LA PRÉFACE DES MORTS
On sait quelle place occupent dans l'ordonnance de nos Messes les Préfaces, ces exposés lumineux et concis du dogme et des motifs de notre créance, où le propre du jour nous est expliqué doctrinalement, et le point de foi établi et affirmé avec une si grande force. Je ne parle pas du mode simple et grave dans lequel ces Préfaces sont récitées par l'officiant, et de l'incomparable majesté du récitatif. Les préludes surtout ont quelque chose de céleste ; et par eux les âmes sont transportées au-dessus de tout ce qui les appesantit ou les accable ici-bas (i). Sursum corda! Elles se recueillent pour converser avec les natures angéliques.
Haut les cceurs!
Quelque chose se t'ait entendre de cette conversation surnaturelle dans les versets que l'officiant commence à dire, et auxquels l'assistance répond fortement, du même souffle des poitrines, et avec la même adhésion des esprits. C'est, je pense, l'un des plus grands moments du Saint-Sacrifice et de la confession catholique. Ainsi, au moins je me l'imagine, les Pères de Nicée, après qu'ils eurent déterminé les articles et arrêté la formule du Credo, ont dû entonner de toute la force de leurs voix et de leurs cœurs ce définitif Symbole de la Communion des Saints. Consentir est si bon, principalement dans les choses où les ignorants en savent autant que les savants, et qui sont de foi et de tradition perpétuée (1). — Bonum est fratres hakitare in unum. — Peut-on mieux dire la société des esprits que la religion seule a constituée, et qu'elle a faite éternelle ?
On affaiblirait l'effet d'éloquence et de persuasion de cette grande Préface des morts en la commentant de mot à mot. La lire et s'en appliquer les paroles suffit à un chrétien qui sait qu'il mourra, et qu'il porte en son sein des causes non douteuses de son inévitable destruction. La nature s'attriste de la mort ; Dieu ne lui interdit pas cela, Dieu qui a fait la vie, et qui la veut perpétuelle, non pas en chacun de nous, mais en l'universalité du genre humain (2). Vivre dans ce corps, c'est aimer à v demeurer nonobstant les changements qu'il souffre de jour en jour, et d'année en année, et
(1) Il est bon aux frères de vivre dans l'unité. Deus fecit hominem intxlerminabilan.
par lesquels il évolue vers la dissolution dernière et informe de toute matière (1). Dum naturam contrisiat certa moriendi conditio.
La mort est donc un mal absolu et comparable à nul autre, en tant qu'il répugne à la nature, et qu'il l'atteint de la façon la plus cruelle. Et même l'atteinte est si profonde, et la destruction si entière que, n'en pouvant soutenir l'idée, nous passons outre, et songeons à toute autre chose. Les saints eux-mêmes, ces contemplateurs passionnés de la mort, ces affamés de la vie éternelle, ne voient pas sans trouble la machine de leur corps se détraquer, et cette belle économie de la vie animale tout à coup se déconcerter et s'en aller pièce à pièce. Ce n'est pas le phénomène en lui-même de la mort qui exerce le raisonnement et la haute pénétration de ces âmes tranquilles en Dieu. L'accident les étonne, et les surpasse autant que nous. Dieu seul qui a fabriqué ce corps sait comment la dissolution s'en opère. C'est au delà que les saints regardent, au futur, à la cessation du mal de l'inconnu, aux suites de la mort pleinement manifestées, à tout ce que la foi promet et effectue, à la résurrection. Quoi de plus expressément marqué et de plus fermement établi, dans notre Préface des morts, par ce (2) fidem consoletur futurœ immortalitatis promissio? Combien l'Église catholique s'entend à philosopher ! Elle a sur toutes choses, sur les transitoires et
(1) Tandis que la loi certaiae delà mort contriste la nature.
