‹ La maison de PenarvanChapitre 2 sur 4 · M. CHARLES DEM ANDRE · texte numérisé non relu

M. CHARLES DEM ANDRE

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DE

PENARVAN

A l'époque où les provinces de l'ouest se soulevèrent contre la république, la famille de Penarvan était, par son ancienneté, une des plus considérables de Bretagne : elle disparut dan& la tourmente qui dévasta cette terre héroïque. MM. de Penarvan, ils étaient quatre frères, tombèrent foudroyés tous quatre à l'affaire de La Tremblaye. L'épitapbe do ces jeunes guerrierp se trouve dans Xénophon : c Ils moururent irréprochables dans la guerre et dans Tamitié. » Lor>

qa*OD les rapporta sans vie au château d*où ils étaient partis quelques semaines auparavant dans tout Téclat de la jeunesse, le vieux marquis, leurp^re, appuyé sur sa fille, les reçut debout au pied du perron: Sa bouche resta muette, ses yeux ne versèrent pas une larme. Il contempla longtemps sa race anéantie, puis il se découvrit pieusement et s*inclina dans un suprême adieu. Deux jours après, il montait à cheval, et, malgré son grand âge, se rendait au camp de M. de Lescure. Il se battit comme un lion, passa la Loire avec Tarmée vendéenne, et fut tué aux portes du Mans. M"* de Penarvan avait suivi son père. Après des vicissitudes inouïes, elle put rentrer dans le domaine où eUe était née, et prendre possession des dé* bris de son héritage qu'avaient largement échancré les confiscations d*une part, et de Tautre cent mille écus versés par le marquis dans les caisses de Farmée catholique ; les fureurs de la guerre civile avaient à peu près dévoré le reste. Ruiné par Tincendie, le ch^ teau n'offrait plus qii'un seul corps de logis qui fiU habitable ; les fermes dl*alentour, ouvertes h tous les

vents, laissaient voir leurs foyers déserts, où croissaient déjà les ronces et les orties. M"« de Penarvan s'installa fièrement dans sa pauvreté : il y a des âmes qui ne relèvent/ point de la fortune.

M^^® Renée de Penarvan était née à Fombre des tours féodales, derniers vestiges de Tantique demeure des ancêtres, aux flancs de laquelle s^adossait, comme un nid contre une aire, le manoir des neveux. Orpheline de mère dès sa plus tendre enfance, elle avait grandi en pleine liberté au milieu de ses frères, qui, élevés eux-mêmes en gentilshommes campagnards, encourageaient à plaisir ses goûts aventureux et ses mâles instincts, héréditaires dans leur famille. Le marquis y prétait la main ; il n'avait pas de plus grande joie que de courir le cerf avec sa fille , et rien n'était charmant comme les départs pour la chasse, le seigneur breton entouré de ses quatre fils, la jeune amazone en tète , tous à cheval, et s'enfonçant, ' au bruit des fanfares, dans la profondeur des bois. Celle éducation toute virile avait développé chez M"<* Renée plus de force que de grâce , plus d'énergie

que de tendresse. A dix-huit ans, on eût dit une héroïne des temps chevaleresques. L*abbé Pyrmil , qui possédait à fond son histoire de Bretagne, et avait la manie d'en mettre un peu partout, la comparait à Jeanne de Penthiëvre, el plus volontiers à la comtesse de Montfort. Elle était belle, mais, quoique blonde et blanche, d'une beauté moins faite pour inspirer Tamour que fe respect. Ses cheveux, d'une rare magnificence, couronnaient un front droit et ferme. Le nez était aquilin et fier, le regard impérieux et hautain, la bouche facilement dédaigneuse. Sans manquer d'élégance, sa taille n'avait rien des formes éthérées que les poètes poursuivent dans leurs rêves ; M"* Renée eût porté sans fléchir l'armure des guerrières auxquelles l'abbé Pyrmil se plaisait à la comparer. L'orgueil de race, le plus légitime de tous après celui qu'on tire de son propre mérite, se trahissait dans ses gestes et dans son maintien. Cet orgueil, qui deVait être l'unique passion de sa jeunesse et le supplice du reste de sa vie, l'avait prise presqu'au berceau. Son imagination s'était nourrie de bonne heure des chroniques de sa

maison; grâce aux leçons de Tabbé Pyrmil, le culte des aïeux devint chez elle une sorte d'idolâtrie.

L*abbé Pyrmil était un pauvre abbé qui devait tout iux Penarvan, chez qui son père avait été fermier. En sortant du séminaire, il était entré au château, où il achevait Téducation des jeunes gens et disait la messe les dimanches et les jours de fête. Qu'il fût le modèle des chapelains, je n'oserais pas Faifirmer ; mais à coup sûr on pouvait voir en lui le phénix des précepteurs , car il était modeste avec un modeste savoir. Il passait d'ailleurs pour un puits de science à dix lieues à la ronde, et, si le mérite se mesurait à la taille, sans aucun doute il en eût remontré à tous les pères de l'égîise, jamais abbé si haut perché sur ses jambes ne s'étant rencontré dans la chrétienté. La nature l'avait fait si long et si mince, qu'on tremblait pour lui les jours de grand vent. Tel qu'il était, avec ses jambes de héron, iiOD corps passé au laminoir, ses yeux d'un gris pâle et sa face blême, d'où s'élangait un nez impétueuse on ne pouvait s'empêcher de l'aimer, tant il y avait de douceur a£Eectueuse dans son regard et de bonté vraie

dans son cœur. Une flme reconmuesante et dérotiie logeait sans bruit sous cette enveloppe ridicule. Le bon it tout Penarvan. Si l'on fût venu lui dire que is n'était pas d'aussi bonne maison que le roi, d'humeur très-pacifique, il n'eût pas pris lent ta chose ; quant aux enfants , il estimait is si belle lignée n'avtdt fleuri sur les marches De. Son dévouement ou plutât sa déYotioD e famille débordait sur toute la race, et r&de génération eu génération jusqu'aux anpius reculés. Il s'était consacré à la gloriS- 1 leur mémoire, comme si sa reconnaissancR 9 trouvé h s'exercer suffisamment sur leurs nts. Les Penarvan étaient sa marotte. It les lit tous ; pour les dénicher un à un dans les les du passé, il avait fureté partout, fouillant es et légendes : on n'est pas bien sûr que, . de zèle, il n'en ait pas inventé quelques-uns. sje aux aïeux avait fini par absorber les forces son intelligence. Il ne rêvait que Penarvan; disours en étaient farcis. Quoi qu'on s'avisât

de dire ou de faire, à propos de rien et à propos de tout, il avait à toute heure un Penarvan tout prêt, . qu'il tirait de son sac et qu'il vous jetait à la tête. On ^ peut croire que les Penarvan de Tabbé Pyrmil étaient ■ tous des héros incomparables ; les Clisson et les Du Guesclin n'allaient pas à la cheville du plus petit d'entre eux. Le plus souvent c'était à table, entre la poire et le fromage, qu'il racontait leurs grands coups d'épée ; une fois parti, le diable ne l'eût pas arrêté. Il combattait avec Gautier de Penarvan sous la bannière de Jeanne de Flandre ; il suivait Guy de Penarvan aux croisades, pourfendait avec lui les infidèles, et ne le quittait qu'après l'avoir enterré à la Massoure ; avec Alain de Penarvan, surnommé Jambes-Tortes, il taillait en pièces les Normands sous les murs de Nantes ; et purgeait la Bretagne de ces hordes sauvages. Dans la gloire authentique de ce dernier fait d'armes , il y avait bien quelque chose qui le chagrinait: un Penarvan s'était rencontré qui n'avait pas la jambe bien faite 1 C'était pour lui un éternel sujet de douloureux étonnement.

Malgré le respect qu'ils avaient pour l'illustratioD de leur sang, le marquis et ses fils bâillaient parfois un peu en écoutant l'abbé; mais M"« Renée était tout oreilles , et ne se lassait pas de l'entendre. Elle ne s'en tenait pas aux récits qui étaient comme le complément obligé du dessert de chaque repas ; elle avait avec lui de longs entretiens dont les Penarvaa faisaient tous les frais, et qui achevaient d'exalter son orgueil. Ils s'oubliaient des journées entières dans la galerie des portraits de famille ; on pense si ces jourslà notre chapelain s'en donnait à cœur-joie ! Le soir^ ils se promenaient ensemble sur les plates-formes de l'ancien château, et l'abbé disait les sièges qu'avait soutenus la vieille habitation féodale. M"® Renée sentait son imagination s'enflammer; elle s'indignait du calme plat de la vie moderne, regrettait les. époques dé luttes et de mêlées ardentes, et ne se gênait pas pour 'gourmander l'existence oisive de ses frères ,. qui se faisaient un jeu de ses mutineries, jugeant qu'it était plus facile de s'amuser de ses travers que de les corriger. Cependant l'heure approchait où cette

étrange personne allait être servie à souhait. Déjà grondait sourdement la tempête qui devait ébranler le monde; la révolution éclata. M*^^ .Renée traversa sans piUr ces temps d'épouvante. £Ue ensevelit elle-niétne des frères, moins éplorée que jalouse d'une si belle fin; si son père eût voulu la croire, au lieu de passer la Loire, ils auraient mis eux-mêmes le feu à leur château et attendu la mort sur ses débris fumants. La grande guerre terminée, lorsqu*aprës avoir erré de ferme en ferme, elle rentra seule dans son domaine en ruines, c'en était fait des Penarvan I Elle prit le deuil de sa race entière, et, attestant tous ses aïeux, jura de porter jusqu'à son dernier jour le nom dont elle était Tunique et dernière héritière. Elle avait alors vingt et un ans : c'était se condamner bien jeune à un célibat perpétuel.

Une semaine au plus s'était écoulée depuis son retour; quelques-uns des serviteurs dispersés pendant son absence étaient venus se grouper autour d'elle. Bien que le chiffre de son patrimoine fût singu^ lièrement réduit et ne 4ui permît guère de tenir un

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grand état, elle avait déclaré qu'elle n'en renverrait aucun, et qu'elle accueillerait tous ceux d'entre eux qui ne craindraient pas de se rallier h sa fortune. Un peu d'ordre commençait à renaître dans cette demeure, où l'on eût cherché vainement quelques vestiges de son ancienne splendeur. Le château mutilé se mirait tristement, dans les eaux de la Sëvre nantaise, et ne reconnaiitsait plus ses tourelles noircies et dépareillées. L'intérieur était encore plus désolé : les bandes républicaines avaient passé partout comme une trombe. Du luxe héréditaire au sein duquel elle avait grandi, la jeune héroïne ne regrettait que les archives de sa maison et les portraits de ses ancêtres, devenus la proie des flammes. La dévastation qui régnait autour d'elle semblait s'harmoniser avec sa destinée. Elle avait dé* cidé que les murs écroulés ne seraient jamais relevés : c'était sa volonté que l'habitation de ses pères portai clemellement, elle aussi, le deuil de la famille éteinte. Son premier soin avait été de s'enquérir du seul ami qu'elle espérât retrouver ici-bas : personne n'avait pu lui donner des nouvelles de l'abbé Pyrmil. Qu'était-il

devenu? sur quels récifs la tempête ravait-elle jeté? vers quelles grèves solitaires Tavaient conduit ses longues jambes? Le marquis, en partant, lui avait confié la garde du manoir: on supposait que le pauvre abbé était tout simplement enfoui sous les décombres. M"® Renée le pleurait : elle pleurait le confident et le flatteur du sentiment qui remplissait sa vie.

Un soir qu'elle était assise sur une des marches disjointes du perron, elle vit s'allonger sur le gazon de Tavenue une ombre grêle qui partait du fond de l'allée, et que le soleil couchant projeta d'un seul jet jusque sur la façade du château. Ce ne pouvait être que l'ombre du corps de l'abbé Pyrmil. En effet c'était lui, s'avançant à pas lents. En quel état, juste ciel I Hâve, les yeux hagards, tous ses vêtements en lambeaux. En apercevant M"« Renée, qu'il ne comptait plus revoir, il poussa un cri de joie et tendit ses bras vers elle. La jeune châtelaine s'était levée pour le lecevoir ; avec la dignité d'une reine, elle lui donna sa main à baiser.

— Monsieur Tabbé, dit-elle, nous sommes, tous et

moi, tout ce qui reste de la famille.

A ces mots, Tabbé sentit tout son être se fondre et

s'exhaler dans un hymne de gratitude. Il saisit la main de M"^ de Penarvan, la couvrit de baisers et de larmes, et pensa mourir à ses pieds.

' Échappé par miracle au sac du domaine, il s*était mis à la recherche du marquis et de sa fille. Il avait passé la Loire et joint à Laval la queue de Farmée vendéenne ; là, il avait appris la mort du vieux gentilhomme. On ignorait le sort de M"« Renée; elle avait disparu dans la déroute du Mans. Après s'être adressé vainement aux soldats et aux chefs, il avait battu plus de soixante lieues de pays, vivant à la grâce de Dieu, ne mangeant pas tous les jours, dormant la nuit sous les genêts, s*aventurant jusque dans les villes, traqué parfois comme une béte fauve, demandant la fille du marquis à toutes les métairies, à tous les buissons et à tous les faubourgs. L'instinct de son cœur Favait ramené au château. Il n'attendait plus rien en ce monde; tout son espoir, toute soit

ambition était de revoir une fois encore le logis tant aimé, et de s^éteindre bientAt sur le seuil où il avait

attaché sa vie. On comprend ce qu*il dut éprouver en

retrouvant enfin celle qu*il avait si longtemps cherchée, son élève chérie, sa gloire, son orgueil: le dernier sang des Penarvan! Il ne fallait rien moins que cela pour lui rendre la force de vivre. Dans Texistence errante qu'il venait de mener, il avait résolu un problème qu'on aurait pu croire impossible : le malheureux avait maigri. Sa taille en paraissait plus longue, et, quoiqu'il eût passé depuis longtemps l'âge de* croissance. M"» Renée remarqua qu'il avait grandi.

L'abbé Pyrmil paya sa bienvenue de façon à montrer qu'il joignait, par un rare privilège, la prévoyance de la fourmi aux qualités les plus aimables. En prévision de la visite des bleus, après le départ du marquis , il avait déménagé en secret et caché soigneusement dans les oubliettes de l'ancien château tous les objets auxquels il savait que M*'^ Renée tenait le plus, et aussi quelques autres que la jeune héritière ne serait peut-être pas fâchée de retrouver.

ùt pensé à tout , même k Fergus, grand me, aux jarrets de fer, qui ne la quittait ii'elle aimait d'une affection particulière:

l'éloigner, il l'avait mis en pension chez de ens qui habitaient du cdté de Tiftauges.

emaine qui suivit te retour de son précep- ' de Penarvan fut obligée d'aller à Cholqueiques emplettes de première nécessité, t un matin, dans une méchante carriole m cheval de ferme qu'on s'était procuré à le ; elle devait revenir le soir. L'abbé avait m prétexte pour se dispenser de l'accom- I employa bien sa journée. A la tombée t, la carriole déposait M"" Renée au bas 1. Au même instant, la porte du manoir !t Fergus se jeta sur sa belle maltresse dans 1 transports de joie et de tendresse dont nos )nt pas encore donné le secret à nos amis.

k, c'est toi ! disait-elle en te caressant. D'oti qui t'a ramtné>... Nous ne chasserons mble, et tu vas faire de maigres dîners. —

Lk MAISON DE PENARVAN. 41

L*abl)é, présent à cette scène , se taisait et souriait d'un air fin. Il ofirit galamment son bras , et Ton passa dans la salle à manger. Rien n'était changé au menu de la veille, mais la table étincelait de tout le luxe des festins d'autrefois: cristaux, porcelaines de Sèvres, argenterie, vaisselle plate, le tout aux armes de la famille, rien n'y manquait, pas même les serviettes de toile damassée, avec le chiffre des Penarvan brodé aux angles, et surmonté d'une couronne de marquis. Un petit ragoût fumait piteusement au milieu de ces richesses, et deux chaises de paille grossière attendaient humblement les convives. Dans son empressement à se rendre agréable, l'abbé avait rangé symétriquement près de chaque couvert quatre verres de grandeur inégale, oubliant qu'il n'y avait pas de vin au logis et qu'on n'y buvait que de l'eau. M"* Renée ne put s'empêcher de sourire. — Monsieur l'abbé, c'est là im de vos tours, dit-elle assez gaiement. — Ce ne fut qu'un éclair. Elle s'attrista ^ité, et, jetant un regard de dédain sur les épaves de son opulence, elle qui depuis plusieurs mois dînait

sans nappe, avec une fourchette d'étain : — Ce n'est point là, dit-elle en soupirant, ce qu*il fallait sauver ( — Elle mangea du bout des dents, en silence, et ne s'occupa que de Fergus , qui gambadait autour de la table comme aux meilleurs temps. Le repas achevé, elle se retira, sans avoir remercié Tabbé. Dans sa chambre à coucher, elle reconnut çà et là la plupart des jolis riens qui étaient naguère le duvet de son nid : ses boites, ses écrins, ses coffrets de bois des îles» remplis de gants et de mouchoirs d'où s'exhalait od* core le parfum des jours heureux. Elle vit tout cela d'un œil sec, fourragea tout d'une main fiévreuse. La colère qui grondait en elle, et que rien ne gênait plus, éclata. — Voilà donc à quoi avait songé l'abbé! voilà le résultat de son dévouement à la gloire des Fenarvan ! Quelques paires de gants, quelques douzaines de verres et d'assiettes, voilà, grâce à lui , ce qui restait d'une race de preux I — Elle frappait du pied le parquet, et répétait en s'indignant: — Est-ce donc là ce qu'on devait sauver? — Elle finit par s'apaiser. Â défaut de tendresse, elle avait la bonté des

âmes haut placées. Après s'être emportée contre Ifr chapelain, elle en vint bientôt à s'accuser d'ii^ustice, de dureté; pensant le trouver au salon, elle s'y rendit pour réparer ses torts. C'était là en effet que l'atten*dait l'abbé, dans une attitude pleine de calme et de dignité. A peine eut-elle fait quelques pas dans cette vaste salle, qu'elle avait vue, la veille encore, dépouillée et nue comme une grange, elle s'arrêta brusquement : ses narines se dilatèrent, son front s'illumina^ l'azur froid de ses yeux jeta une lueur bleuâtre pareille au reflet de l'acier. Tous les Penarvan, accrochés aux murailles dans leurs cadres de bois dechône, semblaient sourire tristement au dernier rejeton de leur tige brisée. Après quelques minutes de muette contemplation, elle marcha droit au portrait de son père. Au-dessous pendaient en faisceau quatre épées : c'étaient les épées de ses frères. Elle en détacha une et la baisa religieusement sur la garde. Puis elle s^approcha d'une table sur laquelle étaient étalées les chartes de sa famille. Elle regarda longtemps, avec une émotion contenue, les parchemins jaunis, aux

larges sceaux de cire. Enfin elle s'avança vers Fabbé, qui se tenait au coin de T&tre, et d*une voix grave eUe lui dit: —Monsieur Tabbé, embrassez-moi. — Elle ne pleurait pas, mais des larmes coulaient sur les joues de Tabbé. Ce fut le plus doux instant de sa vie. Ils passèrent Thiver au coin du feu : les vieilles poutres ne manquaient pas , et si Ton dînait mal au manoir, en revanche on s*y chauffait bien. Les soins de l'existence ne les préoccupaient ni Tun ni Tautre; ils vivaient de peu et se tenaient pour satisfaits. Leur pauvreié, leur isolement le» mettaient à Tabri de toutes perquisitions, et leur permettaient d'attendre en paix des jours meilleurs. Les Penarvan étaient, comme par le passé. Tunique sujet de leurs entretiens. L'abbé se demandait avec stupeur s'il était bien vrai qu'il n'y eût plus de Penarvan sur terre. Tantôt il se révoltait contre la réalité et refusait de croire qu'une si grande famille fût à jamais éteinte ; tantôt il comptait sur l'intervention céleste, il attendait tout du Dieu puissan qui avait rallumé le flambeau de David. Plus d'une fois déjà cette illustre maison s'était vue au penchant

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de sa ruine : la droite du Seigneur Tavait toujours reievée à temps. Pour n*en citer qu'un seul exemple, le sire Alain de Penarvan Jambes-Tortes, lorsqu'il était rentré dans son château -fort après avoir écrasé les Normands, avait trouvé, lui aussi, son foyer désert et ses tours saccagées. Il ne restait plus qu'un Penarvan au monde, c'était lui, et il comptait soixante ans sonnés. Eh bient le sire* Alain n'avait pas abandonné la partie; il s'était marié en secondes noces avec une demoiselle Berthe de Roquetaillade , et en avait eu huit fils , tous bien venus. M"« Renée répondait avec une grande fermeté que les folles espérances étaient hors de saison aussi bien que les lâches regrets. Le marquis et ses fils avaient clos dignement l'épopée de leurs pères ; il s'agissait pour elle de ne point mentir à son sang. Elle vieillirait dans la religion des souvenirs, et son nom, condamné à périr, ne s'éteindrait du moins qu'avec eile. Si elle devait ne rien syouter à l'héritage de gloire qu'elle avait recueilli , elle saurait le garder pieusement et le maintenir dans son intégrité ; puisque le sort avait permis que sa maison tombât en que-

nouille, eue montrerait gue la quenouille était moins faite pour filer la laine d'un ménage que pour servir de hampe à la bannière d'une famille de guerriers. L'abbé l'admirait en silence et s'applaudissait modestement d'avoir formé par ses leçons cette âme vraiment romaine. Tout cela était fort beau sans doute; cependant les journées se traînaient péniblement et ne finissaient pas. Le château, que les frères de M"® Renée remplissaient naguère du bruit de leur jeunesse, était morne comme un tombeau. N'était-ce pas un tombeau en effet, un mausolée où deux âmes fidèles entretenaient la lampe sépulcrale? La vie s'était retirée même des alentours. Les fermes éventrées jonchaient le sol de leurs débris ; la terre restait sans culture. Pas un filet de fumée à travers les rameaux dépouillés et chargés de givre. On n'entendait que le sifflement de la bise et le fracas de la Sèvre, qui se brisait contre ses barrages. Il n'y avait de vivant dans ces campagnes désolées que les corbeaux le jour, et la nuit tes fresaies ; on se réveillait tout surpris et presque joyemt, quand par hasard, aux premières lueurs de rasbe.

quelques coqs enroués qu'avait épargnés la guerre civfle sonnaient la diane dans les environs. M"® Renée ne s'ennuyait pas; seulement il y avait des soirées où quelques Penarvan de rechange auraient été les bienvenus. Elle acceptait sa destinée; mais elle n'avait que vingt et un ans, et quand elle mesurait du regard la longueur de la route qu'il lui restait à parcourir sans autre compagnie que celle de l'abbé, elle ne pouvait se défendre d'un vague sentiment d'effroi. Elle irait vaillamment jusqu'au bout; mais déjà, dans la monotonie des jours inoccupés, la jeunesse immolée gémissait soîqs l'armure de rhéroine. Il fallait à ce mâle esprit un élémait d'activité que pût accepter son orgueil. Où le prendre? Ce fut l'abbé qui le trouva sans le chercher.

Depuis quelques semaines, l'abbé, paraissait en proie à 4e violentes préoccupations qu'il s'efforçait vainement de dissimuler; tout le trahissait, sa figure, son attitude, son langage décousu, ses distractions» ses séffliffences de toilette. Un matin il était allé à la ville sans AI' rien dire, et W^^ Renée, le fi-ont collé contre

Si LA MAISON DE l'ENARVAN.

une Vitre, Tavait vu rentrer mystérieusement avec un énorme rouleau que cachaient mal les pans râpés de sa lévite. Aux repas, il mangeait à peine et répondait tout de travers aux questions qu*on lui adre^ sait. Un soir, au salon, il était resté près d'une heure sans parler des Penarvan. Par le vent, par la pluie, par la neige, on voyait son long corps se dresser tout à coup sur les plates-formes de l'ancien ch&teau ; il marchait à grands pas, s'arrêtait, prenait sa tête entre ses mains, et s'échappait pour aller s'enfermer dans la pièce qui servait autrefois de bibliothèque, et où gisaient encore péle-méle sur le plancher poudreux quelques douzaines de volumes que rongeaient les rats. Faut-il le dire? l'abbé Pyrmil avait tout l'air d'un homme qui fait des vers. M"« Renée s'en inquiétait; mais comme c'était la nature la moins curieuse et la plus discrète qu'il y eût, elle ne songeait pas à l'interroger.

Un jour, pendant qu'il se livrait sur les plates-formes h utae gymnastique effrénée, elle entra dans la bibliothèque, fort innocemment à coup sûr ; elle igno-

rait qu*il eût fait de cette pièce le sanctuaire de ses méditations. Elle venait y chercher un livre, et fut assez surprise de découvrir, en entrant, Tinstallation improvisée d'un modeste cabinet de travail. Une forte odeur de tabac en poudre y dénonçait tout d*abord la présence assidue de Tabbé : l'abbé prisait, c'était son seul défaut. Une table boiteuse, assujettie par des tranches de liège, occupait l'embrasure d'une fenêtre sans rideaux. Cette table, sous laquelle la peau d'une loutre, jadis péchée par l'abbé dans la Sëvre, remplissait les fonctions de chancelière, était tout un tableau fla* mand. Pour écritoire, une tasse de porcelaine ébréchée; d'un côté la calotte du chapelain, de l'autre sa tabatière d'argent niellé, présent du marquis ; sur les feuillets d'un livre ouvert, une croûte de pain et quelques noix, débris d'un déjeuner d'anachorète; puis, çà et là, plumes taiilées et pluma« Tibn taillées, papier blanc et papier noirci, e^ au milieu de ce désordre; pittoresque, un cahier sur la couverture duquel s'étsr laient en lettres majestueuses ces mots qui sautèrent %ax yeux de H"' Renée : Histoire de la maison

4e i^enarvan, par Fabbé Pyrmil. Les mystères de Tabbé étaient dévoilés. Elle prit le cahier, remporta au salon, et se plongea dans la prose de son précepteur. A part le premier chapitre» qui se trouvait complet et mis au net, Thistoire de la maison de Penarvan, par l'abbé Pyrmil, n'offrait encore qu'un recueil indigeste de brouillons et de notes éparses. H"* Renée les parcourait de Tœil et du pouce, quand Tabbé se glissa en grelottant par It porte entr*ouverte : il était à moitié gelé, et venait réchauffer au feu du salon sa verve engourdie par la bise du nord. En reconnaissant son manuscrit entre les mains de M"® Renée, il rougit, pfilit, balbutia, resta court, et souhaita un instant que le parquet s'enfonçât sous ses pieds. Plein de trouble et de confusion, il allait enfin s'excuser et demander Arâce. ouand la jeune fille lui dit :

— Voilà une heureuse idée, monsieur l'abbé. Oui, vous avez raison, il faut qu'il y ait une hi^ire de ma maison. Nous y travaillerons ^semble, et tâcherons que le monument élevé par nos3oins à mes aïeux et à

leurs descendants soit à la hauteur des grandes chosest qu'ils ont faites. La tâche est périlleuse : Dieu aidant» nous y réussirons. Je le répète, monsieur T^ibbé, vous avez eu là une heureuse pensée. J'en suis touchée, je

vous en remercie, nous vous remercions tous, ajoutât-elle en étendant la main vers les portraits de ses an*» cétres,.

L*abbé, qui roulait dans un abîme, se sentit douce^ ment soulevé jusqu'au quatrième ciel. Quel triomphe \ quel sujet de légitime orgueil 1 A ses fonctions de précepteur, devenues désormais une sinécure, on substituait officiellement la dignité d'historien, d'historien des Penarvanl Le brevet d'historiographe de la famille, ce brevet qu'il n'eût jamais osé solliciter, tant il s^en reconnaissait indigne, M"^ Renée le lui octroyait solennellement au nom de toute sa race! Certes ce n'était pas en vue de sa propre gloire qu'iV avait en secret abordé ce grand oeuvre. Il n'avait cherché là> il n'y cherchait encore qu'une forme nouvelle à son dévouement. £t pourtant à cette heure il ne pouvait s*empêcher de se dire que l'histoire de la maisoi^

de Penarvan, autorisée par lettres-patentes, ne saurait manquer d'obtenir tôt ou tard les honneurs de Timpression. Sa voix, répétée par tous les échos, résoD« : neralt comme un clairon aux oreilles de la postérité : son nom, indissolublement uni à tant de noms fameux, défierait Toubli et surnagerait sur Tocéan des âges. Histoire de la maison de Penarvan, par l'abbé Pyrmil ! Il voyait ce titre magique se détacher partout en lettres de flamme et rayonner jusqu'à la fin des temps. L'enthousiasme de M"« Renée n'était pas moins grand que celui de l'abbé ; elle se passionnait déjà pour un travail qui promettait d'occuper sa vie et devait mettre le sceau à Tillustration des Penarvan. Tous les matériaux étaient prêts : sans désemparer, on dressa le plan de campagne, on se partagea la besogne. A chacun sa tâche : l'abbé tiendrait la plume, M"« Renée les pinceaux. Elle avait étudié le pastel et la miniature ; elle entendait que le manuscrit fût sur parchemin et orné d'images coloriées, à la façon des manuscrits du moyen âge. L'abbé nageait dans la joie la pi us pure, la figure de M"® Renée

LA MAISON DE TEiNAnVAN. 29

s'ôclalraii d'un pâle sourire , et après tant de mauvais jours ce fut une petite fête.

Au bout de quelques mois, VHistoire de la maùton de Penarvan était en pleine voie . d'exécution* L'écrivain et le peintre rivalisaient de talent et de zèle. Le style était tout simplement épique; M"® Renée elle-même croyait devoir parfois en modérer Tessor , et supprimer par ci par là deux ou trois dièzes à la clé. La partie de Férudition ne laissait rien à désirer ; Tabbé avait découvert des Penarvan dont personne avant lui ne s'était douté, pas même le marquis. Son désespoir était de ne pouvoir en exhumer un seul au delà de Conan Meriadec. Il s'étonnait que César n'eût pas cité un Penarvan dans ses Commentaires^ dont il faisait d'aiïleurs peu de cas. Quant aux enluminures, aux ornements gothiques, aux lettrines, aux lettres historiées, c'étaient véritablement de petits chefe-d'œuvre dont les imagiers du xiv« siècle auraient envié le fini et la délicatesse. Sur la première page, au-dessous du titre, resplendissaient les armoiries de la famille. Une épée d'argent, la pointe au

3t) LA MAISON DE PENARVAN.

chef, élincelait sur un champ de sable. L'écu, timbré d'une couronne de marquis, était sommé par-dessus d*un casque d*or taré de face; en guise de cimier, un dextiochère d*pr brandissait une épée d'argent. Deux lions dragonnes de sable servaient de supports. Pour cri d'armes : Penarvan^ toujours atmit ! Pour de* vise : Dev^ dedii, dabit uti, La touche de Fartiste se révélait déjà dans cette peinture héraldique. L'arbre généalogique couvrait tout le feuillet suivant de sa ramure luxuriante, et plongeait ses racines dans un lac d*encre de Chine qui figurait la nuit des temps. Des miniatures s'encadraient dans le texte et retraçai^t les principaux traits de la vie de chaque héros. Celle qui représentait la défaite des Normands sous les murs de Nantes , en tête du chapitre consacré aux gestes du sire Alain de Penarvan/améc^-Jor^e^, pouvait passer à bon droit pour une merveille. (Jne assez vive discussion avait éclaté à ce sujet entre les deux collaborateurs quand il s'était agi de dessiner les jambes du sire Alain. Pleine de respect pour ia tradition r M"' Renée voulait les tordre un peu ; dans son ido-

LA MAISON DE PENARVAN. 3f

latrie pour la famille, Tabbé les voulait droites œmmd un I. Pour tout concilier, M"* Renée avait pris leparti d*alloDger la cotte de mailles, et de faire autour du sire Alain un abatis de Normands qui montait jusqu*à son genou.

