‹ La maison de Victor HugoChapitre 30 sur 92 · JEAN VALJEAN DEVANT LE TRIBUNAL · texte numérisé non relu

JEAN VALJEAN DEVANT LE TRIBUNAL

Par Devanibez.

non plus, surtout lorsqu'il s'agit d'un musée comme la Maison de Victor Hugo, ouverte aux plus humbles parmi le peuple, comme aux plus difficiles parmi les raffinés. Au reste, nous avons tous, et sous la forme la plus simpliste, besoin de leçons de force et de bonté, et nous les trouvons aussi bien dans le morne « fait-divers » que dans la plus belle invention de l'imagination. Nous prenons ce mot de fait-divers dans une acception nullement ironique, puisqu'il s'agit de la vie elle-même. Victor

LA .MAISUN DI-; VICT(JR HUGO

Hugo est un sublime inventeur de faits-divers. Il n'en est pas de plus naturel et de plus beau que celui de cet homme qui, devenu honnête, considéré, averti, à force d'effrayante volonté, se voit obligé de venir déclarer, devant un tribunal, qu'il n'est qu'un ancien forçat, afin de sauver une épave humaine, dont une condamnation injuste ne ferait, en apparence, de tort à personne, pas même peut-être à cette pauvre brute isolée de tout. Faitdivers aussi, et très émouvant, celui de ces pêcheurs, surchargés d'enfants, dépourvus de ressources, presque de pain, se mettant de gaîté de cœur sur Ips bras les mioches d'une voisine morte, alors que la saison fait la mer menaçante et la pêche ingrate. Tels étaient les deux récits vraiment humains que M. Devambez et M. Steinlen avaient à mettre en scène. Ils l'ont fait très heureusement, l'un avec sa vision caractérisée, colorée; l'autre avec son fort et sérieux dessin et le sentiment d'humanité qui a toujours régné dans ses constatations de la vie populaire.

Passons, pour terminer, aux pages d'histoire vraie, qui complètent cette histoire imaginative, non moins attachante d'ailleurs, qui est le drame, le poème ou le roman.

Une seule composition relative à l'histoire de notre pays. Il est vrai qu'elle rappelle un des livres les plus graves de Victor Hugo, et celui qui correspond à la partie la plus en relief de sa vie politique. Ce livre, c'est l'Histoire d'un Crime; cette heure importante de la vie politique de Victor Hugo, c'est sa formidable opposition à l'Empire; le chapitre qu'en a choisi M. Jean-Paul Laurens, c'est la Mort de Baudin.

Quatre œuvres des plus remarquables rappellent la vie de Victor Hugo lui-même. Et la galerie se termine ainsi, de façon en rnême temps émouvante et triomphale. Car, par un choix heureux, ces tableaux sont une commémoration et un symbole de quatre dates considérables de cette vie. de quatre aspects dominants de cette extraordinaire carrière d'hornme et de poète.

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I.a Biiliiillc d'IIcnmni, par M. I)L'snai\l. c'est le souvenir J'iine (Ciivre retentissante, et c'est le commencement de la lormidahle gloire littéraire.

Les Obsèques de Charles Hugo, par M. Vierge, c'est le souvenir de Tannée terrible, de la dramatique rentrée en France du proscrit; — et c'est le symbole de la vie familiale de Victor Hugo, mêlée de hautes joies et de douleurs plus hautes encore.

La Fête des quatre-vingts ans, par AL RatTaëlli, c'est lu vieillesse, — et c'est l'hommage du monde, où désormais toute opposition haineuse et inintelligente est vaincue et noyée.

La Veillée sous l'Arc de Triomphe, par AL Roll, c'est la mort, — et c'est l'immortalité.

