SCÈNE V
ALCIBIADE, LUTÉCIE.
AlciBIADEjï/» papier à la main, à Lutécie , qu'il prend pour Myrthoé. *
Il faut enfin , charmante Myrthoé , que cédant à toute la violence de la passion qui m'enflamme.... ( En riant. ) C'est toi , Lutécie ?
LUTÉCIE, à part.
Si cette méprise avoit toujours pu durer !... mais..
Alcibiade.
Où est ta belle maîtresse ?
Elle vient (le me quitter... Et vous, Seigneur, si je devine bien, vous venez vous expliquer avec elle sur l'étrange , sur la bizarre , je pourrois dire la ridicule situation oii vous vous trouvez tous deux. Vous faites bien de ne pas perdre un instant pour faire réussir votre mariage... car pour elle , je vous jure qu'elle n'en perd aucun pour le faire manquer.
Algibiade.
Heureusement , je puis au moins me flatter qu'elle ne songera plus à épouser Socrate, que d'ailleurs j'honore beaucoup... Mais y pensoit - elle. C'eût été comme si Hébé eut voulu épouser Saturne... et puis , de quelle horrible ingratitude n'usoit-elle pas envers moi, qui, comme toute la Grèce le sait , lui ai sacrifié cent beautés, qui, d'honneur, me juroient des tendresses, mais sans fin? ( Il laisse tomber , sans s'en apcrcei>oir f le billet qu'il tient à la main. )
C'étoit en Perse apparemment, Seigneur?
AlciBIADEj d'un ton léger.
Ma foi, mon enfant , par tout pays. A Sparte, àColchos,aThèbes, à Syracuse, dans Argos..Tu ris, friponne., ah ! tu ne sais pas une chose , c'est que j'ai eu souvent l'idée d'en faire une carte géographique à mou usage : je voulois , pour ]ne soulager la mémoire , y marquer les principales villes oii je me suis distingué par mes riantes conquêtes; je voulois même , pour me placer au-dessus de tous les héros en ce genre, imiter les colonnes élevées par Hercule... Mais, à te vrai dire , j'ai pensé depuis que ce sefoit de ma part un
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mouvement d'orgueil personnel ; je laisse cela à mon historien... La Grèce a la bonté de vanter en moi quelque mérite ; eh bien , je serai le seul au monde qui n'en parlerai point.
LuTÉCIE, à part.
Je m'en aperçois. ( iïaz^/. ) Vraiment , Seigneur, il est aisé de croire qu'en tout pays les femmes ont dû vous trouver des grâces particulières et propres à les charmer.
Alcibiade.
On le dit, et tu sens bien qu'il ne meconviendroit pas de démentir la voix publique à cet égard ; c'est une présomption qui seroit indécente, et dont je me sens incapable... Mais à propos , tu viens de me dire que le temps presse , et qu'il faut que je détermine au plutôt la volonté de ta belle maîtresse... Sans doute , elle est visible... il faut... Allons , je vais. ( Cherchant son billet qu'il a laissé tomber : ) Mais où est-il donc?
Que cherchez-vous ?
Alcibiade.
Eh ! le billet de Myrthoé à Socrate que Xantippe m'a remis... Ah! le voici. ( Il ramasse le billet. ) La parjure , au mépris d'un accord formé par les deux familles , vouloir contracter un nouvel engagement !... Et avec qui?... ah! je respecte Socrate... oui, je l'aime, qu'il demande ma fortune, je la lui donne ; mon sang , il est a lui ; mais ma maîtresse ?... Eh ! que diroit de moi toute la Grèce ?. . après les plus brillans triomphes , être vaincu par un homme que la
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nature avoit destiné à être le père plutôt que l'époux de cette belle inconstante j ah !...
Elle a tort.
Alcibiade, vivement.
Autant de torts que de charmes... Oh ! nous verrons , si , lorsque lui montrant ce billet. L u T É c I E.
C'est donc ce fameux billet qui vous déconcerte ? chacun ici l'a vu , il a passé de main en main ; moi seule je n'ai encore pu le lire : Seigneur, permettez qu'à mon tour.
Alcibiade, donnant le billet.
Tiens... vois si j'ai sujet de me plaindre, et si je devois m'attendre à l'injurieuse préférence qu'elle accorde à un homme qui même ne la lui demandoit pas. Tu ris, je pense ?
Oui.
Alcibiade.
Ce billet te paroit donc bien plaisant ?
Non.
Alcibiade.
Que me diras-tu pour le justifier ?
L u T É c I E. Rien.
Alcibiade.