Les jours se suivaient, les saisons succédaient aux saisons ; murés dans leur travail comme deux bénédictins, ils laissaient couler les mois sans les compter,, et ne prêtaient pas même une oreille disliaite aux bruits formidables du siècle à son déclin. Le mondeeût croulé autour d'eux, ils auraient continué d'écrireet de peindre la vie des Penarvan. Le monument s'élevait à vue d'œil. M"® Renée en était à la fois le peintre et l'architecte : elle décorait les portiques ; elle veillait à la majesté des lignes et à l'harmonie des^ contours. A mesure qu'il avançait dans son œuvre, i'abbé sentait se développer en lui le génie de l'histoire ; son style prenait de jour en jour une allure plus décidée, et ne dédaignait pas, quand l'occasion s'en présentait, le tour gaulois de nos vieux chroniqueurs. Le récit de la mort de Guy de Penarvan, tué à la

Massoure, arrachait des larmes à M"« Renée toutes les fois qu'elle relisait ce petit morceau, où le sire de Joinville était dépassé. La lutte de Charles de Blois et de Jean de Montfort, le rôle important qu'avait joué Gautier de Penarvan dans ce grand débat, étaient retracés d'une main magistrale. La réunion du duché de Bretagne au royaume de France était jugée de haut et de façon à prouver que Fabbé Pyrmil avait sur la politique des idées qui n'appartenaient qu'à lui. L'ouvrage de l'abbé avait surtout cela de précieux qu'il relevait bien des erreurs depuis longtemps accréditées. Des chroniqueurs, des historiens pourtant dignes de foi, n'avaient pas craint d'afiirmer que c'étaient Clisson et Chandos qui avaient gagné la bataille d'Auray : l'abbé donnait un démenti formel à Froissart, réfutait victorieusement dom Lobineau, fermait la bouche à dom Morice, et prouvait nettement que l'honneur de cette journée, qui avait placé la couronne ducale sur le front du jeune comte de Montfort, revenait tout entier au sire Gautier de Penarvan. Autre erreur non moins grave : on avait cru jusqu'alors que

Lk MAISON DE PENARVAN. 33

le roi François P% quand il était venu en Bretagne pour la déclaration solennelle de Tunion, avait logé chez le seigneur de Châteaubriant. L*abbé établissait avec autorité que le roi François P^ n'avait jamais mis le pied chez le seigneur de Châteaubriant, et que c'était au château de Penarvan qu*il avait logé avec toute sa suite. VHistoire de la maison de Penarvan, par l'abbé Pyrmil, fourmillait de redressements de ce genre, et jetait un jour tout nouveau sur les fastes de TArmorique. Le croira-t-onî ce travail, qui était loin encore de toucher à sa fin, avait absorbé déjà trois années de leur vie, trois années consumées à remuer des cendres, et pendant lesquelles ces deux cœurs n'avaient battu que pour la mort, lorsqu'un incident des plus insignifiants, et dont personne au monde n'aurait pu prévoir les suites, vint rappeler à l'abbé qu'il if avait encore des vivants.

Alors qu*il était au séminaire de Nantes, l'abbé Pyrmil avait pour ami dom Jobin. Ce savant bénédictin^ qui a dressé la généalogie de toutes les grandes familles de France, était aussi gros et court que Fabbè était long et mince. Comme Tamour, l'amitié naît parfois des contrastes : ils s'étaient pris l'un pour l'autre d'une affection soudaine, qui s'appuyait d'ailleurs sur une estime réciproque. Quand l'abbé était entré chez le marquis en qualité de précepteur et de chapelain^ ils avaient entretenu un commerce épistolaire où ils faisaient tous deux assaut d'érudition. Depuis la fin de Tan 92 , l'abbé n'avait plus entendu parler de donv Jobin : il le croyait mort, car il n'était guère présumable qu'un si gros bénédictin se fût tiré de la bataille, 11 l'avait pleuré sincèrement : dom Jobin n'était pas seulement le plus savant des généalogistes , il était aussi le plus doux et le plus dévoué des amis. \

On touchait h l'automne de 1798. M"® René^

€t i'aîbhé Pyrmil étaient en proie à de viv(^ perplexités. Parmi les Penarvau accrochés aux murs du salon, il s'en trouvait un, sans date ni désignation, revêtu d'un costume de dignitaire de Téglise. C'était le seul Penarvan qui n'eût pas fait parler de lui ; l'abbé n'avait pu découvrir sa trace, et M"® Renée, qui ne s'était jamais souciée que de la gloire militaire de sa race , ne pouvait lui donner le moindre renseignement, la moindre indication qui le mît sur la voie. Après trois années d'investigations, ils n'étaient pas plus avancés que le premier jour ; l'histoire de la maison de Penarvan était sérieusement menacée d'une lacune. Quelle position que celle de l'abbé 1 Avoir sauvé de l'oubli tant d'hommes de guerre que personne avant lui ne connaissait, et ne pouvoir mettre la main sur un prélat dont il avait le portrait sous les yeux ! âivoir rendu la vie h tant de héros enfouis dans les entrailles du passé, et se sentir comme en présence du sphinx devant une figure fraîche encoiie et souriante, qui assurément ne remontait pas au delà du xvi^ siècle . Il en perdait la télé. Ses nuits étaient troublées par des

36 iA MAISON DB PENARVAIf.

rêves affreux. Tantôt c'était le prélat qui entr'ouvrait ses rideaux, le regardait d*un œil irrité , et réclainaiC impérieusement sa place dans Thistoire de la maison de Penai van ; tantôt c'était un vide qu'il voyait se creuser au milieu de son œuvre, et dans lequd 11 se jetait pour essayer de le combler. Que de fois, en se réveillant, le front chargé de sueur, il s'était écrié : « Si dom Jobin vivait encore f »

Un soir, il se promenait au parc avec M"® Renée. Visiblement préoccupés l'un et l'autre, ils s'entretenaient avec amertume du Penarvan qui leur manquait , lorsqu'ils aperçurent au tournant de l'allée un paysan qui se dirigeait vers eux. Ce paysan revenait de la ville et apportait une lettre à l'abbé. Il la lui remit d'un air sournois qui visait au mystère ^ et s'éloigna sans attendre une question ou un grand merci. La lettre que l'abbé tenait entre ses mains était sans suscription. Qui songeait à lui? qui s'avisait de lui écrire ? H n'eût pas éié plus surpris de recevoir une épître de l'autre monde. Il brisa le cachet, reconnut l'écriture, et poussa le cri d'Ârchimède. C'était une

hK MAISON D€ PENARVAN. ^^7

lettre de dom Jobin. L'émule de d'Hozier avait mira* culeusement échappé aux massacres, et vivait caché dans un faubourg de Rennes. De passage k Nantes, il lie voulait pas quitter le pays sans avoir embrassé le bon Pyrmil. Bien que la persécution se fût ralentie, 11 était descendu à une lieue de la ville, chez Tancien seigneur de Plaisance, petit domaine situé dans la commune de Saint-Herblain. près du village de La Hérissière. C'était là qu*il attendait Tabbé , tout en regrettant que son embonpoint, qui n'avait fait que croître au milieu des horreurs de la révolution, ne lui permit pas de voler jusqu'à lui. Dom Jobin n'était pas mort 1 L'abbé allait savoir enfin à quoi s'en tenir sur le compte de son prélat, car il ne voyait pas autre chose dans la conservation de son ami ; quoique très-bon, il avait l'égoïsme sauvage du collectionneur qui ferait rôtir sa famille pour compléter sa collection. Il connaissait le domaine de Plaisance. Plus d'un dimanche, après vêpres, quand il était au séminaire, il avait erré dans les jolies prairies que la Chésine baigne d'une

onde avare ; plus d*une fois il avait interrompu la leo

38 LA MAISON DE PENAftVAN.

lure de son bréviaire pour regarder la maison qui s'élevait sur le plateau, et s'était dit en soupirant que le bonheur habitait là sans doute. 11 partit le lendemain dans la matinée, après av(»r promis à M**® Renée de ne rentrer au gîte qu'avec le Penarvan qui leur faisait défaut.

L'abbé parti, M"* Renée fut toute surprise d'éprouver un sentiment de bien-être et de délivrance. Il faisait une de ces magnifiques journées qui sont comme un appel au bonheur. Accompagnée de Fergus, elle gagna le bord de la rivière, et poussa jusqu'à Tiffauges. Ces rives sont enchantées; TAnio n'a pas de plus belles eaux, les vallées qu'il arrose n'ont pas de sites plus agrestes. Bien que son àme fût peu accessible aux impressions du dehors, elle subissait à son insu le charme de ces beaux lieux. Après trois ans passés dans une crypte, elle revoyait pour la première fois le ciel bleu, les prés verts et les bois jaunissants ; dégagée des préoccupations auxquelles l'acharnement de l'abbé ne laissait pas un instant de répit, elle respirait plus librement et se sentait presque légère. Rien

D'otait changé » rien ne devait changer aans sa destinée. Durant les trofe années qui venaient de s'écouler, plusieurs gentilshommes des environs avaient recherché rainement sa main ; il n'appartenait à personne dt soulever le suaire dans lequel die avait enseveii sa jeunesse. Rien ne devait changer, ^ sa destinée était close. Cependant autour d'elle tout se raillait de ses serments. Les haies lui jetaient leurs parfums, les oiseaux leurs chansons ; la brise entr'ouvrait son linceul; le soleil le pénétrait de ses rayons. Partout sur son passage la naturo compatissante avait effacé les traces de la fureur des hommes : les. ruines ellesmêmes lui souriaient sous leur manteau de lierre. La vie l'enveloppait de toutes parts; tout lui disait qu'elle était jeune et belle , et que Dieu ne l'avait pas créée uniquement pour veiller des morts. A Tiffauges, elle tomba au milieu d'une noce villageoise : si durs que soient les temps, on s'aime, on se marie. Le? tables étaient dressées en plein air, au pied des tours du ch&teau de Gilles de Retz ; les conviés dansaient aux M)n8 du biniou et de la bombarde, pendant que ios

iO LA MAISON DE PENARVAN.

mendiants, accourus de six lieues à la ronde, se disputaient les reliefs du festin. On la reconnut, on l'entoura, on lui fit fête; la jeune épousée lui demanda si elle ne se marierait pas bientôt, elle aussi. Après être restée près d'une heure à contempler le tableau de ces faciles joies, M"« de Penarvan revint distraite et rêveuse. Elle dtna seule, et regretta modérément Tabbé. Elle Favait engagé à ne point hâter son retour, et à jouir tout à son aise de rérudition de dom Jobin ; elle ne l'attendait que vers la fin de la semaine. Au salon, elle retrouva sans enthousiasme ses pinceaux, ses crayons, ses boîtes de couleur et ses godets de porcelaine. Elle s'affaissa dans un fauteuil, et promena un regard assez froid sur les portraits de ses aïeux. Elle s'étonnait du trouble de ses pensées, et tremblait d'interroger son cœur.

Elle était plongée dans une rêverie sans objet, elle en fut tirée par un bruit de pas qui ébranlaient leîi antichambres et les corridors. Elle crut à une visite domiciliaire, se leva résolument et s'avançait pour la recevoir, quand la porte s'ouvrit avec fracas et livra

passage à un ouragan qui se précipita dans le salon sous les traits de Tabbé Pyrmil. C'était Tabbé, pâle, haletant, défait, couvert de poussière, inondé de sueur, dans un état d'effarement qu'il faut renoncer à décrire. M"® Renée, qui pourtant ne prenait pas aisément l'alarme, ne put, en le voyant, se défendre d'un mouvement d'effroi.

— Qu'y a-t-il? que se passe-t-il? Pour Dieu ! monsieur l'abbé, qu'avez-vous ?

L'abbé s'était laissé tomber sur une chaise et s'épongeait avec son mouchoir, pendant que M"® Renée, debout contre la cheminée, le consi4érait avec stupeur,

— Ce qui se passe, mademoiselle? ce qui se passe? s'écria-t-il enfin : la famille n'est pas éteinte, il reste encore un Penarvan !

Elle tressaillit. — Un Penarvan î... dit-elle. Puis, haussant les épaules : — Vous êtes fou, l'abbé.

— Non, mademoiselle, j'ai toute ma raison : il reste un Penarvan de la branche cadette.

— Vous êtes fou, vous dis-je ! Le marquis , mon

4'i LA MAISON DE PENARVAN.

père, me ratait souvent que la branche cadette s'était éteinte bien avant que je fusse née.

— Blonsieur le marquis savait lui-même le contraire, répondit l'abbé sans hésiter.

— Qu'entendez- vous par là? demanda la jeune fiUe avec hauteur. Monsieur l'abbé, parlez, expliquez-vous.

L'abbé avait repris possession de lui-môme : il raconta tous les détails de son entrevue avec dom Jobin. C'était dom Jobin qui lui avait révélé l'existence d'un Penarvan de la branche cadette. CePenarvan, dernier du nom, vivait retira, à deux lieues de Rennes, dans son domaine patrimonial de La Brigazière. Son père et le marquis étaient cousins issus de germains. La politique les avait divisés de tout temps; en 4765, l'affaire de M. de La Chalotais avait achevé de creuser entre eux un abîme. Dès lors, les deux cousins, qui déjà ne se voyaient guère, avaient juré, chacun de son côté, qu'ils n'entendraient plus parler l'un de l'autre. Le marquis était allé plus loin : il avait déclaré la branche cadette éteinte, afin qu'il n'en fût plus question devant lui. Le vicomte Joseph dePenar-

\aii était mort en sa terre quelques années avant

\ h révolution, laissant un fils qui sans doute avaii

hérité de ses opinions et de ses sentimenls , puis-

• qu'il s'était dispensé de donner signe de vie à la

branche ainée.

M"® Renée avait écouté l'abbé sans l'interrompre ; pas un mot, pas un geste n'avait trahi son émotion. Ce récit était empreint d'un tel cachet de vérité, dom Jobin avait été si net et si précis , son caractère donnait à toutes ses paroles tant de poids et d'au- , toritî^., que le doute n'était pas permis : il restait un Ponarvan.

— Dom Jobin l'a-t-il vu? le connaît-il? lui a-t-il parlé ? demanda-t-elle quand l'abbé eut tout dit.

— Non, mademoiselle, non... Mais il a souvent entendu parler de lui, répliqua-t-il en branlant la tète.

— £h bien! monsieur Tabbé, que dit-on de mon cousin? Porte-t'il fièrement son nom? comprend-i[ les devoirs que ce nom lui impose? Bon sang ne peut mentir. Nous allons lui écrire, l'appeler près de poos.

ik ^A MAISON DE PEFiARVAN.

Je ne sais rien, je ne veux rien savoir des dissensions qui avaient désuni nos pères. Qu*il vienne, qu'il se présente 1 C'est un Penarvan : il suffit.

L*abbé se taisait et examinait d'un air piteux ses bas de laine noire, où ne manquaient pas les reprises. M"« Renée , qui avait jusque-là mis sur le compte d'une émotion bien naturelle l'élat violent où il était en arrivant , finit par remarquer le trouble et Tenibf^rras de son maintien.

— Eh quoi ! s'écria-t-elle , ma maison survit à sa ruine , c'est vous qui me l'annoncez , et voilà l'enthousiasme , voilà la joie que vous laissez voir I

— Je suis plein d'enthousiasme et de joie, dit l'abbé (ïi\n ton lamentable. Seulement je crains.. .• j'ose craindre...

Il s'interrompit et tourna vers M"« Renée un regard éperdu.

— Voyons, que craignez-vous î

— Vous le savez , mademoiselle , reprit-il avec humilité : j'ai fait de mon cœur une chapelle ardente , uniquement consacrée au culte de votre ïamille»

Comment la pensée d'un outrage pourrait-elle y pénétrer jamais ? D'ailleurs , ainsi que l'expliquait aujourd'hui dom Jobin , dtos toutes les grandes maisons , la branche aînée et la branche cadette sont deux rameaux distincts qu'il faut se garder de confondre. Pour avoir poussé sur le même tronc...

— Au fait, monsieur l'abbé* au fait! que craignezvous T

— Eh bien I d'après les bruits que m'a rapportés dom Jobin , il paraîtrait que monsieur votre cousin ne justifie pas absolument... Ce n'est pas sa faute, s'écria d'une voix suppliante l'abbé se reprenant aussitôt : son père hantait les philosophes , sa mère était une La Chalotais ; on la soupçonnait d'avoir travaillé aux mémoires de son oncle contre les jésuites. Que pouvait devenir un pauvre enfant nourri , dès le berceau , de la moelle des ours et des panthères? Mieux eût valu pour lui être exposé , comme Moïse , sur les eaux du Nil. Â vingt ans, mademoiselle, h vingt ans, votre cousin lisait M. de Voltaire et M. Rousseau do Genève !

— Ce fut un tort, dii gravement M"® Renée. Après ?

— Après, mademoiselle T Quand on a semé Tivraic on ne récolte pas le bon grain. Monsieur votre cousi avait sucé en naissant le poison des idées nouvelles il a servi Goliath au lieu de le combaltre, il a pri parti pour la révolution.

— Cela est faux, répliqua-t-elle froidement. Un Penarvan n'a pas pris parti pour les bourreaux contre les victimes , un Penarvan n*a pas taché son blason du sang de son roi. Qui n'a pas craint d'avancer ie contraire a menti , et qui le répète m'outrage.

— Mademoiselle, au nom du Dieu vivant!... Voilà ce que je redoutais I s'écria le bon Pyrmil, se frappant le front avec désespoir. Mademoiselle , écoutezmoi!... On ne dit pas, personne ne prétend que mon* sieur votre cousin ait trempé dans les crimes de la révolution. Il n'est point question de cela, juste ciell Entraîné par l'esprit de vertige qui soufflait sur la France, ce malheureux enfant, car ce n'était qu'un enfani alors , a pu se laisser prendre aux rêves insen* ses qui ont précipité le royaume à sa perte; mais il

f f *jj

LA MAISON n% PENAttVAH. 47

s'est arrêté dans la route du mal , et pas une goutte du sang versé ne erie contre lui. Soyez sûre, mademoiselle, que si l'on se fût permis d'insinuer de* yant moi le contraire, j'aurais répondu comme voua l'avez fait. Je ne suis qu'un pauvre abbé, mais quand il s'agit de l'honneur de la famille, l'abbé Pyrmil est un lion... Oui, mademoiselle, un lioal répéta-thil en essuyant la sueur qui ruisselait le long de ses tempes.

Blanche comme un marbre , les bras croisés sur sa poitrine, M"« Renée demeura quelque temps sileiH eieuse, dans l'attitude impassible d'un juge.

— Un Penarvan 1 murmura-t-elle enfin d'une voi^i où perçait moins de colère que de tristesse. Je comprends qu'il n'ait pas fait un pas vers moi ; ma vue seule eût été sa condamnation et son châtiment. Allons 1 mon djier abbé , voilà de nouveaux devoirs à remplir. Puisqu'il reste encore un rameau vivant sur Je tronc de l'arbre fracassé par la foudre, c'est à nous d'en diriger la sève et d'en corriger les écarts. Ce gentilhomme fut coupable : nous ne serons pas plus sévères que Dieu , qui reçoit toutes nos fautes à raor

çon. Vous irez le trouver de ma part. Sans doute» à cette heure , ses remords expient les errements de sa jeunesse : vous le relèverez , vous le fortifierez , vous Faiderez à rentrer dans sa voie. Vous lui direz que le repentir efface tout , et que , s'il a racheté ses torts , je suis proie à lui pardonner.

L*abbé gardait un silence contrit.

— Vous vous taisez 1 vous ne répondez pas t s'écria M"« Renée, reprenant brusquement son caractère impérieux et hautain. Tenez, ajouta-t-elle, vous auriez dû naître en Egypte, sous le règne des Sésostris : vous n'êtes bon qu'à embaumer des morts.

— Hélas ! mademoiselle , je ne vous ai pas tout dit, balbutia l'infortuné Pyrmil, monsieur votre cousin est sur le point de se marier.

— Quel mal y voyez-vous? Est-il chevalier de Malte? a-t-il fait vœu de célibat? Qu'il se marie, c'est son droit; je dirai plus, c'est son devoir. Je veux croire que, mieux inspiré que son père, il ne se commet pas avec une famille de robe : il doit savoir que

nous avons toujours traité de bourgeoisie les fourrures et les mortiers.

— Plût à Dieu que monsieur votre cousin s*én tînt, comme son père , aux fourrures I soupira Tabbé en baissant les yeux.

— Que voulez-vous dire? Une mésalliance?... Pariez, mais parlez donc ! Ne voyez-vous pas que vous me mettez sur des charbons ardents?

— Eh bienl mademoiselle, s'écria l'abbé avec la résolution désespérée d'un homme qui se jette à la mer, monsieur votre cousin est sur le point d'épouser la fille d'un meunier qui s'est enrichi dans les derniers événements.

— • La fille d'un meunier!... Quel conte me faitesvous là?

— Je suis l'écho de dom Jobin, répondit timidement l'abbé ; dom Jobin n'a jamais menti.

— Votre dom Jobin ne sait ce qu'il dit. La fille d'un meunier 1... Où a-Vil pris cela? qui lui en a parlé?

— Qui, mademoiselle? Tout le monde. II n'est pas question d'autre chose dans Rennes et aux environs.

ÎJO LA MAISON DE PENARVAN.

— Et mon cousin n'a rien dit, rien fait pour démentir un bruit pareil?

— Ah! bien oui! riposta Fabbé, oubliant tout à coup ce que la situation avait de solennel et se barbouillant le nez d'une large prise de tabac ; monsieur le vicomte est toujours fourré dans le moulin de son beau-père.

Et Tabbé se mit à répéter tous les bruits qui <x)uraient sur le prochain mariage de monsieur le vicomte. Encouragé par l'attitude et le silence de M"® Renée, croyant s'apercevoir qu'elle prenait la €hose moins tragiquement qu'il ne l'avait craint, il ne ménagea pas les détails, et se hasarda môme, quoique navré au fond, à donner un tour piquant à son récit, dans l'unique intention d'en amortir Teffet. — Tenez, mademoiselle, ajouta-t-il en terminant, les affaires de la branche cadette ne nous regardent point ; le parti le plus sage est de n'y pas songer, d'oublier monsieur votre cousin , et de nous remettre à l'histoire de la maison de Penarva» : voilà déjà ime jaurnée perdue.

— Je VOUS admire I s'écria M"® Renée, le foudroyant d'un éclair de ses yeux. 11 reste un Penarvan, ce Penarvan va se mésallier, et vous êtes là, tranquillement assis, raillant, pérorant, discourante votre aise, et ne perdant pas une prise 1

— Mais, mademoiselle...

— Non, vous me ravissez. De quoi s'agit-il après tout? De mon sang, de mon nom. Est-ce la peine d'y songer? Vous avez raison, remettons-nous à l'œuvre. Écrivons, peignons, barbouillons 1 A la bonne heure t c'est là une besogne vraiment digne de moi et d'un lion tel que vous I Quand ce mariage doit-il se faire? demanda-t-elle en se levant par un mouvement impé* tueux et superbe.

— Mais, je ne sais... prochainement, dans huit jours, dans quinze au plus tard, répondit l'abbé, qui eût voulu pouvoir se cacher dans un trou de souris.

— Monsieur l'abbé, ce mariage ne se fera pas.

— Le ciel vous entende» mademoiselle 1 mais, au point où en sont les choses, qu\ l'empêchera^

~ Moi.

— Vous, mademoiselle, vous?

— Aviez-'vous pensé que j'assisterais les bras croisés à la dégradation de ma race? J*ai juré de maintenir intact rhéritage d'une maison sans tache : je tiendrai mon serment. Ce mariage n'aura pas lieu, vous dis-je. Dès demain, vous ferez vos préparatifs de départ; nous partons dans deux jours.

— Nous partons 1 s'écria l'abbé consterné. £t où allons-nous, bonté divine?

— A Rennes, et de là à La Brigazïère.

— Permettez...

— Pas un mot. S'il ne vous convient pas de m'aocompagner, j'irai seule : je crois avoir montré que les grands chemins ne me font pas peur.

-*- Je vous suivrai partout, mademoiselle ; mais que va devenir l'histoire de la maison de Penarvan ?

— Nous ne l'abandonnons pas, monsieur Tabbé, nous lui restons fidèles : nous allons travailler pour que cette histoire, nourrie d'orgueil et d'honneur, ne s'achève point dans la honte.

Et là-dessus M"« Renée sortit. L'abbé prit sa tête

:i-'"^Fa.'

entre ses mains, et s*abtma dans ses réflexions^ Quelle journée I quelle campagne I On peut se figurer sa joie et son ivresse en apprenant qu'il y avait encore un Penarvan ; comment se représenter sa stupeur et son épouvante en découvrant que ce Penarvan n'était pas précisément un miroir de chevalerie? Un Penarvan qui avait lu Voltaire l un Penarvan qui avait embrassé la cause de la révolution ! un Penarvan qui se disposait à épouser la fille d'un meunier I Si l'abbé souffrait à la seule pensée qu'il avait pu se rencontrer dans la famille une jambe qui n'était pas faite au tour, qu'on juge de son martyre après que dom Jobin lui eut révélé l'existence d'un Penarvan cœur-tors, esprit-tors, âme-torte. Que de poires d'angoisse il avait .avalées pendant le retour de Plaisance au châUmu I De quel front aborder la fille du marquis? L'abbé avait vieilli de dix ans en un jour. Et comme si ce n'était pas assez de déboires et de tribulations, pour tout couronner, on troublait violemment ses habitudes, on l'arrachait brusquement à ses tombes. Il voyait l'histoire de la maison de Penarvan interrompue, indéfiniment ajour-

^à LA VAIS-ON DE P£.NAR?Alf.

née ; il voyait ses fleurs de cimetière, qu'il cultivait avec tant de soilkilude et d*amour, pâlir et se dessécher sur leurs tiges. Malgré lui, il en voulait à dom Jobin. Quelle nécessité de venir ainsi déranger les gensT Quand on était si gros, on restait chez soi. Sans compter que ce fameux généalogiste n'en savait pas plus long que Tabbé sur la destinée du mystérieux prélat. La question du prélat n'avait pas fait un pas. L'abbé n'était pas plus avancé que la veille ; seulement, au lieu d'un mort tout seul , il avait mainte nant un mort et un vivant sur les bras. La perspective d'une descente à La Brigazière le glaçait d'effroi. Pour ménager les susceptibilités de M"® Renée, il avait atténué, adouci, omis bien des choses; mais il senait ses cheveux se dresser sur sa tête en passant en revue toutes les confidences du bénédictin. La Brigazière lui apparaissait comme un antre où Daniel luimême eût couru grand risque de laisser ses os. Enfin, comment l'abbé ferait-il ce voyage? Sa garde-robe était en loques ses souliers n'en pouvaient plus ; ses bas demandaient grâce ; sa lévite avait fatigué la râpe du

temps. Comment se présenter avec quelque avantage? Quelle opinion donnerait-il à la branche cadette do chapelain, du précepteur, de Thistoriographe de la branche aînée ? La soirée était avancée ; il alla se mettre au lit, et ne dormit guère, comme on peut le croire.

Le lendemsân lui réservait une surprise. Au soleil levant, en ouvrant les yeux, il aperçut, étalé sur les trois chaises qui composaient le plus clair de son mobilier, un trousseau complet, sans en excepter les chaussures. Il n'en avait rien vu en se couchant, attendu qu'il s'était couché sans lumière. C'était une attention de M"® Renée, qui avait soin de lui comme d'un enfant. Ces nippes, commandées depuis plusieurs semaines, étaient arrivées au château après le départ de l'abbé ; mademoiselle Renée les avait fait porter dans sa chambre pour fêter son retour et lui souhaiter la bienvenue. La vue de ces richesses, qui n'étaient pas du luxe, ragaillardit l'excellent Pyrmil. n sauta vivement à bas de son lit, s'habilla de neuf, s'examina de la tête aux pieds et fut tellement

satisfait de sa métamorphose, que le cours de se» idées s*en ressentit : son esprit avait changé d*hàbits en même temps que sa personne. En se voyant si bien vêtu, il passa subitement de la tristesse à la joie, du découragement à l'enthousiasme. Il admirait l'héroique parti qu'avait pris M"® de Penarvan, et reconnaissait là son élève. Le cousin ne lui paraissait plus si noir; le voyage, loin de l'effrayer, lui souriait : il trouverait peut-être à La Brigazière des renseignements sur lé prélat qui ne cessait pas de lui trotter dans la cervelle.

M"® Renée, levée dès l'aube, elle aussi, mettait aux apprêts de son départ une ardeur , une passion fiévreuse que justifiait suffisamment l'indignation dont son âme était pleine. Disons-le, l'aventure ne lui déplaisait pas. L'histoire de la maison de Penarvan n'absorbait plus l'énergie de ses pensées ; au lieu de peindre les exploits de ses aïeux, elle allait à soc tour déployer leur bannière, entrer en lice, combattre pour la gloire de "ses foyers et de ses autels. Ce voyage se présentait à son imagination comme uo6

expédition belliqueuse, comme une croisade entreprise pour dégager l'honneur de sa famillei, tombé aux mains d'un mécréant. — La fille d'un meunier ! disait-elle : nous allons voir, monsieur mon cousin ! Son exaltation avait gagné l'abbé et achevé de lui monter la tête. — Dieu le veut! marmottait-il en l'aidant à faire ses paquets. — Peu s'en fallut qu'il ne la priât de coudre une croix de laine rouge au dos de sa lévite neuve. Tous les serviteurs étaient sur pied. M"« Renée avait l'œil à tout. Elle allait, venait, donnait à chacun ses ordres ou ses instructions ; c'était la vie faisant explosion dans un cloître. L'orgueil régnait sur son cœur en maître trop absolu pour permettre a la vanité de s'y loger, même à la dérobée ; elle tenait pourtant à se montrer dans l'éclat de son rang, et n'entendait pas arriver en reine déchue à La Brigazière : pour la première fois, elle sut gré à la prévoyance du chapelain d'avoir sauvé la plupart des objets de toilette qui remontaient & l'époque de son opulence. Il restait sous les remises du ch&teau une berline de voyage qui avait échappé & la dévastation ;

on gratta prudemment tes armoiries sur les panneaux^ on répongea, on la cira, on la radouba comme un vieux navire, pendant que Tabbé se rendait à la ville pour se munir de passe-ports et vendre quelques bijoux, dont le prix devait défrayer la campagne.

Le jour suivant, sur le coup de midi, la berline» attelée de deux chevaux de poste, attendait au pied du perron. Le postillon était en selle. Un domestique et une femme de chambre occupaient le siège de derrière; les antres serviteurs, rangés autour de la voiture, regardaient d'un air ébat'bi. M"« de P^arvan, dans un costume élégant et sévère, parut bient<5l sur le perron, escortée de Tabbé, qui ne se possédait plus; le bouillant Pyrmil pensait involontairement au sire de Joinville s'embarquai.t à Aigues- Morte» avec saint Louis. Elle descendit gravement les degrés, reçut les adieux de ses gens, et monta dans la chaise, où les jambes de l'historiographe eurent bien de la peine à se mettre d'accord avec les pattes de Fergus. Le fouet dupostiilon claqua, la berline s'ébranla, les chevaux partirent au grand trot, et le vieux manoir

put croire un instant qu'il était revenu au temps de sa splendeur.

