois de son mari et de sa belle-mère Catherine de Bauffremont-Ruppes, allait sous un hêtre magnifique, dit Y Arbre des Fées ou des Dames non loin de la source des Groseilliers, faire des repas champêtres, des dînettes en plein air ; chacun apportait ses provisions, du vin et des petits pains, et les jeunes filles de la seigneurie mêlées aux demoiselles de la bonne Châtelaine, lui composaient une gracieuse escorte :

Au retour de la belle saison, Béatrix ne laissait échapper aucune occasion de renouveler ces parties de plaisir où la jeunesse des deux sexes prenait ses ébats, chantait, dansait, cueillait des fleurs et tressait des guirlandes que Ton suspendait ensuite aux rameaux touffus du hêtre hanté par les fées (i). »

Ainsi qu'on le verra plus loin une scène de ce genre est reproduite par l'un des tableaux placés dans l'église de Domremy.

C'est auprès du Bois Chesnu surtout, que Jeanne aimait conduire le troupeau de son père et qu'elle allait s'agenouiller devant une ancienne petite chapelle, sise au pied du coteau et surnommée V Ermitage Sainte-Marie. De cet endroit, ainsi que l'a écrit d'une façon poétique, M. Huin, il y a une trentaine d'années, un tableau des plus vivants se déroule sous les yeux; devant soi, dans une vallée délicieuse, bordée de petites montagnes couronnées de forêts, la Meuse serpente au travers d'une prairie, où paissent de nombreux troupeaux, et roule doucement ses eaux vers le Nord ; on voit la route charmante, ombragée de peupliers, qui conduit de Domremy à Neufchâteau ; plus loin s'offrent à la vue, dabord le beau ruisseau du Vair, qui, à deux kilomètres plus bas, va grossir les eaux de la Meuse ; puis la montagne de Julian (Julien l'Apostolat) qui rappelle de si lointains souvenirs et sur laquelle l'Empereur Romain avait établi un camp dont on a retrouvé les vestiges ; plus haut, une petite éminence qui porte encore le nom de Potence. C'était là que jadis on exécutait les criminels.

(1) Jeanne d'Arc à Domremy, p. xxvn.

A côté de cette montagne, mais plus à droite, on aperçoit dans le lointain, le noir et antique clocher de Saint-Elophe, dont la forme est la même que celle du clocher de Domremy: C'est au bas de Saint-Elophe que Julien l'apostolat faisait sa résidence habituelle. Il avait un superbe palais dans sa ville de prédilection Solimariaca, qui n'est plus aujourd'hui qu'un charmant petit village, arrosé par le Vair, et appelé Soulosse.

Au dessus de la vallée de la Meuse, à droite, on découvre Neufchâteau; plus près, sur une montagne voisine du Bois Chenu, le château de Bourlemont qui compte plus de douze cents ans d'existence (i).

A gauche est Domremy avec son joli pont ; Greux et la route du Petit-Burey ; puis, à gauche, de l'autre côté de la Meuse, le village de Maxey, enfin de tous côtés, on ne voit que montagnes couronnées de bois, que coteaux chargés de vignes, une belle vallée peuplée de villages, ombragée par des arbres de toutes espèces, des champs couverts de riches moissons et, dans le lointain, les montagnes et les bois des trois départements voisins : la Haute-Marne, la Meurtheet-Moselle, et la Meuse (2).

Ce fut dans la Chapelle Sainte-Marie, que Jeanne

(1) Le Château de Bourlemont appartient aujourd'hui à M. le Comte d'Alsace, Prince d'Hénin. La Société Historique de Compiègne a été admise à le visiter le 24 juillet 1 885 et y a reçu le plus aimable accueil.

(2) Hist. popul. de Jeanne d'Arc, p. 1 36, et Notice sur Y Ermitage de Sainte-Marie, Neufchâteau, 1 885, p. 1.

Voir aussi dans Y Histoire de Jeanne-d" Arc par M. Jollois (PL II), une intéressante vue de la Vallée de la Meuse prise du Bois-Chenu.

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d'Arc eut aussi de pieuses inspirations, si Ton en croit Philippe de Bergame qui le raconte sur la foi d'un officier milanais, nommé Guillaume Guasco, alors au service de Charles VII :

« Dans le temps, dit-il, que cette fille faisait paître ses troupeaux, il lui arriva, pour se mettre à couvert de la pluie, de se retirer dans une petite chapelle abandonnée et de s'y endormir. Elle crut y avoir été favorisée d'un songe envoyé de Dieu . . .

« Elle se persuada que c'était un avertissement du ciel qui lui ordonnait de quitter la garde de ses brebis pour aller secourir le roi Charles... (i). »

Cette chapelle qui avait environ sept mètres de longueur sur quatre et demi de largeur, fut longtemps entretenue et réparée par la famille de Jeanne d'Arc. En 1549, Claude du Lys léguait dix livres pour Notre- Dame de la Pucelle, c'est ainsi qu'il la désignait.