(a) De wrt« W ItproneiM àQ l'immortalité future console
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sur les éternelles, des clartés et une réserve merveilleuses. Elle-même elle ne s'entête pas à l'inconnu, « au secret du Père », et elle ne permet pas qu'on s'v entête. A quoi bon ? Ni le cœur, ni même l'esprit n'v ont intérêt. Pour l'un ne pouvoir pas reprendre ce que la mort lui a ôté, c'est un sujet de tristesse immense ; pour l'autre, c'est une amorce de curiosité vaine et insensée, un péril d'orgueil et d'infatuation détestables. Et qu'est-ce que les mœurs ont à voir à cela et la direction des consciences ? Mais les choses de la sagesse révélée, qui sont tout le contraire de l'inconnu physique ou scientifique, mais les vues surnaturelles qui importent au premier chef à la dignité et à la perpétuité de mon être , c'est sur quoi l'Église ne souffre pas que je m'endorme, ou que j'appuie faiblement. Cette sagesse révélée, elle vous captive, et vous dompte, malgré qu'on en ait. Je vous défie bien de vous désintéresser absolument du (1) « quid post mortem », et de vous dérober à la difficulté. Choisissez, ou de n'être plus rien qu'un peu de poudre à remplir le creux de la main, ou de vous étendre à toute l'éternité. L'alternative n'est même pas supportable à la pensée. La sagesse révélée m'ôte de dessus le cœur ce poids d'ignorance et de tristesse noire. Et l'église réjouit mon oreille, et enlève mon âme aux cieux des cieux en psalmodiant ceci (2): fuis enim fidelibus vita mutatur, non tollitur.
d) Qu'y a-t-il après la mort ?
(2) Car la vie change pour tes fidèles; ell
lie ne leur est pas
Olée.
Ces morts ne sont pas morts ; leur état est changé. Et voici comment : tout leur être est demeuré, à savoir, leur âme avec laquelle ne compatit pas la pourriture du tombeau, et qui ne souffre ni altération, ni diminution des parties. Ils ne sont plus à notre égard, et par le lien civil et par de plus chers et plus étroits rapports, les mêmes personnes que nous avons connues et aimées. Nous ne touchons plus à eux par là, ni eux à nous. Mais, devant Dieu et dans la patrie des esprits, ils sont les mêmes en leur intégrité spirituelle, les mêmes par la raison, par le jugement, par les claires distinctions du bien et du mal, les mêmes par le libre arbitre qui nous fait le plus hommes. On est toujours quelqu'un devant Dieu, et connu de lui plus que soi-même on ne s'est connu. On est devant lui, jusqu'à la résurrection de la chair, en qualité d'esprit vivant d'ores et déjà de l'interminable vie. N'est-ce pas ce que l'Église nous dit avec la propriété de son langage doctrinal vita mutatur, non tollitur ? Il est ainsi, que cela vous persuade ou ne vous persuade pas. Venez ou ne venez pas à cette sagesse révélée, supplément à vos sens obtus, et à votre raison bornée du côté du futur. Venez ou ne venez pas à la seule lumière qui éclaircit les ombres de la mort : il est ainsi.
Nulle part les choses de la foi et la transcendance des dogmes ne nous sont exposées avec autant d'empire et de fermeté imperturbable que cela se voit dans ces Préfaces pour le propre du temps. L'Église y a ramassé tout le suc et tout le nerf de sa doctrine ; et, j'ajoute,
le meilleur de ce latin que lui a légué l'impérieuse Rome des Consuls et des Césars. C'est le latin des actes publics de ce grand peuple ; il est plein de l'esprit du gouvernement civil et religieux. L'église n'a fait que se l'approprier et le rendre sacramentel. Chanté ou pluiot récité comme il l'est dans nos sanctuaires et sur ce mode séraphique, il est d'un effet de religion universel ; et à cause de cela il descend aux intelligences des plus illettrés et des plus dépourvus de latinité. Les bonnes femmes elles-mêmes, qui en fait de latin ne connaissent que leur chapelet, se montrent sensibles à ces Elévations du génie catholique dans les Préfaces. Tant cette langue romaine et pontificale, dans laquelle l'Eglise a formulé ses dogmes et épanché ses prières, sonne grand aux oreilles des multitudes; tant elle est une musique d'une beauté immortelle et dominante ! Elle est restée pour nous autres Occidentaux notre seconde langue maternelle.
Il y a j'aime à le redire, parce que la chose est vraie en soi et par rapport à l'esprit humain, il y a une beauté extérieure de la liturgie et des rites de l'Eglise qui parle haut, même aux incroyants. C'est proprement l'esthétique du catholicisme.
