DE DEVÉRIA A RODIN, EN PASSANT PAR DAUMIER
VICTOR Hugo, son œuvre, tout ce qui s'est écrit ou dessiné au sujet de cette œuvre et de cet homme, cela représente une des plus formidables quantités de papier imprimé dont un cerveau humain ait pu être la cause ou le prétexte.
Le Musée comprend ce qu'il y a eu de plus remarquable dans cette immense production. Au premier étage, après les œuvres originales des peintres et des dessinateurs, se trouvent la collection des estampes, dont nous avons différé de dire quelques mots pour grouper plus aisément les œuvres d'art proprement dites, et la bibliothèque, qui contient toutes les éditions de l'œuvre de Victor Hugo, c'est-à-dire une collection unique, introuvable, à peu près impossible à refaire, et que la Bibliothèque nationale elle-même, si riche qu'elle soit, ne possède point. Nous parlerons d'abord de ces livres qui, à mesure que le temps passera, prendront une valeur plus précieuse et un caractère plus
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vénérable, et nous donnerons ensuite une brève indication sur la ct)llection des estampes.
Cette bibliothèque n'est pas impersonnelle et froide. Elle a quelque chose d'un peu plus \ i\ant que beaucoup d'autres Elle dégage une émotion particulière. Il demeure entre les feuillets, il s'attache aux reliures, quelque chose de la joie, de la tendresse et de l'émotion de celui qui Ta rassemblée, complétée, parée de la façon la plus rare. Seul, un ami aussi ardent, aussi vigilant et aussi dévoué que M. Paul Mcurice pouvait mener celte œuvre ù bonne fin. Par une sorte d'aimantation spéciale, il est venu à la collection et au collectionnem- des pièces rarissimes et jusqu'à des reliques qui dc\aient fatalement prendre place dans la Maison de Victor Hugo, mais qu'une force quasi surnaturelle pouvait seule y faire entrer.
Prenons, en effet, dès l'abord, la plus touchante et la plus chimérique pour ainsi dire de toutes ces reliques. Pourquoi fautil qu'une vieille dame de province ait un jour échangé à un de ses voisins un petit livre de poésies contre une édition périmée du dictionnaire de Bouillet? Pourquoi faut-il que ce voisin ait eu une femme qui aimait les vers de \'ictor Hugo et que, par suite, ce petit livre, en tout semblable à ceux qu'on paie cinquante centimes dans les boîtes des quais, ait été pour elle assez précieux pour qu'elle prît plaisir à le conserver et à s'en faire comme une modeste gloire: Pourquoi, enfin, la nouvelle, alors beaucoup moins répandue qu"en ces derniers temps, que M. Paul Meurice recherchait tout livre, objet ou œuvre d'art se rapportant à Victor Hugo, parvint-elle à la connaissance de ce ménage bourgeois? Comment enfin, après des pourparlers pleins d'honorables résistances d'une part, de fiévreuse attente de l'autre, ce petit livre fit-il son entrée parmi les magnifiques volumes qui l'attendaient fraternellement? Enfin, expliquerez-vous la chose autrement que par un de ces miracles qui se rencontrent dans la
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vie des hommes et des choses, alors i.]ue l'on persiste à chercher le miraculeux dans le domaine de rilloi;ique et du non-naturel ?
Ce livre, large comme la main, est le recueil des <' Odes et poésies diverses. i(Sj>. (>he/. Pelicier, place du Palais-Royal, n" 243 ». Il est tout modeste-
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ment relie, et comme avec candeur, avec le dos en basane et les plats en papier marbré bleu sombre. C'est la reliure fort propre et fort humble dont peut revêtir son premier livre, pour en faire un cadeau , un jeune homme qui a tout juste autant d'argent — mais aussi autant d'amour ! — que le Marius des Misérables. Et si l'on ouvre ce petit livre, gentiment imprimé d'ailleurs, on lit sur la garde cette inscription : Premier
exemplaire..., mais ici le papier buvait et les lettres en sont tout empâtées, et l'on a choisi une plume beaucoupi plus fine, de façon que ce qui doit suivre soit net et fin comme les billets qu'on écrit avec un respect religieux : « A mon Adèle bien-aimée., — à l'auge qui est ma seule gloire comme mon seul bonheur. » Et la signature, le seul prénom, Victor^ est enveloppée du beau parapthe encore tout ju\énilc, auquel l'homme mùr renonça pour le remplacer
SARA l\ BAIIJNEUSF.