Le tableau de AL P. -A. Besnard ouvre ce cortège d'événements d'une manière indiciblement spirituelle et entraînante. C'est la véritable peinture d'histoire que celle-là, l'évocation et l'interprétation d'un fait, d'une époque, d'une société, par un artiste plein d'imagination, de sensibilité et de culture. Bien que le cadre soit reconstitué rigoureusernent, que les indications de costumes, de personnalités, soient d'une érudition sûre, la vérité de la scène ressort plus encore de la façon dont l'artiste Fa rêvée et nous la fait rêver avec lui, que de la stricte exactitude historique. Un événement ainsi conté, c'est plus et mieux qu'un document, c'est la vie même, prolongée par un artiste et poète. AL P. -A. Besnard a représenté \a Bataille d'Hernani au moment où elle va s'engager. Les spectateurs achèvent d'arriver et de prendre leurs places, du moins les spectateurs des places aristocratiques, pour ne pas dire hostiles; car ceux des lignes de combat sont installés depuis longtemps, tumultueux, impatients, tout frémissants d'attente. Ce sont les poètes, les artistes chevelus et truculents, les « Jeune- France >' aux chevelures ondoyantes, aux pourpoints arrogants. Ceux-là sont massés dans l'orchestre des musiciens, qu'on leur a abandonné pour cette grande soirée. Leur chœur enthousiaste

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alternera ou se confondra avec celui, formidable, des galeries supérieures. Pour le moment, ils regardent d'un air de défi les classiques et les bourgeois prendre leurs places aux fauteuils d'orchestre. Théophile Gautier se carre insolemment, les pouces dans les entournures de son gilet ccarlale. Un Jeune-France est hardiment monté sur la scène et, pour tromper l'attente, déclame, dans le tumulte, pour lui seul, des vers de combat. Et, aux fauteuils, des personnes plus sages, ou moins bien disposées, regardent ce bruyant groupe avec quelque sévérité ou quelque effarement. 11 n'y a pas, cependant, que des ennemis dans cette région tempérée, car on y voit Musset, Lamartine, Alexandre Dumas, M. Thiers, M. de Humboldt; il n'y a pas, non plus, que des bourgeois, car Delacroix dresse fièrement sa tète pâle. Au balcon et à la rangée des loges, c'est l'éblouissement des fraîches toilettes, des cheveux à grandes coques, des pierreries et des bras nus. Le lustre jette là-dessus sa lumière encore atténuée. Le rideau rouge et or est baissé sur le redoutable inconnu du spectacle de tout à l'heure. Victoire? Défaite? Tempête à coup sûr, car cette salle si brillante, si vivante, si vraie de mouvement et d'expression, est surchargée d'électricité. Et c'est bien là, telle qu'elle s'est passée, la Bataille d'Hernani^leWe. que M. Besnard l'a retracée, avec une merveilleuse faculté d'évocateur, et suivant son habituelle méthode qui consiste à préparer l'œuvre par une longue et minutieuse étude , une composition anxieusement cherchée et mise en place, puis, cela fait, à enlever tout ce qui fait la vie et l'éclat du tableau avec une verve fiévreuse et un esprit étincelant.

Le dessin de Vierge commémore avec beaucoup de vérité et de couleur les obsèques si dramatiques de Charles Hugo. Dramatiques par les circonstances : « Victor Hugo, comme l'écrivait le Rappel [i 5 mars 1871), après ces dix-neuf ans d'exil et de lutte, suivis de ces six mois de guerre et de siège, ne sera rentré en

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France que pour ensevelir son lils à côté de sa fille, et pour mêlera son deuil j-iatriotique son deuil paternel. » Dramatiques par l'heure et par Tambiancc : » D'instant en instant, le cortéye grossissait. Place de la lîastille il y a eu ime chose touchante. Trois gardes nationaux, reconnaissant Victor Hugo, se sont mis aussitôt aux ci')tés du corbillard et l'ont escorté, fusil sous le

LES OBSEQIES DE CHARLES HLGO.

Lessin de Daniel Vierge.

bras. D'autres gardes nationaux ont suivi leur exemple, puis d'autres... Çà et là on entrevoyait des barricades. « Et ceux qui les gardaient venaient présenter les armes à cette gloire désespérée.... » L'excellent dessinateur a bien rendu ces aspects de Paris belliqueux et endeuillé. La minute est tragique. C'est le iSmars. Paris va retomber dans les plus terribles épreuves; rien n'est lugubre et ne s'accorde avec le moment comme ce convoi

funèbre traversant les rues métamorphosées par les luttes

loC LA MAISON DK VICTOR IIIGO.

soutenues et à soutenir, et comme cette sorte d'armistice des larmes de Victor Hugo entre le bombardement d'hier et les barricades de demain.

