SCENE m
mYTxTllO'É , tombée dans la /ef^er/e, LUTÉCIE. LuTECiE, après un moment de silence.
Et vous le laissez aller ?
M ï K T H O É , à part.
Hélas !
L.UTÉCIE j après un autre moment de silence. Vous soupirez , Madame... belle ressource,
Moi ! et pourquoi voudrois-tu ?
Pourquoi ? oh ! je vais vous le dire ; et dussiez-vous
vous courroucer contre moi , je lis dans votre cœur
beaucoup mieux que vous n'y lisez vous-même.,. Vous
allez me contredire ; mais
Tu es folle , Lutécie.
Soit ■■, il n'en est pas moins vrai, avouez-le, oui ou non , que vous aimez Alcibiade.
Supposons que ton observation fût juste , que s'en-, suivroit-il ?
DESOCRATE. 55
LutÉCIE, vivement.
Qu'en tout pays , quand on aime quelqu'un , c'est trèa-mal fait d'en épouser un autre.
M: Y RT H O é.
Ce que tu dis Ui est vrai ; mais tu ne connois pas la situation particulière où je me trouve , ni le motif qui nie détermine a n'en point changer. Ecoute -moi, Lulécie , tu me jugeras après.... Sans goût pour l'hymen, dont il faut cependant bien que je subisse le joug , puisqu'un édit m'y condamne ; je veux qu'en le portant je sois exempte de tout ce qu'il exige des femmes qui s'y soumettent volontairement. Instruite, dès mespremières années , par les leçons sublimes d'un tuteur qui jouit de l'estime publique , je veux , à l'abri de son nom , pouvoir jouir de toute ma liberté et passer près de lui des jours paisibles que l'orage des passions ne troublera jamais. Si le bonheur doit exister pour moi sur la terre , je ne le conçois que dans le parti que je prends; une vie douce, égalq ..... des occupations innocentes,
des talens a cultiver , des services à rendre Sans
inquiétudes, sans désirs, sans remords, crois -moi, Lutécie , avec Socrate , le bonheur de chaque jour ne sera plus pour moi que le doux présage de la paix du lendemain 5 et c'est ainsi qu'on nous peint le tranquille Elysée.... Je veux, au moins, dans ma solitude, jouir de son image et je renonce à Alcibiade,
Lutécie.
Voila bien , ma clière maîtresse , le roman de votre imagination; mais revenons à l'histoire plus véritablç de votre cœur : moi , j'en crois toujours ce que j'y ai lu.
Quand tu as vu Alcibiade a mes genoux, quel motif pourroit me porter a le repousser , si , comme je viens de te le dire , le désir d'une parfaite tranquillité?...
Lut Éc I E.
Quel motif? Le dépit qu'éprouvent au fond du cœur les personnes de notre sexe quand on humilie leur fierté, en outrageant leur tendresse. Oui , un dépit , je m'y connoisj un dépit bien conditionné
M Y R T H o É j d'un ton sérieux.
Ta supposition pourroit m'en faire naître une contre toi ; car , si Lutécie avoit autant de prudence dans le caractère que de vivacité dans la parole , elle ne s'opiniâtreroit pas à vouloir arracher un secret qu'on lui cache.
L U T É c I E , malignement.
Voici donc que vous vous trahissez vous-même , en avouant qu'il en existe un et qu'on veut vous l'arracher. Mais voila qui est fini : que ce jeune Alcibiade , l'élève chéri de l'amour et de la gloire , de la fortune et des grâces , porte ailleurs l'hommage d'un cœur que vous dédaignez et que d'autres recevront avec transport ; désormais , par déférence, je ne vous en parlerai plus,
MyrthoÉ, ai^ec un peu d'humeur.
Ce n'est pas là ce que j'exige de vous.
Lutécie.
Non , Madame , non , je ne vous en parlerai plus ; je ne veux pas que vous ayez deux fois dans le jour k tiie reprocher une imprudence.
DESOCRATE. 67
Je vous avertis , Lulccie , que vous en prenez le
chemin,
LutÉciEj gaiement.
Allons , Madame , je vais retourner sur mes pas ; mais je vous donnerai auparavant une preuve, sans réplique,
que votre hymen avec Socrate
MyrthoÉ, rinterrompant v'n^ement.
Reconnois donc que c'est justement ainsi que je me
sauve de moi-même ; je te l'ai déjà dit Un amour
de vénération , une sainte tendresse me décide a passer ma vie dans la société presque divine du plus parfait des mortels.... Si,commemoi, tu connoissois Socrate!... la réunion de toutes les vertus forme son caractère ; quelle paix dans son cœur ! avec quel charme il la répand sur tout ce qui l'environne ! Il est sous l'œil de la Divinité, comme un enfant qui sourit sous les regards de sa mère.,., et moi, je vivrai sous les siens.... Tu vois donc bien que ce n'est point le dépit qui m'égare , mais la raison la plus réfléchie qui me conduit. L u T é c I E.
De sorte que votre futur hyménée n'aura rien de terrestre; il tiendra de l'union des intelligences célestes; voila , certes , du merveilleux ; il faut toujours s'y attendre avec vous ; mais j'entends Xantippe.