‹ La maison de Socrate le sageChapitre 14 sur 36 · SOCRATE, ALCIBIADE · texte numérisé non relu

SOCRATE, ALCIBIADE

Alcibiade , richement vêtu et entouré d'un grand nombre d'esclai^es à qui il s'adresse dans le fond de la scène.

Allez tous de ce pas où je vous ai envoyés : dites à [Rlirmidès que je me rendrai à son festin ; a Timéon , que j'assisterai a la lecture de son dythirambej à Chrisalde , que je me plains du peu d'élasticité qu'il 9 donné aux ressorts de mon dernier char 3 à la petile Flora , que je suis désespéré de ne pouvoir me rendre k son invitation que... demain. ( // s'avance sur la scène y et retournant vers le fond ^ il dit aux esclaifes.) A propos , ne manquez pas , mon cher Scribe, défaire annoncer au sénat que j'ai terminé le mémoire que je dois lui présenter sur les moyens de rétablir lapaii enire Athènes et Mégare. ( Il s'approche de Socrate , le salue avec grâce , et dit d'un ton léger, ) J'apporte xeiQi justes hommages aux pieds de Socrate. '

Socrate.

Vous , Seigneur , dans ce simple logis et dans un moment où l'aurore commence à peine à luire?.. Quoi ! le triomphateur de toutes nos belles , le héros du siècle daigne encore, comme autrefois , se rendre dans la retraite obscure d'un philosophe solitaire, et même presque au point du jour ?

AlcibiadEj d'un ton demis érieu.x.

Ah ! ne doutez point, Socrale , qu'au sein même du tourbillon qui vient de m'entraîner loin de vous, mou cœur n'ait toujours conservé les sentimens de tendresse et de vénération que l'on doit a vos vertus. Je vous jure qu'aucun de vos élèves n'a plus lorlemeut que moi l'envie de profiter de vos leçons.

Permettez,.. ( 7/ tourne d'un grand sangjroid autour d'Alcihiade, ) Vraiment vous voila mis d'un goût inimitable ? Je vois que c'est avec raison que les femmes vous en ont nomme l'oracle. . .. Vous êtes im citoyen unique j vous marquerez, je vous le prédis, dans les annales luxueuses de notre république. ( Il touche le vêtement d'yllclbiade.) Je ne vous demande pas combien cette riche écharpe vous a coûté ; je remarque seulement dans l'admiralion qu'elL' m'inspire, que le plus fastueux potentat de l'Asie vous l'envieroit.

Alcibiade , un peu confus.

Je ne crois pas que ce vêtement soit une chose asses remarquable en moi pour qu'il mérite votre attention,

Vous dites bien ; vous possédez d'ailleurs tant d'agrément dans tous les genres, que ce vêtement n'ajoute rien à l'estime que vous inspirez généralement. La philosophie, dans sa mauvaise humeur , auroit tort de vous condamner; ce brutal de Diogèue en seroit seul capable ; mais Démocrite vous ven^eroit bien par le rire que vous exciteriez e.i lui.

^ Alcibiade, un peu déconcerté.

Continuez l'ironie, Socrate, et traitez-moi sans pilié.

Sans pitié ?... Oh! ce n'est point la mon but , et je crois que vous ayez dû le voir. C'est avec le plus vif intérêt que j'entre dans les détails du mérite qui vous distingue : l'amour du luxe , par exemple. Jamais je n'oublierai ces vers de je ne sais plus quel poëte. ( // récite les vers suit^ans ai^ec une emphase iro~ nique. )

Aux yeux des Citoyens pauvres, mais vertncux, Kntourc cVua cortège élégant et nombreux, Et mollement traîne dans un char magnifique , Qu'il est dons d'étaler un luxe asiatique ! Qu'il est doux de pouvoir honorer en passant D'un regard protecteur le modeste savant!

