‹ La maison de Victor HugoChapitre 59 sur 92 · LA TOURGUE · texte numérisé non relu

LA TOURGUE

Dessin de Victor Hugo.

Ce sont encore des pages de transition entre les souvenirs ou les réalités inventées, et les pages où ne régnent plus que la vision pure, le caprice grandiose et profond. Alors, plus encore que dans les autres, Tidée poétique ou philosophique s'incorpore à l'invention des motifs. Signalons-en les plus beaux exemples.

Un est touchant au possible et ne peut manquer d'émouvoir. Il est dédicacé et daté : « A Paul Meurice, Victor Hugo, 1864. » Il montre un doux et mélancolique profil de jeune tille sur un médaillon brisé avec cette inscription : « Fracta juventus », et surmonté d'une étoile; des fleurs se mêlent au motif ornemental. C'est sans doute, à vingt ans de distance, un douloureux ressouvenir de la mort affreuse de Léopoldine Hugo, noyée à Villequier avec Charles Vacquerie, et ce dessin évoque à notre esprit, non seulement par association d'idées, mais par son accent même singulièrement pénétrant, les choses admirables que traça la main désespérée mais non terrassée d'un pareil père :

Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent, Je le sais, ô mon Dieu.

Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre,

Que des êtres charmants S'en aillent emportés par le tourbillon sombre

Des noirs événements.

Si l'on relit, à ce propos, les vers à la mémoire de Charles Vacquerie, que cette évocation nous amène tout naturellement à rappeler, on sera saisi de cette strophe et elle nous reviendra tout à l'heure en l'esprit lorsque nous parlerons des dessins de Victor Hugo qui retracent des paysages de l'Océan :

... O mes douloureux et sombres bien-aimés! Dormez le chaste hymen du sépulcre! Dormez!

Dormez au bruit du flot qui gronde, Tandis que l'homme souffre, et que le vent lointain Chasse les noirs vivants à travers le destin Et les vivants à travers l'onde.

NON LlBtli MONET, NON GLADIUS SEBVAT.

Dessin de Victor Hugo.

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Mais nous axons à aclic\cr mûre série des grands dessins areiiilecluiaux cl symboliques. Hn, d'une très belle construction et d'un puissant ellet, représente la cheminée que Victor Hugo axait tait édilier dans la salle à mani^er d'Hauteville Hoiise, sur

FBACTA JL'VENTUS.

Dessin de Victor flitgo.

ses nombreux et très détaillés croquis (que Ton pourra étudier

dans les collections). Cette cheminée est surmontée d'une 'Vierge

qui, dans l'idée du poète, était transformée en la Liberté'. Les

vers suivants expriment ce sens d'un dessin qui est en lui-même

d'un si beau caractère :

Le peuple est petit, mais il sera i^rand. Dans tes bras sacrés, ô mère féconde, O Liberté sainte au pas conquérant.

Tu portes l'enfant qui porte le monde.

Ge dessin dégage une forte impression rien que par Taspect de ses lignes et de ses teintes. D'autres affirment encore davantage

I. Un croquis de cette cheminée porte cette belle légende : Libertas poptiliim, popiihis iirhcm.

iSo LA MAISON DK VICl UR IILGO.

le symbole par des légendes^ des inscriptions saisissantes qui font corps avec eux. A la manière si profonde des anciens imagiers, ou également des artistes de FOrient, \'ict()r Hugo mêle la lettre au dessin. C'est, d'abord, en soi-même, un fort bel élément de décoration, quand il est traité avec cette largeur, cette opulence d'écriture, puis un objet de méditation très intense. Il est certain que l'esprit s'arrête très longuement à contempler, au milieu de ce beau dessin qui représente une vieille maison à pignon richement colorié se détachant sur les murailles d'une ville, ces inscriptions vastes et rapides : Post fulgiir iiiubra, post uinbram lux; et : A^i'si dotuiinis œdificaverit domum,in vamim laborant qui œdificant eam.

Victor Hugo abondait en ces formules d'une concision sublime, d'une invention « fulgurante », que l'on croirait tirées de très anciens et très vénérables livres, et qu'il créait soudain, comme il créait devant nos yeux des apparitions de capitales détruites.

