Gustave Larroumet, La Comédie de Molière
2. C'était l'habitude, au xvne siècle, que chaque soir, à la fin de la représentation, un comédien désigné vînt faire l'annonce, c'està-dire fît connaître, en un petit discours, le spectacle du lendemain. On donnait le titre Novateur à l'acteur chargé de ce soin et qui en avait les attributions exclusives.
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sieur Marcoureau de Brécourt, avec la fougue de son tempérament et la mobilité de son caractère, qui le faisait changer de compagnie aussi aisément qu'il aimait à changer de condition et de pays! C'était, au demeurant, un homme fort incommode. Connu pour un de ces spadassins endiablés à qui l'épée ne tenait pas au fourreau, hanteur de cabarets et de brelans, la violence de son humeur L'avait poussé à l'aventure. En quel lieu, en quelles circonstances, s'était-il trouvé sur le chemin de Molière ? On ne sait rien de précis à cet égard, sinon qu'il venait du Mans, lorsqu'il entra dans la troupe du Palais-Royal, le 10 juin 1662. Il ne s'y était tenu qu'environ deux années, au bout desquelles, éprouvant le besoin de voir d'autres visages, il était passé, à Pâques 1(364, en l'Hôtel de Bourgogne pour revenir bientôt dans la troupe de Monsieur.
A part la turbulence de son naturel et le décousu de ses mœurs, Marcoureau de Brécourt était une utile recrue : les rôles tragiques ne l'embarrassaient pas plus que les rôles à manteau et les paysans. Il avait joué d'original le personnage d'Alain, dans L'Fcole des Femmes, et d'une telle manière que. pour celui-ci ou pour un autre, le majestueux Louis XIV n'avait pu s'empêcher de dire : « Cet homme-là ferait rire des pierres! » Brécourt ne se contentait point de briguer l'estime pour son talent de comédien ; il se mêlait d'y prétendre littérairement et de composer en vue du théâtre. S'étant brouillé sur ce chapitre avec Molière, il alla porter ses pièces à l'Hôtel de Bourgogne. Mais, s'il avait la tète chaude. Brécourt avait le cœur bon; il devait oublier ses griefs; et, après la mort du maître de la comédie, il donna la preuve la moins douteuse de l'affection vivace qu'il
gardait à sa mémoire par la manière dont il en parla .
Baron, l'illustre Baron, qu'on surnomma le Roscius moderne, parce qu'il fut, en effet, le plus grand des acteurs français au xvn* siècle, devait déserter aussi « la troupe du Roi » pour émigrer à l'Hôtel de Bourgogne; mais ce serait après la disparition de celui qui en était l'âme, lorsque, craignant la ruine, à prochain terme, de l'entreprise privée soudainement de son chef, il entraîna avec lui, rue Mauconseil, La Thorillière. JeanPitel de Beauval et Jeanne Bourguignon, dite M"e Beauval.
Si, dans cette association théâtrale, plutôt réduite en nombre, on s'étonnait de voir groupés de si parfaits comédiens, le public ne se tenait pas moins satisfait du jeu et de l'agrément des femmes. Du moins pour les figures de jeunesse, car on n'avait pas entièrement rompu avec la convention qui travestissait les rôles de femmes et faisait paraître sur la scène des comiques vêtus d'une robe : c'est ainsi que Béjart créa Mme Pernelle, de Tartuffe-, Beauval amusa le regard sous les coiffes de Mme Jourdain, de Mmc de Sottenville, de Philaminte.
Les Comédiennes de Molière.
Les princesses de la comédie, chez Molière, étaient Madeleine Béjart, la Dufau, la De Brie, Mlle Beauval, Armande Béjart.
Sur Madeleine Béjart, comme au sujet de sa sœur Armande, si intimement mêlées l'une et l'autre cà l'histoire de Molière, il a été conté mille piquants détails. Avec une ardeur de recherche incroyable, on a rassemblé toute sorte de documents se rapportant
Origines de Li Comédie-Française
à elles deux d'une manière plus ou moins authentique et qui. suivant le jour particulier où les envisagea l'esprit des commentateurs, prêtèrent à bien des allégations fantaisistes. N'ayant à considérer ici que la physionomie de la comédienne proprement dite, en ce qui regarde Madeleine Béjart. nous nous
La Tradition. — Tartuffe, \< n in. se. m.
