‹ La maison de Molière et des grands classiquesChapitre 1 sur 21 · PAR · texte numérisé non relu

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Les Origines de la Comédie-Trançaise de 16 58 à 1680.

Vers le milieu du xvir- siècle, les comédiens du théâtre de l'Hôtel de Bourgogne1, situé dans la vieille rue Mauconseil, jouissaient du privilège souverain d'amuser la Cour et la Ville.

Dans les premiers jours d'octobre 1658, ils lurent très étonnés d'apprendre qu'on les conviait, pour le 24 de ce mois, a une représentation dramatique, organisée loin d'eux et sans eux. Le spectacle avait été préparé par une troupe toute nouvelle avant à sa tète un nommé Molière, et devait avoir lieu dans une dépendance du palais du Louvre.

Ils avaient quelque raison d'en être surpris, ceux qui s'intitulaient, en vertu de leur privilège, les comédiens de l'élite royale. Si. plusieurs fois, le fameux Hôtel de Bourgogne eut à se mettre en garde contre

1. Construit au milieu du x\T siècle, pour les célèbres « Confrères de la Passion », sur les ruines d'un vieil hôtel resté sans maître depuis la mort de Charles le Téméraire, ce théâtre fut occupé successivement par plusieurs troupes d'acteurs, dont l'histoire littéraire a gardé le souvenir.

des rivalités, qui gênaient un peu ses prétentions à détenir le monopole dramatique, il n'en avait que mieux établi les preuves de sa suprématie. La troupe du Marais devait lui payer tribut. Il était bien le plus riche, le plus important, le plus suivi des théâtres parisiens. Cependant, des gens étaient venus troubler cette belle confiance.

En présence de Leurs Majestés et de toute la cour, sur un théâtre que Louis XIV avait fait dresser dans

la salle des Gardes du vieux Louvre, Poquelin, dit Molière, fils de Jean Poquelin, tapissier du roi, eut l'honneur de représenter, au jour indiqué, Nicomède, tragédie de Corneille, et une petite bouffonnerie de sa composition qu'on appelait Le Docteur amoureux. Là-dessus s'était produit un moment d'alarme chez les illustres tragédiens de la rue Mauconseil; puis, convaincus de leur immense supériorité, persuadés pour l'instant que ce Molière et sa compagnie ne s'élèveraient jamais au-dessus de la farce et ne leur seraient, par conséquent, d'aucun'1 rivalité bien redoutable, ils rapaisèrent leurs esprits et se reprirent à leurs travaux accoutumés.

Cependant, Molière et les siens continuaient à jouer. On commençait à s'apercevoir que lui-même était un acteur assez plaisant : on daigna reconnaître qu'il ne

E.mpla( ! :.mi:m du théâtre du Marais

D'après un ]>lan de Taris au >:\iie siècle.

io La Maison de Molière.

manquait pas d'un certain esprit à trouver le trait comique. Seigneurs et grandes dames prenaient l'habitude de se déranger pour l'entendre. Acteur de premier ordre, Molière était comme l'incarnation de la comédie. Il composait des pièces, mettait en scène, jouait, dirigeait sa troupe tout en même temps. Surmontant les jalousies et les injustices inévitables qui essayaient de lui barrer la route, il avait déjà presque fixé l'inconstance du public, en attendant que des juges éclairés lui reconnussent l'honneur d'avoir été le premier des auteurs comiques français à donner aux personnages un langage conforme à leur sexe, à leur caractère, à leur personne, à leurs passions, c'est-à-dire à faire triompher en eux le naturel sur le théâtre.

