‹ La maison de l'EgliseChapitre 48 sur 50 · LES VEPRES. — LES PSAUMES · texte numérisé non relu

LES VEPRES. — LES PSAUMES

L'otïice de la Commémoration des morts, messe et vêpres, est une composition poétique du premier ordre, et par les choses qui en constituent le fond, et par Tordre, l'agencement et l'harmonie de ces choses : Ce génie d'appropriation et de concordance de l'Eglise est tout divin. On n'a jamais fini de l'approfondir. Ces psaumes des vêpres sont le 14e. Dilexi quoniam exaudiet Dominas ; le 119° Ad Dominum, cùm tribularer ; le 120e Levavi oculos meos ad montes ; le 129^ Dèprofundis; le 137e Confitebor, tibi, Domine, in toto corde meo, et le 145'' Lauda, anima mea, Dominant. Tous ces psaumes se rapportent à notre mortalité et à un état futur de nos personnes sur lequel la mort n'aura plus d'empire. Il est à propos d'en noter les traitsoù la chose vous est dite le plus expressément. On en verra mieux le rapport qu'ils ont à la cérémonie

commémorative des trépassés, et combien ils saisissent nos esprits du grand objet de la Résurrection.

Le psaume Dilexi quoniam... est à rappeler d'un bout à l'autre, tant il est d'une adaptation exacte et en conformité avec les sentiments qu'émeut en nous cette représentation tragique des triomphes de la mort ! Que dis-je ? c'est mieux qu'une représentation ; c'est la mort elle-même dans sa naturelle horreur; c'est notre misérable corps, et notre âme non moins misérable, qui ne peuvent plus rien, ni l'un ni l'autre, pour retarder le moment de la séparation du vif d'avec le vif, et presque du même d'avec le même. Qui ne se voit au point de l'agonie et dans les troubles du dernier moment, pour peu qu'il sente la force de ces paroles: Circumdederunt me dolores mortis... Tribulationem et dolorem inveni... (i).

Telle est l'originalité de ces psaumes, tel le caractère, vraiment unique, des Saintes-Lettres. Elles me disent sur la vie et sur la mort, sur le présent et sur le futur, des choses qui s'étendent à l'universalité des hommes, et qui rejaillissent à ma personne avec toute la force d'un enseignement fait pour moi. Il n'est pas un seul trait de ces psaumes qui n'aille à nous tous, et qui ne nous frappe tous et un chacun, pour ainsi dire, en pleine poitrine. Et le moyen de s'en garer? Il faudrait pour cela ne vouloir pas se connaître, je ne dis pas en son identité spirituelle, mais

(i) Les doulears de la mort m'ont environné ; j'ai rencontré la tribulation et l'angoisse.

même par son propre nom. Et comment se fait-il que j'échappe par des tours de souplesse, dont tout esprit est capable, à la plus subtile psychologie de l'école, jusqu'à la mettre au déri de pénétrer au plus intérieur de moi-même, et que je n'échappe pas à cette lumière de l'Esprit-Saint? N'est-ce pas que ces divines Lettres descendent de Celui qui a pétri, comme elles me l'enseignent, du même acte de sa toute-puissance tous les cœurs des hommes et l'infinie diversité des personnes, qui finxit singillalim corda eorum ? (i) (Ps. X).

La mort est merveilleusement entendue par le Psalmiste, et il nous l'a merveilleusement expliquée dans ce psaume. Il la considère en la seule manière qu'il la faut considérer pour n'être pas englouti par elle et pour se ravoir du néant. Il la regarde par rapport au futur, et en tant qu'elle est la fin assurée, et, dût le mot déplaire à notre amour de vivre, la fin souhaitable des misères de cette vie-ci. Convertere, anima nieajn requiem tuam (2). O mon âme, tourne-toi vers ton repos, qui est Dieu, qui ne peut être que Dieu, encore que toutes tes attaches soient à ce monde, et que la vie naturelle ait pour toi des douceurs dont tu ne peux pas te déprendre, même dans les souffrances delà chair et dans l'imbécile caducité. Cela n'est-il pas d'une mélancolie immense, et qui touche à la plus haute spiritualité chrétienne ? C'est la mort telle que la doivent envisager et la nature elle-même, pour amoureuse qu'elle soit de la

(1) Lui qui a pétri les cœurs de chacun d'eux.