« J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies ; « Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies. »
(Racine, Athalie).
Vous raillez les dogmes, parce que vous ne voulez pas voir plus loin que votre raison individuelle et bornée aux choses contingentes. Mais les grandeurs du culte et la symbolique du sanctuaire vous touchent dans le sens; ce n'est pas rien cela. Où le sens se rend, l'esprit est bien près de capituler. Et tous les moyens sont bons à Dieu pour faire que les aveugles voient, et que les superbes se soumettent. Écoutons ensemble, si vous êtes un peu latiniste, cette Préface des mortsX telle que l'officiant la récite, les mains levées vers le ciel, et dans cette attitude composée et révérencieuse qui convient au sacerdoce, le rhythme du récitatif aidant à accentuer ce qui est de foi. Mettez que la personne, qui est sous ce drap des morts, nous soit quelque chose à vous et à moi, par l'amitié, je ne dis pas par le sang, cela nous remue trop la chair ! Et tâchons, vous avec votre scepticisme, et moi avec le mien (je me suppose des vôtres et de votre séquelle) de n'être pas touchés dans le sensible de cette pompe auguste qui couvre la misérable nudité de ce défunt, de ces derniers honneurs rendus au corps d'un chrétien. Il n'y a pas bien longtemps nous étions en la très-vivante compagnie de ce mort d'aujourd'hui. Sa personne nous était si connue et si familière ! Elle est disparue pour jamais de nos yeux ; et n'était le commerce qu'ici-bas les âmes ont entr'elles,
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nous n'aurions plus rien de notre ami qui nous le remît en mémoire une seconde seulement. Eh bien, cette Préface des morts nous ôte de l'esprit l'insupportable idée que notre ami n'est plus ni lui-même, ni ce qu'il nous était. On nous y affirme avec une telle force et une telle lumière des paroles la bienheureuse résurrection des morts que nous croirions la chose, quand même elle devrait se faire seulement pour notre bien regretté défunt. Oui, notre cœur concevrait et formerait tout exprès pour lui cet acte de foi. Qu'est-ce donc de l'universalité des morts? Ce que nous croyons d'un seul, n'est-ce pas que nous le croyons et l'attendons pour tous? C'est là justement ce que fait cette admirable Prèjace. Elle embrasse dans ses affirmations d'immortalité et nos propres pertes, et tout ce qui manque ici-bas du genre humain, depuis qu'il est sous la faux de la mort. L'Eglise se met d'emblée hors de la matière et audessus de la pourriture du tombeau. Elle ne connaît que des âmes dans ces amas de corps devenus de la poussière. Elle appelle ses défunts des âmes ; et si elle bénit ce qu'elle nomme avec le Saint-Esprit « cette maison de boue qui s'est écroulée, à savoir, nos restes cadavériques,— Et dissolutâ terrestris lui jus habitations domo — (1), c'est à cause de l'esprit qui l'a habitée et faite participante de son destin immortel. Ce genre humain qu'elle attend au dernier jugement à « se lever comme une moisson », ce sont des âmes qui iront dans leurs
Et après que cetic maison de boue sera dissoute.
corps spiritualisés et portés sur les nues au-devant du Christ. L'Église n'est-elle pas la communion des esprits dès ici-bas et aux siècles des siècles ?
Que ceux qui s'amusent à forger pour le compte de l'homme des palingénésies, ou ridicules ou déshonorantes, se récupèrent par elles de la perte de leurs molécules organiques. Notre résurrection de la chair a, j'imagine, de quoi les contenter. Elle leur laisse tout en gros et en détail, toute leur personne pensante, et tout leur corps qu'ils n'ont jamais beaucoup haï ; outre que celui-ci ne leur pèsera pas plus que ne fait un atome de leur saint oxygène. S'ils ont mieux que cette Préface des morts pour m'instruire du futur, et pour me donner cœur en cette passe épouvantable où je les attends, je suis avec ces grands donneurs de recettes pour bien mourir. S'ils n'ont pas mieux, je reste à l'Eglise qui me dit avec « cette intrépidité de bonne opinion » qu'elle n'aurait pas, si elle ne lui venait d'en haut, que je mourrai pardonné du Christ, et que je ressusciterai, moi aussi, d'entre les morts.