La saison était belle, les routes à peu près sûreg; le voyage se fit sans encombre jusqu'à Rennes. Ils descendirent à l'hôtel de la Nation, naguère hôtel du Grand-Monarque. Là, on leur dit qu'il y avait, ea effet, à deux lieues de la ville, un domaine du nom de La Brigazière , appartenant au ci-devant Çaul de Penarvan ; mais, vu l'état des chemins vicinaux, ils devaient renoncer à s'y rendre en voiture. La berline, qui offrait les dimensions d'un carrosse de V*n der Meulen, eût été tout aussi à l'aise dans les sentiers de la Bretagne qu'un vaisseau à trois ponts dans l'eau de la Vilaine. M"« Renée avait tout prévu. La huit tombait; elle se décida à ne repartir que le lendemain, et donna des ordres pour qu'on ttnt de bonne heure deux chevaux à sa disposition.

Par une jolie matinée, nos deux voyageurs, «o selle chacun sur une mule, chevauchaient de compagnie le long des traînes de La Brigazière. Droit et ferme sur ses étriers, l'abbé ressemblait au héros de la Manche.

Avec son corsage montant, sa jupe d^amazone, $on col uni et plat, ses gants de peau de daim et son chapeau de feutre gris & plume rabattue, M"* Renée rappelait les héroïnes de la fronde. Tout en elle respirait une ardeur guerrière qu'exaltait encore l'ivresse de la vie. Le mouvement, le grand air, les sentiments qui Tagitaient, avaient fouetté son sang, coloré la pâleur de ses joues, rendu à sa beauté Téclat de la jeunesse ; les cheveux blonds qui foisonnaient à ses tempes, et où se jouaient le soleil et la brise, don* naient je ne sais quelle grâce à Téxpression altière de ses traits. Elle pressait le pas de sa monture : jamais ses frères ne l'avaient vue si belle quand son cheval remportait à travers les bois. Cependant, à mesure qu'ils approchaient du terme de leur voyage, l'abbé sentait son enthousiasme jjécroître et sa résolution s'affaisser. Rendons-lui cette justice , qu'il avait fait jusque-là bonne contenance. La joie d'aller en poste, la satisfaction qu'il tirait de ses habits neufs , la fermeté de sa compagne , l'honneur de la famille à sauver, l'avaienl maintenu dans les dispositions où il était

à l'heure du départ. Il avait bravement enfourché sa mule et traversé tôte haute la ville et les faubourgs, au grand ébahissemeni aes citadins matineux, qui ne se souvenaient pas d'avoir vu dans leurs murs une pareille cavalcade. Comme le talent, comme la vertu,, rhéroïsme a ses heures de défaillance. A peine dans les sentiers qui menaient au domaine du terrible cousin, Tabbé avait été pris d'un sourd malaise ; au bout d'une petite lieue, l'âme de Sancho Pança se glissait furtivement sous l'enveloppe de don Quichotte. Il vint un instant où l'abne ne vu plus que les côtés périlleux de l'entreprise. Toutes les appréhensions qu'avait miraculeusement étouffées le renouvellement de sa garderobe s'étaient réveillées et le harcelaient de plus belle. Il se rappelait , en les exagérant , tous les rapports de dom Jobin; à chaque fenaé, à chaque métairie, à chaque pigeonnier qu'il découvrait dans le paysage, il se demandait en pâlissant si c'était là qu'habitait l'ogre. Moins impatient d'arriver que M'^ Renée , il laissait volontiers sa béte flâner devant les buissons, et de loin en loin Bradamante était obligée de crier à son

écuyer : « Allons» l'abbé, auonsi vous Q*allez pas f » Fergus, qui était de la partie, battait les champs et les guérets, et faisait lever les alouettes dans les sillons.

Le soleil avait bu la rosée du matm, les arbres ne donnaient plus d*ombre, les chaumes crépitaient sous les feux du milieu du jour ; les mules allongeaient le pas, et La Brigaziëre semblait fuir devant elles. Malgré les informations prises à Rennes et le long de la route, nos voyageurs s'étaient égarés : il eût fallu le fil d'Ariane pour se diriger à coup sur dans ce dédale de verdure. Ils venaient de s'arrêter au milieu d'un carrefour où cinq chemins aboutissaient. Auquel se confier? M"® Renée hésitait ; l'abbé ne soufflait mot.

— Votre avis, l'abbé : quel chemin prendriez-vous?

— Mon avis, mademoiselle, puisque vous avez la bonté de le demander, est que nous ferions bien de ne pas pousser plus avant, et de retourner par où nous gommes venus. On sait toujours d'où l'on vient ; on ne sait pas toujours où Ton va.

— Qu'est-ce qui vous prend? répliqua vivement W^^ Renée. Hleri ce matin encore^ vous étiez tout feu

LA MAISON ]>B PENARYAN. 63

et tOHt fiamm^a ; à vous Toir, à vous entendre, j'aurais juré' que vous partiez pouT la Terre-Sainte , et maintenant vous reculez l J'en suis fâchée, il est trop tard.

— II n'est jamais trop tard» nstademoiselle , pour obéir aux inspirations du ciel.

— Vous allez me persuade! que vous êtes saint Paul» et que c'est ici la route de Damas?

— Non, mademoiselle, non, répondit modestement Tabbé ; mais voilà plus de quatre heures que nous errons au hasard. Si Dieu n'était pas contraire à la pensée de ce voyage...

— 11 nous eût envoyé un de ses anges pour nous conduire par la main jusqu'àla porte de La Brigazière? Ou peut-être aviez-vous compté que nous marcherions précédés d'une colonne de fumée, comme les Hébreux?

— Temezt mademoiselle, retournons sur nos pas , s'écria l'abbé. Qu'allonsruous faire dans cette galère? Savons-nous seulement quel est le genre de vie qu'on y mène? Connaissons-nous les habitudes de monsieur votre cousin? S'il s'est mis en tête d'épouser la ûlle

d'un meunier, pensez-vous que votre présence suffira pour Fen empêcher? Que lui direz-vous? que vous répondra-t-il? Qui nous assure que nous ne tomberons pas au milieu d'une orgie révolutionnaire? Le martyre ne me fait pas peur : qu'on me mène aux bétes, je suis prêt ; mais la fille du marquis de Penarvan doit-elle s'exposer à de si étranges périls ? Mademoiselle, au nom du ciel I . . . .

Il en était là de sa harangue, quand une petite fille, pieds nus, robe à mi-jambe et cheveux en broussailles, déboucha par un des sentiers, une gaule à la main, et poussant devant elle une bande d'oisons.

— Mon enfant, lui cria M'*® Renée , le chemin de La Brigazière?

— Par ici , ma belle dame , répondit la petite en dirigeant sa gaule vers le sentier d'où elle sortait : au tournant de la haie, vous verrez monsieur Paul qui prend un air de soleil devant la porte de sa cour.

— Monsieur l'abbé, allez m'attendre à Rennes ! Et, lançant sa mule au galop, M"« Renée s'enfonça dans la traîne, où l'abbé la suivit en frissonnant.

LA r.IATSON DK f'K.\ Ail VAIVÎ. 65

Quelques minutes après, ils s'arrêtaient de front au détour de la haie, à deux cents pas d'un domaine isolé qui n'avait rien de seigneurial, mais qui pouvait passer pour tel dans ces campagnes misérables. Moitié pierres et moitié briques, le principal corps d'habitation était assis entre un verger el jne vaste cour, flanquée de hangars et de bâtiments d'exploitation rurale. Le village, qui se composait de quelques toits de chaume tapis dans la verdure, fumait non loin de là, à deux ou trois portées de fusil du verger. Devant la porte de la cour, ouverte à deux battants sur le chemm , un garçon , jeune et de bonne mine , se tenait planté , en veste et en sabots , comme l'enseigne du logis. Il était nu-téte, ses cheveux incultes au vent. Un mouchoir de couleur claire , noué négligemment autour du cou , en dégageait l'ivoire bruni par le soleil. Quoique robuste et bien portant, la finesse de ses traits donnait un démenti à son costume; ses mains, bien que durcies par le travail, avaient conservé leur élégance native; sa physionomie promettait un être heureux e* (çai, inoffensif et doux.

Ixïiinobiles» au temps d'arrêt, M"® Renée et TabM le contemplaient en silence.

— Il n'a pas l'air méchaât, dit enfin l'abbé. i — Cest un Penarvan 1 dit M"« Renée , dont l'œil perçant avait reconnu sur-le-champ tous les carac^ tères du type de sa race.... Monsieur l'abbé, allez m'annoncer.

L'abbé s'aifermit sur ses étners, piqua des deux et prit les devants , à demi rassuré déjà, et tout fier du rôle qui lui était échu dans cette admirable aventure^

nr

DaQs les grandes familles, comme dans les maisons souveraines, la branche cadette a fait de tout temps de Topposition à la branche aînée. On se console ainsi de a'ôtre pas au premier rang , sauf à prendre, quand la iOrtune vous y pousse, tous les travers dont on s'était raillé, tous les préjugés qu*on avait combattus. Pendant que le marquis de Penarvan vivait en grand seigneur dans son fief , le vicomte Joseph de Penarvan vivait en hobereau dans sa gentilhommière; Tun faisait chère lie après avoir couru le cerf dans ses forêts, Tautre mangeait en piibelotte le lapin buissonnier qu'il avait tiré dans sa haie. Les deux cousins ne s'étaient jamais liés d'une affection bien vive, ils se voyaient pourtant de loin en loin avant que la politique les eût complètement séparés. Quand le vicomte, après avoir pasfié quelques semaines au château du marquid et

usé largement d'une hospitalité plantureuse , retrouvait, en rentrant chez lui, sa meute composée de deux chiens , sa modeste pitance et son petit vin blanc , il ne pouvait s'empôcher de réfléchir sur Torganisation de la société , et reconnaissait volontiers que rien n'y était à sa place. Ces réflexions avaient fini par le rallier à la philosophie de son temps. Il s'était posé en réformateur des abus, faisait bon marché de ses aïeux, correspondait avec d'Alembert, se frottait aux membres opposants du parlement de sa province, et envoyait à l'Encyclopédie des articles où il battait en brèche les institutions féodales : ce qui ne l'empochait pas d'exiger dîmes et corvées, ni d'exercer tous ses droits féodaux avec une impitoyable rigueur. Les relations entre les deux cousins devenaient de plus en plus rares. Pour expliquer la violence de leur rupture, il est nécessaire de rappeler en quelques mots un incî^ dent qui appartient à l'histoire, incident à peu près oublié de nos jours, mais qui, à cette époque, préoccupa la France entière et faillit soulever la Bretagne. Depuis les guerres de Vendée, on s'est plu à repré-

senter la Bretagne comme la terre du dévouement et de la Qdélité monarchique. Il faut se dire que la grande insurrection vendéenne ne fut, dans son principe, que rhéroïque élan d*un peuple religieux et jaloux de ses droits, qui se croisait contre la république moins pour la restauration du trône que pour la défense de ses autels et de ses libertés. La Bretagne se révolta comme la Suisse, et devint, comme elle, un peuple de guerriers, dès qu'elle se sentit frappée dans sa foi, dans ses mœurs, dans toutes les, parties essentielles de sa constitution ; elle eût pris les armes contre la monarchie, si la monarchie se fût avisée d'opprimer sa conscience et de menacer sérieusement les franchises de sa vie patriarcale. Ainsi, de 1765 à 1T70, cette même province, qui devait s'insurger vingt-cinq ans plus tard contrôles décrets de la convention, avait tenu téie à Tautorité royale, et bien qu'il ne s'agit alors que de quelques édits bursaux, qui portaient atteinte, il esi vrai, aux vieilles libertés bretonnes, peu s'en fallut que la lutte engagée par le parlement n'aboutît à un soulèvement général, M. de La Chalotais avait donné

rex£inple de la rébellion; du fond. de son cacbot, il en ^t Tétendard, le point de ralliement. La résistance s*établit autour de son nom comme au pied d'une forteresse, et, après cinq années de troubles et de fermentation, la monarchique Bretagne devenait, sous le règne de Louis le Bien-Âiaié, le théâtre d'une révolte formidable, si le gouvernem^t du roi n'eût jugé pru^ dent de capituler.

Ce long débat avait partagé les gentilshommes de TArmorique. La noblesse, qui vivait pauvre et oubliée au fond de ses châteaux solitaires s'était déclarée pour le magistrat indépendant ; Taristocratie opulente,' qui se rattachait de près ou de loin au parti de la cour et considérait l'autorité royale comme un abri plus sûr que celle des parlements, s'était prononcée contre le magistrat rebelle. On devine sans peine que les deu:i Penarvan ne firent point campagne sous le môme drapeau. Lié avec M. de La Chalotais, depuis que celui-ci avait fait la guerre aux jésuites, le vicomte avait embrassé sa cause avec ardeur et la servait aveo acharne* ment. Le marquis avait toujours traité de haut en bas

la robe et les fourrures ; ami au duc d* Aiguillon, qui gouvernait alois la province et ne jouait pas le beau rôle dans cette affaire, il s*indigna de voir que ces messieurs, qui portaient encore au front Fenipreinle du talon de botte de Louis XIV, osassent relever la tête. Tout était fini entre les deux cousins, quand le seigneur de La Brigazière, comme pour brûler ses vaisseaux, avait épousé, au plus fort de Vagitation générale,' la nièce de M. de La Chalotais. Profondément ulcéré déjà, le marquis ne vit dans cette alliance qu'un insolent défi ; il y répondit en déclarant autour de lui la branche cadette éteinte, et moins de huit jours après son mariage, à la douce clarté du premier quartier de la lune de miel, le vicomte Usait le petit compliment que voici :

« Le marquis de Penarvan a l'honneur de vous faire part de la perte irréparable qu'il vient d'éprouver en la personne du vicomte Joseph de Penarvan, sou cousin, décédé dans :son domaine de La Brigazière, le jeur de son mariage avec M"« de La Chalotais. »

Le hobereau s» )«% tint pour dit et ne s'en porta pas

plus mal; mais il en garda jusqu'à son dernier jour un if ressentiment, qu'il devait transmettre à son ûls. On s'explique à cette heure comment M"® Renée et ses frères avaient grandi sans se douter qu'il y eût, tout près de Rennes, une branche de leur famille. Jamais • il n'en avait élu question devant eux; jamais leur père n'y faisait allusion. De son côté, la branche cadette avait gardé vis-à-vis de la branche aînée une réserve facile à comprendre. Enfin à cette époque il y avait plus loin de La Brigazière au château de Penarvan qu'aujourd'hui de Paris au Caire, et il est vraisemblable que, sans dom Jobin, M"^ Renée eût ignoré longtemps encore, toujours peut-être, l'existence de son cousin.

En 1 798, ce cousin avait près de trente ans. Sa mère était morte jeune; son père l'avait barbouillé de philosophie au sortir du berceau, et s'était appliqué à lui signaler de bonne heure les vices de l'organisation sociale. A père philosophe, fils révolutionnaire. Paul avait été en 89 le Mirabeau de sa commune. Après la nuit du 4 août, il avait érigé sa vicomte en métairie, et pris.

dans sa province, Tinitiative des grands sacrifices en abattant Tunique tourelle qui donnait à son logis un air de château. Plus tard, tout en répudiant les crimes de la révolution, il était resté fidèle h ses principes, et, quoique pur de tout excès, jouissait à Rennes et dans son district d'une jolie réputation de patrioto qui lui avait permis de planter ses choux au bruit do la tourmente. Il vivait familièrement avec ses paysans, se fâchait tout rouge quand ses valets de ferme l'appelaient monsieur le vicomte, liait lui-môme ses bœufs par amour de Tégalité; usait moins de souliers que de sabots par haine des privilèges, et laissait ses poules pondre dans son salon par respect pour la liberté. Le jour, il cultivait ses terres, et le soir, pour s'endormir, lirait une pago de Voltaire ou de Rousseau avant de souffler sa chandelle. Brave garçon d'ailleurs, vigoureux, bien taillé, gardant une certaine grâce jusqu'en ses rustiques allures, et n'ayant pu rallier son visage à ses opinions : la nature avait protesté d'avance contre sa métamorphose. •

En ces temps de trouble , les nouvelles ne circii-

li LA MAISON DE PENAUVAN.

laient p^5, comme aujourd'hui , avec la précision et la rapidité de Téclair. La ruine de la maison de Penarvan était consommée depuis plusieurs mois quand le bruit en était venu a La Brigazière. Paul n'avait pas été élevé , on le croira sans peine , dans un culte de tendresse pour les Penarvan de la branche aînée. L'histoire de la rupture entre le vicomte et le marquis avait été le fond de son éducation , le point de départ des opinions qu'il devait professer un jour. Il n'ignorait pas qu'il avait une cousine dont on vantait déjà la royale beauté, des cousins qui s'épanouissaient au sein du luxe et de l'opulence. Plus d'une fois . tristement assis sous le manteau d'une cheminée , ou battant la lande, suivi de ses deux chiens, dans l'espoir trop souvent déçu de tirer un lièvre efflanqué, il s'était représenté avec un mouvement d'envie les chasses, les cavalcades et les fêtes 4e leur jeunesse. Ne supposant pas que son existence fût un secret pour eux , convaincu qu'en grandissant ils avaient épousé la querelle de leur père, il avait cru sentir de tout temps leurs dédains, et s'en était vengé par une haine de

LA MAISON DE PENAUVÀN. "àù^

pana, sans pouvoir se défendre pourtant d'un seiUilaent ie déférence et de respect pour cette maison de Pcaarvan dans l'ombre de laquelle il était enfoui , I mais dont l'éclat et la grandeur le fascinaient tout en l'offusquant.

Il est des désastres devant lesquels les rancunes les plus légitimes désarment et s'humilient. A la nouvelle de la catastrophe, le premier mouvement de Paul avait été d'écrire à sa cousine , de lui tendre la main par-dessus Tabîme qui les séparait : la honte et Torgueil l'avaient retenu. Il se sentait troublé et mal à l'aise en songeant à l'héroïque fin du marquis et de ses quatre fils; ce qu'il entendait raconter de M"® de Penarvan, son attitude hautaine, sa dévotion au culte qu'il avait renié, n'était pas lait pour l'encourager. Il avait cru devoir attendre un signe, un mot qui lui fît un pont, et ne recevant rien, pas même une lettre d'avis , il avait pris le parti de rester clq^ dans sa dignité. Ce n'est pas tout. Les mépris ae l'inr fortune sont plus durs à essuyer que ceux de la prosrpéritè. Le silence obstiné de la jeune patïicienne dans

une circonstance si grave accusait aux yeux de Paul trop de dédain pour que son cœur n'en fût pas aigri. Il y à une vanité plus intraitable que celle d*un gentiUâtre : c'est la vanité d'un gentillâtre républicain. Paul avait fini par se railler du bon mouvement auquel il avait été près de céder. Parfois même, pousst^ par le dépit, il se riait des airs d'impératrice que prenait M"® Renée dans son château branlant; mais il avait beau faire sonner ses sabots , il était forcé de reconnaître et d'honorer en elle le sang des aïeux qu'il avait foulés aux pieds.

Jusqu'ici, on le voit, les rapports de dom Jobin à l'abbé Pyrmil ne manquaient pas de vérité. Quant au prochain mariage du dernier des Penarvan , voici au juste ce qu'il en était.

Paul avait pour voisin de campagne un M. Michaud, qui, de simple meunier, était devenu un des gros bonnets de l'endroit. Le père Michaud , on ne l'appelait pas autrement, s'était enrichi, sans trop de coquineries, dans le commerce des grains. [1 avaiî de bonnes terres qui no lui coûtaient pas cher, une

* jolie maison au bord de l'eau, une fille unique de dix-huit ans, el continuait de moudre, par civisnie et moyennant finances, le blé de ses pratiques. M"« Irma avait poussé entre deux sacs de farine; une éducation tardive avait essayé de la désenfariner. Sans être belle, elle avait l'éclat de la jeunesse et de la santé, l'œil bien ouvert , les dents bien blanches , le nez au vent, des joues où l'on eût mordu comme dans un brugnon : en un mot, la beauté du diable. Excellente personne malgré quelques petits travers , peutêtre eût-elle été charmante, si elle fût restée dans le moulin où elle avait grandi. M. Michaud était bon prince ; il avait pardonné à Paul sa naissance et passé généreusement l'éponge sur ses ancêtres. Il avait même poussé la tolérance jusqu'à l'attirer dans son intimité par toute sorte de cajoleries. Franc patriote, chaud républicain, le bonhomme se disait pourtant qu'il fallait tout prévoir. Dieu seul est éternel , la république pouvait n'avoir qu'un temps. En France tout arrive, tout passe et tout revient. A la pensée que sa fille, si les titres de noblesse remontaient sur Teau,

78 l.A MAISON DE PENARVAN.

se réveillerait un matin vicomtesse de Penarvan , le père Michaud écarquillait les yeux , se consolait d'a- «^ance delà chute du directoire, et en arrivait à reconnaître que 93 avait manqué d'égards envers Tancien régime. Il se voyait déjà trônant lui-même à La Bri gaziôre, creusant des fossés, élevant des créneaux , et remplaçant par un donjon la tourelle que Paul avait démolie. En spéculateur habile, il n'avait rien négligé pour mettre la main sur une valeur qui n'avait plus cours , mais qui pouvait d'un jour à l'autre rentrer dans la circulation. Irma se prétait de bonne grâce aux vues secrètes de son père, et Paul, sans défiance» était sur le point de se laisser happer comme un oisoff. Dans les derniers temps, il ne sortait pas de la maison du bord de l'eau : il y trouvait à toute heure boas visages et franches lippées. Irma lui prodiguait ses plus fins sourires, M. Michaud ses vins les plus fins. Pour achever de dévisser l'armure de l'ex-geniilhomme, le rusé compère ne perdait pas une occasion de constater le décès de l'aristocratie, de la rouler dans son linceul, de la loger à six pieds sous terre.

Onelquefois, après boire, il dansait sur son cercueil avec la légèreté d'un ours en goguette. Foin des comtes et des marquis! il n'y avait plus que des meuniers.. Puis , quand il avait chanté sur tous les tons le régna de l'égalité, il prenait le bras de son hôte, le traînait ■ à travers ses champs, à travers ses bois , à travers ses prés, et ne manquait jamais de lui insinuer adroitement que tout cela tiendrait un jour dans une corbeille de mariage. Paul buvait sec, mangeait comnie quatre, souriait à tout ce qu'on lui disait, et n'entendait malice à rien. Pour en finir avec ce gendre récalcitrant, M. Michand résolut de lui présenter la carte à payer.

C'était par un beau jour d'automne. Jamais la table du meunier n'avait été si galamment servie, jamais Irma n'avait lancé de si tendres œillades, jamais l'amphitryon n'avait montré tant de cordialité. Tous les sens de Paul étaient ravis : le malheureux ne se doutait pas qu'il touchait au quart d'heure de Rabelais. Dans la soirée, au moment de se séparer, M. Michaud le pn! à part et lui tint mot pour mot ce langage .

— Mon cher garçon , vous savez si Ton vous aime €1 . Vous ne pouvez pas douter du plaisir que nous avons, ma fille et moi, à vous recevoir. Sans compliment, vous êtes devenu le charme de noti« existence. Ce n'est pas votre faute si vous êtes né ci-devant: vous étiez digne d'être meunier. Cependant, je dois vous Favouer, vos assiduités auprès de M"® Michaud commencent à la compromettre. On en cause dans le pays ; on s'étonne que vous ne vous soyez pas déjà déclaré. Malgré ma vive affection pour vous, la réputation dlrma m'est plus chère que votre présence. Les Michaud, mon bon ami, n'ont pas les mœurs de la défunte aristocratie : l'honneur et la vertu, voilà nos titres de noblesse. Il est temps de vous prononcer, mon cher Paul. Vous connaissez la maison : on n'y voit pas de lambris dorés, mais on y respire l'air pur et bienfaisant de la fraternité. Irma est une rose. Vous pouvez consulter mes livres de dépense : vous jugerez, par vous-même, de l'éducation que je lui ai donnée. Quant au père Michaud, sa vie est au grand jour, comme sa fortune. Réfléchissez : ou ne vous met pas

fi-r

le pistolet sur la gorge. S*il vous convient d'entrer dans ma famille, je suis sans préjugés ; vous avez prouvé d'ailleurs qu'il y a de braves gens partout. Si vous vous décidez autrement, il faudra cesser de nous voir ; Ijnia n*est pas seulement une rose, elle tient aussi de rhermine : la moindre tache la tuerait. Nous n'en resterons pas moins unis en notre commune mère, la sainte république, une et indivisible, qui ne périra pas, quoi que tente la réaction. Sur ce, bonsoir et bonne nuit ! Il se fait tard , les écluses sont levées, et j'entends le moulin qui chante.

Cela dit, il secoua la main de Paul, et tourna les talons. Paul tombait des nues. La pensée d'épouser M"® Irma ou de lui faire seulement ce qui s'appelle un doigt de cour ne s'était pas présentée un seul instant à son esprit; il s'était amusé de ses agaceries sans y attacher la moindre importance, et n'avait jamais pris au sérieux que les dîners de M. Michaud. Il y a des instincts de race qui reparaissent infailliblement à certaines heures , quoi qu'on ait pu faire pour les étouffer. Mis au pied du mur, le jeune

Penarvan, qui croyait en avoir ûai depuis longtemps avec les préjugés de sa caste, avait senti se réveilter en lui un vieux ferment d'orgue' l aristocraliaue, un reste de révérence pour la maison dom 11 était issu : il rentra à La Brigazière, médiocrement flatté do la harangue qu'il venait d'essuyer.

La nuit porte conseil. Le lendemain, en se levaut, Paul fut frappé du désordre et de Tincurie (}ui s'étalaient autour de lui. Son linge s'en allait en charpie; ses habits manquaient de boutons ; sa chambre était un vrai nid à rate. Il déjeuna d'une omelette au lard • le lard était rance, l'omelette n'était pas cuite à point; jamais le vin de son cellier ne lui avait semblé si rèche. Bonnes gens, ces Michaud ! Le père , la crème des meuniers; Irma, la fleur de beauté du pays. Paul avait près de trente ans : voulait-il vieillir dans la gêne et la solitude? espérait-il épouser un jour une Rohan ou une Montmorency? Il faisait ces réflexions^ les mains dans ses goussets, les pieds dans ses sabots, debout sur le pas de sa porte. De quelque côté qu'il se tournât, il découvrait de toute? parts, ausiii

LA MAISON DR PENARVAN. H.l

loin que sa vue pouvait s'étendre, les bois, les prés, les clîamps de M. Michaud, qui se réjouissaient au soleil. Ce n'était pas une âme vénale; toutefois le paysage qu'il avait sous les yeux ne lui déplaisait pas. Il se représentait La Brigazière égayée par la présence d'une jeune et gentille femme, accorte, vive, active, toujours en belle humeur, bien entendue aux soins du ménage ; il voyait la fraîche Irma gauvernant son petit royaume, mettant partout l'ordre et l'aisance, passant avec un égal succès de la cuisine au salon, du salon à la basse-cour: il s'abandonnait au charme de cette poésie familière. S'il pensait encore à sa race, c'était en se froltantles mains. Que devait-il, après tout^ à la mémoire d'une famille qui l'avait repoussé, même avant qu'il fût né? à la cousine qui l'écrasait de son silence et de son mépris? Au souvenir de tant d'affronts et d'avanies dévorés en secret, son cœur se gonflait d'amertun^e et de fiel. Les Michaud seraient sa vengeance; son mariage, la dernière botte qu'il porterait à ses augustes aïeux. Il comptait en faire part à M"*' Renée, et se promettait même de l'inviter poli- ^^

menl à la noce. II se iigurait cette beauté superbe apprenant que le dernier des Penarvan avait jeté son bonnet, ses parchemins et ses armoiries par-dessus les moulins de son beau-père, et, s*exaltant dans sa rancune, il riait tout seul à se tenir les flancs.

Eh bien ! malgré tant de bonnes raisons pour achever de s'encrasser, Paul hésitait encore. Veul-on savoir ce qui le décida? Il était midi ; c'était l'heure où il se rendait chaque jour à la maison du bord de Teau pour faire sa partie de bezigue. Il se sentit tout à coup tiré par un lien mystérieux, plus ténu qu'un fil delà vierge, plus fort que le câble d'une ancre de miséricorde : c'était le lien de l'habitude. Il se disposait à rentrer pour changer de toilette et aller ensuite demander la main d'Irma, quand il aperçut, au bout du sentier, un cavalier et une amazone s'avançant au pas de leurs mules ' il demeura pour les voir passer.

L'abbé précédait M"« Renée. Arrivé devant la porte de la métairie, il arrêta sa monture et mit pied à terre. Dans le court trajet qu'il venait de faire en qualité de précurseur, il avait préparé quelques paroles inspirées par la situation : une fois en présence de Paul, il ne put que se découvrir avec respect et attacher sur lui Un regard attendri. Il avait oublié comme par enchantement toutes ses terreurs, toutes ses préventions. Voltaire et Rousseau, la révolution, tout ce que lui avait dit dom Jobin: il contemplait un Penarvan I Paul l'examinait d'un àir étonné, et se demandait si la manie des aventures avait poussé jusqu'en ces parages le chevalier de la Triste-Figure.

— Est-ce à monsieur Paul de Penarvan aue j'ai l'honneur de m'adresser ? dit enfin l'abbé, maîtrisant à grand'peine son émotion.

— A lui-même, monsieur, répliqua Paul de plus en plus surpris : quesouhaitez-vous?queclemandez-voiis?

— 'Noble jeune homme ' s'écria Fabbé avec une explosion de tendresse, si j'osais exprimer un souhait en cette rencontre à jamais mémorable, je demanderais qu'il me fût permis de vous embrasser.

Et le bon Pyrmil ouvrait deux bras à enserrer le gicbe. En ce moment, M"« Renée était tout près de l'endroit où se passait cette scène étrange. Pani, qui ne l'avait entrevue d'abord que de loin, , et dont ralicnlion avait été presque aussitôt détournée par Tabbé, l'aperçut tout à coup en plein soleil, à dix pas de lui, belle et resplendissante comme le jour qui Téclairait: il eut un ébloui ssement. - '

— Mademoiselle Louise-Charlotte-Antoinette-Rcnée de Penarvan I s'écria l'abbé d'une voix qui resonna comme un clairon; la fille de feu .Louis-Charles-Antoine-René, haut et puissant seigneur, marquis de Penarvan! ajouta-t-il d*un ton encore plus retentissant. Votre cousine, monsieur le vicomte: allez iui rendre hommage.

Paul resta cloué sur place. Avant qu'il fut revenu &<■■ sa stupeur, M"® Renée avait sauté à bas de sa muk . elle alla droit à lui» déganta une de ses mains, el "^ lui Rendit loyalement. *

— Bonjour, mon cousin, dit-elle; convenez-en^ vousT ne m'attendiez pas.

— C'est la vérité, ma cousine, dit Paul, qui avai> porté involontairement à ses lèvres la main blanche e? fine qu'il tenait dans la sienne. Si j'avais pu n:e douter qu'un si grand honneur me fût réservé...

Il jeta sur son costume un regard de détresse, balbutia et n'acheva pas.

— Qu'est-ce donc? demanda M"« Renée avec une bonté souriante. Vous vivez en paysan, vous cultivez vos terres. Un de nos ancêtres, je ne sais plus lequel, disait que le soc de la charrue était arme de gentilhomme, et se tenait pour mieux chaussé en sabots qu'en souliers de cour.

— C'était Mathieu de Penarvan, dit l'abbé, qu'on ne prenait jamais sans vert, le même Qui, après avoir aidé Charles VII à reconquérir son royaume...

RR LA MAISON DK PENARVAlf.

— Mon cousin, je vous présente Tabbé PyrmiJ, l'ancien précepteur de mes frères et le mien

— Historiographe de votre maison, monsieur le vicomte, ajouta Tabbé s'inclinant.

— Mon cousin, reprit M"* Renée, monsieur l*abbé est de la famille.