(2) Tourne-toi, 6 mon àiiK, vers ton repos.

vie, et la raison perfectionnée par le Christ, et promue à l'état éminent de la grâce. A l'homme animal, vaincu du temps et des maux corporels, la mort est le bien final, et le seul remède qui opère. A l'homme spirituel, excédé au gouvernement de lui-même, et qui ploie sous le faix de son libre arbitre, la mort est une délivrance et un affranchissement. Elle met fin à la peine qui le travaille, aux tentations qui « le visitent dès le matin » a dit Job, fin aux appétits bas et furieux, fin aux pensées et aux désirs nés dans la partie haute de l'esprit, et à qui le temps manque pour aboutir, quoi de plus ? fin au péché, stipendia enim peccati mors (i), tellement inhérent à nos membres qu'il ne meurt pas, si ceux-ci ne meurent.

Nous jugeons de la mort en délicats qu'elle moleste aflreusement. Comme c'est à nos sens qu'elle se montre dure, puisqu'elle les anéantit, nous avons d'elle une horreur naturelle, invincible. De là nos manières communes et pusillanimes de parler « de la chose », quand il nous arrive d'en parler, et de la nommer par son nom. C'est le jugement des sens; il est précipité et passionné. La foi l'a totalement réformé ; et même elle l'a renversé de fond en comble. A parler proprement les chrétiens ne meurent pas; ils paraissent mourir, justi visi sunt insipientibus mori (2). Ils passent à la terre des vivants, et pour y faire un établissement éternel ; si bien que pleu-

(1) La mort et la solde du péché. Saint Paul adRomanos, diap. vi, § 23.

(2) Les justes paraissent aux insensés mourir.

rant nos morts chéris et le cœur nous crevant dans les larmes, nous pleurons, selon la for, les seuls vivants, les seuls intelligents, les seuls sages d'une sagesse indéfectible, les seuls exempts de nos troubles honteux ou misérables, les seuls heureux en Dieu, et participants de sa béatitude. Un homme, un mortel, porter si haut ses pensées, et prétendre à un tel destin ! Pourquoi pas? la nécessité de mourir étant si affreuse que Pimmortatalité seule m'en peut consoler. Et même je trouve que la proportion entre les deux n'est que juste. Le Psalmiste a vu cela à la lumière de l'Esprit-Saint. Quia eripuit animam meam de morte, oculos meos à lacrymis, pccles meos à lapsu. Placebo Domino in terra vivontm (1). (Psaume 1 14).

Ceci est-il purement hébreu, et l'Église par un abus d'interprétation l'a-t-elle christianisé pour l'accommoder à sa liturgie ? Que m'importe, si cela convient merveilleusement à l'office des morts et aux tristesses de mon âme ? Est-ce que par cela même la relation n'est pas établie entre les deux Testaments, et la preuve faite que le Nouveau a été figuré de tout point par l'Ancien ? Ce qui est local, régional, autochthone, appelez-le de quel nom vous voudrez, n'a jamais dominé l'universel qui fait la tradition en religion, en morale et dans l'art. C'est l'universel qui « me prend par les entrailles», comme Molière le dit de la bonne comédie. S'il est

(1 1 Parce qu'il a arraché mon âme à la mort, séché* les larmes \eux, préservé mes pieds de tonte chute. Je plairai au S dans la terre des vivants.

hébreu, il touche davantage les hébraïsants ; et je les envie de pouvoir le goûter à sa source et dans les originaux. Mais il n'est pas l'universel en hébreu seulement, il l'est en grec; il l'est dans ce petit latin de la Vulgate, qui me met tout près de Dieu, et qui m'introduit au plus intérieur de l'homme ; et les deux Testaments ne seraient pas historiquement liés l'un à l'autre que je rétablirais le lien entre les deux par l'universalité des vérités religieuses et morales. La catholicité ne signifie pas autre chose.

