LA TOUR DE LA RAMPE
M. D. Ct
série in-4o, t. III
LA MAISON DE VILLE AU MILIEU DU XVIe SIÈCLE
Après le départ de l’évêque, Genève devint une République indépendante. — Pour agrandir la Maison de ville, les Conseils font l’acquisition de plusieurs maisons privées, voisines de cet édifice. — Installation des divers organes du Gouvernement dans ces bâtiments : maisons de la banche, des secrétaires, de monsieur le sautier ; chambre des comptes, des « arnois », des appellations, du Consistoire ; corps de garde ; cour des châtelains. — Grand nombre des portes et des escaliers de l’édifice.
Le 14 juillet 1 533, l’évêque de Genève quitta furtivement son palais; il ne devait plus rentrer dans sa cité épiscopale. Le 27 août 1 535, le Conseil proclamait la suppression de la messe et, l’année suivante, le peuple genevois ratifiait la décision' de ses magistrats. La ville, qui perdait son chef spirituel, perdait en même temps son souverain temporel. Le peuple de Genève, soit le Conseil Général, devenait le seul seigneur de la ville. Une République de Genève, entièrement indépendante, était fondée. Elle héritait non seulement les droits de suzeraineté de l’évêque sur la ville et les trois mandements de Peney, Jussy et Thiez, mais encore ceux du Chapitre, du Prieuré de Saint-Victor et de toutes les communautés ecclésiastiques qui avaient quitté la ville après l’abolition de la messe. La Communauté vit donc s’accroître ses compétences d’une façon très sensible et de nombreux changements luient imposés à sa constitution par le nouvel ordre de choses.
L’ancien édifice communal, tel que nous l’avons décrit, ne pouvait plus suffire aux besoins nouveaux de la République; il dut être transformé et agiandi. Dès ! 54! , le Conseil songe à faire l’acquisition des maisons situées à l’ouest de la
Maison de ville, le long de la rue de la Treille, puis de celles qui se trouvaient du côté opposé, à l’est. Cette année-là, il est question d’acheter la maison Navis estant au prest la porte Baudet \ puis la moyson de Braset estant prest la moyson de la ville 2. Une maison Allardet était déjà échue à la Communauté en 1 5 3 7 3. Celle de Mareschaulx, contiguë à la maison de la ville, fut acquise en 1544*. Il semble que le départ de l’évêque, du Chapitre et de tous les fonctionnaires ecclésiastiques ait grandement facilité les démarches du Conseil, car le quartier de la Maison de ville était aussi celui des gens d’église; Navis, Allardet et Braset sont des noms de chanoines5 qui sans doute abandonnèrent leur domicile en i535. Peut-être même le Conseil s’appropria-t-il parfois tel immeuble dont le propriétaire avait quitté la ville.
Nous possédons, pour le XVIe comme pour le XVe siècle, une liste des maisons de la ville, groupées par dizaines, avec le nom de leurs possesseurs en 1537 6. On y trouve une maison Mareschaulx (la première à partir de la porte Baudet), puis, se suivant, une maison de Sonnier, une maison qui fust des biens de feu Monsv Brasset, chanoyne, la maison de Monsr le maistre Alardet, soit presque toutes celles que nous avons énumérées et d’autres encore. On n’est pas certain de leur position respective7; cela est d’ailleurs sans importance, puisqu’on est sùr de leur situation voisine de la Maison de ville.
Il est plus intéressant de chercher à savoir comment les différents organes de la jeune République s’installèrent dans ces nouveaux bâtiments, qui ne furent pas modifiés pendant près d’un siècle. C’est seulement en 1617 qu’on les groupa derrière une même façade pour former ainsi une véritable Maison de ville. Pendant tout le XVIe siècle, ces divers édifices restent distincts, même dans la dénomination usuelle; on dit la maison de la banche, la maison des secrétaires, la maison de la Chambre des comptes, et même la maison de Monsieur le sautier. Nous ne savons naturellement rien de l’aspect de ces bâtiments, qui ont tous disparu, mais nous pouvons indiquer à peu près comment ils furent utilisés.
1 R. C., vol. 35, f° 115 v" (15 mars).
* Ibid., f° 228 (7 juin).