C'est par vous, mon cher élève, je ne cesserai de le dire , malgré les cris de la jalousie j c'est par vous qu'A'Jiènes jouit enfin fJe mille plaisirs que nos grossiers aïeux ne soupçonnoient même pas... Par vous, on y savoure les délices d'un repas composé jîar une main savante ; c'est vous qui avez inventé l'usage de ces doux parfums , qui , dans ces brillans salons, charment notre odorat. Les jeux , les chants, les danses, tous les arts si nécessaires dans une république, vous doivent parmi nous leur rang, leur prix, leur succès et leur asile : votre génie a fait prendre à ces lieux un nouveau coloris... C'est un fait convenu... Après cela, ne dois-je pas mêler ma voix a la voix publique, pour vous féliciter sur votre retour qui me procure le plaisir inattendu de vous revoir dans mon humble retraite ?

Alcibiade.

A ces traits, je reconnois Socrate elle fini de ses malicieuses remontrances. Selon vous donc, je suis le corrupteur d'Athènes , un homme livré a la mollesse la plus voluptueuse; et cependant, il est de fait, cher Socrate, qu'on m'a vu dans Sparte d'une austérité de mœurs plus rigoureure que celle d'un Laconien, Socrate.

Voil'a, pour le coup, cedontonne devroitpas se douter : car, au fond, le moyen de croire un certain public qui, toujours aveugle dans sa prodigieuse étourderie, se plait à faire courir certains bruits très-accrédités ?

Alcibiade.

Je devine : ce public aura sans doute propagé cett& folle histoire... qu'à Sparte la femme du monarque Agis, beaucoup plus sensible que je ne la voulois... Socrate.

Justement; mais comme je viens de vous le dire, ce public , malgré ses yeux d'Argus...

Alcibiade, virement.

Est un calomniateur.

Socrate.

Voila le mot. La vérité se montre à si peu de personnes , que lorsque tout le monde se réunit à soutenir qu'une chose est vraie , c'est qu'elle est évidemment fausse.

Alcibiade.

Et ce qui démontre que les discours du public sont hasardés , c'est , je le répète , ceî,te sévérité de mœurs aussi volontaire que constante que l'on m'a vu

pratiquer chez les Spartiates. Il est prouve cpi'assis à leurs longues tables de pierre , je m'y régalois de la sauce noire et du pain bis des soldats , comme si j'eusse

assisté au repas du plus gourmand satrape Je vou-

droLs bien savoir ce qu'on peut répondre à cela ?

SoCRATE, Jroidement.

Rien , j'en conviens L'on débite seulement que

sur l'article des mœurs , vous êtes un Prothée inimitable. . . . Quel homme , dit-on ensuite, tut jamais assez dupe pour feindre , sans avoir un intérêt secret , des vertus qu'il n'a pas ? . . . . Enfin , de nos jours , voyez jusqu'où le public pousse la médisance ! il prétend qu'en vrai caméléon , auquel il vous comjîare , vous prîtes , avec une facilité inconcevable , le ton léger , les airs elégans , les goûts frivoles , les mœurs efféminées de rionie. On vante même l'art avec lequel vous excelliez dans les danses rien moins que décentes de ces peuples très-peu licencieux.

Alcibi A DE, a(;ec une fatuité modeste.

Oh ! mais .... je conviens qu'a cet égard on a

souvent applaudi les talens que le ciel m'a départis et

que je déployois quand les . . . circonstances exi-

geoient que je m'y prêtasse.

Fort bien Un bon danseur vaut toujours son

prix , et même en tout lieu . . . Quand vous prîtes l'emploi de notre envoyé à la cour du roi de Perse , le public ( toujours en vous calomniant ) vous reproche d'avoir niéprisé la digne simplicité d'un républicain , pour y étaler tout le faste , toute la magnificence des favoris les plus opulens de ce riche souverain.

Alcibiade , vU>ement.

Oh ! sur cet article , Socrate , je crois pouvoir échapper aux traits que votre censure adroite lance contre moi j assurément vous n'ignorez pas que le ministre d'une grande puissance ne peut jamais être trop magnifique. Plus l'appareil qu'il déploie est somptueux , plus il honore l'Etat qui l'a choisi pour être son représentant. C'est un astre secondaire qui reçoit nécessairement son éclat de l'astre qui lui est supérieur.