Ce n'est pas que nous fassions fi, nous les non-hébraïsants, du génie de la race, du climat, de ce soleil d'Orient, de ces lumineuses régions propices à la contemplation et à l'extase ; d'où la forte couleur locale de laquelle cette poésie est revêtue. C'est cela même qui nous fait aimer davantage l'universel. Nulle part il n'a l'air plus vivant, plus simple et plus aimable ; et quand il s'enveloppe de figures, rien n'égale pour la justesse, la convenance, la grandeur ou l'agrément ce monde métaphorique où les vérités universelles prennent un corps, et tombent, pour ainsi dire, sous nos sens. Ce multùm incola fuit anima mea est-il d'une mélancolie assez délicieuse, et q'û dit bien les ennuis de l'exil et les misères du pèlerinage ! Cela va jusqu'au dégoût du monde. Ce dégoût l'Evangile saura bien le rabattre au détachement en esprit, et le changer en une attente patiente des biens incorruptibles. Les morts sontje l'imagine, les vrais détachés de ce monde, puisque ce monde ne se soucie pas plus des morts que

LA COMMEMORATION DFs MORTS. \2^

ceux-ci de lui. D'un côté et de l'autre la séparation est consommée. C'est bien ce que l'Eglise nous fait entendre à nous les demeurants de cette rive-ci, qui prenons « l'exil pour la patrie », multùm incola fuit anima mea!(i) C'est l'une des paroles les plus touchantes de F Office des morts et, à mon sens, la note la plus exquise de cette divine symphonie. Que ne me dit-elle pas, non des propriétés spirituelles de mon âme, cela concerne la métaphysique, mais de ses langueurs incurables dans ce corps qui, plus il vieillit et s'appesantit, plus il lui est un fardeau incommode, plus il lui fait souhaiter de n'être pas à jamais collée à la terre et y rampant avec lui ? Encore si elle le pouvait haïr ; (2) mais elle l'aime, en quelque état qu'il soit, par la force du lien et de l'accoutumance. Elle demeure où il est sans s'y complaire, et ne s'y sentant pas établie : et comme elle vient de plus haut que lui, et que sa spiritualité l'emporte là et je (3) ne sais quel esprit de retour, elle se plaint non sans raison d'être ici-bas exilée. La Résurrection opérera ce prodige que le corps sera rendu à l'âme léger et participant de sa spiritualité, et ne lui étant plus un poids qui la tire à terre. Jusques-là et

(i) Mon âme a été trop longtemps une étrangère. (2) Ce corps, avec lequel je ne puis avoir ni guerre, ni paix, parce qu'à chaque moment il faut s'accorder, et à chaque moment il faut rompre. O inconcevable union, et aliénation non moins surprenante! Malheureux homme que je suis! (Bossuet. Du corp<.) (3) De la gloire éternelle, ineffable splendeur... En sa prison mortelle, consolateur de rame... Où le céleste amour en son pèlerinage, Lui montrant son pays la presse de retour.

Corneille, Imitation de Jésus-Qhrist. Liv. M, C. XXI.)

pour peu qu'elle se connaisse dans son fond et dans cette sorte d'union forcée avec le corps, elle dit comme le Psalmiste : Heu quia incolatus meus prolongatus est! (1). Les passions et la vie des sens étouffent audedans de nous cette plainte et l'empêchent d'éclater. Nous ne la portons pas moins dans notre sein, tout épris que nous sommes des choses de la terre.