3 Mss. hist. , n° 81 bis.
1 R. C., vol. 38, fus 66 et 69 (8 et 9 février).
s Besson, Mémoires pour l’histoire ecclésiastique des diocèses de Genève, Târantaise, Moste et Maurienne et du dècauat de Savoye, Nancy, 1759, in-4°, p. 87.
6 « Description générale de toutes les maisons de la ville de Genève » (Mss. hist., n° 81 bis).
' 11 y en eut sans doute deux ou trois à l’ouest et deux à l’est de la première Maison de ville (voir fig. 1).
LA MAISON DE VILLE AU MILIEU DU XVIe SIÈCLE
Le lieutenant, dont la charge fut instituée en i 5-29 1 , tint d’abord sa cour, semble-t-il, à la Maison de ville, en haut, dit l’Edit de 1 543 2. Puis, après avoir rendu la justice quelque temps au cloitre3 *, il occupa la buctique et rièt'e bue tique de la maison Allardet* et ensuite la maison Navis5. Au milieu du XVIe siècle, la maison de la banche, tel est le nom de l’immeuble occupé par le lieutenant, est située dans la rue de l’Hôtel de ville actuelle"; son entrée devait se trouver sur l’emplacement du portail est. Le peintre verrier Pierre Favre}' plaça, en 1 553, quatre pagniaux a plomb avecque les armoyries de ceste cpté de Genève’'. Il y avait, semble-t-il, plusieurs chambres dans la maison de la banche : un auditoyre, où le lieutenant tenait sa cour, puis une chambre ou salle de droyt, dite aussi chambre des conférences de la justice, où se réunissaient les auditeurs, enfin le greffe des secrétaires du droyt. Le tribunal du lieutenant était fort incommode et ce magistrat ne cessa de s’en plaindre"; avant même la reconstruction de la Maison de ville, il quitta son local pour retourner au cloître. Après l’achèvement des façades, en 1620, il s’installa au rez-de-chaussée du nouveau bâtiment, à l’angle, dans l’appartement actuel du concierge3 7. Le greffe conserva son ancien local10 11. La maison de la banche devint rnaison du greffe et les secrétaires du droit l’habitèrent. En i638 “, elle est mise en vente, et les fonctionnaires qui l’occupent sont transportés ailleurs. Nous avons tout lieu de croire que c’est cette maison qui, en 1700, fut rachetée à la « Demoiselle Turretin » par la Seigneurie, pour construire la nouvelle salle des Deux Cents.
L’un des secrétaires du Conseil (il y en eut définitivement deux à partir de
1 Dès 1527, le Conseil avait refusé de recevoir un vidomne de la part du duc de Savoie.
La même année, l’évêque avait donné aux syndics le pouvoir de juger toutes les causes civiles. 11 fallut donc établir un tribunal pour remplacer celui du vidomne et celui de l’official. Le Conseil des
Deux Cents, en février 1528, avait chargé provisoirement un syndic et six assistants de juger les petites
causes. En 1529, il établit d’une manière irrévocable une cour de justice, composée d’un lieutenant et de quatre auditeurs, qui exerça pendant trois siècles la juridiction civile et correctionnelle de première instance. Dans les procès criminels, le lieutenant, comme auparavant le vidomne, remplissait le rôle de juge d’instruction et d’accusateur public.
2 H. Fazy, Les constitutions de ht République de Genève, Genève et Bâle, 1890. in- 12, p. 331.
3 R. C.. vol. 35, f° 8 (11 janvier 1541).
* Ibid., vol. 36, f° 88 (11 décembre 1542).
5 Ibid., vol. 47, f°8 * 33 v° et 36 v° (9 et 14 mars 1553).
« Ibid., vol. 79, f° 51 v° (8 avril 1584). Minutes du notaire Ragueau, vol. 2, f° 263 .
7 Pièces justif., n° VI.
8 R. C., vol. 57, fu 159; vol. 58, f*> 127 ; vol. 115, f° 108 (27 novembre 1562, 30 novembre
1563 et 7 mai 1616).
s Ibid., vol. 119, f° 122 v° (24 juin).