Notre chère mère (elle a été notre meilleur maître en religion) nous emmenait avec elle à la messe de la Commémoration des morts ainsi qu'elle faisait à tous les
Offices de l'Église, aux grands et aux ordinaires. Où est-ce que je ne revois pas, que je n'entends pas, que je ne me représente pas vive, saine, et toute à son domestique cette personne chérie, enlevée sitôt à notre amour? Le héros, j'aime mieux dire, l'âme de ces souvenirs, que les bons fils ne me reprocheront point, c'est, ai-je besoin de le confesser, cette chère mère. Elle m'apparaît dans cette petite bourgeoisie provinciale d'il v a soixante ans comme une personne qui en tenait la tête, et qui y faisait une figure exemplaire. Les nobles de race, au moins ce qui reste d'eux aujourd'hui, disent encore « notre maison » ; et ils ne mentent pas. Nous non plus, les fils de cette petite bourgeoisie d'antan, à qui nous devons d'être nés et restés d'honnêtes gens, nous n'avons pas menti à nos origines en les adultérant, comme c'est le fait de quantité de sots, au moyen de l'argent et d'armoiries payées en sous et deniers. Nous ne sommes pas assez riches pour nous payer le blason de Monsieur Jourdain, et pour tenir rang parmi les innombrables petits-fils de cet ancien marchand de drap. Nous sommes sortis d'un trop bon sang pour le vouloir gâter par de fausses gentilhommeries, et par des parchemins de bâtardises. Notre maison était de bonne bourgeoisie moyenne avant 89, faisant trait-d'union avec ceux du petit peuple, n'ayant ni à se hausser, ni à descendre plus bas. Nous sommes dans la ligne mâle et des femmes de la plus ancienne noblesse du monde, de celle des braves gens.
Oui, c'est bien cette chère mère, c'est bien elle! Je
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la revois en grand deuil, et sous cette coëfte noire, les belles lignes de ce visage d'une majesté douce et reposée. Je la revois pâle d'une pâleur touchante, avec de grosses larmes qui ruisselaient de ses yeux, et qui paraissaient aveugler cette pleureuse si facile à répandre le trop plein de son cœur. Elle était avec nous devant ce catafalque et ces cierges allumés, sanglotante et secouée par la douleur, comme si elle eût eu là, sous ce drap mortuaire, quelqu'un des siens qu'on allait porter en terre. Nous n'en revenions pas mes frères et moi de cette désolation immodérée de notre mère, sachant qu'il n'y avait pas là « un vrai mort », comme nous disions, et que tout cet appareil était un semblant d'enterrement. Mais pour ce cœur d'une divine abondance, et qui ne savait pas tarir, il y avait, sous ces quatre planches vides, une personne de sa maison qu'elle ne voulait pas croire, même après dix ans, lui avoir été enlevée. Cette personne c'était sa mère. Elle l'avait perdue neuf jours avant de me mettre au monde, et se réjouissant de lui donner ce quatrième petit-fils à tâter et à bénir de ses vieilles mains, la pauvre femme étant devenue aveugle. J'ai été vraiment engendré dans les larmes. La chose n'est pas nouvelle sous ce soleil. Cela a été, et cela sera aussi longtemps que l'homme sortira de la femme. Notre chère mère, cette fille parfaite, pleurait donc sur le catafalque, comme si sa vieille mère fût décédée de la veille, et qu'on l'eût enterrée en ce jour de la Commémoration des morts. L'office terminé, elle s'en revenait chez elle dans les mêmes désolations, et
ravalant ses sanglots, comme si elle fût revenue du cimetière. Elle avait des tendresses du souvenir égales à ses sensations les plus vives et les plus journalières ; et ce cœur exquis recommençait à saigner de blessures qu'on pouvait croire cicatrisées pour toujours. Ceux qu'elle avait aimés vivants, morts elle les aimait d'un amour plus fort que l'insensible poussière du sépulcre, d'un amour qui ne se rendait pas sur les séparations éternelles. Cheminant avec elle jusque chez nous, nous l'entendions prononcer plus d'une fois dans la véhémence de sa douleur et sous le poids de ses soupirs ce mot de « maman » délicieux à dire à tout âge, et que tous disent de la même manière, petits enfants, adolescents, hommes faits, et même des vieillissants (j'en connais) auxquels Dieu a gardé leur mère pas trop caduque. Heureux vieux fils ! Ils sont les bénis de Dieu.