Socrate, en souriant.

Mon cher Alcibiade , vous ne me répondez qu'en style poétique et avec votre brillante imagination... Mais si , ( je ne fais que supposer ) si enfin l'auguste envoyé de la République avoit eu la fantaisie de se donner un coursier ou un singe , ou tel autre animal curieux , et que la somme se fût trouvée si extravagante que le

public

Alcibiade, vivement.

J'entends... Vous voulez parler de ce petit épagneul qui ... je l'avoue . . , me coûta ... cent mines ... J'aurois pu , par exemple , m'en dispenser... je l'avoue. S OCRATE, souriant.

Pourquoi ? ce trait n'étoit-il pas grand , mémorable , ne fit-il pas un honneur infini ù l'Etat dont vous étiez l'astre secondaire ?

Alcibiade, avec un ton d'embarras.

Je nierois vainement la misérable et inconnue vanité qui me fit faire presque a mon insçu... J'en ai cependant tiré parti.

Socrate.

Mon aimable ami, rien de trop , c'est l'éloge accomj-li

d'un jeune homme ; mais l'aveu qu'en fait (3e ses fautes

annonce qu'on aie dessein de les réparer. Dites-moi

maintenant quel est le vrai motif qui vous amène chez

moi ? Venez-vous y chercher le moyen d'accomplir la

loi que le sénat a promulguée pendant votre absence ?

AlcibiadEj gaiement.

Mon cher Socratc , vous l'avez deviné.

Je loue beaucoup ce dévouement patriotique , car c'en est un pour vous, pour un homme qui, très-jeune encore , pourroit savourer long-temps les douceurs du célibat.

Alcibiade, ai>ec gaieté.

Sans doute , heureux célibataire , je pourrois vivre au milieu de l'armée nombreuse des maris , sans trop engager ma liberté. Il n'est question que de doter un citoyen pour me remplacer; et ma fortune me permettroit d'en doter cent.... Mais... ce qui m'arrive rarement, j'ai réfléchi... oui , réfléchi... Je veux me marier : j'aime la charmante Myrlhoé , je viens pour l'épouser.

Vous venez , vous venez?.. Il faut avouer que vous avez des résolutions tout à la fois tardives et bien lestes.

AlcibiadEj toujours gaiement.

Pourquoi donc? N'ai-je pas refuse pour votre sage pupille une foule de partis à Sparte , en Perse , dans Argos? Toute la Grèce sait cela; je suis le seul qui n'en parle jamais. Mais , toutes réflexions faites , j'ai vu qu'elle devoit être 'a moi , et que ..... moi seul aussi lui convenois.

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Convenois ! j'étofs presque sûr de l'expression. Alcibiade.

Manqueroit-elle de justesse ? Vous savez que dès ses plus jeunes années , cette charmante enfant me fut destinée pour épouse , tant par ses parens que par les

miens.

Et sans doute que depuis ce projet de convenance , vous n'avez rien négligé pour cultiver les sentimens de cette vertueuse fille ? Quand un amateur de la belle nature veut posséder un jour une fleur rare et exclusivement , que desoins , que d'attentions vigilantes ! Alcibiade, viçement.

A cet égard , j'avoue que j'ai quelques torts ; mais avec quelle ardeur je vais les réparer!... Non , plus de dissipations , plus d'écarts , plus de folies ; il est temps que le disciple de Socrate montre a tous qu'il est digne de l'être.... Jusqu'ici on n'a compté dans la Grèce que ?ept Sages j qui sait si , un jour, je ne serai pas le huitième ! Gela deviendroit unique , et je me sens enfin cette ambition là.

Socrate.

Si c'est avec de pareilles dispositions que vous croyez vraiment parvenir au but , je vous préviens que vous avez encore un assez long chemin à faire. Alcibiade.