Tahtifpe. — Oui. mon frère, je suis un méchant, un coupable...
contenterons d'esquisser les principaux traits de sa vie de théâtre, en prenant pour guide l'excellente élude dédiée à la mémoire de cette amie de Molière par le critique Gustave Larroumet.
Madeleine était la seconde née des douze à quinze enfants de l'huissier Béjart; elle avait un an de moins que son frère Joseph, et. comme lui. elle avait un goût très vif pour les jeux de la scène. Leur naturelle inclination, leurs premiers essais, leurs propos enthousiastes sur la comédie, donnèrent l'éveil, dans leur entourage, à d'autres vocations artistiques : Louis Béjart devait suivre l'exemple de Joseph, en
il\ La Maison de Molière.
attendant que Geneviève, puis Armande, se portassent sur les pas de Madeleine. Ne leur venait-il pas des excitations de toutes parts, en ce quartier du Marais, qui était le leur, et où s'étaient concentrées la plupart des entreprises théâtrales du moment? C'étaient, d'abord, les comediante du Marais établis rue Yieille-du-Temple. Assez proche était le vieil Hôtel de Bourgogne; et autour du quartier même abondaient les spectacles du plein air et les tréteaux volants.
Où, dans quelles circonstances, débuta Madeleine Béjart? Nuls renseignements précis ne nous fixent sur ces points. Elle avait traversé quelques aventures et promené quelque peu ses pas en province avec une troupe de campagne avant de mettre ses talents à l'épreuve en la capitale. Elle sut attirer l'attention assez tôt sur sa personne et ses agréments d'esprit. Elle était grande, assez belle; sa chevelure avait au naturel la couleur très prisée du blond vénitien. Elle avait des lettres, de l'imagination, tournait le vers agréablement et même se hasardait à composer des pièces. On l'affirma, du moins, quoiqu'il ne nous soit rien parvenu de ces compositions scéniques. Elle avait surtout — et ses biographes insistent sur ce point — un sens remarquable des affaires, prouvant qu'elle n'était pas pour rien fille d'huissier, nièce de procureur. On en aura des témoignages probants à la manière dont elle saura administrer ses intérêts et la fortune de Molière.
De 1638 à 1643, la trace se perd de Madeleine Béjart et de l'emploi de ses heures. On ne sait rien de ces choses, sinon qu'elle espéra épouser un comte de Modène (qui se remaria, d'ailleurs, avec une comédienne en 1666) et qu'elle n'en eut pas le contentement.
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C'est au mois de juin 1643 qu'elle signa avec son frère Joseph et sa sœur Geneviève le contrat les attachant à la troupe de l'Illustre Théâtre, dont nous ne nous attarderons pas à retracer l'odyssée pleine de hasards contraires.
« A côté de Molière, directeur de la scène, de Dufresne, un vieux routier, qui avait dirigé antérieurement une autre bande de campagne et dont l'expérience dut être fort utile aux sociétaires novices de l'Illustre Théâtre, Madeleine, dit l'auteur de la La Comédie de Molière^ a ses occupations distinctes; c'est elle qui perçoit les recettes et règle les dépenses, tout au moins pour Molière et les trois autres Béjart. Or, ils sont à eux cinq le noyau persistant d'une association qui. très élastique, selon l'usage des troupes de province à cette époque, augmente ou diminue, prend du lest ou en jette, au gré de ses besoins, des circonstances, du hasard, des caprices de ses membres. Ainsi Molière et Madeleine portent le poids le plus lourd de l'entreprise. Le public provincial ne s'y trompe pas et la troupe est désignée communément sous le nom de «troupe de Molière et des Béjart ».