Il déployait donc une belle activité. Tout marchait à souhait, lorsque cette ardeur si neuve encore se trouva dérangée brusquement. Comme il venait de s'éveiller, un beau matin, Molière eut connaissance, — et cela sans qu'on eut jugé nécessaire de lui faire tenir aucun autre avertissement préalable — , qu'on venait de démolir son théâtre, construit dans la salle du Petit-Bourbon; et que tel avait été le bon plaisir de M. de Ratabon, surintendant des bâtiments du roi. De sorte que Molière et ses comédiens s'étaient vus, du jour au lendemain, privés de salle et de spectateurs, et qu'il leur fallut, pendant trois mois, dire adieu à toute chance et possibilité de représentations publiques. Par intervalles, Louis XIY faisait venir au Louvre [Molière et ses camarades; il les manda jusqu'à six fois et leur dévolut une gratification de trois mille livres. En outre, on appela Molière chez Fouquet; on le voulut avoir chez les maréchaux d'Aumont, de la Meilleraie. chez les ducs

Les Origines de la Comédie- Française n

de Roquelaure, de Mercœur et en d'autres maisons qualifiées. C'était pour lui donner patience d'attendre. Le roi aimait alors le théâtre et ses divertissements; il ne soumit pas cette patience à une trop longue épreuve : en échange de la salle qu'on leur avait enlevée, au Petit-Bourbon, celle du Palais-Royal leur fut attribuée. En même temps il fut entendu que « la troupe de Monsieur ». du jour où elle irait s'établir en ces lieux, s'appellerait « la troupe du Roi ».

On se remit au travail avec un redoublement d'ardeur. Poquelin et ses acteurs grandirent si vite en réputation que les auteurs et les comédiens des autres lieux en ressentirent un jaloux sentiment. Des inimitiés se firent jour. On s'acharna à rabaisser le poète et ses pièces; on s'efforça d'en détourner le public, qui eut le bon sens de prendre le parti de la raison, du talent, et n'en goûta qu'avec plus de satisfaction les finesses de l'art de Molière, comme les qualités de ses interprètes.

Les Camarades de Molière.

La plupart des acteurs de Molière jouaient leurs rôles du mieux qu'ils le pouvaient, sans viser plus haut ni plus loin. De certains, à l'instar de leur maître et de Baron, caressaient des ambitions d'auteurs. Quelques autres observaient et notaient les détails de cette vie théâtrale, dont leur attention était quotidiennement occupée. Pendant qu'Hubert et La Thorillière tenaient les livres de comptes officiels de la troupe, La Grange enregistrait jour par jour les pièces reçues, les recettes encaissées, les

incidents survenus; et ces menues choses, il les griffonnait avec une naïve précision, comme des faits ou comme des impressions dont il voulait garder le souvenir.

Chacun, (railleurs, faisait preuve de zèle et de bonne volonté. Les domestiques des comédiens avaient aussi leurs bouts de rôles. Et c'est ainsi que la future Mmc La Grange, Marie Ragueneau, femme de chambre de M"c de Brie, « si douce a servir», créa la Marotte des Précieuses ridicules, et que le laquais de Molière, un certain Du Périer, destiné à devenir un gros personnage dans les affaires, trouva moyen de se loger en des deuxièmes et troisièmes emplois1. Molière savait rendre efficaces les moindres concours, à plus juste raison utiliser les talents originaux et souples, dans une troupe aussi limitée que la sienne, où il fallait incarner un si grand nombre de rôles, passer indifféremment du plaisant au sérieux et n'être inférieur dans aucun genre. Il avait le secret d'ajuster ses pièces à la portée de ses acteurs, de sorte que, suivant l'expression de Gabriel Guéret, ils semblaient nés pour tous les personnages qu'ils représentaient.

Surtout il ne croyait apporter jamais assez de sollicitude à surveiller l'exactitude du jeu et de la diction. Tout y était raisonné et calculé d'avance : les pas, les gestes, les œillades. Il avait imaginé, rapporte l'abbé Dubos, des notes pour marquer les tons qu'il devait prendre en récitant ses propres rôles, et qui convenaient à ses acteurs comme à lui-même. Enfin chaque détail de la profession théâtrale lui tenait fortement

1. L emploi est l'ensemble des rôles pouvant être joués par un seul acteur.

Les Origines de la Comédie-Française. i3

à cœur, et il s'y dépensait avec un zèle que ne ralentissaient ni la fatigue ni la maladie.

