‹ La maison de Socrate le sageChapitre 7 sur 36 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

SOCRATE, XANTIPPE parcourant la scène açec agitation.

S 0 c R A T E , d'un ton serein.

Vous voulez donc absolument , ma chère f-^mme , me reconduire jusqu'en mon cabinet ? Rien de plus civil , assurément ; cependant je vous prie de modérer un peu cette agréable humeur, ces charmantes viva-

DE SOCRATE. ii

cités qui viennent de vous échapper ; tout le monde n'en sentiroit pas comme moi le prix inestimable. X A N TIPPE.

Comment, moi, des humeurs capricieuses!....

Elles ont donné un long exercice a ma philosophie, et je ne dois pas d'après cela m'en plaindre. Xantippe.

Croyez-vous que je ne fusse pas désolée au possible du moindre accident qui vous arriveroit? v

Pour cela , je le crois.

Xantippe.

Eh bien donc ! d'après ma tendresse toujours égale , l'on ne devroit pas laisser ignorer à sa femme tout ce qu'il lui importe de savoir.

J'intercède depuis une heure pour vous parler de cette affaire importante, pour laquelle. ... X A N T I P P E j eji colère.

Eh bien 1 j'écoutois. ...

Oui, mais selon votre coutume.

Xantippe.

Vous verrez que j'aurois encore tort de m'emportei-. ( Marchant à grands pas. ) Non , il me faut une patience. . . unique ; une patience. . . comme la mienne pour pouvoir y résister,

En effet, tout autre y succomberoit j aussi la douceur de votre caractère vous donne-t-elle dans Athènes une

la LA MAISON

telle réputation , qu'il n'y existe pas un seul mari qui n'envie mon sort.

Xantippe.

Je le crois ; car rien n'est plus vrai , que toutes mes attentions journalières. . . .

Or, pour revenir à l'affaire dont je vous parlois. . .

Xantippe, en colère.

Avoir pour époux un philosophe d'un phlegme impatientant, que rien n'échauffe j un homme caustique qui me raille sans cesse 5 un esprit de travers , un original de laveu de tout le monde qui, dans les excès d'un délire particulier, aime tout ce qu'on hait, et fuit tout ce qu'on désire ; un impie , a ce qu'on m'assure, qui ne reconnoît qu'un Dieu. . . S o C R A T E.

Oh I pour cela , c'est la vérité pure. X A N T I P P E.

Que les prêtres et les magistrats poursuivent.

Et de concert , ma très-chère femme.

Xa"ntippEj redoublant de colère.

Un homme , enfin , qui, d'une laideur singulière.... ne m'en est pas peut être plus fidclc jiour cela. . . . N'y a-t-il pas Fa de quoi allumer la colère de toute

femme honnête, et qui n'est pas de marbre

Dieux, que je suis a plaindre !

SocRATEj souriant.

Comment donc, ma chère Xantippe! vous excellez a faire les portraits j c'est un talent que je ne vous connoissois pas encore et dont je vous félicite 3 ainsi,

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comme le portrait d'un homme ne doit jamais être plus ressemblant que quand c'est sa femme qui le peint , je vais m'occuper sérieusement à me corriger des défauts

Xantippe, furieuse.

Par Junon! ce sang froid maudit et ce langage m'irritent avec tant de violence , que si j'avois moins de... modération... mais je me tais. ( Elle le tiraille par sort, manteau. )

SocRATE , souriant avec douceur.

Oh ! «de grâce , ma chère Xantippe , n'exercez votre modération que sur moi seul ; ce pauvre manteau ! il n'est pas neuf, vous le savez j et je le déclare innocent.

Xantippe, se jetant sur une chaise.

Ouf! ouf! je suffoque... ouf!

SoCRATE, d'un grand calme.

Songez, ma chère femme, que vous vous incommodez beaucoup ; la colère fait toujours du mal, et même chez vous... mais s'il le faut! soulagez-vous encore un peu, puis écoutez...

Xantippe.

11 rit , il rit.

C'est de notre jeune pupille , ennn , que je veux vous entretenir. Vous connoissez, et vous devez respecter l'édit du sénat, qui ordonne a toutes les filles de se marier.

XantippEj brusquement.

Eh bien ! mariez-la.

S 0 CR a T E.

C'est ce que je ferai.

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Eh ! qui s'oppose à cela !... Voyons?

Elle est tVun caractère sociable , excellent j son âme est douce comme sa voixj son cœur est tendre j elle loue le bien , pardonne le mal et n'en fait jamais ; jamais le plus léger caprice... jamais le moindre emportement n'a troublé l'aimable sérénité de son âme. Xantippe, ai>ec impatience.

Jamais ! jamais ! Eh bien ! tant mieux pour qui l'aura, cette tant jiarfaite créature !... S o G R A T E.

