‹ La maison de Molière et des grands classiquesChapitre 15 sur 21 · Oreste · texte numérisé non relu

Oreste

ii4 La Maison de Molière

Elle se retira du théâtre dans un âge (elle n'avait que quarante-deux ans) où elle pouvait être sure que bien des regrets suivraient sa retraite.

Nous n'avons fait que nommer les plus illustres interprètes du poète de Zaïre. Voltaire lui-même avait le goût passionné pour l'art dramatique, qu'il cultiva jusqu'à l'extrême vieillesse; et telle était son ardeur qu'il prenait souvent part comme amateur, aussi sûr de soi que des artistes de profession, aux représentations privées de ses pièces. Lorsque le roi de Prusse, le grand Frédéric, fit mettre en scène, sur le théâtre qu'il avait construit en son château de Berlin, la Rome sauvée, et que les princes et les princesses de la cour rivalisèrent de zèle, de bonne grâce et de talent à en remplir les principaux rôles, Voltaire, disent les mémoires de sa vie, joua celui de Cicéron avec une perfection dont aucun comédien n'avait jamais approché. Il se fit également applaudir à Lausanne et à Genève. Avant de les livrer au Théâtre-Français, il avait éprouvé plusieurs de ses pièces, telles que Tanerède, chez lui, à la campagne, sur un petit théâtre qu'on y avait bâti tout exprès. Quand l'âge ne lui permit plus de jouer ce qu'on appelle, dans le langage de la scène, les jeunes premiers, il se rejeta sur les rôles marqués, sur les pères nobles. Un de ses rêves d'outre-tombe était qu'il put encore jouer la comédie dans l'autre monde, a J'ai bien peur, répondait-il au landgrave de Hesse qui lui parlait de tragédies, d'aller en faire ailleurs. Pour peu que Belzébuth aime le théâtre, je serai son homme. »

La dernière impression, et la plus complète, la plus éclatante, que ressentit Voltaire des enivrements de l'art dramatique, fut la soirée du 30 mars 1778, en la salle des Tuileries. C'est là que le patriarche de

La Troupe de Voltaire. ii~

Ferney, a la sixième représentation d'Irène, fut publiquement couronné, et. par un contraste qui a frappé toutes les intelligences philosophiques, un si rare triomphe avait eu lieu dans le palais d'une monarchie dont il sapa les fondements, à deux pas d'un trône dont il avait de si loin, et sans prévoir la portée de ses coups, préparé l'ébranlement et la chute.

Les historiens littéraires ne se lasseront jamais de baigner leur imagination dans le souvenir de ces suprêmes applaudissements et d'en reprendre une à une les circonstances extraordinaires.

Voltaire avait achevé son cycle dramatique par la tragédie d'Irène. Il songeait d'une autre encore, d'un Agathocle, qu'il n'eut pas le temps d'achever. Avant de fermer les yeux, il ne souhaitait plus que de voir, sur la scène qu'il avait remplie de ses œuvres depuis soixante années, respirer el vivre la dernière production de sa veine affaiblie. Et il s'était arraché à sa retraite de Ferney. réclame, appelé par toutes les voix de la capitale française. Il était revenu a Paris pour en être l'idole, y triompher et mourir dans la plus enivrante apothéose, Une foule d'hommes, de femmes de tous les rangs, de toutes les conditions, demandaient a contempler les traits de celui qu'ils admiraient, dont ils avaient lu les vers, applaudi les ouvrages au théâtre.

La première soirée d'Irène Tut le prélude éclatant de l'inoubliable solennité. C'était un lundi, le 10 mars. Le bulletin de cette soirée théâtrale fut rédigé. pour ainsi dire, heure par heure, comme celui des grandes batailles. Dès le second acte, un messager était député du théâtre auprès de Voltaire pour lui annoncer la faveur que prenait Irène. Après le quatrième, une seconde estafette partait de la Comédie,

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avec la mission d'entretenir la douceur du rêve dans l'imagination de l'illustre vieillard, malgré le froid presque général qui avait accueilli, en réalité, cet acte et le précédent. Au cinquième, un troisième messager, Dupuy, le mari de MIIe Corneille, s'élança vers la demeure où il était descendu (l'hôtel du marquis de Villette, sis rue de Beaune) pour être le premier à lui apprendre le succès complet d'Irène.

Les jours suivants, plus de trente « Cordons Bleus1» étaient venus le féliciter; l'illusion n'avait fait que s'accroître dans l'âme du grand homme; et, le jeudi 19, une députation de l'Académie française portait au comble sa joie. Alors, il avait promis d'assister, quoique malade, à la sixième représentation. La pièce n'était pas un chef-d'œuvre ; mais Voltaire seul attirait les regards. « Jamais, remarquait Grimm, pièce ne fut plus mal jouée, plus applaudie et moins écoutée. » Les esprits n'étaient pas au spectacle. Les yeux ne voulaient voir que les traits de l'auteur à' Irène, qui se levait et répétait : « Vous voulez donc me faire mourir de plaisir! » L'ovation ne cessait pas. Au dénouement, son buste fut couronné, au milieu du délire des acclamations, des flambées d'enthousiasme, des cris de joie et d'attendrissement.

Quelques mois plus tard, lorsqu'à la suite à'Œdipe chez Admèle où, en délaissant Shakespeare pour Sophocle et Euripide, Ducis s'était élevé, sur les pas de ces maîtres, jusqu'à une grandeur sublime, l'Académie française l'avait appelé au fauteuil de Voltaire, Ducis prononçait ces paroles, qui furent couvertes d'applaudissements : « Il y a des hommes à qui l'on succède et qu'on ne remplace jamais. »

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