SCÈNE IL
SOCRATE, EUCLIDE déguisé en femme.
S O c R A T E , ouvrant la porte.
C'est vous, mon cher Euclide , entrez. J'ai bien des choses a vous dire : la première , c'est que je tremble lorsque je songe h quel péril sous un tel travestissement votre amitié pour moi vous expose chaque nuit. Je ne puis trop vous répéter que cette amitié vous trompe encore lorsqu'elle m'attribue ces hautes lumières que je n'ai pas. Croyez-moi , tout ce que je sais , c'est que je ne sais rien.
Euclide, après avoir 6té son voile.
Vous savez être bon ," indulgent pour tous , sévère à vous-même : or , l'oracle à votre égard ne s'est pa^ trompé.
S o c R A T E , souriant.
Mon ami , laissons-la cette plaisanterie : je veux être utile à tous, mais surtout à la jeunesse, jjarce que j'ai toujours trouvé en elle beaucoup moins, d'obstacles h la pratique du bien... Si j'ai paru sage, c'est qu'on ne m'a jamais vu rechercher la faveur du peuple... Oui ! j'ai toujours laissé celle occupation à ces ambitieux qui ne le flattent que pour le dépouiller; moi, j'ai songé à le servir , sans m'élever à ses dépens; je lui ai toujours parlé avec franchise : voilk toute ma sagesse , mon cher Euclide , et ce qu^
DE soc RATE. zb
a pu me mériter votre confiance ; voila aussi ce qui a pu m'altirer la bienveillance et l'estime de mes con-citoyens ; mais , mon ami , j'oubliois que j'avois beaucoup de choses à vous dire ; écoutez : ma femme , je ne sais comment, sait que Mégare est votre patrie... ce qu'elle vous pardonneroit aisément. ..3 mais ce qui excite sa colère....
J'entends. Ce déguisement lui fait croire que je suis une femme, et son aveugle jalousie...
Quant à la jalousie , ce n'«st pas vous qui en êtes l'objet ; voici le fait : vous connoissez l'édit qui , ordonnant à toutes les filles de se marier , permet en même temps à tous les hommes d'épouser une seconde femme. La mienne n'ignore pas que ma pupille voulant remplir l'objet de la loi, m'a choisi pour son époux; et, pour arracher de moi la promesse de renoncer à cette union , elle me menace de vous dénoncer comme Mégarienne au ti'ibunal des trente. Ce n'est pas tout ; elle exige , en preuve de mon en^ tier renoncement a tout mariage , que je fasse réussir cehii d'Alcibiade avec Myrthoé , qu'elle imagine être sa rivale. C'est un projet dont je désire moi-même l'exécution ; mais cela n'est pas aisé, Myrthoé est informée de la conduite un peu scandaleuse que des hommes graves reprochent à son amant 3 et sa fierté croit devoir le dédaigner d'autant plus , que ce séduisant jeune homme ne paroît pas avoir totalement re-. nqncé k ses dissipations. Cependant l'édit du sénat exige impérativement que Myrthoé se décide ; et voilà ce qui, dans son tendre dépit ^ la force à prendre
l'étrange parti que vous allez connoilre d'après ce qu'elle m'adresse. Lisez.
E u C L I D E , lisant le billet de Myrthoé. « Comme votre société me plait infiniment , je la » préfère à toute autre , et je la trouve chaque jour » plus intéressante 5 c'est ce qui me décide a unir » pour toujours mon sort au vôtre : croyez que » mon consentement est absolument volontaire et » libre ; vous pouvez lui faire donner par un tabel- » lion , à votre choix , la forme que la loi exige jjour » qu'il me fixe invariablement auprès de vous. Cette » liaison intime n'aura rien que de fraternel, et je » serai , de nom seulement , épouse de l'homme que » j'estime le plus au monde. C'est tout ce qu'il me » faut pour que je sois contente le reste ^e ma
)) vie. » M Y R THO E.
( Remettant à Socrate le billet qu'il a lu ). Je vois bien dans ce billet le parti que votre pupille a pris d'éluder la loi , en feignant d'y satisfaire ; mais je ne crois pas que votre femme puisse se contenter d'une feinte qu'elle ne croira jamais réelle : doutez-vous qu'alors, pour se venger, elle ne coure au tribunal qui proscrit la tête de tous mes compatriotes!... J'entends sa voix !.., permettez que je me retire à l'écart pour ne pas rendre plus terrible , par ma présence , l'explosion de sa colère.