L'Eglise se montre magnifique dans ses promesses à l'égard du futur, et dans ses consolations pour la bonne mort. Elle ne fait pas que nous entretenir de la nécessité du salut; elle ose bien s'en rendre la caution auprès de Dieu : tant elle a foi en la vertu d'expiation de ses sacrements, pourvu qu'on vienne à eux de toute sa bonne volonté, et non sans les tendresses arriéres du vrai repentir. Quelles paroles, allant à cet objet principal du siècle futur, pouvait-elle s'approprier plus justement que celles-ci du psaume 137, Dominus retribuet pro me. Le Seigneur sera pour moi dans la rétribution? Elle assure les bons de la vie éternelle, et elle leur met à la bouche le prononcé lui-même du jugement de Dieu touchant leur bienheureuse élection. Certes personne n'est reçu à faire du salut sa chose

Hélas, pourquoi mon pèlerinage a-t-il été prolongé >

LA COMMEM0RÀTIO1S DF.s MORTS. \:',

propre et privée. Dieu « l'a toute retirée à lui » comme parle Bossuet. Encore n'est-ce pas à l'homme de bien une foi exorbitante de croire que Dieu lui sera un juge propice et parfait, superexaltat misericordia judicium (i | et qu'il l'aura pour lui contre le monde, si accommodant sur les formes de l'honnête, si dur et si injurieux à la vraie probité. Telle est cette foi au salut permise à l'homme de bien, au degré où elle lui est permise, et moyennant que Dieu l'ait pour agréable. Dieu est l'opérateur principal ; et l'homme de bien (lequel se sait homme de bien sinon à une lumière intérieure, faible encore et vacillante ?) se décharge de toute l'affaire entre les mains du Souverain Juge : il attend de lui la pleine clarté du dedans, et que vienne à se lever sur les dernières ténèbres de sa conscience la belle aurore des justes. Dominus retribuet pro me.

On ne saurait trop le redire. Ces belles et humbles paroles, plus hautes et plus fortes que la mort, c'est le cri de délivrance des âmes des justes. Les voilà hors de ce lieu obscur des corps. Elles ont échappé aux justices pharisaïques de ce monde, aux espèces menues et équivoques de l'honnête, aux mesures du bien outrées et disproportionnées, à la fausse estime, au dur mépris, à la vanité des jugements humains. Non pas qu'elles s'assurent en leur propre justice et en un état de netteté qui n'est celui d'aucun homme vivant, quia non justificabttur

(i) Superexaltat misericordia judicium. La miséricorde ^'élèvera bien au-dc>su-> du jugement.

Saint Jacq.,2-13.)

J2Ô L\ MAISON El l'É'.LISE.

in conspectu tuo omnis homo vivens(i); mais n'ayant plus entre elles et Dieu toute cette épaisseur du monde, et l'ombre du bien ne leur voilant plus le bien suprême, elles tombent sous la lumière immédiate de l'absolue justice. Elles se voient enfin telles qu'elles sont, et telles qu'elles se sont efforcées d'être ici-bas. De là leur assurance humble et toute tremblante en la rétribution de Dieu. Rien n'exprime mieux cela que ce Deus retribuct pro me. Il est bien profond ; et qu'est auprès de cela le yvoSSi ffedfot©* Connais-toi toi-même, puisque les justes, que dis-je les justes? les saints eux-mêmes remettent à se voir tels qu'ils sont au jour du dernier jugement? Tant il est vrai que nous ne nous connaîtrons pleinement qu'en Dieu, nous étant à Lui et Lui à nous, dans le face à face réservé aux élus !

La sagesse du Saint-Esprit a des sublimités sous lesquelles tout, absolument parlant, s'abaisse et s'anéantit. Non-seulement elle voit les choses humaines dans le vrai point où il les faut voir; mais encore elle nous dit ce qu'elles sont, et le peu qu'elles valent, d'une manière si originale que rien, dans les Lettres profanes, poésie, éloquence, philosophie, ne supporte de lui être comparé. Cette manière est prototypique. Cette sagesse de l'Esprii-Saint ne serait pas de Dieu, s'il y avait des exemplaires qui lui fussent antérieurs parmi les productions de l'esprit humain. II iaut qu'il y ait un point dans le passé, un moment dans l'histoire du

(i) Parce que aucun homme vivant ne sera justifié en ta présence,

monde, où commence pour nous la créance en un Dieu créateur, conservateur et maître de sagesse, en un Dieu qui se soit fait le docteur immédiat du genre humain. Sans cela où est la raison pour nous de croire en lui, où commence notre foi, et à quoi se prendra-telle?