Plus tard Etienne Hordal, grand doyen de la cathédrale de Toul et arrière petit neveu de Jeanne, y fai-

(i) De claris mulieribus, V. J. Quicherat. — Procès de Jeanne d'Arc, t. V, p. 52 1.

Quelques personnes mettent en doute ce re'cit et pensent que la Chapelle Sainte-Marie est bien postérieure à Jeanne d'Arc. Suivant elles, ce petit monument aurait été érigé en l'honneur de la Pucelle, sur remplacement de V Arbre des Fées où elle allait si souvent s'agenouiller. Ce qui donnerait quelque raison d'être à cette version, c'est que dans ses interrogatoire Jeanne d'Arc qui s'est complu à parler tour à tour du fameux arbre, de la Fontaine des Groseillers et du Bois Chesnu n'a pas dit un seul mot de la chapelle en question. Peut être Guillaume Guasco confondait-il déjà, comme on là fait plus tard, cette prétendue chapelle avec celle de Notre-Dame de Bermont dont il sera parlé plus loin. D'un autre côté, si YErmitage Sainte-Marie avait existé, on ne se fut pas arrêté sous Y Arbre des Fées pour réciter l'évangile de Saint- Jean ; la procession serait entrée dans la chapelle.

sait exécuter des travaux importants. Le fronton, où son nom est sculpté ainsi que la clé de voûte trouvés dans les fouilles en 1869 et qui ornent aujourd'hui la première pièce de la maison de Domremy, en sont la preuve ; mais elle fut entièrement détruite, comme je l'ai déjà dit, lors de l'invasion des Danois en Lorraine au xvne siècle: Habent suafata... sacella!... Le fameux Arbre des Fées eut le même sort.

De l'humble édifice, il ne resta plus qu'un amas de décombres qui demeura longtemps en place et que les vignerons du pays baptisèrent du nom de Pierrier de la Pucelle.

Puis ces décombres finirent par disparaître. « Cependant en i855, raconte M. Huin, un habitant de Domremy, dans ses fréquents voyages au Pierrier de la Pucelle, où il a conduit plus d'un visiteur, fut frappé des sites majestueux qui l'environnent. Ce lieu devint bientôt si cher à son cœur qu'il voulut s'assurer si, là, il ne restait rien qui pût lui rappeler plus particulièrement Jeanne d'Arc. Il n'eut pas de repos que des fouilles ne fussent commencées.

« Il prit avec lui des ouvriers du village, et tous travaillèrent avec ardeur. Au bout de trois jours, il fut grandement récompensé, car non seulement, il trouva les fondations de la Chapelle mais encore un mètre et demi de mur au-dessus de ses fondations. Opérant avec le plus grand soin, afin de ne détériorer les murs que le moins possible, il vit que le plafond de ces murs se composait de chaux presque pure assez bien conservée, mais qu'une pluie survenue peu de temps après, a dissoute.

« Le sol de la chapelle, composé de mortier de

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sable que le temps a durci, n'a pas permis de retirer entières les quelques briques çà et là répandues sur le sol, où elles étaient fortement collées, avec on ne sait quelle espèce de ciment.

« Ces briques enlevées avec le plus grand soin, ont été déposées dans la maison de Jeanne d'Arc et l'on éprouve une sorte de bonheur à penser que Jeanne elle-même les a foulées aux pieds dans ses fréquentes visites à l'Ermitage.

« Des pierres de taille, d'une extrême blancheur ont été retirées des décombres, ainsi que quelques débris dont la forme a fait juger qu'ils provenaient de fenêtres terminées par des arcs ou ogives...

« En mémoire de Y Arbre du Beau-Mai, l'habitant de Domremy planta un hêtre sur les ruines de V Ermitage, du côté de Bourlemont, et un chêne en l'honneur de Jeanne-d'Arc, du côté de Domremy (i). »

Il y quelques années, grâce à la généreuse initiative de Madame la Duchesse de Chevreuse et au concours d'âmes pieuses, on projeta de construire sur l'emplacement de l'ancienne Chapelle, et d'après les plans de M. Paul Sédille, architecte distingué de Paris, une véritable église de style roman, qui dominerait ainsi toute la vallée, et au devant de laquelle serait ménagé un autel permettant de célébrer la messe en plein air, certains jours de pèlerinage. Un groupe colossal dont l'exécution fut confiée à M. Allard, prendra place au-dessous de cet autel et représentera saint Michel, sous le vocable

(i) Notice sur l'Ermitage de Sainte-Marie, p. 10.

duquel doit être mis l'édifice, Sainte-Catherine et Sainte- Marguerite, dont les voix ont inspiré Jeanne d'Arc.