— Touchez donc là, monsieur, dit Paul, qui commençait à se remettre un peu.

— Et maintenant votre bras, monsieur de Penarvan, car je ne suppose pas que votre intention soit de nous laisser à la porte.

En achevant ces mots, M"° Renée «*était emparée du bras de son cousin, et, pendant qu'un valet de ferme menait les mules à l'écurie, ils se dirigèrent vers l'habitation, qui occupait le fond de la cour, vraie cour de métairie bretonne, où ne manquaient ni le fumier, ni les instruments de la vie rustique, ni les poules picorant i;^ et là, ni les canards barbotant dans la mare. Les abeilles bourdonnaient autour de quelqjues fleurs d'automne; les pigeons roucoulaient à l'angle du toit ; les chiens de Paul , en

LA MAISON DE PENAJiVAN. 8d

chiens bien élevés, liaient connaissance avec Feigus et lui faisaient les honneurs du logis. Relevant sur son bras sa jupe d^amazone, M^^* Renée s'avançait à pas lents, s'enivrait de l'odeur des étables, examinait tout avec intérêt, et trouvait charmant tout ce qu'elle voyait.

— C'est la cour d'honneur, dit Paul un peu confus.

— Oui, répliqua-t-elle, et vous avez raison de l'appeler ainsi , car tout y respire la vie et le travail.

Avant d'entrer dans la maison, elle voulut visiter le jardin, le verger: elle admira les plates-bandes de légumes encadrées dans leurâ bordures de thym, se fit un bouquet de mauves et d'asters, et mordit à belles dents dans une pèche prise aux espaliers. A demi subjugué, non moins émerveillé de sa bonne grâce que de sa présence, Paul se croyait le jouet d'un rêve. Étaitce là cette cousine qu'il se représentait , quelques instants auparavant, si dédaigneuse et si hautaine? Ils s'entretenaient avec abandon, effleurant à peine les questions irritantes. Elle racontait comment elle avait grandi sans soupçonner seulement l'existence de son

cousin ; il expliquait la fausse honte qui Favait empêché (l'écrire. On eût dit deux amis qui se retrouvent après une longue absence. L'abbé suivait en les couvant des yeux, les confondant déjà Fun et Tautre dans un môme sentiment d'amour et de vénération. Il observait M"® Renée, et son étonnement était au moins égal à celui de Paul. Il s'était imaginé, en venant, qu'elle allait passer comme un ouragan à La Brigazière : il la voyait souriante, affectueuse, presque familière, et, dans sa modestie, il n'était pas bien convaincu que le charme inespéré qui se révélait chez son élève fût le fruit tardif de ses enseignements.

Paul venait d'introduire ses hôtes dans une pièce de rez-de-chaussée qui servait autrefois de salon , et où régnaient l'abandon et la vétusté. Encore le vieux Germain, dernier débris vivant des modestes splendeurs de La Brigazière, avait, quelques heures auparavant, comme s'il eût pressenti l'événement de ce grand jour, frotté les meubles, épousseté les housses, enlevé la trace des invasions du poulailler, et rajusté

avec des épingles le papier de tenture, qui tombait par lîimbeaux.

— Vous le voyez, dit Paul, je n*habite pas un palais.

— Plût à Dieu, mon cousin , que toute la noblesse de France fût à cette heure aussi bien logée que vous ! répliqua froidement la belle héroïne. Il n'importe guère d'ailleurs que la maison soit riche ou pauvre; ce qui importe, c'est que l'honneur y soit chez lui et n'ait point envie d'en sortir. Asseyons-nous, monsieur de Penarvan : il est temps que vous sachiez ce qui m'amène.

Ce fut un coup de foudre dans un ciel serein. Chacune de ces paroles avait sifflé aux oreilles de Paul comme un projectile de guerre. Il regarda sa cousine et la vit telle à peu près qu'il se la figurait avant de la connaître. Un rapide instinct l'avertit qu'il était devant son juge. Il se troubla : l'abbé lui-même a>ait frissonné. Ils s'assirent tous trois en silence. M"® Renée avait jeté sur une table son chapeau de feutre. Pendant qu'elle rassemblait avec sa main les

toucles de sa chevelure, Paul 5e demandait avec une sourde inquiétude si cette blonde patricienne comptait en user avec lui comme autrefois le marquis avec le vicomte, et, pour faire tête aux reproches, il fortifiait sa conscience de Tamertume de ses souvenirs. L'abbé leur adressait tour à tour un regard suppliant , tout en s'efforçant de prendre une attitude majestueuse.

— Mon cousin , dit enfin M"® Renée , vous savez comment mon père et mes frères sont morts?

A cette question faite à brûle-pourpoint, Paul ne douta plus qu'elle ne fût venue tout exprès pour le mettre sur la sellette. Voilà donc ce qui l'amenait l La lutte entamée par les pères se poursuivait entre les enfants. Paul n'était pas un modèle de courtoisie. Il s'indigna de voir que M"® de Penarvan s'iirrogeât, elle aussi, le droit de contrôle et de remontrance ; il sentit se réveiller en lui toutes les rancunes et toutes les colères dont il avait nourri sa jeunesse. Furieux de s'être pris , comme une mouche dans du miel, à la grâce de ses manières, il ne vit plus qu'unf nouvelle offense dans cette visite, qu'il avait consi-

dérée d'abord comme une réparation qui lui était due.

— Tenez, ma cousine, n'allons pas plus loin , répliqua-t-il avec brusquerie. Vous êtes trop jeune pour présider un tribunal ; je ne le suis plus assez pour me laisser morigéner comme un écolier. Messieurs de Penarvan sont morts pour une cause que je respecte, mais qui n'est pas la mienne. Je n'étais pas né que le marquis, votre père, avait pris soin de me délier d'avance de toute solidarité. J'ai pu croire un instant que vous étiez venue pour effacer les divisions de notre famille , et quant à moi , en sentant votre main dans ma main , j'avais tout oublié. Si je me suis trompé, si vous n'êtes ici que pour greffer sur une vieille querelle un nouveau différend , malgré le prix de votre présence, je regrette que vous vous soyez dérangée. Je ne dois compte de mes opinions à personne, et ne reconnais qu'à Dieu seul le droit de juger ma conduite.

— Vous le prenez haut, mon cousin, dit M** Renée avec douceur; je suppose que votre conscience est plus humble que votre langage*

9; hk MAIS\N DE PENARVAIf.

— Ma conscience? s'écria Paul.

— Monsieur. le vicomte! s'écria Tabbé.

— Ce qui est fait est tait, reprit M"® Renée d*une voix grave et triste. Quel drapeau suivioz-vous pendant que la Vendée combattait et mourait? je ne vous le demande point. Laissons là le passé. Votre oncle et vos cousins vous ont légué des devoirs auxquels vous ne sauriez vous dérober sans félonie. Je suis venue pour vous les enseigner, si vous ne les connaissez pas ; pour vous les rappeler, si vous en avez perdu la mémoire; pour vous retenir, si vous êtes tenté de les enfreindre.

Paul s'était préoccupé plus d'une fois de Fisolement de sa jeune parente : il crut naïvement qu'elle faisait appel à la seule protection légitime qu'elle pût invoquer désormais.

— Ma cousine, dit-il subitement apaisé, je connais ces devoirs : loin de songer à les éluder, je les accepte avec orgueil, et n'attendais qu'un mot de vous qui me permît de les remplir. Disposez do moi comme d'un frère que la mort vous aurait

rendu. Si mon dévouement, si mon appui vous est nécessaire...

— Vous m'avez mai comprise, répliqua M'^® Renée avec un imperceptible sourire. Je n'ai besom de l'appui ni du dévouement de personne, et saurais, à l'occasion, me protéger moi-môme. Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de vous. On assure que vous pensez à vous marier.

— Qui a pu vous dire?... demanda Paul, rougissant jusqu'aux yeux.

— On ajoute môme que votre choix est fait, repartit M"« Renée avec beaucoup de calme et de sangfroid : vous allez épouser la fille d'un meunier. Est-ce vrai, mon cousin ?

Paul resta muet. L'étonnement at la confusion

liaient sa langue; ce qui se passa dans son cœur en moins d'une minute, il faudrait tropde temps pour le raconter. Un instant, il fut sur le point de renier les Michaud. La honte l'y poussait; par un brusque revirement, l'orgueil le jeta à l'autre extrémité. Il n'eût pas été résolu à épouser M"® Michaud, la démarche

(le sa cousine aurait suffi pour l'y décider. Il tcnnit sa vengeance : il allait s'en gorger.

— Eh bien! mon cousin, est-ce vrai? répéta M"« Renée avec un léger accent d'insistance.

— On ne vous a pas trompée, ma cousine, répondit Paul d'un air de bonhomie : j'épouse la fille à M. Michaud.

— Vous en convenez?

— Pourquoi m'en cacherais-je? Je suis au bout de ma jeunesse; j'ai dû songer à faire une fin. M. Michaud est un brave homme, sa fille me plaît, je ne lui déplais pas , nous nous marions : c'est simple comme bonjour, et je n'y mets pas de mystère.

— Votre parole est engagée ?

— Pas précisément, mais au point où nous en sommes, c'est tout un. J'espère, ma cousine, que vous nous ferezia grâce d'assister à notre mariage; vous ne pouviez arriver plus à propos. J'en ai la conviction, ma femme vous agréera. Dame I ça n'a pas les manières de l'ancienne cour; mais c'est gai comme un oiseau sur la branche, frais comme une fleur d'c-

¥ril, appétissant comme un bon fruit. Quant au père Michaud, il eût moulu lui-même la farine dont il est pétri qu'il ne serait pas de meilleure pâte. Sérieusement, J'entre dans une famille excellente, où tout me porte à croire que je trouverai le bonheur.

— Vous n'êtes plus un enfant : vous avez bien réfléchi sur le parti que vous allez prendre?

— Soyez tranquille, dit Paul, se carrant dans sa dérogeance ; Tinclination ne serait pour rien dans ce mariage, qu'il se présenterait encore comme une magnifique affaire. C'est le moins qu'en sa qualité de meunier , M. Michaud ait du pain ser la planche : la dot qu'il donne à sa fille arrondira mon petit domaine.

— Et voilà comment vous comptez relever la maison dont vous êtes l'unique espoir et le dernier soutien? demanda M"* Renée sans élever la voix. Ce n'est point assez de sa ruine : il vous sied d'y joindre la honte.

— Ohl ma cousine, si vous le prenez ainsi, nous ne pouvons pas nous entendre. Il y a entre nous une

98 LA SïAISON DE PENARVAN.

révolution ; tout un monde écroulé , tout un ndondè nouveau nous séparent. Nous ne parlons pas ia même langue, nous servons des dieux différents.

— C'est tant pis pour vous, monsieur de Penarvan.

— Comme 11 vous plaira, ma cousine. Je ne prétends pas à relever notre maison. Les Penarvan de la branche aînée m'ont façonné de bonne heure à Thumilité : j'ai profité de leurs leçons. Épouser une honnête fille, cultiver mes terres, élever mes enfants, leur inculquer dès le berceau les grands principes de 89, la haine des privilèges et l'amour de l'égalité, former des citoyens pour la patrie , voilà mon ambition. Si c'est là une honte , j'en suis fâché pour mes aïeux , mais il faudra bien qu'ils la boivent.

— Vous parlez, vous agissez en gentilhomme. Votre race est frappée, c'est l'heure de l'outrager; la noblesse est proscrite, c'est le moment de la trahir.

— Ma race I s'écria Paul ; qu'est-ce que je lui dois? Qu'ètais-je avant que la révolution m'eût fait homme? Un gentillâtre, un hobereau, un pariai J'ai vécu dans Tombre et la pauvreté; vous m'avez tous abreuvé

d'humiliations et de dégoûts. Votre père, anticipant sur la mort, aTait trouvé plaisant de rayer le mien du nombre des vivants. Vous, ma cousine, vous ne vous doutiez même pas que je fusse né. Il a fallu que le hasard se chargeât de vous apprendre qu'il y avait cir core un Penarvan de par le monde. Vous êtes accourue : pourquoi? Pour rapprocher les débris de notre famille? pour m'apporter l'oubli du passé? Non ; vous n'aviez, en venant, qu'une seule pensée : préserver ce grand nom de Penarvan de la souillure d'une mésalliance. Empressement fraternel! comment pourrais-j6 n'en être point touché? Vous conviendrez pourtant qu'il serait par trop chevaleresque de se condamner au célibat parce qu'un de vos aïeux s'est mis jadis en tète d'aller se faire occire aux croisades. Mes aïeux agissaient à leur guise ; qu'ils trouvent bon que j'agisse à la mienne. Je n'ai pas attendu que la noblesse fût proscrite pour m'affranchir de ses préjugés, et ne crois ni l'offenser ni la trahir en me mariant selon mes goûts. Qu'elle vive ou qu'elle meure, il n'importe guère à ses destinées qu'un paysan épouse la fille d'un

meunier : je ne suis, Dieu merci I ni duc ni marquis.

— Duc, non ; marquis, c'est autre chose. Qui donc le fut ou le sera jamais, si vous ne Têtes pas? Marquis de Penarvan, mon cousin ! Après la mort de mes frères, vous étiez Théritier présomptif du titre ; depuis la mort de mon père, vous êtes le chef de notre maison. Ce n'est pas uniquement le soin de notre gloire qui m'a conduite ici ; la conscience de ce que je vous dois aurait suffi pour me pousser vers vous. Je ne suis pas accourue seulement pour défendre notre honneur menacé : je suis venue aussi pour reconnaître et saluer votre autorité.

Déconcerté , secrètement flatté , Paul se tut un instant. L'autorité du chef de famille, cette autorité légitime dont il n'avait jusque-là saisi que les abus, se révélait à lui sous un jour tout nouveau. Honteux de ses emportements, il s'empressa de mettre un taJpn rouge à ses sabots, et ne fut pas fâché de montrer qu'au besoin il aurait pu faire figure parmi les raffinés.

— Ma cousine, dit-il du ton le plus courtois, la révolution n'a pas aboli les privilèges de la beauté, et

VOUS serez toujours ma dame suzeraine. Quant à mon titre de marquis, ajouta-t-il en riant , c'est un mince régal parle temps qui court, et j'avoue humblement que je n'y avais pas songé. Lors même qu'ils étaient en faveur, ces hochets de la vanité n'avaient aucun prix à mes yeux ; ce n'est pas quand ils sont brisés...

— Qu'appelez -vous hochets de vanité? répliqua vertement M"*' Renée. C'est un hochet, le prix du sang, la récompense des services rendus I Le titre qui consacre l'héroïsme de vingt générations successives, c'est un hochet, c'est un hochet brisé I Brisez donc aussi les tables de l'histoire, lacérez nos annales, supprimez le passé, réduisez à néant les souvenirs de gloire, d'honneur, de loyauté I Quand vous y aurez réussi, vous pourrez faire alors de nos armes et de nos devises des jouets d'enfant pour amuser les petîtsfîls de monsieur Michaud : jusque-là, s'il vous plaît, parlez-en avec plus de respect.

— Je le veux bien, dit Paul baissant déjà le ton ; mais, si la noblesse est morte, ce n'est ni vous ni moi qui la ressusciterons.

{{|2 LA iMAISON DE PENAUVAN.

-- La noblesse est mortel Qui vous a dit cela? M. Michaud sans doute... Et vous Tavez cru! La preuve qu'il n'en croit rien, lui, c'est qu'il veut de vous pour son gendre. Marquis de Penarvan, relevezvous, reprenez votre rang, comprenez enfin vos devoirs ! Le titre dont vous héritez est un dépôt sacré dont vous aurez à rendre compte : conservez-le pur et intact. Le drapeau de notre famille est entre vos mains: portez-le haut et ferme. Les destinées de notre maison reposent désormais sur vous seul: ne les laissez pas périr. Qui parle de vous condamner au célibat? Epousez une fille digne de perpétuer votre nom. Le temps aî>proche où la noblesse rentrera trioniphante dans ses foyers restaurés, comme ces guerriers qu'on croyait tués dans la mêlée et qui reparaissaient tout à coup le casque au front et la lance au poing : tenez-vous prêt' pour les grands jours. Le roi de France ne sera pas ingrat : le fief de Penarvan sortira de ses ruines, c'est là que grandiront vos enfants*

'*-Mes enfants!. ., s'écria Paul abasourdi; vous.

VOUS Eiaiieiez, ma cousine? ajouta-t-il de plus en plus troublé.

— Je ne me marierai jamais : je l'ai juré, et, bien que vous me connaissiez à peine, vous devez savoir déjà si je suis femme à fausser un serment. J'élèverai vos fils, je serai la sœur de leur mère. Ne le voulez:*vous pas, mon cousin ?

— Mais, ma cousine,... balbutia Paul, qui ne savait plus où il en était.

— Je ferai de vos fils des gentilshommes, j'en réponds. Qu'est-ce donc que ces principes de 89 dont vous faites un si grand bruit? Ne senib'ierait-il p?.? qu'avant 89 il n'y eût en France que des lâches et ilcs ilotes? Mes neveux sauront de bonne heure que noblesse oblige ; ils apprendront à placer le devoir audessus de tout, et à considérer l'honneur comme le couronnement du devoir. Cela suffit, et je ne pense pas que votre 89 ait rien imaginé de mieux. Nous vieillirons ensemble, mon cher Paul, à l'ombre de nos tours et de nos créneaux relevés, et, pour ma part, je mourrai satisfaite, si mes yeux, avant de se fermer.

404 LA MAISON DE PENARVAfC.

ont VU renaître FéclaX de la maison que vous aurez retirée de l'abîme.

Et comme Paul, désarmé et désarçonné, ne se défendait plus , mais paraissait hésiter à se rendre :

— Aimez-vous M*^® Michaud ?

— Moi 1... s*écria-t-il ; pas du tout.

— C'est la dot qui vous tente, monsieur le marquis?

— Quoi que j'aie pu dire, vous.n'en croyez rien.

— A la bonne heure I mais expliquez-moi...

— C'est ce vieux diable de père Michaud qui , pas plus tard qu'hier, sans me crier gare, m'a jeté sa fille à la tête, répliqua Paul en se levant avec humeur. Que. je sois pendu si je pensais à cette péronnelle I II attend ma réponse, et quand vous êtes arrivée...

— Allons, allons, s'écria gaiement M"® Renée, le mal est moins grand que je ne le craignais : la paix est signée, mon cousin?

— Pas encore, ma cousine. J'y mets à mon tour une condition : vous ne serez pas venue chez moi pour n'y rester que quelques heures. Rien n'est plus facile que d'envoyer quérir vos bagages à Rennes.

Monsieur l'abbé prendra ma chambre, vous occuperez celle de ma mère; moi, j'irai dormir à la ferme. L'hospitalité que je vous offre est si pauvre, que vous craindriez de m'humilieren la repoussant.

— Qu'en pense mon précepteur? demanda M"« Régnée, se tournant vers l'abbé, qui avait assisté à cette scène en personnage muet, mais non indifférent : la

t sueur qui perlait à son front, les larmes de joie qui , coulaient sur ses joues , attestaient suffisamment les émotions qu'il venait d'éprouver.

— Je pense, mademoiselle, que vous ne sauriez refuser à monsieur le marquis l'honneur qu'il sollicite,

\ répondit le bon Pyrmil , tout heureux et tout fier de la déférence que lui témoignait son élève.

— Accordé, mon cousin I Nous passerons quelques ! jours sous votre toit, et nous ferons en sorte d'y laisser,

en partant , un gentilhomme.

I — N'y comptez pas trop ; mais vous y laisserez à coup sûr un cœur pénétré de votre grâce et dé votre bonté.

En cet instant; le vieux Germain entrait au

ÎOC LA MAISON DE PENARVAN.

salon dans T;de tenue irréprochable, et portant ua plateau chargé de fruits et de galettes de blé noir. Paul se retira pour aller donner quelques ordres. I/arrivée (les deux visiteurs inconnus avait mis sens dessus dessous tout le personnel de la métairie. On ne doutai! pas que M"® Renée ne fût une princesse persécutée, venue pour demander asile. L'abbé était un sujet de commentaires sans lin et d'ébahissement général. Attroupés dans la cour, une demi-douzaine de serviteurs devisaient au soleil, quand Paul tomba au milieu d'eux.

— Ça, drôles, dit-il, vous tenez fort mal ma châtellenie; il est temps que cela finisse. Que faites-vous là, les bras croisés? Les poules au poulailler! Qu'on enlève ces tas de fumier! qu'on sable la cour! qu'on ratisse les allées du jardin! Vous-mêmes, de quoi avez-vous Tair? Regardez-vous un peu : ne dirait-on pas de vrais sauvages! Allez-vous décrasser, et vivement!

Et, suivi de Germain, il se dirigea vers son appartement.

Ce Germain était un assez curieux p^sonnage:

Ancien valet de chambre du vicomte Joseph, il avait vieilli dans le respect de la noblesse , dans la haine de la philosophie, et n^avait pu prendre son parti de la déchéance de son jeune maître. Le jour où Ton avait abattu Tunique tourelle du logis , il était ailé au fenil cacher sa honte et son désespoir. Après avoir disputé pied à pied La Brigaziëre aux envahissements de la révolution, vaincu, mais non soumis, il vivait comme un Troyen sur les ruines dllion , et protestait silencieusement, par sa tenue et ses habitudes, contre le triomphe de la rusticité. Toujours poudré , rasé , tiré à quatre épingles , il n*abordait les sabots et la veste de Paul qu*en cravate blanche et en souliers à boucles d'argent, lui parlait chapeau bas, s'obstinait à l'appeler monsieur le vicomte, et ne permettait pas que la valetaille rappelât lui-môme autrement que monsieur Germain, gros comme le bras. Fidèle aux traditions aristocratiques de la haute domesticité., il mettait sa gloire à ne rien faire : toute son occupation était d'errer de cnaiabre en chambre en donnant par ci par là

quelques coups de plumeau. Paul Taiinait el lui passait tout. Germain détestait les Michaud : avec Tinstinct du chien fidèle, il avait flairé le piège, et s*attendait à voir d'un jour a l'autre l'honneur de la maison, déjà désemparé, achever de sombrer sous les roues d'un moulin. En apercevant M"® Renée qui traversait la cour, sans savoir qui elle était, il avait eu le pressentiment que la fortune de La Brigazière allait prendre une face nouvelle. Il n'en douta plus , quand il vit Paul, à pemeentré dans sa chambre, se précipiter sur un bahut et en tirer successivement une chemise à jabot, des bas à coin brodé, une culotte, un gilet de soie, un habit de velours épingle, toufo son

ancienne défroque.

— Ce n'est ni pour flatter ni pour blesser monsieur le vicomte, dit Germain quand Paul eut achevé sa toilette, mais voilà bien longtemps que monsieuj le vicomte n'avait eu si bonne façon. Si monsieur (e vicomte eût voulu me croire...

— Toujours donc? toujours? Tu ne te corrigeras donc jamais ae me donner du vicomte par la ligure?

LA MAISON IiE PEiNARVAN. 1UÎ>

— Monsieur Je vicomte, c'est plus fort aue moi: quand je parle à monsieur le vicomte...

— Monsieur le vicomte! monsieur le vicomte! Encore un coup, Germain, laisse là ton vicomte, et ne m'en romps plus les oreilles! Tu me connais , tu sais quel cas je fais de ces vaines distinctions sociales. Si tu lien§ absolument à me donner un titre, que diablel donne-moi celui qui m'appartient : appelle-moi monsieur le marquis.

— Monsieur le vicomte sentit marquis! s'écria Ge^ main avec stupeur.

— Marquis de Penarvan, Germain. Cette belle personne que tu as vue tout à Theure, c*est ma cousine, c'e.sL la fille du dernier marquis de ma race , venue tout exprès à La Brigazière pour me conférer le titre dont j'hérite et saluer en moi le chef de sa maison.

— Ah! monsieur le marquis, quel honneur!

— Te voilà content, vieil aristocrate I

— A présent que monsieur le vicomte est marquis, j*o.se espérer que nous allons nous retirer de la

farine.

ItU LA MAISON DK I'i::N AUV A.N.

— Ebî vive Dieu! tu m'y lais penser, Croîr^is-tii qu'hier, en me quittant, ce taquin de Mrcnaud m'u offert la main de sa fille?

— Cest bien fait ! répliqua Germain d'un ton grondeur. Voilà ce qu'on gagne à fréquenter au-dessous do soi. Comment monsieur le marquis a-t-il pu se laisser prendre un seul instant aux roueries de ce vieux madré?

— Si tu t'imagines que fêtais sa dupe? Conviens pourtant que c'eût été drôie : M"°Micliaud marquise, marquise de Penarvan I

— Et qu'elle est donc jolie, M"® Michaud I Parlons-en i

— Germain?

— Monsieur le marquis?

-^ As-tu jeté les yeux sur ma cousine?

— Ah 1 monsieur le marquis, une reine 1

— Oui, Germain, une reine. Il n'y a pas à due, s'écria Paul résolument, ce n'est encore que dans notre monde qu'on a la recette de ces visages4a !

— Je me liât te que monsieur le marquis a rej^ondu de la bonne sorte à cet abominable meunier.

LA MAISON DE ri^^'AlWAN. \\\

— lï ne m'en a pas laissé le temps ; le traîti'e s'est entui coflime un Parthe. Du papier! de Tencrel une plume ! Je vais lui saler un poulet qui le régalera.

Paul s'assit devant son bureau, releva sa manche Ite, et traça le billet suivant :

« Clier monsieur Michaud ,•

» Les bontés dont vous m'avez comblé ne s'effaceront jamais de ma mémoire. Après m'avoir accueilli comme votre égal, vous m'offrez un honneu.» dont je sens tout le prix : souffrez que je montre, en m'y dérobant, que je le méritais peut-être. Non, cher monsieur Michaud, je ne saurais accepter un si généreux sacrifice. S'il vous plaît d'oublier la tache de mon origine, il convient que je m'en souvienne. Hier encore je pouvais hésiter, aujourd'hui l'hésitation serait un crime, tant ma position s'est aggravée depuis quelques heures. Je vous connais, votre amitié ne reculerait devant rien, et vous pousseriez la clémence jusqu'à la magnanimité ; mais, quoique né dans les rangs de l'aristocratie, je ne suis pourtant pas étranger à tout

sentiment de délicatesse : tombé trop bas pour pouvoir désormais m'élever jusqu'à vous, du moins je ne permettrai pas que vous descendiez jusqu'à moi.

» Mettez aux pieds de M"® Michaud l'hommage de mes respects, et croyez, cher monsieur, à la confusion que j'éprouve en signant pour la première fois

» Marquis de Penarvan. »

Paul était si content du tour de ce petit billet, qu'avant de l'envoyer, il ne put résister au désir de le communiquer à M"® Renée : sa rentrée au salon fut un véritable triomphe.

— Ma cousine, dit-il, voici ma réponse à monsieur Michaud.

M"® Renée lut l'épltre, qui l'amusa beaucoup, moins pourtant que la subite transformation de son cousin.

— Vous me divertissez, dit-elle, avec vos prétentions démocratiques : vous êtes gentilhomme de la tête aux pieds et marquis jusqu^au bout des ongles.

LA MAISON DE PENARVAN. î 13

Paul rougit de plaisir, et, pendant que Tabbé, qui ne perdait pas de vue l'histoire de la maison de Penarvan, prenait copie de la lettre comme d'un document précieux, il offrit son bras à sa cousine et la conduisit à l'appartement où tout était déjà prêt pour la recevoir

M"® Renée passa huit jours à La Brigazière. L'amour aidant, c'était plus qu'il n'en fallait pour achever de retourner Paul comme un gant. L'homme est ondoyant et divers : il est permis de conjecturer que l'étude de notre héros n'eût pas modifié considérablement l'opinion de l'auteur des Essais, Il brûla peu à peu, aux pieds de sa cousine, tout ce qu'il avait adoré ; il adora tout ce qu'il avait brûlé. Deux bustes de plâtre bronzé, qui représentaient Voltaire et Rousseau et décoraient la cheminée du salon, s'étaient vus déportés au grenier, en compagnie des portraits de tous les orateurs de la Gironde. Il avait enfoui dans la paillasse de son lit le Contrat social et le Dictionnaire philosophique: l'abbé dormait là-dessus du sommeil du juste, sans sb douter qu'il couchait sur un nid de serpents. Les joumées s'écoulaient en nrome-

nades et en conversations familières. Les- repas étaient gais ; les soirées se prolongeaient devant les feux clairs de septembre. Paul et Tabbé étaient déjà de vieuit amis. Le soir, après que M"« Renée s'était retirée dans sa chambre, ils restaient ensemble au coin de râtre, et s'oubliaient en de longs entretiens où le jeune marquis osait ouvrir son cœur. L'abbé voyait déjà une foule de petits Penarvan qui lui grimpaient aux jambes, montaient sur ses genoux et apprenaient à lire dans Y Histoire de la maison de Penarvan par l'abbù Pyrmil. Pressé de questions, il avait fini par avouer qu'en faisant vœu de célibat , M'^« Renée avait été inspirée moins par la haine du mariage que par le culte du nom qu'elle portait : Paul nourrissait un timide espoir dont le bon Pyrmil était le confident

discret.

— Ah ! mon cher abbé, qu'elle est belle I Vous vivez

de sa vie , vous ne la quitterez jamais ; vous êtes bien heureux! disait-il. E^ il ajoutait : — Comment m aimerait-elle? Qu'ai-je fait pour oser prétendre à sa main ?

LA MAISON DK PENARVAN. 415

— Vous êtes jeune, répliquait Tabbé, et le royaume de France est à reconquérir.

— Ahl parlez, mon cher abbé, parlez! Faut-il inc jeter dans la Vendée? aller chercher le roi? le ramené:triomphant? Je suis prêt.

— Mais, disait Tabbé, ne serait-il pas plus simple de déclarer d'abord vos sentiments ? Nous verrions ensuite à ramener le roi.

' — Hélas I s'écriait Paul, ce qui vous parait si simple est précisément rimpossible pour moi, et tout me semble plus facile que de lui avouer que je l'aime.

Il était sincère, il aimait. Quoiqu'il eût près de trente ans, il aimait comme on aime à vingt. Il y avait déjà, à cette époque , dans toutes les jeunes âmes une parcelle de l'âme de Rousseau. Paul n'était pas un esprit romanesque, un cœur enclin à la rêverie ou porté aux grands sentiments ; pourtant il avait lu la "Nouvelle Héloïse, et entrevu dans ces pages les côtés élevés de la passion. Il est facile de reconnaître et de signalertout ce qu'il y a de faux et de déclamatoire dans celte correspondance immortelle : on a beau faire,

fr6 LA MAISON DE PENARVAN.

quand on Ta lue dans l'âge matinal, on reste pénétré du sonfïle divin qui Tanime. Les Julie étaient rares è La Brigazière ; Irma ne ressemblait que bien imparfaitement à la maîtresse de Saint-Preux. Plus d'une fois , à travers la lande ou le long des haies , il s'était surpris à caresser de confuses images qui n'avaient rien de commun avec les figures au milieu desquelles s'écoulait sa jeunesse. On peut se rendre compte de l'effet que dut produire la présence d'une créature comme M"® Renée sur l'imagination de ce jeunehomme qui avait toujours vécu dans sa terre, sans autre révélation de la beauté que le nez au vent de M"® Michaud. Il aimait pour la première fois : il avait toutes les timidités qui sont la grâce des premières tendresses ; ses plus grandes audaces consis- , (aient à descendre au verger avant le lever de l'aube, pour épier, caché dans un massif, le moment où Renée paraissait h sa fenêtre, belle et radieuse comme l'étoile du matin. Vainement l'abbé l'encourageait à déclarer sa flamme; Paul promettait chaque soir d'être plus hardi le lendemain, et le lendemain il était plus inti-

midé que la veille. La honte qu'il ressentait de son passé aurait sulli pour sceller ses lèvres. M^^® Renée, il faut le dire aussi, n'avait rien qui provoquât les petits soins et les tendres aveux ; sa familiarité môme eût tenu à dislance les plus entreprenants. Dans une situation assez étrange, pendant tout le temps que dura son séjour à La Brigaziëre, elle demeura telle que nous l'avons vue dès la première heure de son arrivée, affable, souriante, s'accommodant de tout, sans morgue ni raideur, mais sans aucune des séductions ni des coquetteries vulgaires qui pipent si aisément la moins belle moitié du genre humain. Elle n'abaissa pas sa fierté naturelle, et maintint jusqu'au bout, tout en restant charmante, la dignité de son caractère. Quant à ce qui se passait dans son cœur, on ne Ta jamais su. Avait-elle deviné l'amour de son cousin ? s'en réjouissait-elle en secret? L'abbé la connaissait trop bien pour se permettre de l'interroger, et l'esprit le plus pénétrant n'aurait pu soupçonner une arrière-pensée sous tant de calme et de sérénité.

