‹ La maison de Socrate le sageChapitre 16 sur 36 · SCÈNE IL MYRTHOÉ, ALCIBIADE, LUTÉCIE · texte numérisé non relu

SCÈNE IL MYRTHOÉ, ALCIBIADE, LUTÉCIE

Alcibiade.

Il me semble , belle Myrthoé , que dans tout ceci , Xantippe n'a qu'un seul tort , mais tort bien réel , c'est de nous supposer peu d'accord , tandis que , nés l'un pour l'autre , il est certain que , quoique séparés , nous n'avons jamais cessé par nos sentimens mutuels...» Myrthoé, avecjt-oideur.

Je ne comprends pas bien , Seigneur....

Alcibiade.

Mais vous comprendrez sans peine et d'après la vérité , que depuis long-temps nous sommes unis par la volonté sacrée de nos très-chers parens. Myrthoé, avec dignité.

Unis c'est trop dire.

Alcibiade.

Ah ! point de fâcherie . , . Destinés l'un a l'autre . . .

né perdons point le temps à quereller sur des mots. Mon amour sent avec le plus vif transport que , dans ce jour , nous avons à nous occuper d'un rapprochement de félicite....

Seigneur!... l'accord fait entre vos parens et les miens ne fût jamais qu'un de ces projets formés dans la joie des festins , entre amis qui comptent dans leur famille , im Yiombre égal d'enfans des deux sexes .... De pareils projets , et qui ne durent pas plus que la fête qui les a fait naître , peuvent-ils jamais devenir un engagement sérieux pour les enfans qui n'y assistèrent même pas?

AlcibiadEj d'un ton léger.

Je vous proteste que ce ton grave ne fait que vous embellir encore plus ; c'est Vénus qui emprunte le langage de Minerve ; votre raison n'est qu'un assemblage de nouvelles grâces. ( AJfectant un air de grai>ité. ) Mais, Madame, obsei-\'ez , je vous prie, que le pacte de nos très-honorés parens ne s'est point fait dans une de ces orgies bruyantes qu'on célèbre aux jours de la gaieté publique. Il a tous les caractères de la sagesse , et, sans doute, il doit avoir toute sa force par le respect profond que tout enfant bien né doit a la mémoire des auteurs de son existence

J'honore et je respecte, avec toute la Grèce, la mémoire de mon père Aristide ; mais ce grand homme , qu'elle a surnommé le Juste , ne prétendit jamais nous unir par d'éternels liens , à moins que nous n'eussions un caractère propre a contribuer au bonheur l'un de

l'autre

l'autre , et jamais il n'y auroit songé s'il eut pu croire que la diftérence de nos goiàts ne pouvoit que s'opj)oser a notre félicité.

Alcibiade.

En vérité , Madame, je ne sais trop a quoi attribuer ce sévère discours... Ah! bon! je devine... Oui , je commence a croire que vous avez remarqué dans mon caractère quelques défauts impardonnables , ou bien dans ma figure quelques imperfections qu'une femme délicate pardonne encore moins; et vous voilà, en conséquence , toute décidée a. briser les nœuds qu'autorisoit la dernière volonté de vos parcns

C'est moi , Seigneur , qui dois avoir quelques défauts capables de faire succéder l'aversion, ou du moins l'indifférence la plus froide, aux sentimens de la tendresse. La chose devient même évidente , quand cette indifférence se manifeste par des procédés qui , renouvelés chaque jour , méritent un nom que je ne leur donnerai point , parce qu'ils ont enfin cessé de m'intéresser.

Alcibiade.

Mes procédés je l'avoue, n'ont pas excessivement ressemblés k ceux d'un parfait adorateur ; mais , ( açec légèreté) je vous le jure , j'ai toujours eu pour vous , pour vos vertus , pour vos charmes , pour tout enfin ce qui vous rend vraiment céleste , le goût le plus réel , le penchant le plus décidé ; sans cela .... ( et je pense , sans vanité , que tout le monde m'en croira ) j'eusse pu, soit ici, soil ailleurs; formçr quelques autres

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engagemens ; mais préférant toujours le nœud premier qui me tient enlacé....

M Y R T H o E , du ton de reproche.

Il paroît que ce nœud , s'il existe , vous a fort peu gêné dans les pays que vous venez de parcourir. Alcibiade.

Chère Myrtlioé ! croyez que toujours fidèle au culte de la divinité que mon cœur s'est choisi, jamais votre amant n'a cessé de vous offrir , de loin ou de près , soii encens ou ses vœux.

M Y R T H o ï' , à part.

Homme séduisant ! quej'aimeroisa te croire, [Haut. ) Le public ne vous nomme pas , Seigneur , le héros de la constance , encore moins un modèle de conduite prudente.

Alcibiade.

Eh ! Madame , vous que vos attraits distinguent autant que vos lumières , devez-vous croire tout ce qui se débite..... Ne sait-on pas que pour peu qu'un certain mérite vous distingue de la foule , soudain la

calomnie

Devient l'omLre qui l'accomjwgne Vous voyez

que j'épargne k votre modestie l'embarras de me le dire.... Cependant quand les faits dont on parle sont si répandus...

Alcibiade.

