‹ La maison de Molière et des grands classiquesChapitre 16 sur 21 · Chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit · texte numérisé non relu

Chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit

La Comédie-Française et le Répertoire moderne

Huit années après ces représentations d'Irène, en 1782. la troupe royale avait quitté la salle des Tuileries pour s'établir chez elle, a rOdéon, dans le monument édifié à la gloire deThalie, sur le terrain de 1 ancien hôtel de Condé, par les architectes Peyre et de Waillv.

\ peu de temps de la. en Be.umakchaiv 1784. elle y donna l'inou-

(iTM-17»). bliable première de La

Folle Journée de Beaumarchais, ultérieurement intitulée Le Mariage de Figaro Comme nous lavons décrit ailleurs1, la célèbre

1. La Comédie-Française \ Histoire de la maison de Molière, de 1658 à 1007. er. iu-8 . Laveur, édil . 1"

comédie eut un succès énorme de talent, d'impertinence et de scandale. Pour obtenir l'autorisation de rigueur, il avait fallu remuer ciel et terre. Le roi, les magistrats, le lieutenant de police, n'en voulaient point. On avait dû mettre en mouvement mille machines et faire donner là-contre la curiosité excitée des femmes de la cour, la reine en tête, furieusement impatiente de connaître une pièce dont on disait tant de bien ou tant de mal. Six censeurs y épuisèrent leur veto. Enfin elle éclata comme une explosion.

Jamais foule pareille ne s'était pressée aux abords d'un théâtre. Les bureaux étaient ouverts, envahis dès huit heures du matin; on se battait, on entrait de vive force, jetant l'argent aux portiers. « Ce diantre de Beaumarchais », si amateur de bruit, pouvait se frotter les mains. De belles marquises envieusement quémandent une place dans les loges des actrices. Plus dune duchesse s'estime heureuse et sourit-d'un air de triomphe, parce qu'elle a pu recevoir, dans les balcons où les femmes de qualité ne vonl guère, un petit tabouret à coté de la Caroline ou de la Duthé. Quant à la foule, son irruption est d'une violence sans pareille. La garde dispersée, des portes enfoncées, des grilles de fer rendues impuissantes et brisées sous les efforts des assaillants : voilà les effets de son impatience. La pièce enfin a commencé. Secondant merveilleusement les intentions de l'auteur; le séduisant Mole s'annonce sous le manteau du grand seigneur espagnol; Dazincourt apparaît en Figaro et Préville, l'admirable Préville, en Bartholo; la fine diseuse Louise Contât porte le tablier de Suzanne; Mlle Ollivier est trouvée charmante sous le travesti de Chérubin; eitfin une interprétation exceptionnelle en souligne tous les mots. On attaque tout le monde

La Comèdie-Françaisi

et toutes choses dans cette comédie singulière : les grands, leurs mœurs, leurs éclatants dehors et leur bassesse de conscience, les ministres, la Bastille, les censeurs, la police. Et chacun s'en donne le plaisir. Ne se reconnaissant pas eux-mêmes, les plus atteints rient le plus fort. Les princes du sang et leur cortège de courtisans écoutent avec avidité des paroles qui sont les avant-courrières, sans qu'ils s'en doutent, d'un terrible renversement social.

Le monologue de Figaro n'avait précédé que de cinq années les cahiers de 1789. En cette année, fameuse entre toutes dans l'histoire de nos institutions, parut sur la scène le Charles IX de Marie-Joseph Chénier, où fut inaugurée, pour ainsi dire, la Révolution au théâtre. Le poète l'avait dédiée : A une nation devenue libre. Talma et M"' Lange y occupaient les rôles en vue.

L'œuvre lit un bruit énorme.

Après la comédie politique vint la tragédie nationale. La représentation de LÉcole des Rois allait provoquer une émotion extraordinaire. Aux commencements de la Révolution, la Comédie-Française devint le Théâtre de la Nation, puis le Thécàtre de la République, quand une partie des acteurs, rompant avec les comédiens restés fidèles à la Maison de Molière

Talma dans Léonidas.