L'abbé allait de l'un à l'autre, se posait entre eux

comme un trait d'union, encourageait la passion chez Paul , ne négligeait rien pour éveiller l'amour cliez Renée. Dans la joie de se sentir mêlé à des événements bien simples, mais qui prenaient à ses yeux toute Timportance de l'histoire, il avait oublié le prélat. Que d'épisodes pour son grand ouvrage ! que de scènes à retracer, où il figurerait en personne ! Il veillait chaque nuit, entassant matériaux sur matériaux, et ne se mettait au lit qu'après avoir noté sur un calepin tout ce qui s'était dit et fait dans la journée. Il ne se permettait pas d'interroger le cœur de son élève ; mais, quand il était seul avec elle, il ne l'entretenait que de Paul.

— Ah I mademoiselle, l'aimable jeune homme ! Il n'ose pas di'-e devant vous tout ce qu'il sent, tout ce qu'il pensi ; mais il s'ouvre à moi tout entier, et si vous saviez la belle âme! Je n'en veux pas à dom Jobin ; je reconnais, je respecte en lui l'instrument de la Providence. Cependant, je suis forcé de l'avouer, dom Jobin a mis dans ses rapports une légèreté bieu étrange chez un bénédictin. Où avait-il pris par exemple que monsieur votre cousin se nourrissait de

LA MAISON, DE PENAUVAN. ii9

TespriL des démons? J'iiabite sa chambre, il ne s'y trouve pas un seul livre qui puisse offenser mes re gards. A quoi se réduisent, en lin de compte, les errements de sa jeunesse? A quelques étourderies, et il est prêt à donner son sang pour les racheter. Hier il parlait d'aller chercher lé roi à Mitlau. Que n'étiez-vous là pour le voir et Fentendre 1 Quel feu 1 quel enthousiasme I qu'il était beau en parlant ainsi ! Il égalera tous les preux de sa race, et c'est vous, mademoisellev c'est vous qui aurez fait ce miracle.

M"* Renée écoutait en souriant, hochait la tête et ne répondait pas.

Huit jours de doux loisirs, de douce intimité passent vite : on touchait à l'heure du départ. Pendant qu'on équipait les mules, Paul et M"® Renée se promenaieiit ensemble dans le sentier, devant la porte de la cour. L'abbé se tenait à l'écart ; iJ espérait que la séparation amènerait quelque chose de décisif. Le soleil n'avjait pas encore percé le brouillard ; il faisait une matinée grise, humide, un peu froide, une vraie matinée d'adieux. Le jeune mai*quis marcnait silen-

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cieux près de sa cousine, qui l'entretenait de ses devoirs avec une aflfectueuse gravité : il Técoutait à peine.

— Vous partez, s'écria- 1- il enfin, vous partez! Quel vide , quel désert vous allez laisser en moi, autour de moi I

— Je rentre moi-môme dans la solitude. Vous, mon cousin, vous vous marierez : tout vous en fait une loi.

— La noblesse est dispersée, dit Paul, et à moins d'aller à Coblentz...

— Croyez-moi, vous trouverez sans aller si loin.

Il tressaillit, leva les yeux sur elle, et se sentit comme au pied d'un mur de glace devant l'inaltérable placidité de son visage et de son maintien.

— Vous partez ! vous partez I répétait-il.

Il sentait le bonheur près de lui échapper, et ne trouvait pas d'autres mots pour le retenir. De grosses larmes roulaient sous ses paupières; M"® Renée promenait sur le paysage à demi submergé par la brume nn œil mdiftérent.

— Il faut nous dire adieu, mon cousin, dii-elle en

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voyant les mules harnachées qui sortaient de la cour; je garderai bon souvenir de votre loyale hospitalité. Paul tenait dans ses mains la main de sa cousine.

— C'est ici, dit-il en la regardant d'un air humble «t doux , c'est .à cette place que je vous ai vue pour la première fois : il y a huit jours à peine de cela, et vous allez emporter ma vie. Est-ce donc vrai , demanda-t-il d'une voix tremblante, que vous ne vous marierez jamais?

— Je l'ai juré.

— Oui, l'abbé m'a tout dit. Vous avez fait vœu de ne jamais quitter le nom dont vous pensiez alors être Tunique et dernière héritière* Cependant , si vous le vouliez bien... vous pourriez, sans être parjure...

M"® Renée retira doucement sa main; un instant après , elle était en selle.

— A bientôt, mon cousin! Vous me devez une

visite.

Et, cinglant d'un coup de cravache le flanc de sa

monture^ elle s'éloigna au galop.

— Elle vous aime! dit l'abbé en se jetant au cou de

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Vaul. Puis il sauta sur sa mule , et partit en chantront dans son cœur un hymne d'allégresse.

A quelque temps de là , par une nuit de fin d'automne, l'élite de la noblesse vendéenne se trouvait rassemblée dans l'antique chapelle du château de Penarvan. Paul et Renée s'étaient mariés la veille, sans éclat et sans bruit, à la municipalité de Clisson : l'abbé allait les unir devant Dieu. Cette chapelle en ruines qu'éclairaient à peine les flambeaux de Tautel , ces gentilshommes graves et recueillis, debout dans leurs manteaux, au milieu des paysans et des servit^^urs

VaMMMâi,^^^^,,^

agenoujQés sur les dalles brisées, le vent d'octobre qui s"*engoufFrait en gémissant par les vitraux défoncés des ogives, Tautel sans ornements, relevé parmi les décombres, enfin ces deux beaux jeunes gens, rameaux épargnés par Forage et survivant à l'arbre que la foudre a frappé , tout imprimait à la cérémonie un caractère de grandeur mystérieuse qui reportait vaguement la pensée aux premiers âges de la foi. Le bon Pyrmil lui-même n'était plus le personnage que nous connaissons : un sentiment d'ineffable béatitude resplendissait sur son visage et donnait à ses traits une expression presque divine. Telle est d'ailleurs la majesté de celte religion du Christ, que ses plus humbles lévites en sont comme revêtus dans l'exercice de leur pieux ministère. Au moment de bénir les deux époux, Tabbé leur adressa une allocution qui remua tous les cœurs. Il rappela d'abord l'illustration de la maison de Penarvan. On pouvait craindre qu'entraîné par le sujet, exalté par la situation, il ne s'abandonnât à un lyrisme désordonné: il parla sans emphase, et rencontra naturellement Téloquence qu'il ne cherchait

pas. Il n'eut qu'un mouvement véritablement oratoire: ce fut quand , déchirant les voiles de l'avenir, après s'être lamenté , comme Jérémie , sur les désastres de cette grande maison , il la montra miraculeusement sauvée, se relevant plus grande et plus prospère; on crut entendre le grand-prêtre Joad prophétisant la nouvelle Jérusalem. A cela près, il fut simple et touchant : il rendit à la haute vertu de Renée un hommage éclatant et mérité; quant à Paul, l'abbé n'hésita pas à déclarer que tous ses aïeux allaient revivre en lui. La cérémonie achevée, la noble assistance s'écoula dans le château , où le jeune marquis se vit entouré, félicité et reconnu solennellement par la fleur des gentilshommes du pays. Les plus huppés s'empressaient à lui serrer la main; il fut embrassé par MM. d'Autichamp et de Châtillon. Au sortir de la chapelle, il avait reçu le compliment des anciens vassaux, accourus pour fêter l'héritier de la famille qui , aux jours de sa splendeur, ne leur avait pas ménagé les bienfaits. Une collation attendait les invités dans la salte des portraits; par une attention bien digne de

Tabbé, chaque cadre était surmonté d'une couronne d'immortelles. Au bout d'une petite heure, les illustres convives se retirèrent discrètement, et Paul, enivré d'orgueil et d'amour, resta seul avec sa belle épouse. Renée triomphait, elle aussi : elle venait d'assurer irrévocablement l'honneur et l'avenir de sa race. Hélas! malgré les prophéties du bon Pyrmil et tant d*excellentes raisons pour y croire, ils devaient bientôt éprouver l'un et l'autre que de toutes les institutions, le mariage est la plus fertile en mécomptes.

Dès son arrivée chez sa cousine, Paul avait été passablement surpris de voir à quoi se réduisait ce fief de Penarvan, objet des convoitises de sa jeunesse. Le château qu'il s'était représenté si longtemps comme le séjour des fêtes et de l'opulence était en partie écroulé; pittoresque au dehors, le seul corps de logis qui restât •debout offrait à l'intérieur un spectacle lamentable : chambres vides et désolées ; les épaves du luxe d'autrefols, recueillies et sauvées par l'abbé, n'en faisaient que. tnieux ressortir le délabrement et la nudité. Pas un chien au chenil, pas un cheval dans les écuries. Les

bardanes, mêlées aux grandes herbes, poussaient en liberté dans les cours. Le domaine se bornait à trois fermes d'un revenu plus que modeste. Dans Fivresse des premiers jours, Paul s'était appliqué et avait réuss: à s'extasier sur tout ; une fois installé dans la vie conjugale, il ne tarda pas à découvrir que sa position de chef de maison équivalait en réalité à celle d'un évoque in partibus ou d'un général sans armée. Son unique satisfaction était de ne pouvoir se mettre à la fenêti-e sans apercevoir, à tous les points de l'horizon, les lorôts et les terres qui appartenaient naguère à sa famille, et que le roi de France lui restituerait tôt ou tard. En attendant, il était plus pauvre qu'à La Brigazièrc, où du moins la pauvreté, active, laborieuse et roturière en ses allures, vivait en plein air, et avait ses coudées franches au logis. L'hiver fut long et rigoureux ; il le passa tout entier entre sa femme et l'abbé, qui avaient entrepns son éducation chevaleresque, et travaillaient de concert à lui forger une âme de héros. Il avait compté sur les friandises de la lune de miel : on le régala d'un cours complet de ses aïeux. Il y eut cet

hiver recrudescence de Penarvan. Tous les entretiens avaient un tour épique; le ton familier en était banni, et, jusqu'à bonjour et bonsoir, tout y respirait l'héroïsme. La nature de Paul n'avait rien d'épique m d'héroïque. S'il s'avisait de raboter une.planche, d'dV sujcttir un meuble, de clouer un bourrelet, dégraisser les gonds d'une porte, on lui faisait observer que ce n'était point là un passe-temps dé gentilhomme. Il avait trente ans, sa femme était belle, il l'aimait : au moindre oubli, au moindre écart, à la moindre témérité, un sourire dédaigneux ou un regard hautain le rap})elait aussitôt à la dignité de son rang. Il ne trouvait même plus chez Renée la grâce et l'abandon qui l'avaient séduit à La Brigazière : Clorinde avait repris son armure. Un soir ils étaient tous trois au salon ; l'abbé lisait à haute voix le récit de l'expédition de Guy de Penarvan en Terre-Sainte. Au moment le plus f alhétiq-ue, quand Guy, frappé à la Massoure et près de rendre l'àiue entre les bras de ses compagnons d'armes, cherche d'un œil mourant les tours de son château qu'il ne reverra plus. Renée jeta les yeux sur le

marquis pour juger de son émotion : enfoncé dans un vieux fauteuil, le marquis dormait comme un loir. Elle se leva, d'un geste impérieux interrompit Tabbé, et tous deux se retirèrent majestueusement. Quand Paul se réveilla, il était une heure du matin : il devina ce qui s'était passé et alla se coucher tout penaud. Quelques mois à peine s'étaient écoulés, et déjàraccèî de fièvre aristocratique dont il avait été saisi se calmait un peu. Ses relations avec la noblesse du pays n'étaient pas allées au delà d'un échange de politesses. Point de chasses, point de réunions : tout était ruine et deuil dans ces contrées dévastées par la guerre. La guerre elle-même n'était qu'un brigandage. On ne se battait plus ; on détroussait, on assassinait. Les coupejarrets avaient succédé aux La Rochejacquelein , aux Lescure ; les Vendéens avaient fait place aux chouans. L'oisiveté le consumait : comme uno pluie fine et continue, l'ennui le pénétrait jusqu'aux os. A force d'entendre parler de ses aïeux, ilen avait pardessus la tête : il en eût cédé \olontiers quelques-uns, à la condition d'avoir deux ou trois plats de plus sur

sa taWe. Quoi qu'il m, quoi qu'il dît, on lui jetait au ' nez un Penarvan. Paul n'était pas un méchant garçon; mais lorsqu'il voyait l'abbé entrer au salon avec son manuscrit sous le bras, il se tenait à quatre pour ne pas lui sauter à la gorge. Il avait laissé à La Brigazière plusieurs affaires en souffrance; il partit dans les premiers jours du printemps, assez flatté de changer d'air, et d'échapper, ne fût-ce que pour une semaine, à la société de tant de héros.

Il arriva chez lui par une matinée d'avril. Il avait quitté la voiture à Rennes et fait à pied le reste du trajet, léger et bondissant comme un écolier en vacances. Dés qu'il parut dans la cour de la métairie, ce ne fut qu'un cri : Voici M. Paul I Et tous d'accourir, paysans et serviteurs. Tous le chérissaient; les vieux l'avaient vu naître, les jeunes avaient grandi avec lui. ,— Bonjour, monsieur Paul 1 — Bonjour, mes enfants I — Et il serrait la main à tous. Ses poules et ses canards couraient entre ses jambes, ses chiens lui léchaient les pi(3ds, ses pigeons roucoulaient et battaient des ailes, comme pour lui souhaiter la bienve-

nue; ses bœufs, qui sortaient ûe Tôtable, tcnûaîcnl vers lui leurs mufles humides, et poussaient un long mugissement en signe de reconnaissance. Il déjeuna ix la cuisine, les coudes sur la table, riant et causant a \ iv* sa vieille gouvernante; puis il donna un œil à tout : la vache rousse avait vêlé ; ses asperges commençaient a lever; ses espaliers étaient en Heurs. En pénétrant dans son logis, il crut entrer dans un palais; les murs du salon lui semblèrent magnifiquement décorés pur l'absence complète de portraits de famille. Après avoir tout vu, tout reconnu, il se mit en veste, en sabots, et alla visiter ses champs. Les femmes, les Uiarmots, debout sur le pas des portes du village, le saluaient familièrement. — Tiens! c'est monsieur Paul! Bonjour, monsieur Paul! — Et ce M. Paul tout court résonnait délicieusement à son cœur et à ses oreilles. Germain lui-môme ne songeait plus à rappeler monsieur le «narquis. Germain avait reçu la grande leçon d'égalité que Dieu inflige tôt ou tard, môme aux domestiques le plus haut placés : il était mort à la chute des feuilles. La belle journée I la bonne boufifée d'air ! Paul

respirait à pleins poumons le parfum de la terre natale. Les arbres du chemin lui disaient : Te voilà revenu, jeune ami que nous avons connu tout enfant I riémonda ses haies, sarcla ses orges et ses avoines. \uà soir, en revenant par un sentier non encore oublié, il aperçut, à travers les pousses nouvelles, la maison du bord de l'eau. Toujours fraîche et vermeille, mais un peu pâlie cependant, Irma était à sa fenêtre, qu'cclviirait le soleil couchant. La bonne créature n'avait pas de rancune; elle sourit en le voyant et le salua d'un geste amical. Paul s'était arrêté pour la regarder. Il sentit tout à coup une main qui s'appuyait sur son épaule : il se retourna et reconnut M. Michaud, qu'il rencontrait pour la première fois depuis le jour où le bonhomme, à la même place et presque à la même heure, lui avait offert d'épouser sa fille. Soit que le père Michaud fût sans fiel, soit qu'il eût intérêt à ménager le jeune marquis, soît enfin que le vieux renard flairât une revanche à prendre, il ne se montra ni moins cordial ni moins affectueux qu'autretois.

— Quoi donc! s*écria-t-il , comptiez-vous passer sans entrer?

— Dame! répliqua Paul un peu embanassé, ne m'avez-vouspas dit, ici-môme, que ma présence compromettait M"® Michaud? Ne m*avez-vous pas donné à entendre...

— Tout est bien changé, mon cher Paul. Vous êtes marié, ma fille Test aussi : vous pouvez vous voir sans danger.

Et comme Paul objectait son costume :

— Bon ! bon ! dit le meunier l'entraînant , mon parquet connaît vos sabots.

A peine eut-il franchi le seuil, Paul se sentit enveloppé tout entier par le souvenir des heures hospitalières qu'il avait passées sous ce toit. Irma vint audevant de lui, la main tendue et la bouche souriante: — C'est bien à vous, monsieur Paul, de n'avoir pas oublié vos amis. — Le mariage l'avait embellie. Ses doigts s*étaient ef&lés, sa taille était plus svelte, l'éclat de ses joues moins vif, celui de ses yeux plus humide et plus doux. M. Michaud présenta son gendre. C'était

LA MAISOJ^ DE PENARVAN, 133

un beau garçon de vingt-cinq ans, blanc et rose, taillé comme Hercule. Il se nommait Armand Rouault; son père était un riche cultivateur du pays. Irma l'avait épousé par dépit; le jeune gars avait réussi à la convaincre qu'elle s'était mariée par amour. Us étaient encore l'un et l'autre dans tout le feu des premières tendresses; la maison de M. Michaud était un nid de ramiers. Après avoir parlé de choses indifférentes, Paul se disposait à prendre congé: — Non pas! s'écria le meunier; vous soupez avec nous; votre couvert est mis. — Irma joignit ses instances à celles de son père; elle s'empara du bras de son hôte et l'entraîna dans la salle à manger. Quel festin 1 on aurait pu se croire aux noces de Gamache. — De l'indulgence, mon bon ami I s'écriait Michaud à chaque nouveau plat paraissant sur la table; vous n'êtes pas ici au château de Penarvan. — En lui versant à boire les vins les plus exquis, il s'excusait humblement et disait : — Il y en a de meilleurs dans la cave de vos aïeux. -- Et de temps en temps il ajoutait avec effusion : — Mais que c*est donc gentil à vous, monsieur le marquis, d'être

venu manger la soupe de petites gens comme nous l — Paul fut tenté plus d'une fois de lui jeter son assiette à la tête. Pour tout couronner, au dessert et lo reste de la soirée, il put contempler à loisir un tableau tout à fait galant. Armand Rouault n'avait pas été élevé à Técole des belles manières : sur la fin du souper, émoustillé par les vins de son beau-père, il était

devenu fort expansif, et ne se gênait pas pour donner

* h sa femme, par-ci par-là, quelque gros baiser, qu'elle

lui rendait en riant, sans faire la sainte-nitouche. — Rçgardez-les I s'écriait Michaud en se frottant les mains : si Ton ne dirait pas deux tourtereaux ! — Paiil finit par comprendre qu'il jouait là le rôle d'un sot : il prit son chapeau, souhaita le bonsoir, et sortit. Ses réflexions le long du chemin , en retournant à La Brigazière, on les devinera sans peine; il n'est pas ^soin de les dire.

Les intérêts qui l'avaient amené étaient réglés depuis plusieurs jours : il ne partait pas. Le retour aux champs paternels, aux habitudes laborieuses, avait achevé d'assainir son cerveau. Paul recojanaissait lu

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néant de tout ce qu'il avait envié et convoité, appréciait la condition modeste qu'il avait follement dédaignée, reprenait sa nature primitive, qui était droite et simple, et revenait, d'un cœur sérieux, d'un esprit convaincu, aux principes qu'il avait embpassés par dépit et désertés par vanité. Les joies qui l'attendaient au fief de ses aïeux n'avaient rien d'enivrant; descendu des hauteurs de l'Olympe, il savourait avec délices le bonheur de vivre à sa guise, sans qu'on le rappelât à toute heure au respect de sa race et à la dignité de son rang. L'amour seul aurait pu le consoler de ses déboires ; il en étaitleplus amer. La beauté de sa femme l'avait initié à des douleurs qu'il ne soupçonnait guère avant de les avoir éprouvées : il en gardait un souvenir d'effroi et n'était pas pressé d'aller les affronter de nouveau : il soupirait parfois en songeant au jeune Rouault et à la bonne Irma.

Une affaire inattendue était venue se joindre à tous les motifs qu'il avait déjà pour ajourner indéfiniment son départ. M. Michaud avait entrepris le siège de La Brigazièro : il se présentait comme acquéreur et avait

tout d'abord offert une somme assez ronde. Posséder en légitime propriété la chàtellenie dont il avait moulu le grain pendant vingt ans, l'agrandir, Tembellir, restituer à rtiabitation sa physionomie seigneuriale, en corriger sévèrement le caractère un peu bourgeois, en un mot la rendre digne de ses nouveaux hôtes, tel était le rêve obstiné du sans-culotte Michaud, qui, n'ayant pu donner le vicomte à sa fille, prétendait la dédommager en lui laissant un jour la vicomte. Paul avait coupé court aux propositions et déclaré q'a'il ne vendrait jamais le domaine où il était hé. M. Miuhaud ne s'était pas tenu pour battu : il avait multiplié les assauts, et Paul, quoique bien résolu à ne point livrer les clés de la place, en était arrivé pourtant à discuter avec lui les termes de la capitulation. Dans les entretiens qu'ils avaient ensemble, ils étaient l'un pour l'autre un sujet d'étude et de réflexions qu'ils ne se communiquaient pas : l'un s'indignait contre la sottise des parvenus qui, à peine sortis de leur moulin ou de leur boutique, veulent bâtir en grands seignaurs; l'autre riait dans sa barbe eise raillait des

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petits hobereaux qui courent après un marquisat , au lieu de se tenir tranquilles dans le pigeonnier de leurs pères. Après avoir offert d*abord vingt mille livres, M. Michaud était monté successivement jusqu'à trente mille: prix fabuleux dans une époque où l'argent était rare et où la terre se donnait pour un morceau de pain. Trente mille livres en beaux écus sonnants I ce chiffre éblouissant obsédait à toute heure Timagination du jeune marquis. Et cependant, Paul hésitait : ce fut une lettre de sa femme qui le décida.

Renée était au comble de ses vœux : elle annonçait sa grossesse avec Vorgueil d'une reine qui porte dans ses flancs l'espoir d'une dynastie. Elle affirmait le sexe de l'enfant avec une assurance qui ne permettait aucun doute, et parlait déjà de son fils comme s'il était en jaquette. On eût dit d'ailleurs son cœur amolli par les joies prochaines de la maternité : elle se plai gnait de l'absence de son mari et le rappelait en termes impérieux, mais doux.

« Que faites-vous, et à quoi songez-vous? écrivaitelle. Vous deviez n'être absent qu'une semaine, et

voici près d'un mois que vous êtes parti ! Revenez, je le veux. Ne perdez pas une heure, j'ai besoin de vous voir: votre présence est nécessaire ici. Notre cher bbé, lui aussi, soupire après votre retour. Vous avez passe un bien triste hiver, mon ami ; je vous promets un été meilleur, et des distractions telles que peut les souhaiter un cœur comme le vôtre. Savez-vous ce que j'ai fait hier? J'ai troqué mes derniers bijoux contre un bel alezan, digne d*étre monté par vous. L'entendez-vous qui piaffe et hennit? C'est un vrai cheval de bataille. Si j'ai eu tort, venez me gronder , monsieur le marquis. »

Certes ces lignes ne respiraient pas le désordre de la passion ; écrites par Renée, elles pouvaient passer pour l'expression de Tamour le plus exalté, pour une épltre de Julie à Saint-Preux. Comme toutes les natures faibles, Paul , on le sait déjà , avait une àme tendre : tout changea d'aspect , tout s'éclaira soudain autour de lui; le vieux manoir, égayé par l'espoir d'un berceau, lui apparut sous un jour enchanté. Ce n'était pas, comme chez Renée, l'orgueil du sang qui

se réjouissait en lui, mais le sentiment le plus pur qu'il soit donné à l'homme d'éprouver. Ce n'était pas l'héritier de sa race qu'il saluait dans un transport de joie, mais, fils ou fille, le cher petit être qu'il sentait déjà tressaillir dans son cœur, et qui allait rempli;; toute sa vie. Son nom, sa race, sa maison, ses aïeux,

il ne s'en préoccupait guère; revenu du pays des songes et des mensonges, il s'abreuvait enfin aux sources de la vérité. Pour ajouter à cette ivresse , on soufl"rait de son absence, on It rappelait, on l'aimait; sa femme lui promettait des jours meilleurs , des distractions telles qu'il pouvait les souhaiter; elle avait vendu ses dernières parures pour lui ménager un plaisir! — La Brigazière est à vousl s'écria-t-il en apercevant M. Michaud, qui n'avait pas levé le siège, et s'avançait pour livrer un nouvel assaut. Une heure ' après, l'acte de vente était signé, le sacrifice était consommé : ce qu'il n'eût pas fait en vue de lui-môme, Paul venait de le faire avec entraînement en vue d<î sa iemme et de son enfant, pour adoucir l'existence de l'une et préparer à l'autre un nid soyeux, li avait

renoncé aux espoirs insensés, aux folles ambitions, et ne songeait plus à reconstituer le fief de ses ancêtres, mais h chasser la pauvreté de son foyer, à demander au travail le bien-être de sa famille : un berceau est plus éloquent qu'une chaire, et rien n'enseigne mieux à Thomme les côtés sérieux de la destinée. Il se disait qu'une fois mère, Renée subirait les mêmes influences, profiterait des mêmes leçons, et consentirait à descendre de Tempyrée pour marcher en simple mortelle sur le sol de la réalité. Déjà, sa lettre en faisait foi, des cordes, jusque-là muettes, commençaient à vibrer en elle; le sein de Tamazone palpitait sous la cuirasse : la mère avait éveillé Tamante et réponse. Malgré l'impatience qui le consumait, il resta deux jours encore à La Brigazière, afin de n'y rien laisser derrière lui. Il régla l'avenir de ses gens, assura la condition de tous. Puis il parcourut une dernière fois les lieux où il avait grandi et qu'il allait quitter pour jamais ; il dit un dernier adieu aux arbres qu'avait plantés son père, aux champs qu'il avait si longtemps cultivés lui-môme, et qui ne lui appar-

LA AiÂlSON DE PENAIlYAN. 111

tenaient plus. Il visita tous les coins et recoins de la maison où il était né, où naîtraient les petits-enfants de M. Michaud. 11 alla aux étables, au colombier, à la basse-cour; il parlait aax bœufs, aux poules, aux pigeons, comme s'ils avaient pu le comprendre. Il passa toute une journée dans la chambre où sa mère était morte ; il s'imprégna du parfum que les étrc:î chéris laissent aux lambris qu'ils ont habités; il rassembla d'une main pieuse les objets qu'il voulait emporter comme des reliques. Ce devoir accompli, il demanda des chevaux de poste. — Adieu, monsieur Paul! adieu, notre maître! adieu, notre enfant! Vous étiez bien ici : pourquoi nous quittez-vous? — Tous pleuraient, Paul pleurait aussi. Il les embrassa tous, et partit.

Tant que la voiture roula dans les sentiers où il avait promené sa jeunesse, il demeura la tête cachée entre «es mains, dévorant ses larmes , étouffant ses sanglots. Au bout de quelques lieues, les impressions douloureuses s'étaient peu à peu dissipées ; aux portes de Rennes, il jetait ses regrets aux derniers buissons

du chemin, et s'abandonnait tout entier àla joie de son sacrifice. Le retour fut une suite de rêves d'autant plus charmants, que Paul emportait avec lui la baguette magique à Faide de laquelle il n'est guère de rêves qui ne puissent bientôt se transformer en réalités. Il meublait le château de ses aïeux, en relevait les murs, et y introduisait l'aisance. Il réparait les fermes, reprenait ses habitudes de paysan, faisait valoir ses terres, doublait, triplait ses revenus, et rendait à Renée quelquefi-unes des élégances de sa vie passée. Dès le lendemain de son arrivée, il lui donnait un joli chevaU et se voyait déjà trottant près d'elle dans les traînes du Bocage. Il se souvenait du bel air de l'abbé sur sa mule, quand il l'avait aperçu pour la première fois, et il voulait que l'abbé, lui aussi , eût un petit bidet bas-breton pour les suivre dans leurs promenades. L'enfanl naissait dans -l'abondance : son premier sourire illuminait le vieux manoir. Que d'amour, que de soins autour de cette blonde tôtel 11 grandissait: tout s'embellissait de sa grâce. Paul était plongé dans ces enchantements, quand il traversa CUssou cl ie valloa

y Ti.- .; i.' -^

lA MAISON DE PRNARVAN. Hi

que la Sèvre arrose. En revoyant dans leur parure prinlanière ces campagnes qu'il n'avait encore vues que dépouillées par Tautomne ou glacées par Thiver, en conlemplaiit sous un ciel d'azur, par un soleil resplendissant, ces belles eaux et ces magnifiques ombrages, il sentit redoubler ses transports : c'était là, $ur ces rives bénies, qu'il était doux d'aimer et d'être aimél

m I.A MAISON DB PENAAVAN.

Yï

Le môrne jour, h la môme heure, la marquise était au salon avec Tabbé. Quoiqu'elle eût peu de goût pour les menus travaux de son sexe, elle s'occupait pourtant à un ouvrage de femme : elle brodait un de ce^ sacrés-cœurs que les chefs vendéens, pendant la grande guerre, portaient sur ieur poitrine comme un signe de foi et de ralliement. L'expression tourmentée de ses traits habituellement immobiles, le feu sombre de son regard, Finquiétude de ses mouvements, sa façon môme de tirer Taiguille indiquaient suffisamment l'espèce de fièvre qui la dévorait : c'était la fièvre de l'attente. Elle se levait de temps en temps, allait à la ' fenêtre ouverte, plongeait un œil avide dans la pro- ' fondeur du paysage, venait se rasseoir, et reprenait sa broderie avec une ardeur maladive. L'abbé s'effor-

LA MAISON DE PENARVAN. 4iS

fuit de la calmer » et. comme il arrive toujours eu pareil cas, ne réussissait qu'à irriter son mal.

— Que fait-il, mon Dieu? que fait-il, et pourquoi De revient-il pas? Je Tai lappelé: comment n'est-il pas accouru? Ignore-t-il ce qui se passe? Il n'a donc rien compris, rien deviné ! Le cri que je poussais vers lui n'a donc pas donné l'éveil à son cœur! Vous m^assuriez à La Brigazière qu'il n'attendait qu'une occasion pour racheter ses fautes : est-ce là l'empressèment quil met à les effacer et à conquérir mon amour?

— Monsieur le marquis est à peine en retard de quelques heures, répondait timidement l'abbé; je jurerais qu'il sera de retour aujouril'hui ou demain.

— Demain ! il n'y a que vous pour rassurer les gens. Ne comprenez-vous donc pas que c'est aujourd'hui qu'il faut qu'il arrive? Ne sentez-vous pas qu'on a les yeux sur lui, que s'il n'est pas ici demain au point du jour, c'est une tache à notre nom, c'est U ruine de notre honneur, et que je n'y survivrai point.

qu'il faudra que j'en meure de honte , et que j'en mourrai?