Il vaquait d'un cœur résolu aux obligations de sa triple tâche d'auteur, de directeur et d'acteur. 11 jouait, à Paris, dans chacune de ses pièces, défrayait avec ses seules productions, poussées d'une main hâtive, les besoins de son théâtre, surveillait les répétitions, administrait et trouvait le temps de satisfaire, en outre, aux volontés du demi-dieu qui gouvernait la monarchie, — en allant figurer à Versailles, à Sain]t-Germain, à Chainbord, dans les ballets et les féeries.

Si lui-même joignait aux mérites de l'écrivain dramatique et du directeur de théâtre ceux d'un acteur hors ligne, on pouvait dire qu'il était admira blement secondé par ceux et celles qu'il conduisait au feu de la rampe. Segrais, l'un des hôtes assidus du cercle de Rambouillet, assurait que la perfection de la troupe de Molière était une des particularités remarquables du siècle. Tout au début, elle se composait de dix « parts » (Béjart aîné. Béjart cadet, Duparc, Dufresne, de Brie, Brécourt, MB" Madeleine Béjart, Duparc, de Brie, Hervé , et d'un gagiste (Croisac) employé à jouer de petits rôles.

Joseph et Louis Béjart étaient des ouvriers de la première heure. Jean- Baptiste Poquelin avait mêlé ses jeux avec les leurs, au temps de leur commune adolescence. Maintes fois, le fils du tapissier s'étaitil rencontré avec les enfants de l'huissier es eaux et forets, lorsqu'il promenait ses flâneries d'écolier de tréteau en tréteau. Ainsi que Madeleine, Geneviève et la dernière-née. Armande. ils faisaient partie de la plantureuse famille issue de Joseph Béjart et de demoiselle Marie Hervé sa femme. De petite extrac-

i4 La Maison de Molière.

tion et de médiocre fortune, la maison des Béjart n'était pas dénuée de prétentions nobiliaires. Outre le titre d'écuyer que l'usage et la coutume laissaient prendre à beaucoup de gens de robe, on trouve Joseph Béjart qualifié de sieur de Belleville. Quant à son fils aîné, prénommé comme lui-même Joseph, il s'intitulait pour son propre compte sieur de La Borderie, et manifestait du goût pour l'art héraldique. Et Louis se faisait appeler sieur de L'Eguisé, ce qui ressemblait plus à un sobriquet qu'à un titre.

Comme nous l'avons dit tout à l'heure, l'aîné des Béjart avait connu de bonne heure le jeune Poquelin, partageant ses goûts et ses distractions, s'émerveillant comme lui aux grimaces de Scaramouche, faisant ses classes de comédie en plein air. Une même curiosité dut le tenir souvent en admiration devant ces artistes de la rue, soit qu'il restât tout simplement dehors, à écouter la parade, soit qu'il parvint à se faufiler parmi les gens du peuple, les soldats aux gardes ou les pages.

Trop inexpérimentés pour aspirer à se faire recevoir de prime abord sur une scène régulière, Poquelin et Joseph Béjart avaient commencé leur carrière dans une troupe de campagne allant de province en province et qui poussa ses pas en des lieux amis du théâtre, comme le joyeux Languedoc. Madeleine Béjart, qui ne voulait pas moins bien faire, les y avait accompagnés, mais pour se retrouver passagèrement a Paris en 1636. L'amour de la comédie régnait dans la famille.

En 1643, trois des Béjart : Joseph. Madeleine, Geneviève, en même temps que six autres comédiens, répondaient à l'appel de Jean-Baptiste Poquelin pour

Les Origines de la Comédie-Française. i5

sio-ner ensemble Lacté de constitution d'une troupe, avant arboré comme un hardi panache ce titre glo-

âlÉ

Le Théâtre de l'hôtel Guékégaud.

