ESPAGNE. IN DE MES CH.\T£ALX
Dessin de Victor Hugo.
croix persiste-t-elle à ériger le svmhole désolé? Ou de quelle religion de désespérance, dans une telle contrée et parmi de tels repaires, dresse-t-elle la menace ? Il y a vraiment un grand et beau génie non seulement de poète, mais aussi de peintre, dans la faculté de produire, par des iavures noirâtres, des blancs du papier heureusement ménagés, et de lins guillochages de plume reliant tout cela, car l'exécution de ce superbe dessin allie la fougue la plus large à la plus minutieuse délicatesse des ornements.
Le Bur^ à la Croix fut acheté à la vente par M. l'aul Meurice
pour la somme dérisoire de quatre cents francs. Le poète tint à rembourser l'acquéreur, et de la plus galante façon, en ajoutant au prix du dessin le rehaut précieux du large cadre qui le complète si richement. Ce cadre, fait pendant le siège, avenue Frochot, chez M. Meurice, nous donne un superbe avant-goijt des besognes manuelles auxquelles nous verrons plus loin Victor Hugo s'adonner. Il est gravé, peint, doré, dans un style capricieux et éclatant, avec ses motifs d'oiseaux et de fleurs (une grande fleur polychromée, fleur fantaisiste et troublante, est comme une signature, car on la retrouve dans diverses œuvres du Maître); et sur ce cadre on lit cette dédicace : « Victor Hugo à Paul Meurice, septembre 1870 à 2 avril 1871 », et ce mot d'une si belle magie : « Spes ! »
Ainsi, sur la bordure même de ce dessin qui entr'ouvrait une porte sur les drames ettrayants du passé, s'affirmait une fois de plus, à côté de la fleur symbolique, la foi invincible en l'avenir. L'histoire du dessin montre à son tour qu'il ne faut point désespérer en effet. La vente de Victor Hugo en i852 correspondait à un moment et à des sentiments bien tragiques; l'avenir était alors bien noir. Théophile Gautier écrivait dans cette préface : « Espérons que les nombreux admirateurs du poète s'empresseront à cette triste vente, qu'ils auraient dû empêcher en achetant par souscription le mobilier et la maison qui le renferme, pour les rendre plus tard à leur Maître, ou à la France s'il ne doit pas revenir. En tout cas, qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des reliques. »
N'est-il pas étrange et beau, et consolant, que le temps ait réalisé ce vœu et que le Biivg à la Croix triomphe dans la maison même que Victor Hugo habita et où il avait peut-être commencé de l'entrevoir?
Les voyages sur les bords du Rhin ont inspiré à Victor Hugo une assez grande quantité de ces burgs. 11 n'avait qu'à puiser
PAYSAC.K KSPACNOI,
dans ses souvenirs et à retracer maintes variations. Ces réminiscences se combinent de la [Mus curieuse façon, et l'artiste arrive à créer un style séduisant et bi/arre qui participe à la fois de l'Espagne, de l'Allemagne et du moyen âge français. C'est tantôt l'un, tantôt l'autre de ces accents qui prédomine et donne au dessin son caractère.
On voit dans les vitrines du Musée toute une série de châteaux, de burgs, de silhouettes de villes, véritables miniatures de paysages, du travail le plus délicat et del'effet le plus saisissant. Souvent ces dessins tiennent dans une petite lanière de papier guère plus large et plus longue que le pouce. La fantaisie préside magistralement. Fantaisie dans l'idée : un dessin de paysage très espagnol, rappelant Pasages de façon assez frappante, porte cette mention : « Espagne. Un de mes châteaux. » Fantaisie dans le décor et la matière, l'n magnifique dessin d'un burg est rehaussé de plaques d'or d'un effet admirable comme sombre richesse. L'esprit de Victor Hugo, lors même qu'il croit copier la nature naïvement, se complaît, s'acharne à la poursuite d'un détail, d'un accent particulier, et le dessin devient quasi fantastique par le seul étonnement que l'observateur a éprouvé; ainsi les replis de la hutte sur laquelle s'érige