Bu parlant ainsi, des larmes, des larmes de rage coulaient le long de ses joues , que la fièvre embrasait sans les colorer.

— Ah î l'abbé, que faites-vous ici T reprenait-elle d'un ton de douloureux reproche. Comment n'ôtesvous pas parti? Vous saviez que je ne pouvais écrire qu'à demi-mot, qu'une lettre en ces temps infâmes peut devenir une trahison. Vous le saviez: pourquoi n*<*tes-vous pas allé le trouver?

— J'y vais, madame la marquise, j'y vais.

— Oui, il est bien temps à cette heure I

L'abbé, comme un chien battu, sortait l'oreille basse, allait jusqu'au bout de l'avenue, interrogeait les bruits de la route, sondait Thorizon du regard, et rentrait résis^né d'avance à quelque nouvelle bourrasque. Enfin, comme le soleil commençait à baisser, au moment même où la marquise donnait à son ouvrage le dernier coup d'aiguille, on entendit le bruit d une voiture qui traversait la cour. Ils jetèrent tous

deux un cri de délivrance, et Renée, la figure radieuse, n*eut que le temps de Mth quelques pas audevant de son mari : Paul la tenait déjà dans ses bras.

— C'est vous 1 vous voilà I disait-elle ; Dieu, soit loué 1 vous arrivez à temps.

Ivre d'amour et do bonheur, il la pressait contre sa poitrine, l'appelait des noms les plus tendres, et couvrait de baisers de flamme ce beau visage qui souriait et ne se dérobait pas.

— Oh I chère femme, doublement chère I Oh ! chère aimée, doublement aimée t..* Et vous, l'abbé? et vous?...

Et, tout en gardant Renée sur son cœur, tout en continuant de baiser son. cou, ses yeux, ses blonds cheveux, il tendait une main que le bon Pyrmil portait respectueusement à ses lèvres. Cette fôte du retour se passait dans l'antichambre. Un bras enlacé autour de la taille de sa femme, une main dans celle de l'abbé, Paul triomphant les ramena tous deux au salon. A peine entré, il se laissa tomber dans un fauteuil et promena autour de lui un regard charmé. Il ne se

4i8 LA MAISON DE PENARVAN.

souvenait plus des journées, des soirées de plomb il souriait à ses aïeux, il les trouvait jolis.

— Que Ton est bien ici I te beau pays ! les doux ombrages! J'habitais TÉden, et ne m*en doutais pas Oh ! mes amis, quelle bonne vie nous allons mener à nous trois... à nous quatre 1 ajouta-t-il en attirant Renée et la retenant par une folle étreinte.

— Vous avez compris ma lettre ? demanda-t-elle en se penchant sur lui.

— Ce n'était pas difficile, dit Paul.

— Vous l'avez bien comprise ! ajouta-t-elle avec un accent d'insistance.

— Oui, répliqua-t-il gaiement, et si bien que j'ai pris la poste pour revenir plus vite.

— Ah ! vous êtes un Penarvan I

Et, par un brusque mouvement d'orgueilleuse tendresse, elle prit la télé de Paul & deux mains et lui appliqua ses lèvres au front.

— Je suis tout simplement un homme qui f adore, dit Paul à demi-voix, en la serrant de nouveau dans ses bras.

Tout ce bonheur n'était qu'un rêve. Le pauvre enfant dormait : un coup de tonnerre allait le réveiller. Pendant qu'il prodiguait h sa femme ces caresses familières, délices des jeunes époux, dont il goûtait pour la première fois, Renée avait croisé l'habit de Paul, et, comme si c'était un jeu, ou plutôt une sorte de contenance, passé de ses doigts blancs et fins chaque bouton dans sa boutonnière. Il profitait de l'attention qu'elle donnait à ce petit travail pour soulever les boucles de sa chevelure et respirer tout à son aise le parfum naturel qui s'en exhalait. Quand elle eut fmi, sans changer d'attitude, elle étendit la main, saisit le sacré-cœur qu'elle avait brodé et l'attacha en un clin d'œil sur la poitrine de son mari. Gela fait, elle se leva et alla prendre une des épées qui pendaient en faisceau au-dessous du portrait de son père. Paul s'était levé de son côté, et, non moins curieux qu'étonné, suivait des yeux tous ses mouvements avec une vague inquiétude. Lorsqu'elle revint vers lui, ce n'était plus la môme femme : il frissonna de la tête aux pieds.

— Monsieur le marquis, prenez cette épée, dit-élb d'une voix ferme ; elle a déjà servi la sainte cause : vous n'attendrez pas longtemps avant de la tirer du fourreau. Réjouissez-vous, tout est prêt; les grands jours sont revenus ; vous serez réveillé demain par le tocsin. Le rendez-vous général est à Torfou, de glorieuse mémoire. Tous nos gentilshommes s'y trouveront à cheval, au lever de l'aube. Vous n'avez point oublié le cri d'armes de notre famille : «Penarvan, toujours avant I » Ils comptent vous y voir : vous n'arriverez pas le dernier.

Paul avait passé en quelques secondes de l'étonnement à la stupeur, de la stupeur au plus affreux désenchantement ; des écailles tombèrent de ses yeux, il sentit comme un écroulement dans son cœur. Il avait pris l'épée que lui présentait la marquise ; il la posa sur une table, et tourna vers sa femme un regard sans colère, mais si profondément triste qu'il eût fondu une âme d'airain.

— Ainsi, demanda-t-il, voilà pourquoi vous me rappeliez ?

LA MAirOJV DR PENARVAN. 151

— Sans doute, répliqua Renée; Fâviez-vous compris asitresoent?

— Voilà les distractions que vous me pronietUez? ajouta-t-il avec amertume.

— En est-il donc que vous préféreriez? demandai l'implacable héroïne.

— Franchement , oui , dit Paul ; j'en avais rêvé d'autres.

— Lesquelles, Je vous prie?

— Asseyez-vous, Renée, vous allez le savoir. Restez, monsieur l'abbé : vous n'êtes pas de trop entre nous.

El il raconta tout ce qu'il avait fait, espéré en ces derniers jours : sa joie en apprenant qu'il allait être père, son ivresse en se croyant aimé» la vente de La Brigazière, son bonheur à la pensée d'en appliquer le prix au bien-être de sa femme et de son enfant, ses projets de travail et d'améliorations successives, les illusions, les enchantements du retour, il dit tout, simplement^ sans fracas, avec cette éloquence qui ne manque jamais à l'expression des sentiments sincères.

4*52 LA MAISON DR PENARYAlf.

Si, au lieu de revenir de Rennes, Paul fût revenu du fond de la Chine et qu*il eût raconté ce qu'il avait vu le long du fleuve Jaune, sa femme, en Técoutant» n'aurait pas été plus surprise : le désappointement était égal de part et d'autre.

—Voilà, Renée, ajouta-t-il en terminant, voilà les éistractions que j^espérais trouver auprès de vous : moins glorieuses sans doute que celles que vous me réserviez, mais plus raisonnables peut-être, et pour sûr, je ne m'en défends pas, plus en rapport avec mes goûts.

Un sourire de dédain effleura les lèvres de Renée.

— Vraiment, dit-elle, je n'aurais pas cru le temps où nous vivons si propice à l'idylle. Vous ne teniez pas ce langage, quand je n'étais que votre cousine. Vous parliez alors de vous jeter, comme un brandon, dans la Vendée; si l'on ne vous eût retenu, vous alliez chercher le roi et le rameniez triomphant à Paris. Je me plais à le reconnaître, le mariage a déveioppé ^i vous des goûts moine périlleux, des ambitions plus débonnaires : vous vous êtes rangéi mon cher Paul.

Tous les sentiments que vous venez d'exprimer sont ^ pleins d'honnêteté. Vous avez vendu La Brigazière pour introduire ici l'aisance et le bien-être : c'est d'un bon père de famille. Vous pensez à cultiver vos champs, à meubler ce château : ces préoccupations, au moment où nous sommes, dénotent un esprit d'ordre audessus de votre âge. Laissez-moi vous dire pourtant que le marquis de Penarvan, votre oncle, entendait autrement les devoirs d'un gentilhomme : ses besoins personnels s'effaçaient devant ceux de sa cause, et lorsqu'il démembrait son fief, lorsqu'il vendait ses terres par morceaux, ce n'était pas pour renouveler son mobilier, mais pour fournir aux frais de la guerre.

— Comment I s'écria Paul bondissant sur sa chaise, nous manquons de tout, à peine avons-nous de quoi subsister; nous allons avoir un enfant : j'aliène mon patrimoine pour vous ménager, à vous et à lui, je ne dis pas une destinée brillante, mais du moins un sort acceptable ; je me dépouille pour mettre un peu d'ouate dans votre nid, et vous voudriez...

— Je ne veux rien^ monsieur le marquis ; je crois

I5i LA MAISON DE PENARVAN.

qae vous vous trompez d'heure et de lieu, voilà tout* Quand le roi de France est en exil, la pauvreté sied bien aux Penarvan : c'est la seule parure, le seul luxe qui leur convienne. Que votre fils naisse dans l'abondance ou dans le dénûment, la question n'est pas là. Il est destiné, Dieu mercil à grandir dans un autre culte que celui de Targent. Je ne présume pas qu'il s'amuse jamais à compter les écus de son père ; mais, en lisant un jour rtiistoire de sa maison, peut-être demanderat-il à connaître ce que vous aurez ajouté à cet héritage d'honneur. Je n'ai plus qu'un mot à dire, et je vous laisse à vos réflexions. L'occasion que vous appeliez s'offre à vous : la guerre sainte se rallume. Vous avez ' tout à la fois votre passé à racheter, votre rang à soutenir, votre oncle et vos cousins à venger. Tout le pays a les yeux sur vous : la noblesse vous attend à l'œuvre et vous jugera. J'ai fait mon devoir en vous rappelant; j'espère encore que vous ferez le vôtre.

— Ahl c'en est trop! s'écria Paul, laissant éclater son cœur quand il fut seul avec Fabbé. Se raille-t-on ici? a-i-on Juré de me pousser à bout? Que me fait, à

moi, cette guerre impie, icôtte guerre insensée? Est-ce mon pairti qui se Jève, oion drapeau que Ton déploie demain? Qu'est-œ que je dois à la sainte cause, pour lui domoer et mon sang et mon bien? Je suis un enfant de la révolution, et je n'ai qu'un regret, et je n'ai qu'un remords : c'est d'avoir pu l'oublier un instant.

— Monsieur le marquis L.. Vos aïeux vous entendent ! s'écria l'abbé épouvanté en voyant Paul qui arrachait le sacré-cœur de sa poitrine et le jetait avec colère.

— Mes aïeux maintenant 1 Eh bien 1 qu'ils m'entendent ; ce que j'ai à dire, je le dirai à leur nez, à leur barbe, et ils en penseront ce qu'ils voudront, cela m'est, ma foi! bien égal. Je suis las, à la fin, de toutes les billevesées, de toutes les sornettes qu'on me débite ici depuis six mois. Êtes-vous fou, l'abbé? Est-ce sérieusement que vous me considérez comme engagé d'honneur à faire revivre en moi toutes ces lêtes-là? Vous me la donnez belle avec les traai Lions de ma race! Quoi ! vous prétendez pétrifier la vie qui va toujours, ne s'arrête jamais et se renouvelle i toute heure I Quoil

v^ous enchaînez Tavenir! Vous faites du passé un j^oteau autour duquel Thumanité doit tourner comme un cheval aveugle ! Vous condamnez les fils à creuser éternellcment le même sillon que leurs pères! Parce que mes aïeux, que Dieu confonde I ne rêvaient que plaies et bosses, je ne pourrai, sans honte, rester en paix chez moi ! Parce que Guy de Penarvan portait une croix rouge au dos de son surcot, je devrai coudre un sacrécœur à mon habit! Si le sire Gautier aimait les pois chiches, moi qui les abhorre, il faudra que j'en mange sous peine de félonie! Ah I tenez, laissez-moi. Où en serait le monde, et vous-même, où en seriez-vous avec ce respect des traditions dont vous me rebattez les oreilles? Ne comprenez-vous pas que chaque génération qui s'élève a ses intérêts, ses besoins et ses idées qui lui. sont propres? Ne sentez-^vous pas que tout marche, s'agite et se transforme autour de nous? Si l'ornière vous plaît, restez-y; mais, pour Dieu! ne venez plus, à tout propos, me jeter mes aïeux dans les jambes. Heureux le bouvier dont les souvenirs de famille ne remontent pas au delà de son grand -pcrel

Vous m*avez appris à envier son bonheur. Non, TabbA, je n*irai pas à ce rendez-vous ; non, je ne donnerai pas un rouge liard à la sainte cause. Sainte tant qu'on voudra, mais ce n'est pas la mienne, et, bandits pou" bandits, j'aime mieux les jacobins que les chouans.

Il sortit là-dessus, et laissa l'abbé au milieu du salon, terrifié, sans voix ni regards, les pieds vissés et scellés au parquet. Il était descendu au parc ; il en fit deux fois le tour au pas de course, et monta dans sa chambre, où de nouvelles surprises l'attendaient. Une tendresse ingénieuse avait profité de son absence pour enrichir sa garde-robe et son mobilier. La table qui lui servait de bureau était ornée de paquets de poudre, de balles nouvellement fondues et d'une paire de pistolets d'arçon ; un fusil à deux coups, de fabrique anglaise, décorait le fond de l'alcôve ; une écharpe, un ceinturon, une dragonne, un chapeau de feutre à cocarde blanche, s'étalaient au chevet du lit ; deux bottes à éperons d'acier, d'une tournure et d'une taille formidables, se dressaient fièrement côte à côte sur un bout de tapis en loques. La vue de ces gages d'amour

et de sollicitude conjugale acheva de Fexaspérer : d*un coup de pied, il envoya sauter les bottes à vingt pas ; il saisit le chapeau, et Taplatit contre la muraille; puis il se jeta sur son lit, et là, par un de ces phénomènes assez fréquents chez les âmes faibles et tendreîs» sa colère, qui n*était en réalité que le cri de Tamour blessé, Temportement de la passion déçue, s'abîma dans un long sanglot, s'éteignit dans un flot de lannes.

Brisé par la fatigue du voyage moins que par les émotions du retour, il avait fini par s'assoupir ; quand il rouvrit les yeux, la nuit était avancée. Il alla s'appuyer sur le balcon de sa fenêtre, compta d'un œil distrait les étoiles, et demeura quelque temps plongé dans la contemplation de cette nature sereine et recueillie qui, dans quelques heures, se réveillerait aux bruits de la guerre civile. Déjà, en prêtant une oreille attentive, on pouvait entendre des rumeurs étranges courant dans la profondeur des bois ; des fantômes armés sortaieul çà et là des buissons ; frappé par un rayon de lune , le canon d'un fusil reluisait tout k

LA MAISOJ^ DE P£NÂRVAN. 150

coup dans la rainée; de loin en loin, un cavalier effaré traversait la plaine comme un caillou lancé par une fronde. Paul s'interrogeait avec anxiété ; sa conscience n'était pas moins tourmentée que son cœur. Il avait beau se révolter contre la tyxannie des traditions de famille ; une voix impérieuse lui criait que c'était la tyrannie de l'honneur, la seule à laquelle on soit tenu de s€ soumettre. Il avait beau s'indigner contre cet honneur farouche et stupide qui le condamnait à se battre pour une cause qui n'était pas la sienne : la même voix lui criait que l'héritage d'un grand nom s'accepte sans réserve, si dures que soient les charges qu'il impose. Or, pour se rendre à la voix qui lui parlait ainsi, il n'était pas besoin d'une âme héroïque : il suffisait d'une âme honnête. Dans sa métairie de La Brigazière , Paul aurait pu continuer de vivre obscur, ignoré, paisible. En venant s'installer au fief de Penarvan, en se posant comme cliof do maison, il avait abdiqué son libre arbitre et perdu le droit de n'obéir qu'à sa fantaisie : il s'était pris dams un engrenage. D'ailleurs, s'il manquait au rendez-

VOUS, que penserait Renée? Consentirait-il h passer pour lâche aux yeux de sa femme ? Lâche, il ne Tétait pas ; seulement il chérissait la paix : au plus fort de la tempête révolutionnaire, il avait mené une existence toute pastorale ; il s'entendait mieux k manier le soc d'une charrue qu'une épée , et le plus beau champ de bataille avait à ses yeux moin s de prix qu'un modeste champ de blé.

— Allons, dit-il d'un ton résigné, soyons un preux, puisqu'il le faut absolument; peut-être c i'aimera-t-elle et me laissera-t-on tranquille quand j'aurai attrapé quelque mauvais coup.

Et, sans enthousiasme, il procéda à son équipement. Le chapeau à cocarde blanche gisait encore sur le carreau : il le ramassa avec humeur , et en maugréant l'enfonça sur sa tôte; puis il alla prendre l'é» charpe qu'il avait aperçue au chevet de son lit. C'était une écharpe de cachemire de l'Inde, présent de M. de Suffren à Renée presque enfant : Paul la roula et la noua autour de sa taille. — Tu l'as voulu , mon fils, lu l'as voulu I répétait-il à chaque instant. — Ce fut

l)ien une autre affaire quand il s'agit de mettre les bottes. Il les considérait avec stupeur et se demandait <e qu'il allait devenir là-dedans. Quelles bottes I quels éperons I — Oh I mes sabots ! murmurait-il en soupirant. — Enfin il passa une jambe, puis l'autre, et il se trouva que ces monstres de cuir le chaussaient à ravir, et se moulaient sur sa jambe et son pied , aussi souples que la peau d'un gant. Il se leva, fit deux tours de chamlH'e, et fut tout surpris de se sentir si à Taise et si ferme sur ses talons. — Voilà de jolies bottes I disait-il, et il faisait sonner ses éperons. Il éprouvait déjà quelque chose d'analogue à ce qu'avait éprouvé l'abbé, on s'en souvient, en mettant des bas neufs. Il s'examina dans un débris de glace : le chapeau vendéen le coiffait à merveille. — Pardieu 1 s'écria-t-il , c'est le premier chapeau qui aille à ma figure. — Et d'un coup de pouce il en releva les bords. Il avait fourré les pistolets d'arçon dans sa ceinture, et depuis un quart d'heure il marchait à grands pas dans sa chambre, de plus en plus charmé de son accoutrement et s'étudiant aux attitudes belliqueuses, quand

462 LA MAISON DE PENARVAJf.

la porte 6*entr*ouyrit timidement et laissa passer le nez de Tabbé.

— Entrez , Tabbé , entr^ 1 s'écria Paul. Voyez , ajouta4-il, comme ces bottes me vont bien*

L*abbé avait erré toute la soirée dans la cour et sur les plates-formes, sans oser se présenter chez Renée. En voyant le soleil se coucher comme d'habitude, les étoiles s'allumer une à une au ciel, la lune monter calme et radieuse sur les peupliers de la prairie, il avait accusé la nature entière d'indifférence et de lâcheté. Certes, depuis Conan Mériadec, la maison de Penarvan avait passé par bien des vicissitudes, bien des vents contraires l'avaient assaillie, les grandes épreuves ne lui avaient pas été épargnées ; mais son honneur avait toujours brillé comme un phare dans la tourmente : il était réservé au siècle qui avait eafanté M. de Voltaire et la révolution de voir un Penarvan reniant son drapeau, souffletant son blason et reculant devant la bataille 1 L'abbé, ne mettant plus sort espoir qu'en Dieu , s'était réfugié dans la chapelle, et, pi'osterné au pied de l'autel, à cette même place où,

tX MAÏSON DE PENARVAN. 16?

quelques mois auparavant, il annonçait solennelle* ment à Télite de la noblesse que les aïeux du jeune marquis allaient revivre en lui, il avait prié avec ferveur, pour que Dieu, qui tient tous les cœurs comme un grain de sable dans sa main, daignât toucher celui de ce malheureux enfant et changer sa résolution. Il était resté jusqu'à deux heures du matin agenouillé, suppliant, se plaignant de sa vie trop longue, et aussi de quelques rhumatismes qu3 réveillaient Thumidité des dalles et Fair froid de la nuit. Gomme il passait devant la porte de Paul qour gagner le taudis qui lui servait de chambre , il avait entendu le bruit que le marquis faisait en marchant : un concert de harpes et de violes séraphiques ne Teùt pas plongé dans une plus douce extase que cette musique d'éperons. Il avait entr'ouvert la porte : il eût ouvert à deux battants celle du paradis, qu'il n'aurait pas joui d'un spectacle plus charmant. Il crut voir le prince des archanges prit à partir pour aller combattre et terrasser Satan.

— Ah I monsieur le marquis, s'écria-t-il en joignant

les mains, mes prières sont arrivées jusqu'à Dieu : vous nous êtes rendu ! Que vous êtes beau , et que ce costume vous sied !

— Les bottes surtout, dit Paul.

— Laissez-moi vous admirer 1 Vous me rappelez le jeune Henri de La Rochejacquelein , et mieux encore, Tainé de vos cousins. Oui, Gaston avait ce grand air, cette taille ; je dois Tavouer pourtant, il porlait moins fièrement que vous la cocarde.

— Vous trouvez?... mais que dites-vous de ces pistolets passés dans la ceinture ?

— Il ne vous manque plus que Tépée et le sacrécœur: je vais les chercher! s'écria Tabbé, qui s'échappa et revint en deux bonds.

— La dragonne, l'abbé? Nous allions oublier la dragonne I

— C'est madame la marquise qui l'a brodée tout exprès pour vous !

Et, pendant que Paul tordait une ganse d'or et d« soie autour de la poignée de son épée, l'heureux Pyr* mil lui attachait le sacré-cœur sur la poitrine.

— Maintenant , monsieur le marquis , allez vous m outrer à votre femme I

— Ah ! l'abbé, ma femme ne m'aime pas, dit Paul, faisant un retour douloureux sur ce qui s'était passé dans la journée. Elle ne m'aime pas : m'aimera-t-elle jamais?

— Allez le lui demander , répliqua l'abbé avec un fin sourire; elle vous répondra.

L'orient blanchissait, et le tocsin sonnait dans toutes les communes. Déjà, du côté de Clisson, on avait entendu le roulement des tambours et le pétillement de la fusillade. De longues files de paysans , non pas armés de faulx et de bâtons comme au début de la première insurrection, mais équipés et disciplinés en troupes régulières, débouchaient par tous les seatiers, serpentaient le long des coteaux, se confondaient et marchaient en masses compactes vers Torfou. Les gentilshommes à cheval couraient sur. le flanc des colonnes. Les épées et les baïonnettes étincelaient aux feux du soleil levant et rayaient la vallée comme une pluie d'orage. Les canons, les caissons déchiraient

rherbe des prés et labouraient les terres incultes, où ia charrue ne passait plus. Faut était entré dans là chambre de sa femme : il en sorfSt presq^se aussitôu pareil au dieu de la guerre, le front rayonnant, rœil rempli d'éclairs; Renée, en peignoir de mousseline, ses beaux cheveux dénoués , flottant sur ses épaulies, se pressait contre lui, et marchait comme suspendue aux lèvres du jeune héros. — Tout est réparé, tout est oublié , disait-elle ; je suis heureuse, je vous aime. Puis elle ajoutait : — Hâtez-vous , vous n'arriverez pas le premier. — L'abbé, au pied du perron , tenait par la bride le cheval qu'il avait harnaché lyi-méme. Paul serra Renée sur son cœur, embrassa Fabbé, saniÊa* en selle, et partit coinme hi foudre : l'honneur de îa famille était encore une fois sauvé I

C'était au pied de ce perron , à cette même pl^ace^ qu'on avait rapporté MM. de Penairvan, roulés sans vie dans leurs manteaux; c'était là que le vieux marquis, appuyé sur sa fille, avait reçu les dépouiites morteHes de ses quatre fils : un sinistre pressentiment traversa l'esprit de l'abbé.

LA MAISON DE PENARVAN. f 67

^- Cher enfant I s'écria-t-il en le suivant des yeni, que Dieu veille sur lui f

En cet instant, un jeune chef descendait le coteau au pas allongé de son cheval : Renée le reconnut au milieu des gentilshommes qui lui faisaient cortège.

— Nous arriverons avant M. d'Autichamp, dit-elle.

Et un sourire de triomphe illumina ses traits.

Réduite, mais toujours frémissante, la Vendée n*atÉendait depuis longtemps qu'une occasion pour se soulever de nouveau. Secrètement entretenu par le parti de l'émigration et par l'Angleterre, le feu de la révolte n'avait pas cessé de couver sous les ruines amoncelées. Les violences et les faiblesses du directoire, car il en est des gouvernements comme des individus, plus ils sont faiWes, plus ils sont violents, avaient ravivé toutes les haines, réveillé toutes les espérauces. La loi des otages, cette loi draconienne qui faisait peser sur les parents et sur les amis des Vendéens la responsahHité des actes commis dafis leurs localités, ne pouvait qu'achever d'exaspérer les cœurs, d'irriter les esprits. Au printemps de 1799, la Vendée

tout entière était encore une fois sur pied. George Cadoudai avait ouvert la campagne dans le Morbihan -^ M. de Châtillon opérait sur la rive droite de la Loire ; M. d'Autichamp ralluma la guerre sur la rive gauche. Le moment semblait bien choisi pour une levée de^ boucliers. La république était en désarroi ; les moine clairvoyants pressentaient sa chute prochaine. On comptait sans un jeune vainqueur qui devait sauver la révolution, et l'asseoir quelques années plus tard sur le trône qu'aucun des princes français n'avait tenté de reconquérir à la pointe de Fépée d'Henri IV dans cette Vendée qui s'épuisait pour eux. Cette prise d'armes, qui aboutit en moins d'un an à une trêve générale d'abord, puis au traité de paix de Montfaucon, n'eut pas le caractère religieux et chevaleresque de la première insurrection. La guerre civile est toujours un affreux malheur, mais qui, loin d'avilir rame d'une nation, peut la retremper au besoin ; elle est le plus détestable des crimes quand l'intrigue s*y mêle et que c'est l'or étranger qui la paie.

' Renée était heureuse ; elle se retrouvait dans son

Clément et se réjouissait à la pensée que son Als naîtrait au bruit du canon. Le château avait repris son activité. Tantôt un cavalier se précipitait dans la cour, jetait quelques mots, et s'éloignait à bride abattue; tantôt un détachement déjeunes recrues qui gagnaient le gros de Tarmée déMait en chantant devant la porte du manoir. Uabbé était toujours en Tair; il allait, venait, recueillait les nouvelles : toutes ses anciennes ardeurs s'étaient ranimées à Todeur de la poudre. Le jeune marquis se couvrait de gloire ; Tabbé Taifirmait hardiment, et ne rentrait jamais sans annoncer à Renée quelque prouesse de son mari. — C'est un héros I c'est un Penarvan ! s'écriait-il tout essoufilé : pour mettre sa conscience à l'aise, il se disait qu'à coup sûr il y en avait plus qu'il n'en racontait. On savait que la caisse de l'armée royaliste avait englouti déjà une partie de La Brigazière ; Renée comptait bien que le domaine entier y passerait. Un soir, ils étaient assis sur une des marches du perron. On s'était battu toute la journée aux environs de Nantes ; le vent avait porté jusqu'à leurs oreilles le bruit sourd de la canonnade. Trois se-

maines s'étaient écoulées depuis le départ de Païul : il$ s'entretenaient de ses exploits, de Thoatteur qu*U ajou^ tait à son nom, de son dévouement à la sainte cause, des lauriers qu'il cueillait à pleines mains cornue dans un bois, lorsqu'ils aperçurent uae charrette h bœufe, qui entrait dans la cour, escortée par deux cavaliers. Renée et l'abbé s'étaient levés en même temps. La charrette s'arrêta devant eux, et leur montra Paul, Uyjda, sanglant, les yeux fermés, étendu sur un lit de paille. L'abbé se tordait les bras ; Renée contemplait avec une morne épouvante ce beau jeune homme qui revenait comme elle avait vu revenir ses frères.

— Mort!... dit-elle d'une voix sourde.

— Ah 1 malheureux, s'écria l'abbé, c'est nous qui f avons tué I

— Il vit, dit M. d'Autichamp, qui avait mis pied à terre. La blessure est grave ; elle n'est pas mortelle. Soyez fière, madame : M. de Penarvan s'est bâittu comme un lion. Il a fait plus que sofi. devoir; il a été notre exemple à tous. Le roi sauraet n'oubliera janiaû te qu'il doit à votre famille.

LA MAISON DE PENAKVAN. 47t

On avait transporté Paul dans sa chambre ; le chirurgien militaire qui accompagnait M. d*Autichamp ne se retira qu'après avoir levé le premier appareil. En effet, la blessure était grave : la balle avait traversé la poitrine de part en part, sans léser toutefois aucun organe essentiel. On pouvait le sauver; ce n'était pas un cas désespéré. Paul resta plusieurs heures complètement inanimé. Agenouillés à son chevet, la marquise et l'abbé épiaient le retour de la vie. L'abbé fondait en larmes, éclatait en sanglots. La marquise ne pleurait pas; un sentiment non encore éprouvé embrasait son regard et donnait à ses traits une expression de tendresse farouche.

— Cher enfant, vous vivez 1 s'écria l'abbé quand Paul revint à lui.

— Tu vivras ! dit Renée ; je défie la mort d'oser te prendre entre mes bras... Tu vivras pour ma gloire ; tu seras tout pour moi. Moi, je vivrai pour t'admirer, et pas un homme, entends-tu bien T pas un, n'aura été aimé autant que toi.

Paul s'était soulevé h demi.

— Ab I j'étais bien là-bas I niurmura-t-il.

Et, retombant sur Toreiller, il parut s'assoupir de nouveau. Renée pensa qu'il regrettait les joies et les émotions de la guerre ; elle tenait dans ses mains la main pâle de son mari : elle y colla ses lèvres avec une sauvage ardeur.

— Vous êtes mon héros I dit-elle.

Pendant deux mois, on trembla pour ses jours. Renée ne le quitta pas un instant ; elle le soigna avec un dévouement sans bornes, elle le disputa à la mort avec la fureur de l'amour. C'est tout au plus si, dans sa passion jalouse, elle souffrait que l'abbé partageât ses veilles. Il y eut, vers la fin de juillet, un espoir de guérison, un commencement de convalescence. La blessure s'était fermée, Paul paraissait reprendre à l'existence ; mais, chose étrange, il restait sombre, taciturne. La tendresse exaltée de sa femme, cette tendresse qu'il avait si ardemment souhaitée et dont il eût fait quelques mois plus tôt ses plus chères délices, le laissait froid et indifférent. Elle était là, près de lui, & toute heure, belle, empressée, dévouée^' plus char-

LA WXlSON DE PENAKVAN. 173

mante qu'il n'eût osé jamais l'espérer, et, pour la remercier, iJ ne trouvait pas un sourire. Les rôles semblaient intervertis : on eût dit que l'amour était passé du cœur de Paul dans celui de Renée. — Qu'as-tu? pourquoi es-tu triste? demandait-elle parfois d'un accent passionné. Je suis fiëre de toi ; que te manquet-il ? Est-ce l'inaction qui te pèse? Quelques semaines encore, et tu pourras remonter à cheval. Tu sais bien que ce n'est pas moi qui t'en empêcherai. Ta vie m'est plus chère que la mienne, mais l'éclat de ton nom m'est plus cher que ta vie. — Il écoutait d'un air distrait et répondait à peine. Un travail mystérieux s'était fait en lui. Les malades sont clairvoyants : ils observent et réfléchissent beaucoup ; rien de ce qui les entoure n'échappe à lafinessede leurs perceptions. Trois mois de maladie nous en apprennent plus que dix ans de santé sur le caractère des êtres qui vivent avec nous. Paul était descendu tout entier dans le coeur de sa femme : il en avait touché le fond.

