L'ARCHITECTURE GENEVOISE AU XV° SIÈCLE
avons vu quelle était la situation de Genëve, isolée au milieu des Etats de Savoie, et nous avons constaté l'importance que prit cette maison à partir du XV° siècle.
Avant même de consulter les monuments, nous pouvons donc prévoir sans témérité que l'influence de la Savoie sur l'architecture genevoise sera prépondérante. Sans reprendre un à un tous les caractères de cette architecture, examinons-en quelques-uns de plus près. Nous avons signalé ailleurs l'usage de la brique et les petits motifs de décoration pour lesquels elle fut employée. On les remarquait jadis à Genève dans d’autres constructions de la même époque, dans une aile de l'ancien Evêché", à la tour Maîtresse *, à la maison de l’évêque de Nice* et dans quelques maisons particulières". On peut les voir aujourd’hui encore à l’église de Saint- Gervais. Ils sont bien fréquents aussi dans la Suisse romande; parfois des tours entières, ou, comme à Genève, leur couronnement seul, sont construites en brique et décorées des frises caractéristiques que nous avons signalées. Nous pouvons citer dans ce genre: le chàteau de Vufflens, construit entre 1390 et 1435, la partie supérieure du château de Lausanne, construite entre 1397 et 1431, la partie supérieure de l’Evêché de la mème ville, certaines parties des chäteaux de Grandson et d’Estavayer, etc°.
À quelle cause devons-nous l'introduction de ce genre de construction peu usité dans nos pays? Précisément à l'extension que prirent les états de Savoie au XIV® et au XV° siècle. C'est au nord de l'Italie que l’on trouve les prototypes de ces châteaux en brique. Les exemples en sont nombreux. L'un des plus beaux et des plus intéressants est, en Lombardie, le château de Milan, reconstruit après 1450, en Piémont, ceux d’Ivrée (1358) et de Turin (1416). La maison de Savoie, dont les possessions s’étendaient du golfe de Gênes au lac de Neuchâtel, apporta dans nos contrées, directement ou indirectement par le moyen de ses officiers, ces formes d'architecture. Les ouvriers piémontais, envoyés dans le Pays de Vaud pour élever les châteaux les plus importants, laissèrent sans doute des traces de leur passage en construisant d’autres édifices moins considérables.
Dans la décoration intérieure des édifices, nous constatons également certaines analogies. Les plafonds de la Maison de ville, tels que nous les avons décrits, et particulièrement celui de la salle des Pas Perdus, sont semblables à ceux qui ornent
les chäteaux savoyards. Nous en avons cité quelques exemples. Les caractères
1 Démoli en 1840. M. D. G.,t. 1, p. 1 ss. et 20# ss. 1 Démolie en 186+. Galille, Genève hist. et archéol., t. X, p. 130. 3 Démolie en 1900-1901. Anciennes maisons de Genève, 2 série, pl. 13-29. 4 Ibid., pl. 67. | 5 Nous sommes redevable de nombreux renseignements concernant l'architecture en brique de la Suisse romande à l’obligeance de M. Viollier, assistant au Musée national à Zurich. TOME III | 8
qui les distinguent, une très grande sobriété dans l’ornementation, alliée à une grande pureté des profils, ne se retrouvent pas au même degré dans les contrées qui n’ont pas subi l'influence de la Savoie. Il suffit par exemple de passer du canton de Vaud au canton de Fribourg pour être frappé de ces différences. Au cours de notre description, nous avons cité plusieurs autres détails de construction particuliers aux provinces savoyardes. Sans doute, l'architecture d’une contrée ne présente pas de caractères locaux dans toutes ses formes ; 1l en est qui sont communs à tous les pays et qui ne sont que la marque d’une certaine époque. C’est le cas, par exemple, des fenêtres à croisées dont les meneaux et traverses ont des angles coupés en biseau à l'extérieur ; on les rencontre généralement au XIV® siècle. Elles sont plus rares au XV: et se trouvent alors surtout dans les contrées dont l'architecture s’est développée plus lentement que celle des principaux centres artistiques.
En somme, l'influence de la Savoie, indiquée par les circonstances géographiques et historiques, est confirmée par l'étude et la comparaison des principales formes d'architecture. L'examen d’un seul monument ne peut donner à cette conclusion une portée tout à fait générale. Pour arriver à un résultat définitif, il faudrait, à défaut d’autres édifices publics, étudier les nombreux restes d’architecture privée
du XV® siècle conservés à Genève
. Nous croyons cependant que cette étude aboutirait à une conclusion analogue. Cet art savoyard, encore trop peu étudié à notre avis, du moins dans son ensemble, subissait lui-même d'autres influences ; car la Savoie ne fut jamais le siège d’une grande activité artistique, et n’exerça pas d'influence directe dans le domaine des arts, comme les provinces voisines d'Italie et de Bourgogne. Il serait néanmoins intéressant de rechercher jusqu’à quel point certaines de ses formes d’art lui appartiennent en propre: Avant tout, son architecture est caractérisée par la simplicité. L’ornementation y est rare ; la décoration est d’une grande sobriété. Les fenêtres sont à peine moulurées, la menuiserie ne doit son mérite qu’à la pureté des profils. Il est nécessaire, croyons-nous, d’insister sur ces caractères et surtout de reconnaître leur existence déjà au XV° siècle. [ls sont communs aussi bien à l'architecture religieuse qu'à l'architecture civile”. L'architecture genevoise des époques suivantes, bien loin de renverser ces traditions artistiques, les suivra, et conservera le même cachet de simplicité élégante, comme nous le verrons dans la seconde partie de ce travail.
1 Voir : Anciennes Maisons de Genève, 1° et 2 série. ? [lest, par exemple, frappant de constater que les pierres tombales, conservées à la Cathédrale de Saint-Pierre, sont décorées, non pas d'ornements en relief, mais simplement de gravure au trait.