Les travaux furent commencés avec activité, mais plus tard ils se ralentirent et aujourd'hui ils semblent momentanément suspendus. Il faut espérer qu'ils reprendront bientôt et qu'ainsi se trouvera réalisé le vœu qu'exprimait avec tant de ferveur, il y a une dizaine années, M. l'abbé Bourgaut, Curé de Domremy, dont le zèle ne se ralentit jamais, quand il s'agit de glorifier la mémoire de celle qui a donné au modeste village des Vosges une célébrité que rien ne pourra plus jamais détruire.

Chapelle Notre-Dame-de-Bermont. — Ce n'est pas seulement Y Ermitage de Sainte-Marie qui était l'objet des fréquentes visites de Jeanne d'Arc. Tous les samedis elle allait encore, accompagnée de sa jeune sœur Catherine, faire ses prières dans la Chapelle de Notre-Dame-de-Bermont et y allumer un cierge devant la statue de la Vierge.

Cette chapelle, qui longtemps a été confondue à tort avec Y Ermitage Sainte-Marie , est située à environ trois ou quatre kilomètres de Domremy entre Greux et Goussaincourt, et dépend d'une propriété construite à 35o mètres, sur un petit plateau, dominant la vallée de la Meuse, et adossée à de superbes forêts communales.

Voici, d'après les notes que M. Louis Sainsère a bien voulu me communiquer, la description de cette chapelle :

Elle avait près de sept mètres du Levant au Couchant et six mètres du Midi au Nord. Les murs latéraux s'élevaient de quatre mètres et demi au-dessus des fondations. Une croisée très simple défendue par un barreau était pratiqué dans le mur au Midi. Audessous de cette croisée, un bassin avait été ménagé pour recevoir l'eau des burettes et des lavabots.

L'autel était placé contre le mur au Levant. Au Couchant un arc en ogive muni d'une grille en bois très massive, ayant une porte de chaque côté en dépendait l'entrée. Cette grille fut maladroitement enlevée il y a plus de soixante ans par le dernier gardien. Un Christ était placé au-dessus de Fogive.

Deux marches conduisaient à Tautel qui était formé d'un bloc de pierre. Au Nord-Est de cete autel, existait une saillie destinée à recevoir la statue de Saint- Thiebault, statue qui a été enlevée de son piédestal, et brisée en plusieurs morceaux. Au Sud-Est, une autre saillie incrustée dans le mur, supportait la statue de Notre-Dame de Bermont.

Les murs démontraient que la chapelle avait été originairement voûtée. Deux piliers adossés aux murs soutenaient cette voûte ; plus tard ces piliers servirent à asseoir deux statues, celle de Sainte- Anne au Midi et celle de Saint-Denis au Nord.

Une porte permettant de communiquer de la chapelle au cimetière. A côté de ce monument, se trouvaient le bâtiment de l'ancienne léproserie et de YErmitage.

Lors de l'écroulement de ce dernier qui était adossé à la nef, on trouva dans les décombres, au fond de la

cave, une pièce d'argent très mince, du module d'une ancienne pièce de douze sols: C'était une monnaie frappée sous le règne de René duc de Lorraine et roi de Naples, dans l'événement eu lieu précisément à une époque contemporaine de celle où Jeanne d'Arc tombât aux mains des Anglais.

Un pouillé du diocèse de Toul, la désignait ainsi :

« La Chapelle de Bermont, territoire de Greux, qui était autrefois un hôpital de lépreux ; elle dépend de Gerbonval, hôpital uni à la maison de l'Oratoire de Nancy. La Chapelle est dédiée à Saint-Thiébault. »

En effet, la maison de Bermont '; Bellemont ou Beaumont (1) dont la fondation remontait au xme siècle, avait été créée par Pierre de Bourlemont, Seigneur de Domremy, au moment où la terrible maladie connue sous le nom de Lèpre faisait des ravages en France. A l'époque de Jeanne d'Arc, la léproserie était convertie en maison de refuge pour les voyageurs, puis elle devint un simple Ermitage dont la propriété passa dans les mains des Comtes de Salm. C'est dans ce paisible asue que mourut, le 3 juin 1 583, un religieux dont la pierre tombale existe encore dans la Chapelle, et porte l'inscription suivante : « Cy gist honorable homme Denis Plantain jadis Hermite de Céans qui trespassa le 111e jour de juin 1 583. Priez Dieu pour luy. » En 1750 l'Ermitage était habité par le frère Nicolas qui eut pour successeur le frère Arnould.

