SOCRATE, EUCLIDE
S o c R A T E , retournant près de sa table , s'assied tranquillement, remet en ordre quelques papiers , garde quelque moment le silence y et dit ensuite d'un ion sérieux.
Votre silence , Euclide , m'annonce que vous venez de reprendre dans le calme des sens , l'examen de la grande question philosophique dont nous nous entretenions la nuit dernière j rien n'empêche que nous ne la continuions. Je vous disois donc que l'ordre constant qui règne dans l'univers atteste l'unité d'un Dieu, d'un Etre nécessaire j car si plusieurs puissances avoient concouru a ce grand œuvre , vous sentez qu'il n'y auroit point eu de plan initial ; il existe ce plan , puisque le même ordre se développe et se maintient... La même cause qui a créé , soutient , cousci-ve l'immense édifice... Cette cause est cachée, direz-vous j mais si Dieu a dérobé sa nature à notre entendement, il a manifesté sa profonde sagesse , sa puissance et sa bonté dans l'arrangement du tout, et il ne tient qu'à nous d'apercevoir et de sentir l'ordre qui règne constamment dans cette immensité harmonique. Toutes les œuvres de la Divinité sont pleines de sa providence. Euclide.
Par quelle fatalité , mon cher maître , êtes-vous encore calomnié !
Parce que je n'ai jamais pensé , agi , raisonné que
d'après
DESOCRATE. 53
d'après ma conscience, que j'ai résisté avec courage à l'imposture, que j'ai démasqué quelquefois la perfidie des prétendus sauveurs de mon pays ; mais je suis peu inquiet d'être calomnié j tranquille dans ma petite maison, et trop heureux si je pouvois la voir remplie d'amis tels que vous... Supprime l'opinion, me suis-j,e ditamoi-mème,tusupprimes, y'ai éié blessé; la louange d'ailleurs est la chose du monde dont j'ai le mieux appris à me passer : et que me font les clameurs des sophistes? Les sophistes seront toujours les ennemis des philosophes. Ceux-ci ne disent que ce qu'ils savent être vrai, ceux-là se font un jeu de discourir sur tous les objets de la morale et de la politique sans en éclaircir aucun ; ils veulent diriger l'opinion publique pour gouverner a leur profit ; et je l'avoue , la plus grande des impostures , c'est de prétendre gouverner ou conduire les hommes sans avoir la bonté en partage j or le véritable caractère de la bonté dans l'homme public , c'est d'être chaque jour plus indulgent.
Ah ! mon cher maître , la gloire en devient plus grande, après la calomnie; non , il n'y eut jamais aucune sorte d'intérêt ou de terreur qui retint la vérité captive dans votre bouche.
Rien. n'est capable d'intimider celui qui a placé ses 'espérances au delà de ce monde; et si l'on savoit bien que , pour notre bonheur dans celui-ci, nous n'avons besoin que de suivre la vérité; oh! qu'on se tourmenteroit moins pour être tout k la fois méchant et malheureux.
34 LAMAISON
Privilégié aussi le mortel qui j comme vous , a son bon génie !...
Mon démon , vous voulez dire ? ( Souriant. ) Mon démon n'est que le pressentiment secret que nous donnent patience et prudence.
Mais, avec toute votre prudence, quel motif, confiez-le moi, a pu vous déterminer à épouser une femme comme Xantippe ? Sans doute que vous ne lui connoissiez point un pareil caractère?... il a bien fallu ensuite user de patience.
Je le connoissois parfaitement son caractère ; et
quand je l'épousai , ce fut pour être bien sûr qu'il n'y
auroit personne ensuite dans le monde avec qui je ne
pusse vivre j je voulus en outre avoir dans ma maison
quelqu'un qui me rappelât sans cesse l'indulgence que
je dois à tous les hommes , et que j'en attends pour
moi-même.
Eue L r D E.
Je vous admire. . . . mais ne craignez-vous pas que l'orage que Xantippe soulève , ne se dissippe qu'en retombant sur ma tête ?
Non , mon ami , non ; en dépit de son caractère irascible, ma femme m'aime j je la connoisj d'ailleurs, sa jalousie ne s'éteindra-t-elle pas quand elle saura qui vous êtes ? Mais dans ce moment j'ai besoin que vous paroissiez courir le plus grand danger, j'ai besoin aussi
que Myrthoc , effrayée par les menaces que Xantipjîe lui fera de vous dénoncer au tribunal des Trente , si elle n'épouse Alcibiade , consente , ]K)ur vous sauver » ainsi que moi , qui suis voti'e complice , à lui donner enfin sa main : tranquillisez-vous donc , mon clier Euclidej l'arc est tendu , et mon coup d'œil va diriger le trait oia je veux qu'il atteigne... Maintenant si vous voulez descendre au jardin , vous y trouverez le sophiste Anaxandre y donnant ses fausses et brillantes leçons de polythéisme. Voici la clef du petit pavillon , renfermez-vous y, je vous y rejoindrai; j'esjîère vous prouver qu'il n'existe qu'une seule puissance ; qu'en admettre plusieurs, c'est n'en admettre aucune, et que tous les systèmes , a cet égard , ne sont que des erreurs ou des blasphèmes. ( D'un ion animé. )0 mon ami, quand la raison d'un homme éclairé se trouve d'accord avec le cœur d'un homme de bien , c'est que cet homme „a, trouvé la vérité , et le charme qu'il éprouve est le prix de son heureuse décK>uverte.
E u c L I D E , souriant.
Socrate s'anime contre son ordinaire.
Euclide ! l'homme qui parle de Dieu sans une sainte et vive émotion ne s'élève pas jusqu'à lui... Mais quel est ce grand bruit que j'entends? C'est, à ne pas en douter , Alcibiade avec tout le brillant fracas qui l'accompagne ; c'est aujourd'hui sa première visite depuis qu'il est de retour de ses voyages. Retirez-vous , Euclide. ( Euclide sort. ) Oh! comme , d'après le droit que je me suis donné, dès son enfance, de le tancer un peu sur ses fredaines , je vais entrer en fonction 1
mais j'ai dû épargner à sa délicatesse d'avoir pour tC'^ moin des petites réprimandes que je dois lui faire, ua homme qu'il ne connoît pas.