Voici, dans le psaume 145, des paroles où il m'est parlé de ma fin naturelle et du peu que je suis dans cette maison de boue en des termes auxquels je ne connais pas d'équivalents pour la précision et la netteté terrifiantes. Ils sont véritablement de Dieu. On m'y prononce mon arrêt de mort ; on ne me laisse pas le plus petit doute qu'il ne soit irrévocable. L'on m'y explique de quelle manière cela se passera pour moi, et ce qu'il en est pour chacun de nous de cette étonnante transformation. La chose ne nous est pas manifestée en sa pleine clarté, mais autant que le prodige en est supportable à notre faiblesse et qu'il importe à la morale et au gouvernement de nous-mêmes. Là est la vraie mesure du surnaturel. Le surnaturel n'est pas fait pour notre entendement qu'il confond et humilie. Il est fait pour notre cœur qu'il règle et enflamme pour le bien, le portant au-dessus de lui-même. Toute la répugnance des superbes et des corrompus pour le surnaturel s'explique par là. (1) (Exibit spiritjs ejus et revertetur in terram math.) Voilà tout le mystère de la mort naturelle, entendu catholiquement. Ceux qui jouent avec les

(i) Son esprit sortira du lui et il retournera 3 sa terre.

mots, et qui les expliquent à leur fantaisie, ne manquent pas à traduire par âme ce spiritus ejus, et, le tour fait, de triompher de cet anéantissement simultané de l'âme et du corps, et de leur commun enfouissement. Or il saute aux yeux que l'Écriture l'entend du souffle vital, cause et agent merveilleux de la vie corporelle. Il retourne en sa terre quand le corps et avec lui. Triste dénouement ! mais qui ne met en aucune façon le futur au hasard. Ce qui est terrestre retourne à la terre. Tel est le fait nu et brutal de la dissolution. Mais l'Écriture ne demeure pas sur cet accident ; elle ajoute « (i) In illâ die peribunt cogitationes eorum. » En ce jour leurs pensées périront. Quelles pensées? Celles sans doute dont le principe est spirituel, et que l'âme a produites de sa substance. En ce jour elles périront pour ce monde, oui, où elles sont faibles et obscures, ambitieuses et démesurées, et jamais n'embrassant tout leur objet, mais nonpas pour Dieu, qui, les estimant par rapport à sa science et à sa droiture infinies, n'y verra rien qu'enflure et matière à redressement. On ne va pas au fond de ce cogitationes eorum. Il s'agit pour qui presse le sens de l'Écriture, de l'abîme des abîmes, du cœur humain, du mien, du vôtre, qui ne se sait véritablement pas, et qui, plus il se cherche en son propre fond, plus ce fond le fuit et lui manque.

Il s'agit des pensées de notre esprit, en tant qu'il -échauffe à imaginer, à méditer, à raisonner. L'Ecriture

U i En ce jour périront toutes leurs pensées.

LA ' 0MM1 MOR \ I ION DES MOB rS. I : )

entend par cet évanouissement de toutes choses à la mort la fin dernière de nos appétits, de nos désirs, des maîtresses passions de Phomme, de tout le sensible, de ce qu'elle appelle en sa langue doctrinale, « le corps du péché ». C'est tout cela que l'Église rabat et fait rentrer dans la poudre au jour de la Commémoration des morts. C'est le corps du péché qu'elle nous montre détruit par la mort. En ce jour tout périt en nos mains toujours vives pour posséder et détenir, et qui ne veulent rien lâcher, biens-fonds, argent, maisons, villas, fermages, acquêts detoutesorte, rien, s'ilneleur est arraché par la noire visiteuse. En ce jour-là seulement ou en cette nuit, (la mort est du matin, elle est de midi, elle est du soir, comme il plaît à Celui qui l'envoie chez nous) périssent « toutes leurs pensées, c'est à savoir, toutes les manières « d'accroître et d'étendre son être » comme parlent nos sublimes esprits, ceux du monde et ceux de l'Église, au xvne siècle, tous ces monstrueux abus de nous-mêmes, toutes les insolences de la chair et de l'esprit qu'engendrent la condition, le rang, les grands biens, les lucres faciles, et la corruptèle publique.