10 Ibid., vol. 136, f° 91 (28 mars 1637).
11 Ibid., vol. 137, f- 811 et 812 ; vol. 138. f° 297 (1" décembre 1638 et 4 mai 1639).
1549) eut sa résidence près de la Maison de ville1. En i55o, le secrétaire Roset requiert luy bailler eslargissement pour sa résidence et demourance. C’est pour lui qu’on fait vascuer les chambres de la Chambre des comptes , où il se transporte 2. Ce n est qu en 1 5 56 que le peylo?i\ de la habitation du secretayre eut des fenêtres de verre3. Cette maison devait se trouver à l’ouest de celle de la hanche, derrière la chambre des « arnois », avec laquelle elle communiquait h Elle avait un jardin6. C’est -seulement au XVIIIe siècle qu’elle fut englobée dans la Maison de ville, lors de 1 achèvement des laçades. Les plans de la fin du XVIIe siècle l’indiquent entre la Maison de ville et la maison de « Demoiselle Turretin »6. Jusqu’en 1 574, le secrétaire eut une écurie dans sa maison; on l’avertit alors, dit-il lui-même, de ne tenir uug cheval céans, ny la pasture , pou?' évité?' le dattgie?' de feu , 7 tous acco??i??ioda?it d’un estable à granges co?n?ne le saultier 7.
Ce dernier fonctionnaire résidait à la Maison de ville depuis le XVe siècle, il l’habite encore aujourd’hui8. Au XVIe siècle, ses appartements étaient assez vastes; ils se composaient d’un grand et d’un petit poelle , d’une cha?nbre et d’une g?\vide cuisine9. C’est chez lui que les personnages de qualité tenaient les arrêts10. Il reçut en pension pendant quelque temps Bonivard, alors très âgé, dans la chambre blanche1' .
1 En 1547, il habite une maison appartenant à la ville, mais pas encore la Maison de ville proprement dite (R. G., vol. 42, f° 237, 8 septembre). Auparavant, on avait décidé que l’un des syndics serait « résident » (R. G., vol. 30, fÜS o2 et 175, 6 septembre 1536 et 14 février 1537). Nous ne croyons pas que cet état.de choses ait été de longue durée. Ce magistrat dut habiter le corps de logis sur rue, car la Maison de ville n’avait pas encore été agrandie à cette époque.
2 R. C., vol. 44, f° 334 v° (4 mars).
3 Ibid., vol. 51, f° 146(21 mai).
4 IUi-i vol. 58, b 8 v° ; vol. 69, b 8»; vol. 91, b 33 v° (15 février 1563, 3 mai 1574 et 4 février 1596)
5 Ibid., vol. 111, b 164 (4 juin 1613).
b Anciens plans de la ville (1668-1695), conservés aux Archives d’Etat, armoire 4 n° 27 (voir
fig. 17).
7 Ibid., vol. 69, f° 80 (3 mai).
3 Le sautier, chef des guets, avait la garde de la Maison de ville comme concierge. 11 devait
la tenir « nette » et en ordre, et avertir le contrôleur quand il y avait des réparations à faire.
C’est lui qui allumait et entretenait les fourneaux de la Maison de ville ; il fournissait le bois ainsi que les chandelles destinées à l’éclairage des salles. En été, il arrosait de vinaigre la chambre du Conseil et celle du Consistoire (C. M. et Q., vol. 14, 5 juillet 1576); il parfumait aussi la salle du Conseil avec
du clou de girofle et de l’huile d’aspic, pour faire sentir bon à cause du fourneau (C. M. et Q., vol. 14,
31 décembre 1576). Ses filles et chambrières l’aidaient dans son travail ; le Conseil récompensa souvent leur zèle. En 1555, il fait un don à la servante du gros sautier qui s’est mariée, parce qu’elle a heub\ beaucoup de poyenne pour la maison de seantx (R. C., vol. 49, f° 105 v°, 14 juin).
9 R. T., vol. 20, b 10 (23 septembre 1555).
R. C., vol. 46, b 146 v° ; vol. 51, fu 152 v° (5 février 1552 et 11 décembre 1556).
11 M. D. G., t. IV, p. 201 note.