(Fleurv, M11" Raucourt, les sœurs Contât), émigrèrent au Palais-Royal. C'étaient Monvel, Dugazon, Talma.

En 1793, le succès de L Ami des Lois, par J.-B. Lava, avait fortement irrité les Jacobins. Les yeux des tyrans, de quelque nom qu'on les appelle : autocrates ou démagogues, savent trouver des allusions partout; ils en découvrirent donc là, et les dénoncèrent avec violence. Les « purs » incriminèrent l'auteur et les artistes des pires sentiments. Le prétendu « Théâtre de la Nation » fut représenté comme un fover contre-révolutionnaire, qu'il fallait étouffer. Le 2 septembre 1793, un décret du Comité de Salut public, « considérant que, pendant la représentation de Pamèla l, les patriotes avaient été insultés; que, d'ailleurs, les acteurs et actrices de ce théâtre avaient donné des preuves soutenues d'incivisme caractérisé », ordonna l'arrestation des comédiens, en y ajoutant celle du poète, le citoyen François de Xeufchàteau). La Commune de Paris avait donc décidé la fermeture du « Théâtre de la Nation » et l'emprisonnement des artistes : les hommes furent enfermés aux Madelonneltcs, les femmes h Sainte-Pélagie (Dazincourt, Bellemont, Florence. Marsy, ( iérard, Alexandre Duval, Jules Fleurv. La Rive, M1**8 Raucourt, Louise et Emilie Contât. Perrin-Thénard, Mézeray; Montgautier, Ribou). Collot-d'Ilerbois réclamait leur mort. Les pièces d'accusation qu'il envoyait à Fouquier- Tinville, l'accusateur public au tribunal révolutionnaire, furent heureusement soustraites par un employé, ancien acteur, Charles de Labussière; puis, la journée de Thermidor ouvrit aux comédiens comme

1. Pâmé la ou la Vertu récompensée, pièce en vers de François de Neufchâteau .

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La Comèclie-Francaise.

à tant d'autres condamnés les portes de leur prison. Cependant, la Comédie s'était fragmentée en trois

entreprises rivales. La Maison classique n'existait plus sous le Directoire. François de Neufchàteau. ministre de l'Intérieur, se proposa de reconstituer L'ancienne Compagnie sur des bases nouvelles. Un

iaS La Maison de Molière.

homme de bien, Mahérault, d'après ses instructions, sut ramener l'apaisement entre les sociétaires séparés et rendus ennemis. On assista au retour des belles années artistiques. C'est assez de rappeler, pour s'en convaincre, les noms de Mole, Fleury, Louise Contât, Mllfi Lange, Mlle Mars, ressuscitant, pour ainsi dire, la Comédie-Française. En 1803, l'illustre Compagnie dramatique s'installait en la salle de la rue de Richelieu, construite par l'architecte Louis et où elle est demeurée depuis. A cette date, certaines des gloires de la tragédie, naguère les plus admirées, comme La Rive, Mouvcl et Mlie Raucourt, se sont éclipsées.

En revanche, M"" George et Duchesnois, dont la rencontre fut mémorable parce qu'elle alluma l'une des querelles artistiques les plus véhémentes qui se soient jamais produites au théâtre, se disputent la couronne tragique. Talma continue à provoquer l'enthousiasme par les dons sans cesse renouvelés de son immense talent, par l'ampleur et le naturel de ses gestes, par la mobilité surprenante de sa physionomie, en un mot par une sorte de fascination magique se dégageant de toute sa personne.