C'est surtout en se rendant chez son oncle Durand Laxart, laboureur à Burey-le-Petit (aujourd'hui Bureyla-Côte, près Vaucouleurs), que la pauvre fille s'arrê-

(1) Cette dénomination lui venait de sa belle situation.

tait à Notre-Dame-de-Bermont. Elle entretenait cet oncle de ses projets, et finit par obtenir de lui qu'il allât intercéder en sa faveur auprès du Seigneur de Baudricourt. « Donnez-lui des claques et renvoyez-la chez son père, » lui répondit-il tout d'abord. « Robertus pluries dixit testi quod daret et alapas et reduceret eam ad domum sut patris. »

Jeanne resta ainsi pendant huit jours (i) chez son oncle qui réussit plus tard à convaincre le capitaine de Vaucouleurs et à lui permettre de la présenter à Charles VIL II est probable, d'ailleurs, qu'elle n'était pas inconnue du Sire de Baudricourt luimême ; plusieurs fois Jean d'Arc, ainsi qu'on l'a déjà vu, avait été en rapport avec le capitaine et Jeanne, sa fille aînée l'avait probablement accompagné à Vaucouleurs et elle avait dû ainsi se familiariser à Tidée d'invoquer la protection d'un si haut personnage.

Au commencement du XVIIe siècle, François de Lorraine, comte de Vaudémont qui avait épousé Christine de Salm, héritière des comtes de même nom, fit don de l'Ermitage de Bermont aux Pères de l'Oratoire de Nancy, qui en demeurèrent ainsi propriétaires jusqu'en 1793.

A cette époque la pauvre Chapelle, qui seule avait survécu, avec le logement de l'ermite, à l'action du temps, eut le sort de tout ce qui avait un cachet religieux. Mise en vente comme bien national, achetée à vil prix par un habitant de Grand, nommé Thouvenin, elle fut bientôt recédée, ainsi que quatre hec-

(1) V. son interrogatoire du 22 février 1430.

tares de terre qui en faisaient partie, à plusieurs habitants de Goussaincourt.

Plus tard, restée indivise entre trente-deux propriétaires, elle devint l'objet de nombreux pèlerinages où Ton venait surtout invoquer la protection de saint Thiébaut dans les cas de sécheresse. Le dernier de ces pèlerinages eut lieu en 1878 sous la haute direction de M§r l'Evêque de Saint-Dié.

Mais faute d'entretien, l'oratoire séculaire menaçait ruine et, comme la Chapelle Sainte-Marie il allait bientôt n'être plus qu'un amas de pierres, lorsqu'un homme aussi généreux de cœur que distingué d'esprit, M. Sainsère aîné, de Vaucouleurs, qui déjà, avait acquis les droits de la plupart des co-propriétaires indivis, se rendit adjudicataire du tout le 16 mars i835 devant le tribunal civil de Neufchâteau où la licitation en était poursuivie. Une fois devenu, à sa grande satisfaction, libre de disposer comme bon lui semblerait, de ces vestiges d'un passé qui lui était cher, il n'eut plus qu'une pensée, ce fut de remettre en son état primitif le modeste édifice.

Il confia ce soin à M. Desaux, architecte de Neufchâteau, qui lui présenta peu de temps après, un devis en tête duquel on lit les lignes suivantes : « La restauration de cette chapelle est faite par M. Sainsère afin de perpétuer à jamais s'il est possible, lamémoire de Jeanne d'Arc qui, d'après l'histoire et toutes les traditions du pays, reçut dans cette chapelle l'heureuse inspiration de sauver son Roi et de soustraire sa patrie à la domination de la Grande Bretagne.

« L'état de vétusté de cette chapelle ne permet pas de conserver les murs de la nef; comme ceux du

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chœur paraissent solides, ils seront maintenus jusqu'à ce qu'un examen sévère qui en sera fait, après l'enlèvement de la couverture, permette d'en apprécier la solidité.

« La reconstruction des murs sera faite sur les anciennes fondations en conservant les formes et les dimensions qui ont frappé les regards de Jeanne d'Arc et de ses contemporains. »

Moins de deux ans plus tard, l'ancien oratoire était à peu près entièrement restauré, et le 2 mars i836, M. Alexandre de Haldat, alors Secrétaire de l'Académie de Nancy et l'un des derniers descendants de la famille de Jeanne d'Arc, écrivait à M. Sainsère aîné qui l'avait mis au courant de l'exécution des travaux : ce Sans doute, il eût été plus heureux que, mieux conservé, ce monument eût exigé moins de reconstruction, mais, quoique vous ayiez été obligé de refaire une grande partie de la maçonnerie, le but principal, le but moral n'en sera pas moins atteint, car, il importe bien moins au public, aux cœurs généreux pour lesquels l'honneur national, l'honneur du pays est quelque chose, de savoir que l'édifice qu'il visitera est absolument tel qu'il était à l'époque des pèlerinages fréquents de l'illustre Jeanne, que de savoir que c'est bien dans ce lieu qu'elle se rendait et où elle exhalait ses vœux ardents pour la conservation du trône légitime et l'honneur du nom français, que l'édifice qu'il aura sous les yeux est rétabli sur les mêmes fondations, sur le même plan et avec les mêmes matériaux ; qu'il le représente enfin autant qu'il est possible. Vous avez atteint ce but honorable et on ne peut qu'applaudir à votre zèle patriotique. »