Pendant les saisons fructueuses dans le Midi, entre 1653 et 1656, sans faire tort aux plaisirs d'une existence confortable et copieuse, on utilise grandement l'intelligence pratique de Madeleine. Elle semblait bien être, en cette florissante période, — réglant, recevant, contractant, — l'économe et l'intendant de la compagnie; grâce aux soins qu'elle y prenait, Molière pouvait organiser ses spectacles, préparer ses pièces, l'esprit dispos, c'est-à-dire allégé de tous tracas financiers. Ces diversions d'ordre pécuniaire ne lui faisaient pas oublier son personnage de corné-
dienne. Elle y appliquait les heureuses aptitudes qui étaient en elle. Il est à croire, par exemple, que lorsque fut représenté, à Béziers, Le Dépit amoureux, elle joua d'original le* rôle piquant de Marinette, le prototype de la soubrette.
Mais les temps approchaient de se montrer sur une scène à la fois plus stable et plus brillante. La troupe de Molière était depuis treize mois à Paris, lorsque Madeleine Béjart eut à représenter Madelon et ses airs affectés, dans Les Précieuses ridicu'es. Le 24 février 1661, elle fut la dpna Elvire du malheureux Don Garcia de Navarre, pour changer bientôt de costume et de situation en se faisant simplement la suivante Lisette de V Ecole des Maris . Elle continua de jouer dans les pièces de Molière, dont la succession était si rapide. « Tantôt elle crée de vrais types, qui sont marqués de son empreinte, tantôt elle accepte de simples bouts de rôle dont ne voudraient pas les utilités1 de nos théâtres contemporains. Dans Le Mariage forcé, elle fait une Egyptienne; Philis, dans La Princesse d'Elide; Corinne, dans Mé/icerte. En revanche, c'est elle qui incarne la Dorine de Tartuffe, ce type définitif et unique de raison, de gaieté, de franchise, de courage; Dorine, qui tient tête à tout le monde, même à Mme Pernelle, et qui, la première à démasquer Tartuffe, lui rit si vertement au nez; Dorine, dont la vive parole étincelle et pétille, mêlant aux traits d'une verve bien française et. bien parisienne comme un souvenir de la province longtemps parcourue et de ses ridicules observés à loisir. »
Ainsi, les diverses aptitudes pour le sérieux et
1. On appelle utilités, au théâtre, des rôles de tout genre et de peu d'impoi'lance, accessoires dans la pièce, et qui peuvent être joués par le premier venu, ayant quelque connaissance de la scène.
Les Origines de la Comèdie-Fia nca ise . i-
le comique s'harmonisaient chez Madeleine Béjart
Le Costl.mk. — Scène des Plaisirs de l'Ile enchantée.
D'après une gravure de l'Edition de 1682.
L'amie dévouée de Molière, la compagne de ses aventureux débuts, l'héroïne, comme femme, sœur ou mère, d'une énigmatique histoire, qu'on n'élucidera
jamais complètement. Elle put être Jocaste dans La Thébaïde de Racine et jouer Dorine dans Tartuffe, comme nous venons de le signaler. Elle était à volonté reine ou soubrette, en attendant que Mlle Beauval vint à briguer, en son lieu et place, l'un et l'autre emploi.
Très jolie, très complimentée, volage d'autant, la Duparc allait aussi aisément de la tragédie i\ la comédie que d'un sentiment a l'autre. Femme légitime de Gros-René *, elle n'avait pas que ce dernier pour partenaire sur la scène. Elle avait créé Axiane dans Alexandre. Charmé de son talent et ravi de sa figure, Racine l'entraîna à suivre dans un autre champ de gloire sa fortune littéraire : il enleva Mlle Duparc a la troupe de Molière pour la garder avec soi à l'Hôtel de Bourgogne. Elle se piquait d'être naturelle et sans minauderie. Molière le lui faisait dire en termes exprès, à la première scène de L Impromptu de Versailles : «Je ne sais pourquoi vous m'avez donné ce rôle de façonnière, car il n'y a personne au monde qui soit moins façonnière que moi. » Et le grand comique de répondre : « C'est vrai, et c'est en quoi vous faites mieux voir que vous êtes une excellente comédienne de bien représenter un personnage qui est si contraire à votre humeur. » M"° de Brie avait la partie belle. De la grâce, de la fraîcheur, une voix pure et séduisante, c'était assez pour que les ingénuités lui seyassent à souhait. Elle eut le privilège, telles Mars et Reichemberg en d'autres temps, de s'y maintenir pendant de longues années avec ce charme de jeunesse apparente qui garde, cà la scène, tout l'éclat de la véritable. Elle
Valet du Dépit a
mourcux.