Qu'y trouves-tu donc de si flatteur pour moi?
Tout.
Alcibiade.
Alc ibiade.
Oui non , rien , tout : sais-tu que cela m'impatiente ? Quoi , un billet qu'elle-même a remis dan» les mains de Socrale.
Mais le voila dans les vôtres... cela dit beaucoup... D'ailleurs , plus j'examine le sens qu'il renferme, plus j'y vois un bon effet au porteur.
Algibiade.
Quoi! ce billet me conviendroit ? Quoi ! entre mes mains il pourroit tourner à mon avantage ? Dis , seroit-ce la ta pensée ?
Oui, et je n'en rabattrai rien.
Alcibiade. '
Mais tu n'en comprends donc pas les expressions ? elles sont pourtant fort claires... Celle-ci, par exemple. ( // lit. ) Dans cette liaison intime nous vivrons fraternellement. Fraternellement ! Ah ! je jure bien qu'un billet au porteur , de ce style, ne sera jamais accepté par moi.
Fraternellement , veut dire être unis pour jamais , par les sentimens de l'amitié la plus tendre , la plus sincère : peut-être auriez-vous désiré que le mot d'amour remplaçât celui d'amitié ; mais quelle fille pudique a jamais écrit ce mot ? Et cependant , homme injuste , vous vous emportez contre ma maîtresse... Pourquoi, pour un mot que vous interprétez mal?... AlcibiadEj vivement.
Et cette autre phrase... Je serai , de nom seulement,
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votre épouse. De par tous les Dieux , Myrtlioé , je ne serai point votre époux, en peinture : quel affront a vos charmes !... Tu penses bien...
L UT É c I E , r interrompant vivement. C'est assez, Seigneur... je n'entends rien à ces mystères... Mais que direz-vous sur cette clause : De consentement volontaire et libre , Jaites expédier l'acte par un Tabellion.
Alcibiade.
Eh bien !
Pourriez-vous être aveugle au point de ne pas voir ici l'expression la plus décisive ?... Débats modestes de la pudeur qui cède à l'amour triomphant. Quoi ! un Athénien , un enfant ingénieux de la Grèce , Alcibiade enfin, auroit besoin des leçons d'une Gauloise , qui fut élevée sous le toit grossier d'un barbare. Alcibiade , transporté.
Je comprends enfin ; oui , tu me donnes une nouvelle preuve de l'esprit que j'avois déjà remarqué en loi. Ah! comment, distrait, préoccupé, n'ai-je pas d'abord deviné la petite coquetterie de ton adorable maîtresse. Dans le ravissement de ma joie , il faut que je le témoigne. ( Il s'approche de Lutécie. ) LutÉcie j le repoussant et luijaisant une rêvé" rence respectueuse.
Seigneur , dans la Gaule un peu sauvage , on n'a point encore adopté les mœurs charmantes d'Athènes, de Perse et d'Ionie.
Alcibiade.
On y viendra, mon enfant ; les peuples y sont gais , vifs , prompts , curieux , changeans ; quand ils auront
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coupé leurs bois impénétrables , ouvert des cliemins ; quand les Rémois auront autour d'eux planté des vignes,... Va, Lulécie , ils prendront goût à notre vie agréable , ils nous surpasseront même a ce que j'entrevois ; et Lutécie', cette ville dont tu portes le nom , et qu'arrose , que caresse la Seine dans sou cours sinueux, vaudra un jour Perséj)olis... Mais, Myrthoé ! qu'elle tarde a rentrer. Si je savois où la rencontrer. L u T K G I E.
Vous la trouverez chez son homme d'affaires ; courez , et vous verrez dans quel embarras ce fripon l'a mise , en lui volant , au nom de la loi , la plus grande partie d'une somme qu'elle se proposoit de donner en dot à la personne qui , en se mariant à sa place, devoit la délivrej- de l'obligation d'obéir à la despotique loi du sénat.
Alcibiade.
Dieux ! qu'entend-je ?... Une doi a la personne qui la délivrera , en se mariant à sa place !... Pourquoi donc ne me disois-tu pas le nouvel obstacle qu'il me faut surmonter ?...
Lutécie.
Ceci est bien étrange. Quoi ! je suis forcée k tout vous expliquer , à vous 7 Prenez garde , Seigneur , que j'en vienne a douter si vous méritez cette brillante réputation que vous vous êtes acquise. Vous aimez ma maîtresse , vous voulez l'épouser. Eh bien ! devinez ; car enfin h. vous Tesprit , si vous cherchez la victoire.
Alcibia d e, s'élançant.
J'y vole. ( Il sort. )
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