M. Sainsère avait cru devoir aussi informer la municipalité d'Orléans de cette restauration et l'honorable maire de la ville où le nom de Jeanne d'Arc est resté si justement vénéré, M. Heme, lui répondit le i5 mai 1837: « Rien de ce qui touche à la mémoire de Jeanne d'Arc ne saurait nous être indifférent; aussi ai-je lu avec le plus vif intérêt les détails que renferme la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 28 du mois dernier. L'administration municipale a été heureuse de s'associer, en 1820, à l'inauguration du monument élevé à Domremy en l'honneur de cette héroïne ; elle s'empresse de payer aujourd'hui un juste hommage au respect religieux et au patriotisme qui vous ont porté à assurer la conservation de la chapelle où la libératrice de notre cité et de la France reçut ses premières inspirations. »

M. Sainsère avait retrouvé dans le plus pitoyable état les quatre statues qui décoraient la chapelle du temps de Jeanne d'Arc. Il les confia à M. Lepy, sculpteur habile de Nancy, qui en opéra une restauration des plus complètes et des mieux réussies. La plus précieuse de ces statues est celle de Notre-Damede-Bermont aux pieds de laquelle Jeanne a dû tant de fois se prosterner. Représentée, la tête ornée du diadème avec un long voile, la Vierge tient dans sa main droite un spectre et sur son bras gauche l'Enfant-Jésus. « Elle est enluminée et de facture qui ne manque pas de caractère ni de certain intérêt pour l'histoire de l'art » (1).

( 1 ) Vallet de Viriville, Echo du Monde Savant, 1 5 décembre 1839.

M. Wallon {Jeanne d'Arc, p. 4/) a reproduit en gravure cette curieuse statue.

Tout en chêne très dur, elle est fort lourde quoique élevée tout au plus d'un mètre (i).

Parmi les autres statues figuraient celles de sainte Anne et de saint Thiébault; cette dernière tout en pierre.

L'autel qui, ainsi qu'on Ta vu plus haut, se composait d'un seul bloc de pierre, fut muni d'un revêtement en bois ; derrière lui la croisée plombée fut remplacée par des vitraux peints.

Dans le Cimetière, on trouva une grande quantité d'ossements qui provenaient certainement de l'ancienne léproserie.

Le pignon du devant de la Chapelle, est, comme autrefois, surmonté d'un campanile dans lequel se trouve une petite cloche qui, pendant la tourmente révolutionnaire, avait été transportée à Goussaincourt et fut plus tard rendue à sa destination première.

Cette cloche fait le désespoir des épigraphistes.

En effet, « vers l'extrémité supérieure, écrivait M. Vallet de Viriville (2), un cordon circulaire présente une légende fort singulière et qui, pour être conçue en caractères parfaitement distincts, n'en forme pas moins, ainsi qu'on va pouvoir en juger, un problème de paléographie des plus énigmatiques. Ces lettres paraissent, sans aucun doute, postérieures à la première moitié du xve siècle. Leur forme est simple, élégante et fait reconnaître chacune d'elles avec autant de facilité que s'il s'agissait des plus beaux alphabets gothiques, sortis de nos meilleures typographies

(1) La Vierge tient dans sa main droite un sceptre et non un spectre, ainsi qu'il a été imprimé par erreur à la page précédente.

(2) Echo du Monde savant, i5 Décembre 1839.

actuelles. Voici Tordre dans lequel elles sont groupées :

f a^m^hd^aapmanjt (4)

« Cette curieuse inscription signalée par M. Sainsère a déjà exercé l'attention et la perspicacité d'un grand nombre de savants. Elle a été soumise notamment à la Société académique de Nancy. Cependant tous les efforts étaient restés inutiles lorsqu'un numismate distingué, M. Renault, notaire à Vaucouleurs, en a donné une interprétation des plus ingénieuses. »

M. Renault a divisé l'inscription en trois groupes dont chaque lettre doit être pointée. Le premier groupe,, composé des lettres %.u.£M.$.ti.iX. signifierait ainsi : « Ad virginem ex manibus populi extrahentem imperhim Anglicani : »

Le second : (t.-e.a.a.p.m. : dedicatum est apud agrum post mortem :

Le troisième : a.tt.J.t. : ad nominis gloriam tintinnabulum.

Traduction libre : « Cette petite cloche a été dédiée, dans ce lieu, après sa mort et pour la gloire de son nom, à la Vierge qui a arraché le royaume des mains du peuple anglais. »

Cette interprétation fut, dit-on, l'objet d'une com-

(1) Quelques personnes, notamment M. l'Abbé Bourgaut (Guide et souvenus du Pèlerin à Domremjr, p. 66) et M. Léon Germain (Anciennes cloches romanes, p. 10, Nancy, i885), remplacent la lettre $f (5e et i3e) par la lettre r.