Une autre composition est vraiment merveilleuse par son triple assemblage de réalisme, de ruines et de paroles. Au premier coup d'œil, on ne perçoit que la partie supérieure de ce grand dessin. Un toit dont il ne demeure que la gigantesque charpente, à travers laquelle s'étale un ciel blafard. Cette charpente est agencée avec une vigueur, une logique, une ingéniosité faites pour surprendre un architecte de profession. C'est à la fois arrêté comme une épure et émouvant comme une chose fantastique. Puis, descendant, le regard distingue des ruines, et dans le lointain, par les murs éventrés de cette église (peut-être), ouverte à tous les vents, une tour qui semble s'évaporer dans les airs. Enfin, au premier plan, parmi les ruines, les dalles et les chapiteaux fragmentés, amoncelés, un vieillard chauve, debout, tenant une épée contre son corps. Cette légende dans un coin du tableau : Non liber monct, non gladiits serrai.

Ces grandioses jeux de l'esprit sont à peu près uniques dans

NON I.IliER MON ET, NON CI.ADIUS SERVAT.

l'art. Maintenant que le temps nous a donné le recul nécessaire poiu" les jui;er, et que l'on ne peut être soupçonné de fanatisme ni d'involontaire complaisance en les louant comme il convient, nous pouvons re\endiquer pour ces dessins une place à la suite de ceux de Rembrandt etde Goya. Sans doute, pour ne rien exagérer, nous reconnaîtrons que tous ne prouvent pas un métier égal à ceux de ces grands maîtres qui consacrèrent toute leur vie à la recherche et à la perfection des moyens matériels. M a i s comme esprit, comme intensité d'impres sion, ils ne le cèdent en rien, puisque 'Victor Hugo y a mis réellement la griffe de son génie. On ne pense pas

moins, on n'éprouve pas moins d'inquiétude, ou même de terreur, devant ces Caprices que devant ceux de Goya.

Voici encore un de ces grands dessins sombrement symboliques. C'est un des plus beaux. Les ruines ont singulièrement hanté Victor Hugo peintre. Ici, c'en est le maximum. Est-ce la grand'salle d'un burg ? Est-ce un temple effondré? la salle du trône d'un empire disparu ? On ne peut imaginer plus grande désolation, confusion plus troublante de murailles nues, plus inexplicable topographie, atmosphère plus fétide, bien que le vent

DESSIN A LA PLLME.

entre là comme chez lui par baies et brèches. Le sol est crevé et laisse voir des sortes d'oubliettes, des arches sous lesc]ucllcs s'étale une eau perlide. Au fond de la salle, une cheminée ouvragée, ou bien un trône, ou bien un autel, atteste encore les splendeurs de jadis. Ft au milieu même de cette désolation est jetée une dalle rongée, sur laquelle se lit cette inscription qui achève notre trouble : " Hic clavis, alias porta ». Ici est la clef, ailleurs la porte! On sent qu'il y avait là une énigme, qu'elle n'est plus, et que jamais on n'en retrouvera le sens, et l'esprit se perd dans un rê\e, non sans en être opprimé.

Parfois aussi cette âpre rêverie se traduit dans des dessins moins importants que ceux-ci, mais très saisissants encore. Je signale comme exemple celui qui est intitulé Le Rci'c et montre une main crispée, se dressant comme vers le ciel, véritable dessin d'angoisse qui ressemble, comme caractère et facture, à certains de ceux que fit le statuaire Rodin. Puis, une toile d'araignée, admirablement étudiée, accrochée aux parois d'une grotte, et au delà de laquelle se voient une clarté et un coin de ciel bleu. Puis encore, un Oiseau bleu, oiseau chimérique, presque simplement une sorte de tache d'encre de la couleur la plus éclatante. Beaucoup de dessins de moyenne dimension sont des sortes de cartes de visite, ou encore, si l'on veut, des titres, des frontispices de livres : c'est, sur quelque ruine ou sur quelque forêt nocturne, se détachant en lettres d'une superbe ampleur, les initiales ou le nom de \'ictor Hugo. Chaque nouvel an, le poète envoyait à ses intimes de ces sortes de cartes. Il en imagina aussi qui furent placés comme en-têtes à des livres de lui. L'effet en est très beau. On en trouvera des types remarquables au Musée. Ce nom si fièrement étalé a vraiment cfuelque chose d'émouvant à regarder.

Et c'est le résume d'un étrange mystère de la lettre, bien plus

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