J'entends... Eh bien ! Madame , rien n'est plus fabuleux... Sparte, dont vous me parlez , sans doute à cause de quelques bruits; Sparte m'a vu exercer le stoïcisme le plus rigide , l'austère Zenon m'auroit reconnu pour le plus fidèle de ses disciples En Thrace, le casque

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en tète, la lance aujîoing, le bouclier- au bras , la cuirasse sur la poitrine , je passois chaque jour à cheval, et chaque nuit à défier a table les convives. Dans ces contrées , c'est à cela que se borne la gloire , et l'on y regarde comme un héros l'homme qui combat , boit mieux que ses rivaux , ou fatigue un coursier ; mais l'on m'accuse d'avoir pris en lonie les airs , les goûts, les modes de ces peuples efféminés. Je demande, Madame, et c'est à vous que j'en appelle ; je demande si la saine politique n'exige pas que nous commencions par suivre les usages de ceux qui nous reçoivent amicalement dans leurs foyers , et cela pour apprendre à les mieux connoître , et pour juger ensuite si on doit s'en faire , oui ou non , des alliés ?.... Que pourroit répondre à cela ce Démosthènes, dont l'éloquence répond à tout.

Démosthènes vous répondroit , sans doute , qu'un homme qui a , dans une ambassade , l'honneur de représenter sa nation , ne doit point déroger jusqu'à devenir l'imitateur de pures folies, sous prétexte

Alcibiade, très-vivement.

Madame , Démosthènes n'est point ici, et voti'e rôle n'est pas de le remplacer : charmante Myrtohé , votre place est un peu loin de la tribune.... Je reprends ma

justification Lorsque, par ordre du sénat, je me

rendis en Perse pour y traiter des intérêts de l'Etat, ma, dépense y fut somptueuse , mon cortège superbe j l'admiration que j'y excitai me démentiroit , si j'osois nier le fait. Mais remarquez. Madame, ce trait.... unique... . Je n'y fis pas de dettes et je partis en plein jour au son des tromiîetles de la capitale.... Mes devoirs

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m'ont retenu trop long-temps , sans doute , loin de vous ; mais le citoyen qui s'est consacré a sa patrie , n'hésite jamais a lui sacrifier ses plaisirs les plus chers. Jugez donc si je n'ai pas été plus a plaindre qu'à blâmer

pendant cette longue absence J'attends, Madame,

d'après cela , votre conclusion.

MyrthoÉ, très-sérieusement.

Ma conclusion , Seigneur , c'est que votre art de persuader devient désormais inutile. Pour vous faire renoncer à vos espérances , je n'ai plus qu'un mot a vous dire.

AlciBIADE, interdit.

Et ce mot ?

MyrthoÉ, froidement.

Le voici : j'ai disposé de moi.

Alcibiade.

Vous avez Mais ne seroit-ce point ici

une de ces inépuisables ressources que votre sexe déploie avec tant de souplesse quand il veut égayer un entretien aussi sérieux que celui , par exemple , où

nous venons de tomber Je vous ai devinée , je

pense.... Allons, convenez, de bonne foi.... MyrthoÉ.

Que je me suis engagée par un écrit signé de ma main.

Alcibiade, gaiement.

Eh î sans doute, je le sais. Oui, cet écrit.... C'est précisément ce qu'il contient , qui me prouve votre

aimable méchanceté C'est à Socrate que cet écrit

s'adresse j c'est Socrate que vous y promettez d'épouser. Vous voyez que je suis instruit j parfaitement instruit l

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Ah ! jeune et belle Myrthoé , à qui persuaderez-vons que le goût de la philosophie ait pu, à votre âge , vous déterminer a épouser un sage . . . révéré , sans doute ; mais a-t-on jamais vu unir les roses du printemps aux glaces de l'hiver. . . . De grâce. . . Madame , terminons un badinage trop long - temps prolongé ; il cesseroit bientôt d'être innocent.

M Y B T H O É , froidement.

Je finis sur ce qu'il vous plaît d'appeler ainsi , Seigneur j je me tais et me retire

Alcibiade, la retenant.

Non, Madame, arrêtez mon sort

M Y" R T H o É j avec un tendre regret.

Alcibiade... votre sort et le mien sont séparés et]K)ur toujours... C'est vous qui l'avez voulu. Alcibiade.

Vous n'avez pas besoin , insidieuse Myrthoé , de tant de rigueurs a mon égard , pour forcer mon cœur a vous aimer.

Myrthoé, at^ec sensibilité.

Avons aimer!... vous !... Ah! si... mais non; vous êtes incapable de jamais éprouver cet amour tendre et fidèle qui pouvoit seul jne résoudi'e... D'ailleurs , je vous l'ai dit , j'ai disposé de moi.

Al ciBIADEj dans la plus grande agitation.

Eh bien ! Madame , je ne dois plus insister sur le refus singulier dont j'éprouve ici la honte... Mais , du moins , j'oserai vous dire que ce refus rendra Xantippe furieuse , que Socrate sera victime de son juste ressentiment, qu'Euciide périra peut-être souS le glaive de la

loi ; que je serai , moi, malheureux , que vous en serez la cause , et que la gloire , enfin , ne me paroîtra plus belle du moment que vous ne serez plus l'objet des travaux que j'ai entrepris jîour elle et pour vous. ( // sort ).

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