X A N TI P P E
Et VOUS promcltez-vous de la déterminer? car enfin il se pourroit bien qu'ayant moins de patriotisme que lui , elle ne voulût point qu'elle employât ce moyen pour faire preuve du sien. Oh ! si j'étois à sa place , je sens que je mourrois plutôt que de souffrir une pareille indignité : mais qui est donc cette femme dont vous présumez obtenir le consentement? quel est son caractère, en deux mots ?
Son caractère ?... Loin d'avoir la douceur qui fait le méx'ite et le charme de son sexe , elle est souvent sujette à de longs emportemens, qui la rendent capable de se livrer... à certains excès.
. Xantippe.
Ah Dieux ! mon cher mari , prenez bien garde à ce que vous allez faire ! Qui sait ce qui pourroit arriver, lorsque vous lui annonceriez que le sien veut prendre une seconde femme... Et lui... quel homme
est-ce ?
Lui?... Comme quoi Vous dirai-je ?... mais il est comme un autre homme.
Xantippe.
Est-il riche ?
Non.
Est-il jeune?
Non.
Xantippe.
Xantippe.
Esl-il beau ?
Il ne passe pas poui* tel , a dire vrai.
Xantippe.
Le connois-je ce personnage-lk ?
Beaucoup.
Connois-je aussi sa première épouse ?
S O c R A T E , souriajit.
C'est votre meilleure amie j elle voudra tout ce que vous voudrez : il est impossible que sa volonté ne soit pas la vôtre.
Cela est plaisant ! ( Elle rit. ) Ah ! ah ! ah! Ma foi, ma bonne dame, puisque les choses sont ainsi, je vous jure, par les Dieux immortels , que j'y consens de tout mon coeur j je serai la première , pour la singularité du fait , à vous presser de conclure votre mariage. ( Elle rit encore plus Jort. ) Ah! ah! ah! ah ! ah !... Mais , mon cher mari, qui sont ces étrauT ges gens-la !
S o c R A T E j Jroidement.
Vous et moi.
Xantippe, J'urieuse.
Ah fourbe ! ah perfide ! parjure!... C'est ainsi que , par un détour artificieux , tu es pai-venu a me faire consentir 'a... Mais crois que je saurai bien t'empècher d'obéir , comme tu t'en flattois, a l'infâme décret dont ton libertinage voudroit s'autoriser.
S OCRATEj souriant,
Mécliante citoyenne, qui ne voulez pas qu'un liomme qui a déjà une femme , se sacrifie entièrement pour le bien de l'Etat, en se chargeant d'une seconde. XaNTIPPE, aç'ec colère.
Le sacrifice est bon la, traître ! Ali! si les Dieux ne m'avoient pas donne la modération eu partage, tu verrois jusqu'oui monte la vengeance d'une femme , lorsqu'on veut partager avec une intruse un bien qu'elle a si légitimement acquis à la face du ciel ! ( Elle se promène à grands pas. ) Certes , il lui sied bien , avec ce beau visage , de vouloir jjlaire a deux femmes à la fois , lui qui devroit sans cesse remercier la fortune qui, contre toute apparence, lui en a fait trouver une qui... et sans la patience dont elle est douée...
SoCRATEj l'interrompant d'un ton riant.
Je vois avec plaisir, ma chère Xantippe, votre amour s'opposer avec un ton aussi sentimental au mariage qu'on me propose. Cependant , croyez que ce nouveau nœud n'affoiblira point dans mon cœur celui qui, depuis tant d'années , m'attache à vous j qu'il ne changera rien dans notre maison , et que, comme ci-devant , ma chère femme grondera , chassera , voire même , battra a son aise tout son monde, quand ce sera
la son bon plaisir.
Xantippe.
Ah ! jamais , non , jamais vous n'auriez osé concevoir, encore moins m'annoncer ce honteux et ridicule mariage , si , me reposant trop sur votre bonne foi je n'eusse pas négligé de connoitre ce qui se passe
DE soc RATE. 21
toutes les nuits chez moi : vraiment je mo ferois aujourd'hui une belle réputation par la ville , si l'on savoit qu'une femme y vient sccrctcnient passer avec
vous et...
S o c R A T E j alarmé.
Qui vous a dit qu'une femme?
Xantippe.
Qui? Personne ; mais ces yeux que voici l'ont trèsbien vue : osez les démentir.
L'apparence souvent...
Xantippe.
Ah oui ! sans doiile, mes yeujc seront des témoins suspects !
SocRATEj d'un ton sérieux.
Xantippe !... par la Divinité qui grava dans tous les cœurs honnêtes les lois sacrées de l'hospitalité , gardezvous bien d'être assez imprudente pour oser jamais dévoiler ce mystère. Les plus fortes raisons me forcent à le tenir très-caché.
Xantippe.
Ah î je le crois ; car bien des gens pour qui ce mystère n'en est plus un , m'ont certifié que cette femme voilée qui , nuit tombante , vient vous voir , est née... le dirai-je? dans cette maudite contrée avec laquelle , depuis long-temps , nous avons la guerre la plus affreuse. Dans cette contrée qui , vous le savez comme moi , punit de mort tout Athénien qui ose en approcher , et dont les habilans , surpris dans Athènes , sont, par représailles, livrés au supplice... Oui, l'on dit enfin que c'est une Mégarienue.
S O C R A T E j d'u?i ton animé.
Qui peut vous avoir révélé? Que jamais voire langue indiscrète!... Gardez-vous bien!...
Xantippe.
Suffit j mais gardez-vous bien , vous , de provoquer mon ressentiment en osant épouser votre pupille. Ah ! si, par mon aveugle indulgence , je n'avois pas favorisé votre liaison avec cette Mégarienne , vous n'oseriez ])as vous autoriser aujourd'hui de ce décret du sénat. Quanta moi , je vous déclare que, par un mot de ma main , je vais prévenir Alcibiade , votre élève , de la jierfidie que vous lui faites , en lui enlevant soiî amante. Je me rendrai de là chez Myrlhoéj je vais lui reprocher son indigne trahison envers Alcibiade ; enfin, pour achever de purifier toute la maison, je me préparerai ( supposé qu'elle osât y reparoîtro ) à la bien recevoir. Adieu, Socratej ou je réussirai a vous faire renoncer à votre extravagant projet, ou j'en serai vengée. Adieu. ( Elle sort. )