Après Thermidor on avait eu le Dix-huit Brumaire. Du Consulat on était passé à l'Empire. L'empereur et roi donna des règles aux comédiens, leur consentit une sorte de code, une apparence d'autonomie intérieure, tout en instituant au-dessus d'eux une surveillance directe qui les rattachait à son autorité. C'est en 1812 que Napoléon avait réglementé l'organisation des comédiens officiels par le décret de Moscou, qui est resté longtemps la loi intégrale de la Compagnie. L'année où il prenait Vienne, il avait

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Portrait de M11' Mars (1779-1847).

(Rôle d'Elmire de Tartuffe.)

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La Comédie-Française. i3i

constitué à la Maison de Molière et de Racine 100 000 livres de rente.

Avec le retour de l'Ancien Régime tempéré par la Charte, les comédiens retrouvèrent au-dessus d'eux les gentilshommes de la Chambre, chargés comme autrefois de la haute direction du Théâtre-Français. De temps en temps, pour qu'on n'en perdit pas l'habitude, s'élevaient des contestations entre les acteurs et les pouvoirs qualifiés.

C'est ainsi qu'en janvier 1815, le duc de Duras, premier gentilhomme de la Chambre du roi, arrêta des mesures sévères contre les comédiens qui n'assistaient point aux séances du Comité, aux assemblées du répertoire et aux répétitions.

Vers la fin de la Restauration, les écoles rivales des classiques et des romantiques se disputèrent ardemment la prépondérance sur la scène française. L'irruption iVHernani avait paru décider de la victoire d'Hugo et de ses disciples. Quelles soirées que celles où l'on vit eu présence, dans une même pièce, M ' Mars et Mm Dorval, l'une si touchante et si parfaite, l'autre si poignante1! D'autre part, le génie de Rachel allait donner une vie nouvelle aux chefsd'œuvre de notre littérature classique.

Dans l'intervalle, le désarroi des finances, sous l'administration du Comité des sociétaires, avait rendu nécessaire la nomination d'un directeur. Jouslin de La Salle, auquel succéda le caissier Yedel. Après un interrègne troublé, après une période critique qui dura de 1847 à 1850, Arsène lloussaye fut appelé

1. Dans Angelo, le drame de Victor Hugo. Beauvallet s était surpassé, par la manière puissante dont il avait posé le personnage d'Angelo, le podestat craint et envié, dont l'autorité s'étend sur toute la ville, soupçonneuse et pesante.

iSs La Maison de Molière.

à prendre le gouvernail de cette administration en dérive.

La nomination de ce dernier, on doit le dire, avait été fort mal accueillie des sociétaires. Indignés qu'on leur imposât un maître, les membres du Comité s'étaient portés en corps au ministère de l'Intérieur; ils exposèrent leurs doléances et faillirent obtenir gain de cause. Rachel, au contraire, qui venait de se brouiller avec ses camarades, réclamait un « directeur ». Elle multiplia ses démarches et l'emporta.

L'orage avait recommencé de plus belle, aux premiers actes de la direction d'Arsène Houssaye. Il s'était assuré le concours de la grande tragédienne, qui l'avait conduit dans cette maison glorieuse et turbulente. Il avait mis de son bord la spirituelle Augustine Brbhan, persuadé qu'en cette guerre de théâtre une femme valait deux hommes. Mais Provost, Samson et Régnier, des acteurs de premier ordre, parlaient de donner leur démission, de s'enrôler ailleurs, en attendant que les tribunaux, auxquels ils avaient estimé juste d'avoir recours, leur permissent, espéraient-ils, de réintégrer les lieux en triomphateurs.

Stimulé par l'opposition même qu'il rencontrait, l'adminitrateur-directeur redoublait d'efforts. Il avait ramené victorieusement dans la place, avons-nous dit, son amie Rachel. Il monta coup sur coup des pièces à succès. Les résistances des sociétaires faiblirent. Le public, qui en avait désappris le chemin, revenait rue de Richelieu. Les acteurs en renom s'empressaient à la porte du Comité. On faisait recette. On gagnait de l'argent. L'humeur des opposants s'était bien radoucie, lorsqu'à la fin de l'année le

L a Co m èdie-Francaise. 1 3 5

directeur annonça qu'il y aurait un partage de bénéfices. Ce fut l'occasion dune réconciliation générale.