Une nuit, Renée veillait seule. La journée avait été mauvaise. Paul avait eu la fièvre, le délire; plus calme

vers le soir, il reposait depuis quelques heures. Renée s*était mise au balcon. Il faisait une de ces nuits l)rûlantes qui conservent, comme un brasier, tous les feux du jour. Pas un bruissement, pas un souffle ; la nature était immobile ; comme des étincelles dans une fournaise, les étoiles d'or scintillaient dans la sérénité du ciel. Lorsqu'elle retourna au chevet, Paul, qu'elle avait laissé dormant, était accoudé sur son oreiller, la tête dans sa main, Tairplus découragé, plus sombreencore que d'habitude. Des larmes silencieuses coulaient sur ses joues amaigries, sans qu'il songeât à les retenir ou à les essuyer.

— Vous pleurez ! vous pleurez î dit-elle.

— Oui, je pleure, dit Paul. Je pleure ma vie perdue, non pas celle qui va m'échapper, elle ne vaut pas un regret, mais la vie libre, heureuse et gaie que je portais si légèrement. Oh I ma charrue, mes bœufs ! oh l mon modeste patrimoine I Pourquoi les ai-je quittés? que suis-je \&a\i chercher ici? Ahl elle m'aura coûté cher, la folle bouffée de vanité que vous m'avez soufiQée au cerveau !

— Des larmes ! des regrets I des reproches ! voilà donc, s*écria Renée, le prix de mon amour et de mon dévouement!

— Le prix de votre amour, de votre dévouement ! reprit-il avec un sourire amer. Tenez, j'ai pitié de Terreur où vous êtes depuis trois mois. Je ne vous dois rien, Renée : ce n'est pas moi que vous aimez. Depuis trois mois, votre orgueil s'exalte pour un être qui n'existe point, se dévoue pour un fantôme, se passionne pour une illusion. Vous aimez un héros, un preux, un paladin ; je ne suis rien de tout cela. L'héroïsme n'est pas mon fait : j'ai horreur de la guerre et me soucie peu de la gloire. On vous a dit que je m'étais battu comme un lion, je ne m'en doutais pas. Vous êtes fière de ma blessure, j'en souffre cruellement et crois que j'en mourrai : c'est ce que j'y vois de plus clair. L'éclat de mon nom vous est plus précieux que ma vie ; nous différons de sentiment : moi, je le hais, ce nom fatal, je le hais, c'est lui qui me tue. Je ne vous fais pas de reproches, et cependant, quand je songe à toutes les folies, à toutes les puéri-

lités dont vous vivez et dont je vais mourir Je ne puis m'empécher de m'indigner un peu. Ahl Renée, si vous aviez voulu 1... Que de joies, de bonheur! conrihien je vous aimais I... Je vous vois encore, au détour du sentier, venant à moi au pas de votre mule, dans un flot de lumière qui semblait émaner de vous. La douce matinée ! et que vous étiez belle ! Hélas 1 il vous fallait un héros, et je n'étais qu'un pauvre garçon fait pour vous adorer. Reprenez votre amour, il ne m'appartient pas, je vous le restitue. Je l'ai pourtant payé de mon sang ; mais je n'ai pas en moi ce qu'il faudrait pour l'entretenir.

— Avez-vous tout dit, mon cher Paul ?

— Non, répliqua Paul, se dressant sur son séant. Si je guéris, j'entends vivre à mon gré. J'ai versé dix mille livres dans la caisse de la sainte cause, et reçu en échange une balle dans la poitrine : j'en ai assez. Vous allez avoir uû fils, vous ferez de lui un héros. Si je meurs, comme c'est probable, j'entends que ce qui reste du prix de mon domame soit placé sur la tête de mon enfant. Héros si enragé qu'il soit, il -ne

LA MAISON DE li^ENARVAN. 177

sera pas fâché, quoi que vous en disiez, de trouver à sa majorité quelques milliers d'écus, ne fût-ce que pour rentoiler ses ai'eux... Et maintenant, adieu, Renée. Nous serons moins séparée par la mort que nous ne le serions par la vie. Insensé que j'étais, j'ai pu croire un instant que vous m'aimiez 1 Je vous connais, j'ai hi dans votre cœur : je ne vous aime plus.

La marquise avait tout écouté,' le visage impassible, la tête haute et fière.

— 11 faut tâcher de dormir, mon enfant, dit-elle avec un accent de bonté maternelle ; vous êtes fatigué, vous avez besoin de repos.

Et d'un pas lent et grave elle regagna la fenêtre.

Le héros s'était évanoui, avec lui l'amour de Renée. Elle continua de soigner son mari avec un dévouement infatigable ; mais dans ce dévouement sans passion, froid et réglé comme le devoir, une pointe de dédain perçait parfois à son insu. L'abbé ignora toujours ce qui s'était passé, et put garder jusqu'à sa dernière heure la conviction que le jeune marquis avait été un modèle de chevalerie. Paul devait mourir

de sa blessure, et aussi de chagrin, de tristesse; il traîna jusqu'à la fin de Tannée une existence lamentable. Il n'y avait que la présence du bon Pyrmil qui apportât quelque allégement à ses maux, quelque distraction à son ennui. Il se sentait sincèrement aimé par cet être excellent, et, malgré ses manies, s'était pris pour lui d'une affection réelle. Renée n'était plus occupée que de son fils. Elle avait reporté sur ce petit preux, qui n'était pas encore né, tout son orgueil, toutes ses espérances, toutes ses ambitions. Il s'appelait René, comme le marquis son grand-père, et promettait déjà d'effacer tous ses aïeux. Il n'était pas venu une seule fois à la pensée de la marquise, à celle de l'abbé, de mettre en doute le sexe de l'enfant : un fils pour premier-né était une des traditions de la famille. C'était un fils qui allait naître infailliblement : à force de l'entendre affirmer, Paul avait fini par y croire. Faut-il le dire? ce marmot si pompeusement annoncé, voué d'avaftce à l'héroïsme et promis à la gloire, l'intéressait médiocrement. Au lieu des grâces de Tenfance, d*UDe blonde tête à baiser. Paul ne voyait plus

f.A MAISON DE PENARVAN '79

qu^nn petit paladin ridicule et maussade : on avait llétri en lui jusqu'au rêve de la paternité.

La marquise accoucha le premier jour de la première année du siècle. Pendant qu'elle endurait avec un courage héroïque les tortures de l'enfantement, le marquis achevait de s'éteindre et comptait ses derniers instants. Le pauvre abbé ne savait pas s'il devait pleurer ou se réjouir : il allait tour à tour de Renée à Paul et de Paul à Renée, de la vie à la mort et de la mort à la vie. Enfin, à la tombée de la nuit, il se précipita dans la chambre de l'agonisant : il portait dans ses bras quelque chose d'emmaillotté et enveloppé d'un châle de laine.

— Eh bien ! l'abbé, eh bien ! demanda une voix qui s'affaiblissait de plus en plus.

— Vivez, mon cher enfant, vivez! s'écria l'abbé, dont la tête était complètement perdue. Il faut que vous viviez! Vous ne pouvez pas mourir: nous avons une fille!

— Une fille, l'abbé 1

^*- Oui, mon enfant, Dieu nous accable!

— Dieu nous bénit I dit Paul^ qui avait pris le doux fardeau et le berçait contre son cœur. Une fille ! une fille! répétait-il dans un transport d'amour.

Puis tout à coup, comme si ses yeux, avant de se fermer pour jamais , avaient entrevu dans Tavenir la destinée du pauvre petit être qu'il tenait à peine éclos entre ses mains :

— Oh I joie et tourment de ma dernière heure I s*écria-t-il avec désespoir. Que vas-tu devenir, ma chère créature? Ce n'est pas toi qu'on attendait. Qui t'aimera? qui te protégera? qui veillera sur toi? Mon Dieu, laissez-moi vivre I Puisque vous m'envoyez ce bonheur, ne me rappelez pas, laissez -moi vivre encore!... Ma fille!... mon trésor!... Te voici, et je meurs ! Ah ! c'est mourir deux fois.

Lorsqu'il se réveilla après un long évanouissement, Paul aperçut l'abbé qui priait au pied du lit. II lui tendit une main déjà glacée , l'attira doucement , et ' tous deux s'embrassèrent dans l'éternel adieu.

— Elle grandira près de vous : vous lui parlerez de KQOii n'est-ce pas? Vous lui direz que je l'aurais bien

aimée. Ah ! Tabbé, je Taurais adorée I Elle eût été la vie de mon âme I La marquise avait décidé que son fils s'appellerait René comme elle. Je souhaite que ma flUe s'appelle comme moi : vous la nommerez Paule Et puis, ce n'est pas tout, mon ami ; il faut qu'elle ail une mère : c'est vous qui lai en servirez.

Le soleil se levait dans un ciel vif et pur. Quoiqu'on fût en plein hiver, Paul avait demandé qu'on ouvrît la fenêtre: un gai rayon se glissa jusqu'à son cnevei.

— 11 doit faire bon à La Brigazière î dit-iî.

Et le dernier des Penarvan expira.

vn

Elle passe, cette triste vie ; qu'eire coure ou qu'elle se traîne, qu'elle se précipite à flots bruyants ou qu'elle dorme sur un lit de sable , qu'elle change à chaque pas d'aspects et d'horizons ou qu'elle réfléchisse invariablement le môme coin de ciel et les mômes ombrages, elle passe, et rien ne l'arrôte : c'est ce qu'on peut en dire de mieux. Qu'elle est déjà loin, la fraîche matinée d'automne où la belle Renée, assise sur sa mule et les cheveux au vent, chevauchait le long des traînes de La Brigazlère, en compagnie de l'écuycr Pyrmil 1 La belle Renée n'est plus jeune ; Técuyer Pyrmil se fait vieux, et voilà longtemps que Fergus est mort de décrépitude. Aux poétiques équipées de l'orgueil ardent, aventureux, a succédé l'immobilité de l'orgueil farouche et morose. C'en est flni

LA MAISON DE PENAftVAN. 18?

des Penarvan ! Ils ne vivent plus que dans Thi^toire de Fabbé. Le flambeau de la race est éteint ; la maison •est retombée dans le silence et la nuit d'où Paul l'avait un instant tirée. L'impldcable Renée n'a pas pu pardonner à ce pauvre héros d'avoir piteusement emporté avec lui le nom de ses aïeux ; qu'elle n'ait point vu là, dans le premier transport de l'ambition déçue, un acte de félonie, on ne voudrait pas en répondre. Après tant d'années écoulées, elle garde encore pour la mémoire de son mari un secret dédain sur le caractère duquel il n'est pas besoin d'insister. Elle ne parte jamais de Paul ; mais elle a vendu une de ses dernières pièces de terre pour lui élever un monument funèbre, qui porte cette inscription : « Ci-gît le marquis Paul de Penarvan, dernier du nom, mortellement blessé sous les Hiurs de Nantes, en combattant pour la cause du roi. » Le roi de France est remonté sur le trône de saint Louis. On ne s'en douterait guère, à ne considérer que le bel état de conservation des ruines de l'antique manoir : l'ère des grandes ingratitudes date du premier trône restauré. Le fief de Penarvan offre l'image la

iSi LA MAISON DE PENARVAN.

plus parfaite de la désolation ici-bas ; même pauvreté, même dénùment que par le passé. Le château n'est plus qu'un monceau de décombres; les murs obslH nés qui restent debout sont d'un effet peu rassurant. Moins oublieuse, plus généreuse que la royauté, la bonne nature a jeté sur tout cela un manteau de verdure et de fleurs. Ce n'est partout que ravenelles»et millepertuis ; des guirlandes de lierre, des touffes de pariétaires pendent de toutes les crevasses ; de petits œillets blancs ou roses frissonnent dans tous les interstices ; des arbustes môme ont poussé au front dévasté des tourelles. A l'intérieur, rien n'est changé. Mous retrouvons au salon tous les portraits de notre connaissance. Mêmes habitudes, mêmes entretiens, même train d'existence qu'autrefois : c'est à croire que le temps n'a point marché. Comme tous les grands artistes qui ne sont jamais satisfaits de leur œuvre, l'abbé travaille encore aux annales de la maison de Penarvan : belle leçon donnée à la plupart de nos historiens d'aujourd'hui! Gibbon lui-même, auprès de notre historiographe, n'était qu'un improvisateur.

» ' V * Ti- -

Plongée dans un mortel ennui qui ne veut pas être distrait, la marquise ne touche plus que de loin en loin à ses pinceaux ; mais les manies de Fabbé n'ont fait que croître avec les années. L'abbé Pyrmil est toujours à la recherche de son prélat. Tout récemment, il a.dépisté un Penarvan qui se tenait sournoisemeni blbtti au fond d'une des boîtes de l'histoire. A toute heure, on le rencontre avec son manuscrit sous le bras, allant, venant, gesticulant, et se récitant à lui-même quelqu'une de ses pages les plus éloquentes. Dans cet intérieur silencieux et morne, l'abbé, tout vieux qu'il est, représente le mouvement, l'activité, la vie : il est la cigale du parc, le grillon du foyer, l'esprit familier de ces ruines, qu'une jeune et pâle figure éclaire d'un jour mystérieux.

A l'époque où ce récit reprend son cours. M"® Paule de Penarvan avait dix-huit ans ; sa taillé était si frêle, ses traits si fins, si délicats, qu'elle paraissait toucher à peine aux grâces de l'adolescence. Mince, élancée, souple comme un jonc, habituellement silencieuse, le regard craintif et voilée l'air engourdi plutôt que

186 I^A MAISON Df PENARVAN.

rêveur, belle, mais d*une beauté languissante, moins faite pour provoquer Tadmiration que rattendrissement, quelque ohose de triste et de doux, d'inachevé et de charmant, on eût cherché vainement en elle la moindre réminiscence du type de ses aïeux.. Il semblait que, pour la former, la nature se fût étudiée à rassembler les éléments les plus opposés au caractère de sa race. Quand la marquise, avec son port de reine et sa face de lion, se promenait le soir au salon, et que, passant et repassant près de sa fille, presque toujours penchée sur un ouvrage d'aiguille, elle observait, à la lueur de la lampe, ce corps fluet à demi brisé, ce visage étiolé qu'encadraient deux bandeaux plats de cheveux noirs, ces grands yeux de velours brun, sans flamme ni rayon, comme endormis sous leurs longs cils, elle se demandait avec une sourde irritation si c'était là le sang des Penarvan. Loin de s^affaiblir et de s'effacer, le mouvement de honte et de colère qu'elle avait éprouvé à la naissance de Paule s'était développé et avait grandi avec la pauvre créature, qui lui rappelait à toute heure la ruine de ses

espérances et la chute de sa maison : sans faillir à aucun des devoirs austères de la maternité, sa tendresse pour elle n'était jamais allée au delà d'un sentimentde pitié presque dédaigneuse. Tout chez cette enfant Thu-

miliait et Texaspérait : la lenteur de sa démarche, la nonchalance de ses attitudes, Tindécision de son esprit, la somnolence de ses instincts, tout, jusqu'au caractère de sa beauté, qui appelait la protection, jusqu'à ses habitudes de muette soumission et d'obéissance passive. Renée ne retrouvait pas môme chez sa fille le culte des traditions auxquelles elle avait sacrifié sa vie. Rebelle de tout temps aux leçons de l'abbé, indifférente à la gloire de sa famille, Paule frissonnait toutes les fois qu'il en était question devant elle, comme si elle eût deviné que c'était cette gloire fatale qui avait dévoré son père. L'expédition de Guy en Terre-Sainte, son beau trépas à la Massoure la laissaient froide et ne lui disaient rien. Le seul sentiment qu'elle eût jamais manifesté avec énergie était Thorreur du sang versé. Toute petite, elle jetait des cris affreux quand l'abbé la prenait sur ses genoux pour lui montrer les

images de son manuscrit. Plus tard, le manuscrit d Tabbé était resté pour elle un épouvantail. Tous ces héros, qui avaient si fort ennuyé son père, la glaçaient d'effroi, et si, pour l'aguerrir, le belliqueux Pyrmii s*obstinait à la traîner sur les champs de bataille où s'étaient illustrés ses ancêtres : — Assez, Fabbé, assez ! disait-elle avec un geste de dégoût, et elle était près de se trouver mal. Renée avait compté sur un lionceau : il était venu une gazelle.

S'il est au monde une destinée lamentable, c'est celle des enfants à qui leur mère en veut sourdement d'être nés : c'était la destinée de Paule. Jamais un sourire de Renée n'avait lui sur son berceau; jamais une caresse, un baiser ne l'avait réjouie dans ses langes. Comme les plantes qui poussent dans les coins humides et sombres , son enfance avait été chétive et malingre , comme les bourgeons saisis par la gelée au moment de s'entr'ouvrir, sa jeunesse s'était fanée avant d'avoir fleuri. Repliée sur elle-même dès l'âge le plus tendre, elle vivait en silence comme tous les opprimés, et personne n'aurait pu dire ce qui se passait dans soû

cœur : on ne se souvenait pas de l'avoir vue rire ou pleurer. Elle ne se plaignait jamais ; seulement elle avait toujours froid. En toute saison, môme durant rhiver, aussitôt qu'il y avait au ciel une éclaircie, on l'apercevait assise sur les décombres, le long des vieux murs, et se chauffant au soleil, dont la chaleur pouvait seule la ranimer. Elle demeurait là des heures et souvent des journées entières, songeuse, inoccupée, ne pensant à rien, cueillant d'une main distraite les fleurs épanouies autour d'elle ; les lézards la connaissaient et couraient familièrement sur sa robe. — Ah t l'abbé, répétait-elle sans cesse en grelottant, quel air glacé 1 comme il fait froid ici l — L'abbé la chérissait au point de lui pardonner son indifférence pour tout ce qui touchait à l'illustration de sa maison. Il l'aimait de toute la tendresse que Dieu avait mise au fond de son âme , et qui jusque-là n'avait guère trouvé à se répandre que sur des morts. Il l'avait élevée, bercée , poilée entre ses bras ; à tous les titres qu'il avait déj à, aux titres de chapelain, de précepteur et d'historiographe, il en avait ajouté un autre, celui de mère de

400 LA MAISON DE PEWAaVAN.

famille. Qu'on se représente la joie de ce pauvre homme, vieilli sous le joug de Renée et qui avait passé sa vie à fouiller des tombeaux et à découdre des linceuls,qu'on se figure sa joie, son ivresse, en voyant grandir sous ses yeux une douce créature qui était à lui, à lui seul, qu*aucune autre aflection ne lui disputait 1 Le fossoyejar avait une fille ; Paule était l'enfant de Tabbé. Ce n'était pas de la tendresse qu'il avait pour elle, mais une adoration véritable ; dans le secret de ses pensées, il n'hésitait pas à la considérer comme une récompense mystérieuse, comme le prix de son dévouement à la gloire des Penarvan : loin d'en vouloir à la mémoire du dernier marquis, il le bénissaiw tout bas d'avoir manqué à la plus éléioentaire des traditions de sa race. Il fallait le voir près de Paule, la suivant pas à pas, comme un bon chien 1 II connaissait toutes les places où elle avait l'habitude d'aller se chauffer au soleil: il avait mis des coussins de mousse ou de gazon sur les pierres où elle s'asseyait de préférence ; il entretenait dans le voisinage des ro^ siers de toute saison, des jacinthes au printemps , des

chrysanthèmes en hiver. Il apportait même en avril des nids d'oiseaux qu'il cachait dans les ronces elles aubépins ; les couples ailés avaient bientôt découvert leur couvée, et durant les beaux jours ce n'était autour de la jeune frileuse que parfums et chansons. Tout ce qui, chez elle, révoltait l'orgueil de sa mère était précisément ce qui charmait l'abbé. Après tantde bourrasques, de grains et de rafales essuyés au service de la superbe Renée, l'abbé, faisait ses plus chères délices de cette grâce languissante, de ce cœur humble et triste, de ce caractère effacé. Il avait pour la grande Renée la môme admiration qu'autrefois ; mais c'est long, mais c'est lourd, trente années d'admiration sans trêve ni répit , et lorsque , assis aux pieds de Paule, il la contemplait avec amour, et que celle-ci, sortant de l'espèce d'engourdissement où elle était presque toujours plongée, lui prenait le menton ou lui flattait la joue de sa petite main, en disant d'une voix enfantine: Bonjour, l'abbé, bonjour! le vieux Pyrmil montait au ciel. Il était si heureux, qu'il ne lui venait pas môme à l'esprit de se demander s'il ne.

manquait rien au bonheur de Paule. Elle avait dixhjit ans; aux yeux de Fabbé, elle n'en avait que dix ou douze à peine : elle était restée pour lui ce qu'elle paraissait être, un enfant, et il comptait naïvement qu'elle resterait ainsi toute sa vie. Presque toutes les affections sont égoïstes ; toutes le sont chez les vieillards. L'abbé n'admettait pas que Paule pût rêver une existence plus enchantée que celle qu'ils n^enaient ensemble; il n'admettait pas davantage qu'elle dût jamais changer de façon d'être. Telle qu'elle était, Il la tenait pour charmante et parfaite ; il aimait jusqu'à cette sensation de froid persistante qu'il ne s'expliquait point, et qui lui permettait de s'occuper d'elle à toute heure. Quant à son avenir, il n'y songeait pas plus que Renée. Il se disait qu'elle prendrait racine, comme lui, au seuil du logis, qu'elle vivrait là comme il avait vécu, et cela lui semblait tout simple . à son insu, le bon Pyrmil aimait Paule comme le captif aime la giroflée qui a poussé entre les barreaux de sa prison, ou l'hirondelle qui gazouille dans l'angle de sa fenêtre. Il n'avait négligé d'ailleurs aucune des re^-

commandations que le dernier marquis lui avait faites à son lit de mort. Plus d'une fois M"® de Penarvan avait entendu parler de son père ; mais un jour que Tabbé racontait le départ pour Tarmée et le retour qui s'en était suivi : — Pourquoi donc, demanda Paule,. attachant sur lui un regard sévère, pourquoi, si vous l'aimiez, le laissiez-vous partir pour cette guerre affreuse qui avait déjà tué mes quatre oncles et mon grand-père ? — A cette question que lui adressait un enfant de dix ans, Tabbé avait baissé la tête, et oncques n'avait plus parlé du marquis.

Ainsi à la poésie héroïque, représentée autrefois par Renée, avait succédé sous le toit des aïeux une poésie moins éclatante, moins bruyante, plus en harmonie avec la fortune d'une grande maison qui s'éteint. A cela près, comme nous le disions tout à l'heure, on aurait pu croire que le temps s'était endormi sur ces ruines. Étrangère, sinon indifférente, à toutes les grandes choses qui s'accomplissaient, la marquise avait traversé l'époque de l'empire en se demandant à quoi bon tant de batailles, alors qu'il n'y avait plus

de Penarvan. On avait tenté, sous le consulat, d'exploiter la haute et légitime influence de son nom, de son rang, de son caractère; on avait pensé à transformer sa demeure, Tancienne habitation de tant de héros, en un foyer d'intrigues, en un repaire de conspirations. Aux ouvertures qui lui avaient été faites, elle avait répondu que, dams sa famille, on se battait, on mourait pour le roi, mais qu'on n'assassinait pas; quand M. de Limoëlan s'était présenté, n'ignorant pas ce qui l'amenait, elle l'avait reçu debout sur le seuil de sa porte, et n'avait pas souffert qu'il allât plus avant. Le retour des Bourbons, tout en comblant les vœux qu'elle n'avait pas cessé de former pour le rétablissement de la royauté, avait envenimé tous ses regrets, ravivé toutes ses blessures. Ah 1 si le sort jaloux n'eût pas trahi son espérance, quel triomphe! Quel moment que celui où le roi l'aurait vue s'avançant jusqu'au pied du trône, appuyée sur le jeune marquis, son fils 1 Jamais jusque-là elle n'avait mesuré si douloureusement la hauteur de sa chute, Jamais son cœur n'avait ressenti si cruellement le

funeste mécompte, jamais la présence de Paule ne l'avait si profondément humiliée. Pendant que ^d parti se réjouissait, et que tous les dévouements, grands ou petits, préparaient, rédigeaient, grossissaient leurs mémoires de frais et dépens, elle s'était enfermée, digne et fière, dans sa tristesse et dans sa pauvreté : le silence et la solitude avaient achevé de se faire autour d'elle. Lorsqu'on avait appris que la marquise de Penarvan ne demandait rien, qu'elle était décidée à ne rien demander, ce n'avait été qu'un cri d'admiration : — Quelle grandeur d'âme! quel désintéressement! — Le désintéressement est, de toutes les vertus, celle qu'on se plaît le mieux à exalter. Au bout de quelques semaines, on avait ajouté : Quel orgueil 1 Au bout de quelques mois, on avait dit : Quelle folie! Aucun ne disait: Quelle leçon! C'était au fond la pensée de tous. Le monde n'aime pas les grands caractères : on s'était éloigné d'un intérieur où le dénûment ressemblait par trop à une épigramme. Voilà pourquoi nous retrouvons, sous la monarchie restaurée, le fief de Penarvan tout aussi

désert, tout aussi nécessiteux, tout aussi abandonné qu*autrefois. Comme autrefois, les jours se suivaient sans qu'aucun incident, sans qu'aucun bruit du dehors en rompit la monotonie, lorsqu'un soir, 6 surprise 1 on entendit le roulement d'une voiture qui vint s'arrêter devant le perron, et de cette voiture^ ô miracle 1 descendit une femme qui, bien qu'elle ne fût plus jeune, était charmante et pouvait passer encore pour jolie, tant sa physionomie avait d'attrait. Son costume était tout à la fois élégant et simple ; sa taille avait conservé la grâce de la jeunesse. A peine descendue, elle se jeta sans hésiter au cou de la mai^ quisê, en s'écriawt d'une voix émue : — C'est vous, chère Renée 1 M'avez-vous oubliée ? ne me reconnaissez-vous pas? ne vous souvient-il plus de Grandchamp T

On se rappelle qu'après la déroute du Mans, Renée avait erré longtemps de ferme en ferme, et n'était rentrée dans le domaine de ses pères qu'à travers mille vicissitudes. Ce qu'on ne sait pas, c'est que cette existence de hasards, de fatigues et de périls sans cesse renaissants avait été close par un de css épisodes qui sont, pour ainsi dire, les revenants-bons de l'adversité. Un soir, au château de Grandchamp, près de Niort, on avait appris qu'une jeune Venléenne, une brigande de la Loire, s'était présentée à la métairie, se soutenant à peine, le visage exténué, les pieds déchirés par les ajoncs. Le portrait qu'on faisait d'elle eût suffi pour éveiller l'intérêt et la curiosité. M"« de Grandchamp et sa fille avaient couru chez le métayer, et, frappées du grand air de la belle proscrite, qui soupait fièrement d'un morceau de pain

498 I.A UAISÛN DK PENABVAN.

bis, ravalent emmenée au cb&teau, sans demander qui elle était. Au moment de franchir le seuil hospitalier, Renée s'était nommée d'elle-même, et c'avait été autour d'elle un redoublement de soins et de respects, tant ce nom de Penarvan sonnait naut dans tout le Poitou. Choyée, caressée, adorée, c'est le mot, die avait passé là plusieurs semaines, attendant que la fin de la guerre lui permit de prendre possession des débris de son héritage. M"® de Grandchamp, «œur simple et doux, âme tendre et dévouée, imagination un peu romanesque, avait conçu pour elle un^ de ces affections passionnées qu'inspirent assez généralement les êtres incapables de les ressentir. Ce caractère altier, ce tempérament héroïque, cette beauté froide et hautaine, devaient produire sur la jeune Marie une impression d'autant plus vive qu'elle n'avait absolument rien de ce qui l'attirait vers Renée. Qui se ressemble s'assemble est une des nombreuses sot^ tises qui tendent à discréditer la sagesse des nations; on ne recherche chez les autres que ce qu'on ne trouve pas en soi. Renée était aux yeux de M"* de

Orandchamp tout ce qu*il y avait de grand, de beau sur terre, et lorsqu'elle racontait ses campagnes, la mort de son frère, les scènes d'épouvante qu'elle venait de traverser, Marie la contemplait, Técontait, plongée dans Textase. M"" de Penarvan s'était laissé chérir et admirer en reine qui se croit généreuse quand elle accepte et qu'on lui donne ; elle avait toutefois emporté et gardé un bon souvenir de l'hospitalité de Grandchamp. Les deux amies, en se quittant, s'étaient promis de s'écrire et de s'aimer toujours ; de ces promesses échangées au matin de la vie, pour peu qu'on ait vécu , on sait ce qu'il advient. Une correspondance de pensionnaires n'était pas au goût de notre héroïne; Marie avait écrit jusqu'au jour où l'amour était venu et avait fait main basse sur ce luxe de sentiments. Tel est le sort des premières amitiés : par leur exaltation , elles touchent de trop près à l'amour, pour que l'amour n'en soit pomt jaloux ; dès qu'il arrive , il s'en empare comme de son bien. Mariées toutes les deux presque à la même époque, elles s'étaient fait part de leur mariage, Tune avec l'enivre.

SOO LA MAISON PE PENARVAN.

ment de Torgueil, Tautre avec Teffusion du bonheur: Jes choses en étaient restées là. Pendant que Tune , morte à Tespérance et comme ensevelie sous Técroulement de sa maison, traînait dans la solitude un deuil âpre , égoïste et stérile, i*autre avait accompli loyale^ ment la mission de toute créature ici-bas. Épouse, mère, amie, elle ne s'était dérobée à aucune des charges de la destinée : elle avait bien rempli sa tâche. Indulgente, à la bonté, qui est la saveur de la vertu, elle joignait la grâce, qui est le parfum de la bonté. On se faisait gloire d'avoir accès dans son intimité, et il était si doux de l'aimer, qu'on était reconnaissant de l'affection qu'on avait pour elle. Elle avait épousé un gentilhomme sans biens et habitait Bordeaux , où son mari, M. de Soleyre, celui-là môme qui joua un rôle pendant les cent-jours , était préfet depuis 4 84 5. Bordeaux n'a pas oublié les salons de sa préfecture sous la restauration ; on parle encore aujourd'hui de cette charmante M"« de Soleyre , qui régna dix ans sur les cœurs et sur les esprits dans une cité amoureuse de toutes les élégances, où le commerce lui-

iriéme a des appétits délicats et de poétiques instincts. Les deux amies avaient cessé de s'écrire, sans devenir pourtant indiflférentes l'une à l'autre. Renée, quand elle se reportait aux jours aventureux de sa jeunesse, ne manquait jamais de s'arrêter au château de Orandchamp. Son âme avait les qualités du métal dont elle était pétrie ; lorsqu'on avait inscrit son nom sur cette âme de bronze, il y restait gravé. Marie, de son côté, était demeurée fidèle à la belle guerrière qui avait été la première î)assion de sa vie. Il arrive souvent que ces premières amitiés refleurissent après la saison orageuse et survivent à Tamour qui les avait absorbées ; quoi qu'il en soit, le souvenir en est éternellement cher. M"® de Soleyre avait projeté cent fois d'aller surprendre Renée dans son manoir; les projets d'une exécution simple et facile sont précisément ceux qu'on n'exécute point. Enfin au commencement de l'automne de 4 81 8, se trouvant de passage à Nantes, elle ne réj^ista pas à l'impulsion de son cœur : elle demanda des chevaux de poste ; quelques heures plus tard, elle

â09 LA MAISON DE PENARVAN.