Malheureusement, jusqu'ici, il n'a pas été fait d'estampage de cette inscription, ce qui aurait levé toute espèce de doute sur la nature, la place et la forme des caractères qui la composent.

munication par M. Mollevaut à Y Académie des inscriptions et belles lettres qui l'aurait approuvée (i).

Suivant M. Vallet de Viriville, au contraire, elle laisse beaucoup à désirer, car elle repose sur un principe purement arbitraire, M. Renault ayant pu à ces mots substituer toute autre phrase.

« Pour la solution définitive, ajoute l'éminent archéologue à qui l'époque de Charles VII était si familière, il y aurait à trouver: i° Une rédaction plus correcte et, 2° il faudrait découvrir dans un autre ordre de documents écrits un témoignage quelconque qui coïncidât directement avec la version que l'on aurait admise et qui donnerait ainsi à une simple hypothèse préalable le caractère d'une irréfragable certitude (2).

M. Vallet de Viriville aurait pu ajouter que les expressions latines citées par M. Renaud ne devaient pas être usitées à cette époque, surtout en matière religieuse.

M. Renaut n'en a pas moins fait une œuvre d'imagination fort curieuse, quant au sens, et ce serait le cas de s'écrier avec le proverbe italien : « 'si non è verOy è ben trovato ! »

M. l'abbé Bourgaut, curé de Domremy, placé mieux que personne pour voir de près la cloche, n'adopte pas non plus cette interprétation; ce ni abréviations, ni ponctuation, nul signe n'indique, écrit-il, le sens primitif de l'inscription. Ce qui n'a pas empêché certains savants de couper cette ligne épigraphique

(1) Il n'existe dans les comptes-rendus officiels de la savante Compagnie, aucune communication de ce genre.

(2) Echo du Monde savant, loc. cit.

par deux croix qui n'existent pas et de la ponctuer de dix-huit points dont il n'y a pas trace sur le bronze, ce qui fait de chacune des lettres autant d'initiales propres à exprimer les choses les plus contraires. Plus ingénieux, ou plus hardis encore dans l'interprétation que dans la lecture des caractères, ils en ont fait une louange en l'honneur de Jeanne d'Arc dont l'époque est postérieure de plus d'un siècle à l'âge de la cloche. Nous laissons donc aux savants de l'avenir le soin d'expliquer cette inscription, à ceux, disons-le, qui voudront bien l'examiner de leurs yeux, sans préoccupations étrangères, et surtout sans idées préconçues (i).

M. Léon Germain, qui s'est livré à de nombreues recherches sur les anciennes cloches lorraines, partage cette opinion :

« Vu ses caractères minuscules gothiques, dit-il, nous placerons vers le xve siècle, bien que quelquesuns la jugent plus ancienne, la cloche de la Chapelle de Bermont, où aimait à prier Jeanne d'Arc...

« Comme l'épigraphie campanaire n'a guère employé la minuscule avant le xve siècle, nous ne pensons pas que cette cloche soit antérieure à Jeanne d'Arc ; cependant il serait absurde de prendre chacune des lettres pour l'initiale d'un mot, et surtout d'y chercher l'éloge d'une héroïne, assurément sainte, mais qui n'a pas encore été proclamée telle par l'Eglise ; nos pieux ancêtres ne se seraient pas permis une inconvenance de ce genre. Les fondeurs de cloches n'avaient parfois qu'une très sommaire instruction littéraire ; soit par maladresse, soit par ignorance, il

(i) Guide et souvenirs du Pèlerin àDomremy, p. 66.

arrivait souvent qu'on disposait mal les moules des caractères de l'inscription ; il a dû en être ainsi pour la cloche de Bermont; le commencement ne laisse toutefois aucun doute : c'est par VAve Maria que débutait la légende (1). »

L'idée émise par M. Léon Germain à propos de Tépoque où la cloche de Bermont aurait été fondue se trouve confirmée par le passage suivant de la Notice sur les Cloches par M. l'abbé Barraud :

« En considérant les inscriptions du xme et du xive siècle, on est porté à croire qu'elles ont été appliquées à l'aide de moules faits exprès pour chaque cloche, mais il est incontestable qu'à partir du milieu du xve siècle, on a généralement formé ces moules au moyen de lettres mobiles, en bois ou en métal, réunies de manière à composer des mots. » (2).

Et en note, le savant écrivain ajoute : « On ne se sera sans doute servi de lettres mobiles ou isolées pour les inscriptions des cloches qu'après l'invention de l'imprimerie ; on sait qu'on attribue généralement Tidée de faire des caractères mobiles en bois à Laurent Janszoon Coster d'Harlem vers l'an 1437. » (3).

(1) Anciennes cloches lorraines. Loc. cit.