La subvention gouvernementale avait été portée à 200 000 francs sous l'ancien ministère de Thiers. Mornv. sous l'Empire, exonéra l'heureuse Compagnie de toutes redevances locatives envers l'Etat. — en attendant que la troisième République, renchérissant sur ces générosités, élevât cette subvention à 240 000 francs.

La prospérité financière delà Comédie-Française, qui avait été soumise aux plus rude- épreuves de 1830 à 1852, ne cessera plus de progresser.

Nous passerons sur les dernières annés du consulat d'Arsène Houssaye et sur la gestion assez paisible de son successeur Empis. qui donna la plus grande valeur au répertoire classique. Vint le tour pour Edouard Thierry de mener campagne en tète de la Comédie. Cesage administrateur, cet homme prudenl et avisé eut a connaître, aussi bien que des jours d'abondance tranquille et de moissons sans peine, des temps d'orage peu ordinaires. Il y eut, de son temps, des soirées tumultueuses ', qui rappelèrent les grands pugilats du romantisme. Et. dans le cours de son administration, des épisodes assez vifs, éclatant au sein du Comité, dénoncèrent plus d'une fois que le feu des vieilles discordes couvait encore sous la cendre.

Si prudent, si tempéré qu'il put être, Edouard Thierry n'échappait point à l'inévitable conséquence de son état dirigeant. Il eut ses détracteurs. Edmond About, qui aurait voulu voir en son lieu et place

1. Par exemple, celle à. Henriette Maréchal 1 865; , la pièce des Goncourt.

La Maison de Molièi

un ami de lettres (ALbéric Second), l'avait surnommé Thierry le Nuisible. Il eut ses adversaires acharnés à le démolir. Des coups de vent soufflèrent, qui

| llùle de l'Abbé d'il ne faut jurer de rien.)

mirent en péril, avec son autorité, la stabilité même de l'institution. Dans Tune de ces extrémités, certains chefs d'emploi avaient parlé de liquider la maison.

Tous n'avaient pas l'humeur aisément gouver-

La Comédie-Française. i3o,

nable: Got principalement, Got, «l'homme escarpé)), comme l'appelait Victor Hugo. Déjà, en 1863, il s'était retiré, non sans bruit, du Comité; ce fut à la suite d'une élection, qu'on avait imposée à la Comédie- Française, celle de Lafontaine, au lieu de la nomination de Worms, que ne soutenait point la protection d'un ministre, mais des titres plus justifiés. Les réclamations vives de Got et d'autres, qui s'y joignirent, ne furent pas étrangères à la détermination prise par le surintendant général des théâtres1 demander régulièrement à son cabinet l'administrateur du Théâtre-Français, pour examiner ensemble et en détail, un jour par semaine, les affaires de son gouvernement.

Got n'aimait point Thierry. Il l'avait eu jadis pour maître d'études, alors que le futur comédien achevait ses humanités, de façon que, lorsqu'il recevait ses bulletins de théâtre, il se rappelait trop les pensums d'autrefois. Aussi ne manquait-il aucune occasion de lui en rendre la mauvaise monnaie, soit par des résistances indirectes, soit par des facéties, des plaisanteries aussi désagréables que possible, jusqu'à parodier, un soir, sur le théâtre, la tète et les allures de son administrateur dans le rôle d'un vieux juif brocanteur, et si exactement que chacun s'était écrié : « Mais c'est Thierry! » On l'obligea, le lendemain, à modifier l'aspect du personnage.

Sur un terrain plus sérieux, il entreprit de battre en brèche l'organisation présente. Il rédigea tout un projet de refonte des décrets, critiquant avec rigueur la marche imprimée à certaines affaires du théâtre, expédiant rapports sur rapports au ministre ;

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