Telle j'ai vu notre chère mère à ces Commémorations des morts, quand elle nous avait tous avec elle, et aussi le chef et le soutien de sa maison.
Dieu seul sait les communications ineffables des vivants avec les morts, des âmes qui languissent dans les liens de ce corps avec les âmes parvenues au lieu du rafraîchissement, de la lumière et de la paix. C'est en parler bien à son aise que nier ce commerce des substances immortelles, comme sil leur était interdit de s'atteindre à travers les ombres de la vie présente. Ceux qui parlent ainsi jugent mal des coups dont notre pauvre cœur ne sait que mourir, n'en pouvant pas guérir. Ils n'entendent pas, ou ils passent outre à cette chose
délicieuse que le poète a exprimée, non pas pour les seuls amants, mais pour tous ceux qui se sont aimés tendrement ici-bas. Animé dimidium meœ, toi, la moitié de mon âme. C'est bien la moitié de notre âme que la cruelle mort nous arrache, quand elle a détruit ce tout que nous faisions, mari et femme, père et mère, et les enfants sortis du sang de l'un et de l'autre ; notre Astyanax « le mien et le tien » (ô luo; xck o6ç) dit Àndromaque à Hector ! Où est donc le mysticisme à croire que ces âmes, divisées pour un temps d'avec leurs pareilles par la force de la mort, tâchent à se rejoindre de ce monde-ci à l'autre par l'amour, le sentiment et la prière? Est-ce que les païens eux-mêmes, en dépit de leurs imaginations anthromorphiques, n'ont pas eu cette religion des morts pure et toute spirituelle? Et quel sens autre que le nôtre à donner à l'un des plus délicieux mots de la langue latine?
(i) Quis desiderio fit pudor aut modus.
(Horace, Odes. Liv. I. Ode XXIV).
Ce desiderium nous le traduisons par « regret ». IN 'estce pas en effet l'âme du vivant qui ne souffre pas d'être disjointe de l'âme du mort à ce point que rien ne subsiste plus de leur ancien et mutuel amour ? Savons-nous bien tous les rapports du visible et de l'invisible, et tout ce qui nous reste de ceux que nous avons aimés, et que « la cruelle » nous a ôtés ? Oui, il y a entre les
(i) Quelle pudeur, quelle mesure mettrai-je à mes tq- ^i-ots ?
vivants et les morts les mêmes abîmes qu'entre Lazare et le mauvais riche de l'Évangile. Nos larmes n'y l'ont rien ; elles ne nous rendent pas cette chair changée en poussière. Et pourtant nous ne nous croyons pas loin d'eux, ni eux de nous, quand nous allons visiter le lieu où ils dorment. Les insensés eux-mêmes qui ont mis les leurs dans des trous comme on fait des animaux, ne pensent pas à eux de la même manière qu'ils pensent à des bêtes. Ils ont, quoiqu'ils s'en défendent stupidement ou lâchement, souvenir d'esprits avec lesquels ils ont eu commerce par la parole et le sentiment ici-bas, sous cette voûte éthérée. Ils n'échappent, les pauvres esprits forts ! ni à la loi de la chair, qui se soulève contre sa naturelle dissolution, ni à la loi de l'esprit qui ne peut pas abolir en son fond l'idée du vivant, et la persistante image de la personne évanouie. Cela c'est tout autre chose que la croyance aux revenants ; c'est l'invincible persuasion du moi "qui pense, et que poursuit par delà les choses visibles le cher idéal de ses pensées, de son amour, de ses intarissables pleurs. Voilà la métaphysique à l'usage de tout le monde. Or que peut être une telle métaphysique, sinon la religion ellemême, en tant qu'elle me donne foi au futur, et à la perpétuelle survie de tout mon être ?