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aura cinquante ans, elle en aura davantage, et elle sera encore, sous les yeux du public, l'Agnès de L'Ecole des Femmes.
Armande Béjart, « la fameuse comédienne » et la femme de Molière, ne nous a pas laissé d'image bien authentique, pas une peinture digne d'elle, — le portrait qu'en avait tracé Mignard, si frappant qu'on ne le regardait point sans surprise et sans admiration, ne s'étant pas conservé jusqu'à nous. Ses amis ne prétendaient pas qu'elle fût la perfection et confessaient qu'il y avait en elle des parties défectueuses; de moins indulgents allaient jusqu'à contester sa beauté. Mais le consentement était unanime sur ce qu'avait d'engageant l'ensemble de sa personne, sur son adresse en l'art de plaire, sur la jolie manière qu'elle avait de se parer et de se coiffer et sur le cachet de fantaisie dont elle relevait ses moindres ajustements. De grandes dames se surprenaient à l'imiter, à recevoir de la comédienne les inspirations de la mode.
Très aimable, au goût de bien des gens, ayant la physionomie piquante et coquette, Armande Béjart attirait sur ses pas plus d'un courtisan empressé. Elle eut aussi plus d'un ennemi, de son vivant et après sa mort. Que de plumes se sont agitées sur le sujet des souffrances, justifiées ou non, qu'infligèrent à l'homme de génie, malheureux en ménage, ses étourderies, ses inconstances... La frivole Armande inspira en partie L'École des Maris. Il y a des détails de sa figure reconnaissables au portrait mi-galant, mi-fâché, que Cléante fait de Lucile, dans Le Bourgeois gentilhomme. L'École des Femmes trahit des tourments auxquels elle ne fut pas étrangère. Quant à dire qu'il y eut infiniment d'elle en la Célimènedu Misanthrope,
oo
c'est relever un détail qui n'est plus ignoré de personne.
Au reste, on a pu reconstituer d'une manière à peu près complète la suite des personnages de comédie dont elle fut l'héroïne en scène. La première l'ois qu'elle donne signe de son état d'artiste en possession d'emploi, c'est dans les pièces tragiques de Racine et de Corneille. Elle aura été Cléofiledans Y Alexandre de celui-là et Flavie dans V Attila de celuici, n'ayant à dire que les passages réservés à ces simples confidentes. Mais, à défaut d'un rôle plus considérable, Armande Béjart se sera distinguée déjà par le brillant de ses costumes et l'élégante façon dont elle sait les porter. Un riméur du temps, Robinet, en a eu les regards éblouis; on le sent à l'enthousiasme de sa chronique en vers, lorsqu'il s'éerie :
0 justes dieux! qu'elle a d'appas!
Et qui pourrait ne l'aimer pas?
Sans rien toucher de sa coiffure Ni de sa belle chevelure, Sans rien toucher de ses habits Semés de perles et rubis, Et de toute la pierrerie Dont l'Inde brillante est fleurie, Rien n'est si beau ni si mignon, Et je puis dire tout de bon Qu'ensemble Amour et la Nature D'elle ont fait une miniature Des appas, des grâces, des ris.
Qu'on attribuait à Cypris.
Il ne l'admira pas moins dans Circé, une pièce luxueuse et théâtrale, où elle ne sera rien moins que cette magieienne elle-même, sous des dehors charmeurs et romanesques, les cheveux tout épars. Mais
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c'est à la comédie qu'appartiennent, en vérité, ses
talents. Avec sa nature propre s'accordent par excellence les rôles de « femmes coquettes et satiriques », où lui donne la réplique si agréablement le On, l'élégant et délicat La Grange. En quels termes parle d'elle et de lui l'auteur des Entretiens galants! « Ils sont, déclare-t-il. d'un naturel accompli, et.