Et pourquoi n'arriverois-je point, moi , à la sagesse par im chemin plus court et semé de fleurs ? Les voyages et les louanges m'ont un peu gâté , je l'avoue.... Vous n'avez jamais voyagé , cher maître ?

Non; je me suis toujours dit, et j'ai toujours dit aux autres , n'habitez que la ville où vous n'obéirez qu'aux lois. Ces villes-la sont si rares !...

Alcibiade.

Impatient , je vole annoncer à Myrllioé qu'enfin je suis décidé a lui sacrifier tout, jusqu'à celte liberté qui fut mon idole. Adieu, Socrate. {Il s'éloigne.) SocRATE, Varrètant.

Un moment. . . Avant de faire aucune démarche , êtes-vous bien sûr que la main de Myrlhoé soit libre , et que pendant votre absence son cœur vous ait toujours conservé les mêmes sentimens ? Pardon si j'ose mettre en votre présence la chose en question. Alcibiade.

Quoiqu'on n'ait jamais , sur cela , de science absolument Lien certaine , je suis parfaitement rassuré , et j'ajontcrai encore affirmativement que personne dans Athènes n'aura le droit ou la volonté de s'opposer k mes prétentions.

Socrate, affectant un ton sérieux.

A cet égard-la vous pourriez bien vous abuser.

Alcibiade, légèrement.

Quoi, j'aurois un rival et vous me l'annoncez! Voilk, par exemple , de ces événemens auxquels on n'est point du tout préparé.... Et sans indiscrétion, ne pourrois-je pas savoir le nom de ce rival ?

Socrate, sérieusement.

Non du moins dans ce moment-ci.

Alcibiade, arecjatuité.

Et cet homme , dans la lice qui va nécessairement

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s'ouvrir , et où la main de la beauté est le prix du vainqueur, sait-il que, pour l'être, il faudra qu'il lutte contre moi ?

SocRATE, froidement.

II le sait

Alcibiade.

Il le sait ? J'admire sa circonspection , et , sous

ce rapport , je renonce a combattre un rival aussi redoutable. De grâce , Socrate , dites-moi son nom pour que dans le moment même j'aille rendre mes trèshumbles devoirs à ce héros inconnu, si prompt à la conquête , et le féliciter sur le bonheur que Myrthoé lui destine j car , il n'en faut pas douter , Myrthoé l'aime.

Socrate , froidement,

Myrthoé a pour lui. . . l'attachement le plus sincère,... l'amitié la plus tendre ... et il s'en flatte.

Alcibiade, ai>ec dépit.

Il s'en flatte ? Nous verrons si , devant moi , il sera assez témérairement hardi. .. Je me tais. Socrate , froidement.

Pourquoi ? achevez.

Alcibiade, très-vii'ement.

Il s'en flatte ! il faut que cet homme-la ait un orgueil bien prononcé et voisin du ridicule , pour se flatter de pouvoir jamais..... Lui ! qu'est-il ?

Socrate, froidement.

Comment ! lui ! vous ne le connoissez pas ?

Alcibiade.

Je connois des infimes.... Eh bien ! mon cher maître, apprenez-moi donc le nom de ce rare mortel pour qui

Myrthoé éprouve les sentimens du plus tendre amour

En vérité , je le cherche dans ma mémoire. S o c R A T E .

Quand vous dites du plus tendre amour je ft'ai

j3oint avancé cela . . . mais

Alcibiade.

Soit. Son nom? En a-t-il un ?

Vous serez bien étonné quand vous le saurez... Néanmoins , c'est à Myrthoé elle-même qu'il appartient de vous l'appl-endre. Voulez-vous que nous allions sur-lechamp l'interroger elle-même?

Alcibiade.

Si je le veux' ' . . . Vous conviendrez du moins , j'espère , que cet homme qu'elle a choisi , quand même tous les Dieux seroient j^our lui, ne sera jamais son époux.

SocratEj souriant avecjinesse.

J'en pourrois encore être plus persuadé que vous j mais écoutonsrla. {Ils sortent),

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