Éial acluel Je l'immeuble rue Mazarine autrefois rue des Possés-de-Neele).

rieux avant la lettre : L'Illustre Théâtre. L'acte du 30 juin avait été signé en la maison de la veuve Béjart. rue de la Perle. L'apprentissage des Béjart et de leurs compagnons avait commencé sans beaucoup

i6 Là Maison de Molière.

d'éclat à la porte de Nesle, dans le jeu de paume des Métayers, entre la rue de Seine et la rue Mazarine. L'année suivante, nous les retrouvons dans une enceinte de pareille destination, dite de la Croix- Noire et située dans le quartier de l'Arsenal, rue des Barres, prés du pont Saint-Paul. Ce déplacement n'avait point amélioré leurs affaires. Les avances de « l'Illustre Théâtre » à un public peu curieux déporter ses pas et son argent n'étaient que faiblement écoutées. Il en était advenu de fâcheux démêlés entre la troupe dont ils faisaient partie et leurs créanciers durs de cœur et d'oreilles. De sorte qu'il avait fallu partir, quitter Paris, et mener, sous la conduite de Molière, cette existence singulière de comédiens nomades, abondante en déboires et en fatigues, pleine d'imprévu, joyeuse par éclaircies, tour à tour égayée de soleil ou par les mauvais temps assombrie. Tantôt, comme en la représentation qu'ils donnèrent à Rouen le 31 décembre 1643, la presse était grande à leurs portes. Tantôt c'étaient, au contraire, de piètres lendemains, où l'argent ne sonnait guère en leur caisse. On siffla Molière à Limoges, parce qu'il s'obstinait à tenir les premiers rôles tragiques, qui ne lui convenaient aucunement, au lieu de se cantonner dans les comiques, où il était excellent; pour la même raison, on lui lança des pommes cuites à Bordeaux. On goûta cependant des séries fructueuses dans le Midi, où Ton s'enrichissait et vivait copieusement. Mais le succès se fixa, depuis le jour où l'Illustre Théâtre eut changé son nom en celui de « Troupe du roi » et se fut installé définitivement à Paris, sous la protection de Louis XIV. Les Béjart étaient restés les compagnons dévoués de Molière. Ils étaient de bons comédiens, sachant tirer parti

Les Origines de la Comédie-Française. 17

jusque de leurs disgrâces physiques : car Joseph bégavait, Louis était borgne et boiteux. Ce dernier surtout avait le don d'exciter le rire. Autrefois blessé au pied dans une rixe en voulant séparer deux de ses amis qui se battaient, il était resté boiteux. C'est à quoi fait allusion, dans U Avare, le bourgeois Harpagon lorqu'il dit en parlant de La Flèche, personnage que remplissait Louis Béjart : « Je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là ! »

La Grange, ce modèle de constance et de suite, se trouva fixé dès le premier jour. « La troupe où il entrait, le chef qu'il se donnait, remploi dont il prenait possession, il leur resta attaché jusqu'à sa mort. Amoureux de théâtre était-il au début et le fut-il jusqu'à la fin; et, durant les trente-deux ans de sa carrière, tous les rôles de son emploi écrits par Molière, il les incarna et les tint, selon leur esprit, sans y ajouter ou y retrancher, à la hauteur de tous. D'autres comédiens ne peuvent être qu'eux-mêmes et portent leur naturel dans tous leurs rôles; de gré ou de force, ils les réduisent ou les étendent à la mesure de leur talent; ils s'en servent au lieu de les servir. Rien de pareil avec La Grange : conservant aux siens leur aspect propre, ou plutôt s'adaptant avec souplesse au caractère de chacun, il les marqua d'une empreinte qui était, chaque fois, une preuve de son intelligence et de sa consciencieuse fidélité à la pensée de Molière. C'est peu de chose, à l'abord, et une mince création peu digne d'un chef d'emploi que son rôle dans Les Précieuses ridicules. Ce personnage de condition moyenne, qui apparaît dans la première scène d'un petit acte pour ne reparaître que dans un dénouement de farce italienne, cet amoureux mystifié que l'on ne voit même pas en présence de la dédai-

i8 La Maison de Molière.