L'Église n'atVecte pas de triompher dans la mort, quoiqu'elle nous tienne et qu'elle soit assurée de nous tenir par là jusqu'à la consommation des siècles. Elle ne triomphe de la mort qu'en vue de la morale, de la bonne justice distributive, de la résurrection et du jugement, Elle pleure nos défunts, comme nous les pleurons, avec des larmes humaines, ni.isi que l'a fait

son divin Maître, quand sa sainte âme elle-même se montra troublée des trépas prématurés (i). Mais le souci du salut prévaut dans l'Église catholique. Elle nous attend tous à repentance. C'est le point capital sur lequel nous ne la voyons pas mollir. Et voilà pourquoi la mort, dont il lui appartient d'adoucir et de sanctifier les peines amères et le dur travail, est dans ses mains le moyen sacramentel par excellence de nous enfanter à la grâce du Christ et à l'éternelle vie. Le jeu des esprits forts est de nous donner à croire comme à des enfants que l'Église nous fait peur de la mort pour venir plus aisément à bout de nous à nos derniers moments. Il n'en est rien. L'Église ne vient pas au lit des moribonds pour escamoter des âmes. Elle ne veut de personne des lâchetés et des capitulations de la chair. Elle traite les forts avec une évangélique vigueur qui leur va, les faibles avec une bonté toute maternelle. Elle se proportionne à tous. Avec aucuns elle ne se relâche de son pouvoir apostolique de lier ou de délier. Et, lorsque dans cette Commémoration universelle des morts, elle étale devant nous le tragique appareil des inévitables justices de Dieu, elle le fait, non pas pour nous dégoûter de la vie, de l'action et des choses dont nous avons à nous acquitter en ce monde, mais pour nous tenir en bride, autant qu'il se peut, sur le sensible, et pour nous remplir de la persuasion que c'est l'âme qui est vraiment le tout de l'homme, et non pas le corps.

(i) Ce fils unique de la veuve de Naïm. « Il eut pitié d'elle » et Lazare, son ami !

i\ COMMEMORATION DES MORTS.

Moyennant l'addition de ces psaumes, dont je cite les plus beaux versets et les plus pleins de l'esprit de vie et de résurrection, rien ne manque au poème catholique de la mort. Je maintiens que c'est un poème, les choses ayant été magnifiquement ordonnées par l'Eglise, et l'art s'y combinant avec la liturgie en vue d'un effet de terreur et de pitié, auquel rien ne saurait être comparé. Le présent, le passé, le futur, tout ce dont la vie de l'homme est faite ou en quoi elle se résout, est compris dans l'office commémoratif des morts. Et qui admirerait assez ce génie de l'Eglise, et combien en ellet il est catholique ou universel, puisque ceux-là mêmes qu'il ne saisit pas de religion, il les saisit du pathétique des choses humaines, et que, ne pouvant rien sur eux par la foi, il les surprend et les domine par le sensible et par les enchantements de l'art ? Défendez-vous, si vous le pouvez, vous qui venez à nos obsèques catholiques ayant durci votre front, afin que rien n'y paraisse de religieux: ou, comme vous dites, de dévotieux ; défendez-vous de l'horreur de votre mortalité naturelle et de ce visible anéantissement de l'homme animal et de la personne humaine. Fermez vos yeux, pour qu'ils ne voient point ce peu que vous serez à votre tour sous ce drap des morts. Bouchez-vous les oreilles pour ne pas