Quel contraste que celui que nous offre le tableau de M. .I.-F. Raffaëlli avec cette page douloureuse ! Dix ans se sont écoulés. Nous sommes en 1881 ; Victor Hugo entre dans sa quatre-vingtième année. Paris est en pleine paix. Il a Tadmiration et l'orgueil de son grand poète et il a à cœur d'acclamer magnifiquement sa vieillesse admirable. Pendant toute la journée le peuple a défilé devant cette petite et charmante maison de l'avenue d'Eylau. Pendant des heures inoubliables, dont on relira plus tard avec une profonde émotion l'emploi, minute par minute, dans les journaux du temps, toute la population de Paris aura passé sous ces fenêtres du poète, du penseur, de l'aïeul qui là, avec ses petitsenfants à ses côtés, les enfants mêmes de ce Charles pleuré dix ans auparavant, s'est senti payé de toute sa vie de luttes, de labeurs, d'épreuves, et d'œuvres grandioses. Les classes les plus diverses de la société, tous les âges, sont unis dans cette sorte d'apothéose. M. Raffaëlli, avec une mémoire fidèle et un don exquis de rendre la vie des foules, dépeint de la façon la plus pittoresque et la plus véridique le grouillement d'êtres humains animés d'une seule pensée filiale. Sa couleur fine et claire, sa touche hardie et animée donnent à merveille l'idée de cette foule sans cesse grossie, de ces députations d'étudiants, d'ouvriers, de ces groupes d'enfants, de ces entassements de fîeurs, de ces étendards, fîeurs des foules, brillant par ce jour d'hiver, gris mais limpide.

Et c'est encore une apothéose que traduit le pinceau de M. Roll. Une apothéose telle que la France n'en avait jamais vue et n'en reverra de longtemps. Après cette fête de la vie vient la fête solennelle de la mort. Ce n'est plus Paris, mais le monde entier qui célèbre les obsèques de Victor Hugo. Pendant cette nuit où le cercueil du poète reposa sous l'Arc de

l.i:S l'IlNKRAII.I.l'S l)i-; VICTiiK IllUÎO.

TrionipliL', on pciil Jirc que ce point Je l'aris lut le centre de l'uni- \ers. 1 .e eoIos>al Are Je 'l'rioniphe Jont N'ictor Hui;o avait eliante la gloire était Jrapé J'un crêpe immense. Le catafalque monumental semblait élc\er vers le Ciel, symboliquement , les restes mortels Je cet homme ex traorJ inaire, vers le Ciel dont son rei^arJ et sa pensée avaient sonJé les profondeurs et avaient cherché à interroger l'énigme Jans tant de vastes poèmes. Les torches éclairaient la scène des plus fantastiques lueurs. L'intérieur de l'arc paraissait tout embrasé, tandis que dans l'ombre, à l'entour, se pressait la foule, retentissaient les sonneries funèbres, scintillaient par intervalles les cuirasses et les sabres au vent. C'était la veillée des funérailles et le commencement de l'immortalité. Il y aura bientôt vingt ans que cela s'est passé, et pas un homme n'a été jugé assez grand pour reposer pendant quelques heures sous ce même formidable monument, et Ton n'en voit pas un. pour le moment, qui puisse, si grands qu'aient été les services rendus à la pensée ou à la vie humaine, attendre un pareil catafalque. Quels hauts faits, quelles œuvres ramèneront de semblables obsèques dans ce même lieu ?

VICTOR HUGO A Gl ERNESEV.

D'après une Photographie.

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II n'y eut pas une note discordante. Tout le monde s'inclina, approuva le choix de ces honneurs formidables. On jugea que TArc de Triomphe était à la taille du défunt. A distance, cela nous apparaît toujours aussi émouvant et aussi juste. Cela nous permet de juger de la hauteur du génie et de la personnalité de Victor Hugo. Le tableau qui garde le sou\enir de cette grande nuit dôl donc dignement cette première partie de la maison élevée à sa gloire et toute remplie de son souvenir.

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