Eau-for U par Théophile Gautier.
par la seule et fulgurante simplicité du nom puissamment jeté.
Tel est ce tout discret, mais si émouvant témoin de la naissance d'une gloire, qu'un brave homme vint un jour, non pas offrir, mais montrer à l'ami du Maître. L'histoire ne remonte pas plus loin que la dame de province éprise de la lecture du Douillet, et il est impossible de savoir quelles furent les destinées de l'exemplaire de la Fiancée depuis le moment où il fut dérobé à l'épouse, pour arriver entre les mains d'une étrangère. Il convient qu'il y ait toujours un peu de mystère dans les miracles. Ce qui est indiscutable, c'est qu'il fut volé, car Mme Victor Hugo ne se serait dessaisie d'un tel souvenir pour quelque raison que ce fût', et il est très beau que ce petit livre sans prix ait pu être volé pour revenir plus sûrement dans la maison même où Victor Hugo et sa jeune femme le relurent ensemble....
Il est également très heureux que Paul Lacroix, le « Bibliophile Jacob », ait conservé assez longtemps un exemplaire de la toute première édition de Notre-Dame de Paris^ pour que cette chose à peu près impossible à trouver — et elle l'est encore davantage depuis que cet exemplaire-ci a été conquis, — pût être pavée par M. Meurice la somme respectable de deux mille francs. Un billet de mille francs est le prix de chacun de ces deux volumes à couverture jaune ornée d'une grimaçante tête de Quasimodo, édités par Gosselin^ mai i<Sj>'i, et n'étant pas d'une typographie autrement somptueuse. Au revers de cette couverture qui, pour les bibliophiles, est la condition qui justifie toutes les folies, se trouve l'annonce, « pour paraître à la fin du même mois », de la Peau de chagrin ^ par M. H. de Balzac.
Mais n'allez pas croire que ce soient là simples engouements
I. Ajoutons, pour que l'histoire soit complète, que M. Paul .Meurice put, après des diplomaties, payer ce livre une somme ronde, et que la dame qui aimait Victor Hugo, et qui avait consenti à se dessaisir en faveur du musée, eut les œuvres complètes du poète, avec un de ses autographes.
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do bihliopliilc, conlinant à ridolàtrie. Il y a \raimcnt un prix, et un prix rare, s'attachant à de tels livres. Il est impossible de tenir celui-ci entre les mains sans s'en rendre compte; ce livre conserve broché, bien propre, bien tel qu'il fut édité, et ayant échappé à tous les dangers, à toutes les embûches qui menacent les imprimés, et les menaçaient bien plus à cette époque :
nombre infiniment restreint des acheteurs et collectionneurs de livres, pouces innombrables et graisseux des cabinets de lecture,ravages dutemps, caprices impitoyables des enfants et des chiens, humidité des logis parisiens, enfin rééditions fréquentes de l'ouvrage rendant indifférente cette édition princeps à l'immense majorité de ceux à qui peu importe le flacon pourvu qu'ils croient avoir l'ivresse. N'y eùt-il que cette admiration que l'on ressent devant un sauvetage extraordinaire, ce serait déjà très beau. Mais il y a plus. On se trouve, avec une involontaire sensation d'étonnement, replongé dans l'époque même où le livre parut. Il a conservé on ne sait quelle vertu d'évocation. On s'étonne aussi de trouver si simple, si modeste, si provincial, un livre qui devait avoir un retentissement si énorme. Il y a là dedans plus de sensation physique que d'imagination même. Les éditions ultérieures, avec cette auréole de célébrité universelle, ont une
allure autrement affirmative. Elles arrivent sûres d'elles-mêmes.