A*jl est doux de se revoir après de longs jours d'absence, il Test beaucoup moins de se retrouver après de loi)gues années de séparation ; les joies qu'on s*en pro~ met aboutissent ordinairement aux déceptions les plus amères. On s'est quitté, on s'est dit adieu dans la fraicheui' des belles matinées; on était resté l'un pour l'autre une image souriante et vermeille : on s'observe mutuellement avec une égale stupeur, on hésite à se reconnaître, on est l'un pour l'autre comme un miroir impitoyable, et, tout en s'embrassant, on est au fond moins ravi qu'étonné. Ces réflexions , hâtons-nous de le dire, ne sont pas ici à leur place. Renée avait toujours cet air de grandeur que le temps ne saurait altérer ; Marie avait toujours cet air de grâce qui prolonge la jeunesse bien au delà de son déclin.

M"* de Soleyre n'était venue que pour un jour ou deux ; un charme inattendu la retint. Attirée par le souvenir d'une ancienne amitié, elle se sentit presque aussitôt enlacée par les liens d'une amitié nouvelle. Cl lui avait fallu bien peu de temps pour s'initi?r à ]a vie de C€t intérieur, dont elle n'eût jamais soupçonné

la désolation et la pauvreté : avec la finesse d'observation que donne Tusage du monde, elle avait la clairvoyance et la pénétration que donne Fhabitude de s'oublier soi-même. Dès le soir de son arrivée, dans un long entretien avec Renée, elle avait pu sonder le» plaies de cet orgueil, toujours vives, toujours sai* gnantes; elle avait vu le vieux Pyrmil, penché sur son éternel manuscrit, grattant, limant, ciselant ses phrases , et s'interrompant pour barbouiller son nez;^ de poudre de tabac ; elle avait entrevu , dans un coin du salon, la silencieuse figure dePaule, qui attachait sur elle son grand œil limpide et curieux. Le lendemain , descendue de bonne heure ati parc , elle en parcourait à pas lents les allées , que les merles , à son approche, traversaient d'un vol effaré. Elle repassait dans son esprit tout ce qui l'avait frappée la veïïle ; elle pensait, avec une tristesse mêlée d'étonnement , à la destinée de ces trois êtres vivant comme trois ombres dans ce château à moitié écroulé; elle songeait surtout à l'étrange figure qu'elle n'avait fait qu'entrevoir, et qui déjà la préoccupait. A l'extrémité

i04 LA MAISON DE PENARVAN.

du parc , au tournant d'une allée qui débouchait sur la clairière, elle Taperçut assise dans Tangle d'un mur qui recevait en plein les rayons du soleil levant, pâle, languissante, accoudée sur son genou, le menton dans sa main, et tâchant, comme un oiseau transi , de se réchauffer au soleil.

— C'est vous, mademoiselle? dit-elle d'une voix caressante.

— J'ai froid, dit Paule sans changer d'attitude,- j'ai toujours froid, ajouta-t-elle en frissonnant.

M"® de Soleyre, debout devant elle, la considérait avec attendrissement.

— Il fait bien froid ici, n'est-ce pas? Depuis que je suis au monde, je n'ai pas pu me réchauffer... Mais qu'avez-vous, madame? Vous pleurez en me regardant.

Marie pleurait.

— J'avais une fille, dit-elle : elle aurait votre âge, si Dieu ne l'eût pas rappelée.

— Elle est morte ?

— Oui, mon enfant.

— Vous la pleurez... VousTaimiez donc? demanda Paule.

— Si je l'aimais ! si j'aimais ma . flUe I s'écria M"® de Soleyre. Je l'adorais, elle était mon bonheur, elle était mon âme et ma vie ; j'ai tout perdu en la perdant, tout s'en est allé avec elle.

— Pardonnez-moi, madame, dit Paule ; je croyais que, dans notre monde^ les mères n'aimaient que leurs fils.

Ces mots, si navrants dans leur simplicité, résu^ maient toute l'existence du pauvre être qui était là, frêle, triste et charmant. M*® de Soleyre se sentit re-^ muée jusqu'au fond des entrailles : elle avait tout compris, tout deviné. Elle s'assit près de Paule, l'entoura de ses bras, l'attira sur son cœur, et se mit à lui parler comme aurait pu le faire la plus tendre des mères.

— Voulez-vous que je vous aime? voulez-vous m'aimer? disait-elle en passant sa belle main sur les cheveux et le front de l'enfant; dites, Paule, voulezvous me rendre la fille que j'ai perdue?

Et, à mesure qu'elle parlait, elle voyait ce pâle visage s'éclairer d'une douce lueur. Paule se taisait ; c'était la première fois qu'elle entendait un pai*eil langage. Comme les fleurs qui plient sous l'eau du ciel dont leur calice était altéré, elle s'abandonnait aux bras qui l'enlaçaient et se sentait près de défaillir. Paule se tdic$ait; mais des larmes inondaient ses joues, et quand Marie s'interrompait un instant et la caressait en silence : — Parlez, parlez I murmuraitelle en se pressant contre le sein de l'étrangère, vous me réchauffez, j'ai moins froid.

M"® de Soleyre devait partir le jour môme ; elle parut céder aux instances de Renée, et consentit à rester jusqu'à la un de la semaiiie. La semaine achevée, elle ne partit pas. Au bout d'un mois, elle était encore là, et ne savait plus comment faire pour s'en aller : Paule s'était attachée à elle comme une liane. Pendant un mois, elles s'étaient vues au parc chaque matin, et dans ce cœur, dans cette intelligence que la marquise considérait comme à peu près fermée, Ma-» ne avait découvert des trésors qui, pour s'épanouir,

n'attendaient qu*un rayon caressant. Marie ne reconnaissait pas dans ces rencontres matinales Tenfant qu'elle voyait au salon, craintive, silencieuse» fasci^ née par Foeil de sa mère. Paule arrivait souriante et l^ëre, remuant à peine sous ses pieds délicats les feuilles desséchées qui jonchaient les allées. Du plus loin qu'elle apercevait son amie, elle jetait un petit cri joyeux, accourait, tombait dans ses bras. Rien n'égale en douceur la tendresse de ces jeunes âmes ; on en jouit délicieusement : c'est un second printemps dans la vie. Tantôt elles allaient s'asseoir dans Tangle du mur où elles s'étaient parlé pour la première fois ; tantôt elles sortaient de l'enceinte, gagnaient le bord de l'eau, et poussaient jusqu'à Tiffanges, sans se douter qu'un regard jaloux les épiait. Le croira-t-on? c'était le regard de l'abbé. L'abbé était jaloux, l'abbé était aux champs depuis qu'une étrangère avait franchi le seuil du manoir. L'abbé sentait déjà que l'afifection de Paule était près de lui échapper ; averti par un mystérieux instinct, il pressentait qu'on allait lui enlever son enfant. Il ne la re-

trouvait plus aux places accoutumées ; il observait avec inquiétude les changements qui se faisaient en elle. Il flairait un danger. Lequel? Il Tignorait; mais le vieux Pyrmil croyait entendre autour de lui comme un bruissement d'ailes qui palpitent et s'essaient à voler. Il avait surpris le secret innocent des entrevues au parc, des promenades au bord de la Sèvre, et, caché dans un fourré, ou se glissant comme un Sylvain à travers les aunes, il les observait toutes deux, et les suivait d'un œil déliant.

— Partir l vous voulez partir I disait Paule ; que vais-je devenir? Ne partez pas, restez. Vous m'avez demandé si je voulais vous aimer : je vous aime. Vous ne m'aviez pas parlé, je vous aimais déjà. Quand vous avez paru pour la première fois dans ce grand salon où l'on gèle, j'ai senti aussitôt que j'allais vous chérir, que c'était Dieu qui vous envoyait, que vous seriez pour moi quelque chose de bienfaisant. Ne Taviez-vous pas deviné au regard que j'attachais sur vous? Ohl madame, ne partez point! Voyez, les feuilles tombent, le soleil pâUt, voici d^à les oiseaux

qui émigrent : c'est Thiver, encore l'hiver I Ahl que j'en ai déjà compté, de ces saisons de neige et de frimas 1 Ayez pitié, ne me laissez pas seule dans ces ruines, avec tous ces portraits qui me font peur. Si, comme vous le dites, je vous ai rendu votre fille, vous ne devez pas, vous ne pouvez pas me quitter. Et cependant vous vous taisez? Oui, je comprends, vous avez des devoirs, des intérêts qui vous rappellent. Eh bien! emmenez-moi I s*écriait-elle d'une voix sup-^ pliante en lui jetant ses bras autour du cou. Arrachez-moi de ce tombeau; emmenez-moi dans le pays que vous habitez, où le ciel est toujours bleuj dit-on, l'air toujours tiède, le soleil toujours chaud. Vous me mettrez dans un coin de votre maison; je ne ferai pas de bruit, je ne générai personne; on ne m'entendra pas, on ne s'occupera pas de moi. Vous viendrez de temps en temps m'embrasser, et je serai heureuse, je vous aimerai bien 1 Marie la serrait sur son cœur, la couvrait de baisers, et se disait qu'en effet ce serait un meurtre d'abandonner une si aimable créature aux rigueurs

\ de sa destinée. Le sentiment de sympathie conipatis-

' santé qui Tavait tout d*abord entraînée vers Paule

s'était t)ientôt changé en une affection sérieuse et profonde. Marie ne se dissimulait pas qu'elle avait désormais des devoirs à remplir envers cette enfant qui se donnait à elle, qui s'était jetée dans son sein, qu'elle avait adoptée, chez qui elle avait éveillé la vie. Ces devoirs, elle les acceptait avec amour, avec bonheur; mais comment les remplir? Prolonger son

séjour lui était impossible. En général, les femmes de préfets jouent un grand r^ dans les préfectures: elles y régnent, quand elles n'y gouvernent pas. Pl<is que toute autre, M"'^ de Soleyre devait manquer à son mari. Emmener Paule à Bordeaux, elle y avait songé; la marquise avait ^upé court en déclarant que, M"® de Penarvan n'étant point appelée à vivre dans le monde, il était tout au moins inutile de lui en inspirer les goûts. L'abbé , présent à cette ouverture, avait failli tomber à la renverse. Plus d'une fois, dans ses entretiens avec Renée, M"® de Soleyre s'était efforcée de l'attendrir sur «sa fille et sur elle-môme ; plus d'une

fois elle avait essayé d'apprivoiser cet orgueil sauvage, I de fléchir cette âme indomptable. Pourquoi s'obstiner à vieillir dans la solitude et la pauvreté? Étai^-ce là «oe existence digne de son rang ? Les Penar\au avaient assez fait pour le trône ; que ne s'adressait-elle au roi î Avait-elle résolu d'ensevelir sa fille dang les ruines de ce château, d'immoler la jeunesse de Paule, sa jeunesse et sa vie tout entière sur la tombe de ses aïeux? Avait-elle décidé que Paule ne se marierait point?

— Ma chère Marie, répondait Renée, je ne quête pas pour les morts. Nous vivons, ma fille et moi, comme nous devons vivre. La pauvreté sied bien aux races qui s'en vont : il ne convient pas que les grandes familles s'éteignent dans le luxe, au sein des fêtes, au bruit des fanfares. Ma fille est destinée à mener comme moi le deuil de sa maison : voudriez-vous qu'elle se couronnât de fleurs? Paule vivra comme j'aurais vécu s'il ne se fût pas trouvé un Penarvan. Elle portera jusqu'à son dernier jour le nom glorieux de Jt elle est l'unique héritière : ce n'est point là un sujet de pitié.

— En vérité , Renée , c'est de la barbarie I s'écriait M"** de Soleyre, que ces grands sentiments touchaient peu, et qui n'y voyait qu'un monstrueux égoïsme. Vous aurez beau dire, les filles ne sont pas faites poui mener un. deuil éternel , pour vieillir et mourir sous fe qom de leurs pères, mais tout au contraire pour changer de nom, pour se marier, pour être mères à leur tour. Vous tenez à la gloire de votre race, et je le conçois ; eh bien I que ne cherchez-vous à la perpétuer, précisément en mariant Paule, en greffant votre nom sur celui du gendre que vous aurez choisi? Cela se fait tous les jours, et plus d'une grande famille...

— Gela ne se fait pas chez nous, ma chère. Nous vivrons dan» l'histoire, il suffit, et nous croirions nous abaisser en laissant notre nom accroché à m autre, comme une enseigne pour tromper les passants. Après tout, je ne suis pas une mère aussi barbare que vous pourriez le penser. Si mes idées sont absolues, je ne les impose à personne. Je vis en moi-môme comme dans un fort: je ne fais pas de prisonniers. Entre

nous, je ne crois pas ma fille faite pour le mariage...

— Et pourquoi, je vous prie? Elle est charmante, votre fille ; vous ne paraissez pas vous en douter.

— Je la connais : Paule est un enfant , elle ne sera jamais qu'un enfant. Cependant je n'entends pas opprimer sa vie, sous prétexte de la diriger. Si M"® de Penarvan trouve son nom trop lourd, si elle éprouve un jour le besoin de le troquer contre un nom plus léger , et qu'il reste encore dans la vieille noblesse un gentilhomme digne de notre alliance, eh bien! qu'il se présente et demande la main de ma fille : je ne la lui refuserai pas.

Telle était la victoire remportée sur Torgueil de Renée : rintraitable marquise admettait la possibilité d'une alUance I M"® de Soleyre avait réussi à lui arracher cette concession : ce n'avait pas été sans luttes ni combats. Maintenant où trouver un fils de croisés digne de mêler son sang à celui de tant de héros ? En admettant qu'il existât, ce phénix de gentilhoramerie, quelle bonne fée, quel génie tutélaire l'amèngrait jaaiais dans ces ruines d'où la vie s'étaît retirée? A

ÎU LÀ MAISON DB « iLiWâ^tVAN.

Tatlendre., la jeunesse de Paule achèverait de se flélrin

Aux premiers jours d'octobre, par nue claire aprèsmidi, les trois femmes étaieut réunies au salon. Paule et Marie s'étaient dit adieu le matin. Une voiture de voyage , tirée de la remise et amenée au pied du perron, attendait les chevaux que Tabbé était allé chercher à Clisson. L*abbé ne se sentait pas d*aise : il allait enfm rentrer en possession de son enfant ; au besoin, il se serait attelé lui-même à la chaise. M""® de Solèvre s'entretenait avec Renée ; assise sur un coussin, Paule tournait de temps en temps vers elle un regard si triste et si tendre, que le coeur de Marie en était bouleversé. Cependant un piéton traversait la cour. C'était le facteur rural : il apportait une lettre au timbre de Bordeaux. Cette lettre , qui pouvait s'en douter? enfermait la destinée de Paule. W^ de Soleyre brisa le pli, tressaillit, s'empara du bras de ia marquise et l'entraîna dans une allée du parc.

— Renée, dit-eUe , il se présente une occasion de préparer, d'assurer l'avenir de votre fille : le comte

LA MArSON 1>K P-tNARTAK. 215

d'Avtois, Monsieur, frère du roi^ est atlendu à Bordeaux et desœndra ii la préfecture.

— Eh bien ? demanda Renée, qui n'entre^'oyait pas où son amie voulait en venir.

— Vous ne devinez pas? J*emmèoe Paule et fe présente au prince qui sera roi un jour : une entrer ue entre l'héritier du trône et le dernier sang des Penarvan, songez-y, Renée, ce sera de Thistoire

— Sans doute, répliqua la marquise; mais, je vous Fai dit, ma fille n*est qu'un enfant. . .

— Qu'importe, si cet enian^t est tout ce qui survit d'une famille illustre? Ce sera, reprit M"*® de Sole^re, la consécration, le couronnement de votre renommée. Et que d'avantages peuvent resssortir d'une telle reacontre, sans parler deThonneur éternel qui en rejaillira sur le déclin de votre maison I Refuseriezvous, par exemple , te gendre que le prince lui-même aurait choisi pour vous, qu'il vous offrirait de sa main? L'héritier du trône de France mariant le dernier rejeton des Penarvan I Ah I chère amie , la belle fin de race I le magnifique coucher de soleil 1

t46 LA Maison de penarvan.

— J'en conviens, dit Renée.

Puis, après quelques instants de silence :

— Ah I si j'avais un fils I murmura-t-elle d'une voix étouffée, avec un sombre désespoir.

— Renée, Renée, prenez garde, redoutez que Dieu ne vous châtie. Vous l'accusez de vous avoir donné une fille: que diriez-vous, s'il vous la reprenait?

Toutes deux marchèrent quelque temps abîmées dans leurs réflexions.

— Allons ! dit la marquise avec un geste de résignation, que le prince la voie, que le prince lui parle : ce sera notre extrôme-^nction. Il est bien entendu, Marie, que M"« de Penarvan ne se présentera point en solliciteuse... Ah ! fi donc! Qu'il soit question de notre gloire, et non de notre pauvreté ; pour prix du sang que nous atons versé, nous ne demandons qu'un sourire. J'exige que ma fille se montre chez vous dans l'éclat de son rang. Il me reste encore quelques morceaux de terre...

— Assez, Renée I Tant qu'elle sera chez moi, votre fille sera ma fille

LA MAISON T)E PENARVAN. 247

Quelques minutes après , elles rentraient ensemble au saloii.

— Ma fille , dit gravement Renée , faites sur-lechamp Yos préparatifs de départ : M"*® de Soleyre vous emmène, vous partez pour Bordeaux.

Paule avait des Habitudes d'obéissance silencieuse : jamais un mot, une observation. Elle se leva, et sortit en jetant à Marie un regard dont il faut renoncer a rendre l'expression de gratitude enivrée.

Les chevaux venaient d'arriver. Dans la joie qu'il ressentait de voir prête à s'éloigner enfin l'étrangère qui depuis un mois troublait son repos et lui volait raffection de Paule, sans compter que cette belle dame, esprit léger, tête à l'évent, avait paru goûter médiocrement V Histoire de la Maison de Penai^an par Fabbé Pyrmil , l'abbé, le visage en fête , aidait le postillon, bouclait les courroies, harnachait les bétes et chargeait les effets. Tout était prêt. M"* de Soleyre avait embrassé Renée et pris place dans la voiture; le posuUon eiaii en seile.

9iS LA MAISON DE PCNARVAN«

— En route I s'écria rhi&toriograpbe , qui se (railait les mains.

— Un instant (tonc I un instant, Fabbé I vous êtes bien prebsé, dit la marquise.

En ce moment, Pauie s'atançait sur le perron, suivie d*un serviteur qui portait ses paquets.

— Ha fille , dit Renée d'un accent solennel , vous partez pour être présentée au Irére du roi, à rhéritiei de la couronne. Vous apprendrez au prince, s*il l'ignore, que vos quatre oncles , votre grand-père et votre père sont morts en combattait pour la restauration du trône sur lequel il doit s'asseoir un jour . vous ajouterez, ma fille , que tout notre regret est de n'avoir plus de sang à lui donner.

Paule s'inclina respectueusement devant sa mère , qui la baisa au front.

— Adieu , Fabbé , adieu I dti^lle gentiment en se penchant à la portière.

Et les chevaux partirent au galop.

Le malheureux pensM^t rêver, immobile et muet de stupeur, il ne se réveilla qu*en voyant la voiture qui,

LA MAISON DE PKxVARVAN. â1^

lournait TaveDUÊ. Il «'élança et courut après elle.

— Arrêtez 1 arrêtez ! criait-il : c'est ma fille I c'est mon enfant ! c'est moi qui Tai élevée !

U courut ainsi près d'une lieue. Les chevaux n'avaièat pas les jambes plus longues que celles de l'abbé ; mais ils en avaient chacun quatre. Quaad la chaiseeut disparu, et qu'il n'aperçut plus même la poussière que soulevaient les roues, il s'assit sur le bord d'un fossé» prit sa têt . f^ntre ses mains, et se mit à pleurer.

Un arbuste a poussé dans un sol ingrat : tendres et délicates, ses racines, meurtries par les cail]«Kux, ne le nourrissent que d'un suc avare ; la tige languit, les branches se ilétrlssent; un pâle et grêle feuillage^ voilà sa couronne au printemps. Tran^plantez-le sous ua del clément, dans une terre onéreuse et féconde; appelez alentour le soleil et les tièdes brises : la sevo

uvrie se ranime, la vie court dans tous les raiix; les pousses jaillissent, les bourgeons «clateni, arbuste, qui déoérissait dans une atmosphère imie, se couvre bientôt de verdure et de fleurs. i mois k peine s'étaient écoulés depuis le départ aule, et déjà Paule n'était plus l'enfant que nous s entrevuesur le bord de la Sëvre. Réchauffée par tendresse assidue, sa jeunesse, que n'opprimait un regard dédaigneux ou sévère, commençait k ivelopper et laissait pressentir un prochain êpassement : ce n'était pas encore avril en son éclat, étaient déjà les promesses. Ou ne se relève pas eux mois d'une compression de dix-huit années ; i ressent longtemps du milieu oh l'on a grandi : •eus. si l'existence tout entière n'en garde pas des es désolées I Comme toutes les ftmes froissées de le heure, Paule était restée timide, craintive, un farouche. Le monde ne l'attirait pas ; la bonté de e Soleyre n'avait pu réussir k l'apprivoiser. Elle paii à la préfecture un petit lo;rement bien clos, luxe, décoré avec- une exquise simplicité. Tapis,

rideaux, tentures, tout y réjouissait la vue; le soleil y pénétrait dès le matin. Elle passait là ses journées^ ses soirées, loin du bruit et des réceptions officielles, avec la douce Marie, qui lui donnait toutes les heures qu'elle pouvait dérober aux exigences de sa position : elle ne rêvait pas d'autres joies, ne recherchait pas d'autres distractions. Elle parlait rarement de sa mère, jamais sans un profond respect où perçait malgré elle un instinctif effroi. Elle parlait plus volontiers du bon Pyrmil : depuis son départ, à mesure qu'elle s'était rendu compte de tout ce qu'elle avait souffert, elle avait mieux compris, mieux apprécié le dévouement de ce pauvre être. Elle ne pensait à lui qu'avec attendrissement, et se plaisait à lui écrire : enfantines et caressantes, ses lettres faisaient le bonheur de l'abbé. Pendant que la grande Renée et son vieil écuyer vivaient là-bas comme deux hiboux, Paule renaissait : elle n'éprouvait plus que de loin en loin, et encore bien affaiblie, la sensation de froid qui ne la quittait pas naguère, et qui était, pour ainsi dire, la répercussion de ses sentiments, une réaction

222 Là MAISON DE PENÀEVAN.

mystérieuse de T&nae sur sa Iréle enveloppe. M"^^ do Soleyre reotourait d*amour et de soins, éveiUail son esprit comme elle avait éveillé son cœur, et pr^^ariùt discrètement la floraison de tout ce que Dieu avait mis en elle d*aiiaable et de charmant ; sans rieft perdre de la gr&ce qui lui était propre, Eaule se formait insensiblement sur le modèle qu'elle avait sous les yeux. Bref, à Tarrivée du comte d'Artois, la petite sauvage des rives de la Sëvre nantaise était défjà digne du rare honneur qu'on lui résermt. On a bien deviné que M"® de Soleyre s'était servie du voyage du prince €omme d*un prétexte pour enlever son enfant d'adoption : désespérant de vaincre la résistance de Benée, pour en avoir raison, dUe avait flatté son orgueil. Quand elle lui montrait la présentation de W^ de Fenarvan à Théritier du trône comme devant figurer un jour dans Thistoire, elle savait au fond à quoi s'en tenir là-dessus : toutefois, cette renxx>ntre pouvait avoir, en réalité, une heureuse influence sur la destinée de Faule, et M""* de Soleyre avait tout ccHnbiaé €n vue des résultats qu'elle s'en prc»uettait. Quanl à

Paule, elle n'y songeait même pas, ^, lorsqu'on loi parlait de Monsieur, <Uait toujours tentée de demander son nom.

bans avoir l'importance d'un fait historique, la pré^ sentation de W^^ de Penarvan ne manqua pourtant ni d'éclat ni de solennité ; elle eut lieu devant l'élite de la société de Bordeaux, rassemblée dans les salons de l'hôtel de la préfecture pour le bal offert au frère du roi. Ce ne fut une surprise pour personne; chacun y était préparé. La tendresse est ingénieuse : il s'agis-

sait de frapper un grand coup, M"** de Soleyre n'avait rien négligé. Depuis deux mois, Paule, à son insu>» était pour la ville entière un objet de vif intérêt, de curiosité non moins vive. On savait que Tunique et dernière héritière d'une grande maison de Bretagne était descendue à la préfecture, qu'elle y vivait dans la retraite. — Vous la verrez, répondait invariablement M""* de Soleyre à toutes les questions qu'on lui adres» sait ; vous la verrez au bal, nous la présenterons au prince. — Et, sans parler de Paule, elte s'étendait avec complaisance sur l'illustration de sa race. A cette

2îi . LA MAISON DB PEKXnVAN.

époque, la France qui, dans ses engouenicntâ, va tov- '"•■rs d'un excès à un autre excès, revenait avec fureur histoire de son passé. Le retour des Bourbons avait ■épi et remis à neuf tous les anciens noms de la larctiie. On ne jurait plus que par Bayard ou par Guesclin ; il n'était si pauvre donjon qui ne racooses annales. Enlln les gloires de la Vendée , éclipi par celles de l'empire, avaient pris le haut ùu è et brillaient d'un lustre exclusif : les héros à co- Je blanche étaient les seuls héros du moment; les naos eux-mômes passaient pour gens honnêtes. On e de l'intérêt que devait exciter la présence de M"' de larvan dans une cité essentiellement monarchique : pèce de mystère dont elle s'enveloppait y avait joint sentiment de curiosité tout aussi facile à comndre. On allait enlin la voir I Elle n'avait pas encore u, elle était déjà la reine de la fête : on attendait entrée avec autant d'impatience que celle de Monir. Tous les yeux la cherchaient avec aviiiitâ ; elle t le sujet de tous les entretiens'; de toutes parts on itendait que ces mots chuchotes : —Où est M"' de

Penarvan ? Montrez-moi M"* de Penarvan I — Paule entra, moins troublée qu'on ne pourrait le supposer. Rien ne donne plus d'assurance qu'une humilité .sincère, une modestie vraie : la timidité naît souvent d'une trop vive préoccupation de soi-même. Dépourvue d'orgueil et de vanité, Paule ne s'était pas souciée un seul instant de l'efifet qu'elle allait produire : il ne lui était pas venu à la pensée qu'elle pût seulement attirer l'attention. Indifférente aux grandeurs de convention qu'elle n'avait jamais comprises, étrangère aux honneurs qu'elle n'avait jamais convoités , la perspective d'être présentée à une altesse royale ne l'agitait pas autrement. Elle entra simplement, au bras de M"« de Soleyre, sans hardiesse et sans embarras, avec cette grâce naturelle qu'on porte dans le monde, que le monde n'enseigne pas. Elle était vêtue d'une robe de mousseline blanche des Indes, qui dégageait à demi ses épaules, et que serrait à la taille une ceinture blanche, à rubans flottants ; ni diamants ni bijoux ; pas une fleur dans ses cheveux : pour unique parure , sa beauté, sa ieuness^ et son nom. Il y avait tant d'é-

^26 LA MAIB^H DE rCMARVAN.

tégance dans sa démarche encore m peu laHji^uissante, quelque chose de û touchant dans TexpressioD de ses traits encore un peu TCHlés ; elle ^it si jolie avec ses bandeaux de cheveux soin MBflés aux tempes, ses grands yeux tristes ot la Tîe coiamençait à poindre» son teint oasut et uni, sa bouche d*enfaat sérieux ; eAe était si jolie, si charmante, (pi*à peine eml-eile fait quelques pas , tous les cœurs se sentirent entraînés vers eUe : les hoomies s'indinaient swr son passai pour hooocer la gkiire et it maUieir. Atlendrie pluMC qu'enivrée , Paule s'avançait, les panpâères hwmides, 4 travers la iouie qui s'ouvrait respcctaettsemeat» quMid tout à coup rorctaestve attaqua avec enthousiamie Pair national alors de tme Henri IV^ et me 'mmeme dtetr ffleur salua rentrée de MoMÎeur. Ce fat au miiiea de cette émotion » quand la satte entière ^ait eocofe dcH bout, que M°^ de Soleyre présenta M^^* de Petmrva». Monsieur e£[aca en c^te occasion toat ce qui avait été écrit jusque-là sur ringrattijude des grands, et monta bien que la reconnaissance n'est pas plus rare ches les races royales que chez, le coaunuii des nortds.

^'^■^ÎAi

hK MAISON DE PENARVAN. MT

Avec la courtoisie qui lui avait valu déjà le titre ée dernier chevalier français, le comte d'Artois offrit so» bras à Paule, fit avec elle le tour du salon, puis, lorsqu'il l'eût ramenée à sa place, près de M"* de Soleyre :

— J'ignorais, dit-il avec le plus aimaWe sourire, qu'il naquit des colombes dadffô le nid des aigles : vous «le l'avez appris, mademoiselle.

Le mot parut joli, il ne coûtait pes cher: six Pen narvan l'avaient payé d'avance de leur vie. Il n'y a véritablem^t que les princes pour s'acquHter avec tant de grâce ! M**« de Penarvan ftrt , le reste de la soirée, i'objet des hommages les plus délicats. Ce n^était aii^ 4our d'elle qu'un bourdonnement de louanges qui arrivaient parfois jusqu'à ses oreilles. Qu'elle est jolîel la délicieuse enfant I la charmante personne ! Il y eut un instant où son cœur se serra : ses yeux se remplirent de larmes.

— Qu'avez-vous, Paule î vous pleurez.

— Je pensais, dit-elle, que si ma mère était ici, «M9 me pardonnerait peut-être.

En montrant à la société de Bordeaux M"** de Fe-

narvaa parée de sa beauté, du nom de ses aïeux, et aussi de la faveur du prince, M»" de Soleyre avait atteint le but qu'elle se proposait. Noo-seulement diins la ville, mais encore dans tout le département, et même dans les départements d'alentour, il n'était question que de Paule, de sa grâce, de sa jeunesse, de l'antique éclat de sa race, de l'héroïque fin de son père, j- -— isgjint mot qu'avait dit Monsieur : ce mot coujà par toute la France, et faisait à Paris les déu noble faubourg. Les choses ainsi posées , les dants de haute lignée ne pouvaient tarder à. se iter: arracher Paule, en la mariant, à i'opprese sa mère , tel était le rêve de la bonne Marie. apeau blanc de ta Gironde avait publié un récit !ux du bal de la préfecture, avec un précis hise de la maison de Penarvan. M"" de Soleyre empressée d'envoyer le journal à Renée : c'avait derniw rayon de soleil sur les ruines du vieux r. Si, dans les éloges décernés à sa flUe, la maravaitpu voir autre chose qu'un hommage rendu laison, peut-être en eùt-elle été moins toucliée

que surprise r elle ne songea pas à s*en étonner, et» dans un billet qu'elle écrivit à Paule, l'expression de l'orgueil satisfait arriva presque à la tendresse. Quant à Tabbé, rien de tout cela n'était à son goût, et ses lettres un peu grondeuses ne témoignaient qu'à demi son inquiétude, son mécontentement.

« Certes, écrivait-il, si quelqu'un doit être lier de vos succès, c'est moi qui vous ai vue naître, qui vous ai élevée, moi qui ai fait de vous ce que vous êtes. Cependant, vous l'avouerai-jc? je ne suis pas tranquille, je crains qu'on ne me gâte mon enfant. Vous avez été présentée au frère du roi ; c'est bien, mais c'est assez : il faut en irester là. Il me semble aussi que cette présentation eût été plus convenable partout ailleurs qu'au milieu d'un bal, en présence de femmes mondaines dansant au son des instruments. Et qu'est-ce que j'entends dire? On s'occupe de vous marier. J'aime à croire que vous ne tremperez jamais dans de semblables manœuvres. Vous marier, bonté divine I Je n'en vois pas la nécessité. Outre que vous êtes beaucou[ trop jeune encore, et qu'on ne se marie pas à votre

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