Trois fois heureuse la famille qui la recevra dans son sein !

Xantippe, brusquement.

Heureuse ou non, je voudrois bien savoir quel motif vous porte aujourd'hui à tant nous prôner son rare mérite.

SoCRATEj en souriant.

C'est qu'elle est votre élève , et qu'en faisant son éloge , on fait aussi le vôtre. N'est-il pas naturel de croire qu'une si jeune élève n'a dû toutes ses vertus qu'en les voyant journellement pratiquer par celle qui a veillé \ son éducation ?

Xantippe, à part.

Le traître!... (Haut.) Alcibiade est sans doute a la tête de ceux qui aspirent à épouser Myrlhoé ; et je crois qu'il est même le seul qui soit digne de l'obtenir, ou qui puisse, du moins , i-aisonnablemeut s'en flatter.

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S o c R A T E , sérieusement.

Je vous dirai qu'elle ne l'en croit plus digne...

Xantippe, vivement.

Pourquoi ?

C'est un trompeur...

Xantippe, très-vivement.

Qu'inaporte ! Tous les hommes ne le sont-ils pas ? S 0 c a A T E.

Puis, l'on assure que ses égaremens ont scandalisé toute la Grèce.

Xantippe, très-vivement.

Ajoutez, mon très-cher mari, que l'on affirme aussi partout que ce sont vos belles leçons de sagesse qui lui ont fait perdre cette modestie qui lui étoit naturelle : mais, encore une fois, laissons-là ce qu'on dit! Cet Alcibiade , tant volage , peut très-bien encore être amoureux de votre pupille j et je ne doute pas, moi, qu'elle ne lui pardonne quelques folies passagères , auxquelles les chaînes du mariage l'empêcheront désormais de se livrer.

Vous vous trompez ; notre Myrthoé , qui sait réfléchir , ne l'aime plus. ( D'un ton sérieux. ) Elle a fait même un nouveau choix... Elle s'est déclarée ouvertement , et je supplie son institutrice de vouloir bien souscrire à sa résolution.

Xantippe.

Qu'entends-je ? un nouveau choix ? Eh ! comment cela s'est-il pu faire sans que j'en aie rien su , moi qui veille de très-près, l'œil toujours ouvert sur sa

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conduite; moi qui devine , jusque dans les moindres choses qu'on voudroit me cacher , l'inlention secrète de tous ceux qui m'environnent ?

S o C R A T E , froidement.

Je vais , si vous avez la bonté de m'écouter , vous l'apprendre...

Xantippe, ai^ec impatience.

M'apprendra?... soit... voyons donc, parlez, parlez. SoCRATE, tranquillement

Vous savez que la peste ayant ravagé une partie de l'Attique, et que les murs d'Athènes se trouvant presque vides . de citoyens et de soldats , le sénat , pour prévenir...

Xantippe, apec impatience.

Abrégez, Socrate, abrégez.

SocRATEj reprenant sa tranquillité.

Pour prévenir cette déplorable disette , a établi que, sans blesser les lois, chaque citoyen pourroit désormais avoir deux femmes a la fois , afin que l'Etat repeuplé vers le cinquième lustre , redevint aussi formidable aux Perses , qu'il l'étoit avant le terrible fléau qu'il a éprouvé.

Xantippe, apec impatience.

Eh! ne sais-je pas bien cela? Pourquoi m'enmiyer par le récit d'une chose dont tout le monde a l'oreille rebattue.

Socrate.

Un moment... Cette loi , sur la pluralité des femmes, dites-moi... la... entre nous et tout inlérct kpart...

comment la trouvez-Aous ?

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XaNTIPPE, très vivement.

Impertinente , absurde , insolente, misérable, enfin comme presque toutes les autres. ^

S o c R A T E , jfroidement.

Alors*. i tant pis.

XaNTIPPE.

Tant pis ! Pourquoi ?

C'est que l'époux dont la jeune Mjrthoé a fait choix est déjà... marié.

XaNTIPPE.

Marié ! Eh bien ! que m'importe?... Je remarque seulement que votre sage pupille fait voir un goût bien extraordinaire ... Un homme marié!

S o c R AXE.

Il se peutj mais je vous proteste que rien n'a forcé son choixi.. Elle a voulu... décidément voulu.

XaNTIPPE,

Bah ! et lui, qui a déjà subi le joug du mariage, quel motif l'oblige a former une nouvelle chaîne?... Mais je devine... oui, un de ces caprices trop ordinaires aux hommes.

S o c R AT E.

Lui ! point du tout 3 il prétend "seulement obéir a la loi, qu'il respecte, et concourir, pour sa part, au bien de sa patrie.

Mais la femme de ce patriote y consent-elle?

Elle ignore encore le parti qu'il a pris ; ce n'est que dans quelques instans que je vais le lui faire connoître*

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