V. aussi une brochure intéressante du même auteur, intitulée : Notes sur VAve Maria en Lorraine. Extrait de la Revue de TArt chrétien, t. iv, ire liv., 1886.

A raison des travaux archéologiques auxquels il se livre, M. Léon Germain a été proclamé Officier d'Académie par M. le Ministre de l'Instruction publique le ier mai dernier, lors de la réunion des Sociétés savantes à la Sorbonne.

(2) Bulletin monumental 1844, t. 10, p. 118.

(3) Coster (Laurent), né à Harlem vers 1 370 et mort vers 1440, serait, suivant les Hollandais, l'inventeur de l'imprimerie. M. Auguste Bernard, ancien imprimeur et archéologue distingué, a combattu cette assertion dans son ouvrage : De l'origine et des débuts de l'imprimerie en Europe, tout en reconnaissant que Coster s'est livré à des tentatives typographiques.

M. le docteur de Haldat, à qui M. Sainsère aîné avait écrit au sujet de la cloche de Bermont, lui répondait le 2 mars i836 : « Nous avons essayé de déchiffrer l'inscription ; ce sont des lettres de forme du dernier gothique... Le premier assemblage de lettres est sans doute Ave Maria, Je vous salue, Marie, estropié par un ouvrier qui ne savait pas lire et qui a mal placé ses caractères sur le noyau de la cloche. Quant au reste, cela n'a aucun sens dans aucune langue, l'ouvrier ignorant, comme cela était si commun alors, at-il placé au hasard les caractères qui lui restaient ? On ne sait que penser.

Un autre archéologue, à qui M. Sainsère s'était également adressé, M. Denis, de Commercy, lui écrivait: « Les caractères gothiques du xive et du xve siècle qui ont servi à cette inscription sont difficiles à déchiffrer parce que la forme des lettres n'était pas bien déterminée alors ; il s'y trouve aussi beaucoup d'abréviations. Cette inscription de la cloche de Notre- Dame-de-Bermont est le commencement de TAve Maria ou je me trompe fort. Lisez : Ave maria grâa pin dm8 t. f :

Ave Maria gratia plena, dominus tecum. »

Cette légende se trouvait en effet, sur une foule de cloches à cette époque, mais faut-il la voir sur celle de Bermont, cela me paraît bien risqué.

Une troisième personne, consultée à son tour par M. Sainsère, proposa une solution qui ne le cède en rien comme ingéniosité, à celle de M. Renault.

Voici comment il l'a formulée :

« La cloche de Bermont n'indique aucun millésime qui puisse faire connaître l'époque à laquelle elle a

été fondue, mais les caractères gothiques qui forment l'inscription font voir qu'elle appartient au xive siècle.

« En effet dans ce temps on se servait de ces lettres gothiques dans l'écriture cursive et quelque temps après elles ont été adoptées dans l'impression ; elles l'ont été presque exclusivement vers l'an i5oo ; les premières impressions qui ont eu lieu en Lorraine ont été exécutées à Saint-Nicolas, près de Nancy ; il résulte de plusieurs titres que j'ai vus et notamment d'ordonnances des ducs de Lorraine sur le fait des monnaies datées de 1 5 1 1 et imprimées au dit St-Nicolas que les lettres de ces titres ont une analogie complète avec celles de la cloche en question ; au surplus ce genre de lettres est encore usité aujourd'hui en Allemagne pour les Capitales des mots.

« Il faut d'abord remarquer que les lettres de cette cloche paraissent avoir été isolées et rapportées les unes auprès des autres pour composer l'inscription au moyen de leur application sur le moule.

« Ceci posé et en lisant l'inscription, on voit qu'elle est composée de mots latins ; seulement les dernières lettres qui formulaient les deux derniers mots à gauche de la Croix de Lorraine paraîtraient être françaises, car on semble y lire « de Bermont. » Mais pour cela il faudrait lire quelques lettres à rebours et supposer qu'elles ont été placées ainsi dans le moule, ce qui n'est même pas supposable.

« D'un autre côté, il est fort possible qu'en appliquant les lettres sur le moule, quelques-unes d'entre elles aient été interverties.

« Voici ce que l'inscription donne de plus plausible : Aurem piam, Dea armonat.

« Dans le mot aurem l'inscription donne seulement avem parce que le mouleur a interverti la lettre r qu'il a placée après la lettre m au lieu de la mettre entre Vu et Ve.

Pia. La première lettre de ce mot est un p quoique ressemblant beaucoup à Ve.

Dea. — Point d'observation.

« Quant au mot armonat on remarque que le mouleur a lié les 3 lettres arm au mot DEA tandis qu'il devait les en séparer, et, au contraire, il a détaché ON AT des 3 lettres ARM, tandis qu'il aurait dû les rapprocher pour composer le seul mot armonat.

« Toutes ces fautes proviennent probablement du défaut de connaissance du fondeur qui n'aura pas compris la phrase latine et qui en aura appliqué les lettres au hasard comme on le voit encore quelquefois de nos jours de la part des ouvriers illettrés.