entendre ces lamentables litanies, et les voix de ces suppliants des limbes. Faites les sourds pour n'être pas troublés dans les fibres de votre chair par les éclats de la trompette de l'Ange évocateur des défunts. Riez, si vous êtes à ce point stupide et impie, des glas du Dies irœ, du De profundis et du Libéra. Je prétends, qu'en ces jours de Commémoration des morts ou d'obsèques dont vous ne pouvez vous excuser et nonobstant votre béotisme ou la dureté de votre cœur, vous vous sentez, si cela se peut dire, plus mortel qu'à l'ordinaire, et déjà dans des appréhensions secrètes d'un jugement futur et de comptes à rendre à qui de droit. Si, au théâtre, en ce lieu de l'illusion et des vaines images des choses, vous ne pouvez vous défendre de secousses violentes ou délicieuses, comment, ici, où vous touchez de la main le néant, si le néant était palpable, ne frémir pas de cette entrée en scène triomphante de votre Maître et Seigneur après Dieu, de l'affreuse, inopinée, inexorable mort? Quelle insensibilité, ou quelle étourderie est la vôtre !

Dans l'ordre de nos méditations, mourir est un point sur lequel peu tiennent ferme. Les saints ne pensent qu'à cela ; et, si ce n'était manquer de respect à ces sublimes détachés, je dirais qu'ils en radotent ; tant la chose leur revient et dans le discours, et dans le train ordinaire de la vie ! Nous les affairés ou les évaporés de ce monde nous passons outre au dénouement. C'est un casse-tête bien trop lugubre ; et de vrai l'on ne peut pas faire les deux à la fois, vivre et songer à la mort.

Admirons donc ce génie de propitiation et de substitution qui fait que l'Église prend à sa charge toute l'affaire de notre salut, et qu'elle administre pour nous dans l'universalité du spirituel. Où nous regardons peu à nous négliger dans nos rapports avec Dieu, elle nous supplée par l'intercession et la prière pour ainsi dire perpétuelle. Elle sacrifie pour tous, pour les vivants et pour les morts. Elle se souvient pour nous qui oublions: oui, elle a meilleure souvenance de nos morts que nous ne faisons nous-mêmes, les grands cris une fois jetés, et nos premières désolations exhalées. Elle a des larmes encore, après que les nôtres se sont séchées. Elle a des Commémorations universelles, dans lesquelles nos deuils domestiques sont compris, et qui, ravivant les causes de nos douleurs, nous rendent un moment à ceux que nous pleurons et nous à eux. L'Église, en tant qu'elle opère par les sacrements, maintient, au-dessus de nos sens et contre leurs impressions grossières, le rapport surnaturel qui lie les choses visibles aux invisibles. A vrai dire, hors les communions religieuses, il n'y a point de société des esprits. Ceux-ci se divisent sur tout le reste. Ma politique n'est point la vôtre ; votre politique n'est pas la mienne. Nous différons par les mœurs dont il y a toute sorte d'espèces. Mais, que cela nous plaise ou non, nous sommes dominés par la religion de laquelle nous dépendons pour ce qui est du naître et du mourir, à savoir, du mystère de nos commencements, et du mystère de notre lin. L'un et l'autre nous occupent de la même manière, nous piquent du môme désir do con-

naître, nous tiennent dans les mêmes angoisses de l'esprit et du sentiment. C'est de quoi nous délivre le dogme religieux ; et lui seul fait cela, l'esprit humain n'ayant pas sur ces questions divines la suffisance requise pour décider. La communion des esprits consiste en ceci universellement qu'ils sont inquiets des mêmes choses, et avides des mêmes vérités de l'ordre surnaturel. Ni cette inquiétude, ni cette avidité ne nous laissent de relâche ici-bas. Qui peut me dire qu'il est tranquille « un second seulement » comme parle le poëte, sur son destin ultérieur, même à supposer que ce philosophe folâtre s'accommode du néant et du sommeil de la pierre? Donc lorsque l'Église me dit « hors de chez moi, il n'y a point de salut », je l'entends rigoureusement du bon état de conscience où elle veut que je sois à la mort. Je l'entends surtout de ces lumières d'en haut qu'elle a substituées aux faibles et vains concepts de ma métaphysique, de ces affirmations du futur qui mettent à néant le probable et le vraisemblable, de cette certitude qui me vient de Dieu que, moi aussi, je ressusciterai d'entre les morts à la face du Christ, mon Sauveur et juge miséricordieux.

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