gneuse et qui se venge en la mystifiant par procuration, nos jeunes premiers, aujourd'hui, en abandonnent le rôle, raccourci encore par de maladroites coupures, à des débutants ou à des utilités. 11 n1en est pas moins le premier type de cette riche galerie d'amoureux qui décore le théâtre de Molière, et il contient en germe ce qu'ils développent de vérité nouvelle ; c'est le premier crayon de l'honnête homme amoureux, tel que le comprenaient les contemporains du poète et tel qu'on le trouve fixé sous un aspect définitif dans l'Alceste du Misanthrope, comme dans le Clitandte des Femmes savantes. Très différents en apparence, ces deux personnages sont deux faces d'un même caractère: entre les deux et autour d'eux la gradation est complète, et l'on s'éloigne de l'amoureux traditionnel par un effort toujours plus grand vers l observation directe des mœurs contemporaines. Qu'était auparavant le jeune premier de théâtre? On se rappelle le spirituel portrait qu'a fait Théophile Gautier de ce personnage conventionnel par excellence, toujours taillé sur le même patron, immuable dans ses sentiments, son langage, son costume, son nom même : le Léandre en un mot. Comédies héroïques ou pastorales, de mœurs ou d'intrigue, aucune ne saurait se passer de lui; il est là, toujours là, avec sa figure régulière et fade, l'œil humide, l'incarnat sur la joue, la chevelure bouclée tombant sur le col de dentelle, l'éperon d'or sonnant à la botte, et Tépée relevant le manteau. Dans cette jolie tête à peine deux ou trois idées, et sur cette bouche en co^ur deux ou trois phrases qui reviennent toujours, retournées en cent manières, selon les lois du jargon à la mode : éloges d'une beauté semblable à la sienne, serments de fidélité, plaintes des tour-

Les Origines de la Comédie-Française. 19

ments qu'il endure et qu'un regard, un mot. peuvent guérir, invectives contre les parents et les rivaux, comparaisons de son cœur et de celui de sa maîtresse avec la flamme et le roc, la canicule et l'hiver, le brasier et le bloc de glace. Il mène une existence étrange, où se confondent le dédain absolu et le souci fiévreux des réalités de la vie : ni faim ni soif, pas d'autres repas que des festins improvisés, L'or

La Thjlditio.n '. — Le Misanthrope, ACTE 11. 8C. iv.

Alceste. — Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour!

tantôt prodigué à pleines mains, tantôt absent et laborieusement cherché. Un courage à toute épreuve et de terribles aventures : le tout sans que le héros froisse une de ses dentelles ou dérange une boucle de sa chevelure. Enfin, la souveraineté du sentiment proclamée très haut ou tacitement admise, le dédain des lois sociales et des droits de la famille; et, comme suprême inconséquence, beaucoup de vertu, une

l. On appelle tradition les détails de mise en scène ou les jeux de scène qui ne sont pas indiqués dans le texte de lauteur, mais que se transmettent les comédiens dune génération à l'autre. On trouvera à cette page et dans la suite un certain nombre de gravures curieuses qui rappelleront quelques-unes de ces traditions.

vertu très solide des deux parts : car elle résiste aux traverses, aux dépits, à l'infidélité même. ' »

Molière en modifia par bien des traits de vérité la physionomie de tradition. Charles Varlet de La Grange avait tout ce qu'il fallait pour remplir de tels rôles. Il avait la tournure élégante, les traits réguliers, le sourire fin, l'intelligence vive et souple avec des apparences distinguées, une grâce sans fadeur, un jeu plein de ressources, qui lui permettait de parcourir avec une égale sûreté toutes les nuances de ce personnage si transformable.

Il ne s'y tenait pas exclusivement, mais abordait aussi, en acteur consommé, les rôles de haut comique. Que n'était-il point, d'ailleurs, que ne faisait-il pas, dans la maison, cet homme si actif, si complet! Il y remplissait, de surcroît, les fonctions de secrétaire, de trésorier et d'orateur; l'annonce, l'affiche, les affaires intérieures, les écritures comptables, sans grandes complications encore, tout relevait peu ou prou du coup d'œil sagace, de l'esprit d'ordre, de l'intelligence et de l'habileté de La Grange. Il excellait surtout en qualité d'orateur- de la troupe, une fonction particulière au théâtre d'autrefois et qui exigeait, en même temps qu'un réel talent de discours, de l'assurance et du sang-froid; et c'était un plaisir vrai de l'ouïr, nous apprend Chapuzeau; car il y mettait beaucoup de feu et de hardiesse.

Combien était différent du fidèle La Grange le

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