« En adoptant l'inscription rétablie d'après ce que je viens de dire elle donne :

Aurem pia Dea armonat.

Ce qui signifie : La divinité pieuse réjouit l'oreille.

« Le mot Dea signifie déesse, mais pour la distinguer de la divinité du payen, on a ajouté dans les siècles postérieurs Tépithète pia ce qui signifie maintenant Vierge pieuse ou chaste.

« D'un autre côté on dédiait les cloches à un Saint ou à la Vierge Marie, de sorte que pia dea est pris ici pour Sainte Vierge ou pour la patronne de Bermont qui parle comme cela est d'usage lorsqu'on personnifie les cloches :

ce Quant au mot armonat, ce mot vient de la basse latinité armonare, harmonier, plaire, rendre des sons agréables, réjouir, etc., etc.

« Cependant quoique le mot armonat soit très pratique pour le temps où il a été employé, on pourrait encore former une autre conjecture c'est qu'au lieu de « armonat » le mouleur a pensé mettre « admonet » de admonere avertir. Dans cette hypothèse l'inscription serait :

Aurem piam Dea admonet.

C'est-à-dire : que la Vierge pieuse avertit l'oreille, ou autrement : que la cloche frappe l'oreille comme donnant le signal de la prière, etc., etc. De tout ce qui précède on pense que la cloche a été fondue de i35o à 1400.

(( Suite des Observations sur ltnscription Campanine de Bermont.

« On a démontré que le mouleur avait interverti IV dans aurem et que dans admonet il avait mis un a pour un e.

« D'après le sens que l'auteur de l'inscription a eu en vue, il parait évident qu'il a écrit : aurem piam Dea admonet.

« Et sur la cloche le mouleur a oublié de mettre un M après pi a.

« De sorte que l'inscription est définitivement :

Aurem piam dea admonet.

« C'est-à-dire la divinité, la Ste- Patronne, la Sainte- Vierge avertit l'oreille pieuse ou religieuse — frappe

son oreille — lui donne le signal de ses prières, etc.

« Et Ton remarque que cette inscription ainsi rétablie forme un vers composée de spondées et de dactyles, commme on peut le voir en le scandant. »

J'ai peine à admettre cette nouvelle interprétation, à cause surtout du mot Dea, d'essence tout à fait païenne, ainsi que le reconnaît du reste l'auteur luimême, essence que l'épithète piam ne saurait suffisamment corriger.

Enfin faut-il voir dans les dernières lettres de l'inscription les mots de Bermont et lire : « Ave Maria de Bermongt » en tenant compte de lettres omises ou mal placées ? Je ne puis l'admettre davantage.

Dans cette situation, j'ai fait moi-même appel aux lecteurs de Y Intermédiaire des chercheurs et curieux, et dans la livraison du 10 avril 1886, je leur ai soumis le texte de l'inscription et l'interprétation fournie par M. Renault, de Vaucouleurs, en sollicitant d'eux le véritable mot de l'énigme. Une seule réponse, signée Herbert Lescrivain, a été insérée dans la livraison du 10 mai. Elle est ainsi conçue: « Je crois qu'il ne faut pas chercher une légende aussi compliquée que celle que propose M. Renault pour la cloche de Bermont. On sait que les fondeurs étaient souvent fort illettrés et ne se gênaient pas pour déplacer ou supprimer des lettres. J'y verrais tout simplement une inscription pieuse commençant par Ave Maria et se terminant par deux autres mots formant un des qualificatifs ordinaires de la Vierge, Regina Angelorum, par exemple. »

Il est possible, en effet, que les trois dernières lettres puissent signifier Angelorum, en convertissant

LA MAISON DE JEANNE D'ARC A DOMREMY g3

le t final en un l barré, ce qui donne attjjt, abréviation (ïAngelorum.

C'est le sentiment de plusieurs archéologues que j'ai consultés à cet égard. Mais, quant à la teneur entière de l'inscription, Adhuc sub judice lis est. — Toutefois, s'il m'était permis de hasarder, à mon tour, une interprétation nouvelle, je serais disposé, tout en tenant compte de l'interversion et des erreurs de lettres, à proposer celle-ci : Ave Maria, Dei aima genitrix, interprétation qu'adopte également Mgr Lecot.

En attendant que la lumière se fasse sur ce point si nébuleux, revenons à la Chapelle de Bermont.

Une fois que sa réédification fut terminée, M. Sainsère aîné, à la mémoire duquel on ne saurait trop rendre hommage, vint occuper la paisible habitation qu'il s'était fait construire à côté du sanctuaire, pour lequel il avait une si touchante vénération. C'est là qu'il mourut en 1848, et selon ses dernières volontés, il fut enterré au chevet même de la Chapelle. Sur sa tombe on lit :

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