TOME III
mur, cette ouverture est encadrée d’un portail, formé de deux pilastres ioniques cannelés, supportant un petit entablement (pl. Xb). Des autres ouvertures de la face sud, une porte au premier étage, moulurée en quart de rond, et une petite fenêtre à chanfrein au second étage, à gauche de la porte conduisant à la salle des Pas Perdus, sont seules anciennes.
Si la structure des voûtes de la rampe est encore gothique, leur décoration (clefs de voûte et supports des arcs), ainsi que les profils des encadrements, ont tous les caractères de la Renaissance française. On retrouve dans le tympan du portail d’entrée, dans le cartouche qui couronne la première porte donnant sur l’escalier, et dans plusieurs des clefs de voûte (i bis, m et iv)1 ces ornements imitant des bandes de cuir enroulées, familiers au style François Ier2. Les détails de l’ornementation de la rampe sont charmants. Gomme les nervures des voûtes retombent directement contre les piliers et les murs, sans être supportées par un chapiteau ou une console, elles sont ornées de motifs décoratifs très variés. Sauf quelques rares exceptions, les formes végétales ne montrent plus qu’une imitation assez éloignée de la nature ; mais plusieurs de ces motifs ont du mouvement et de l’élégance (3, 12, 29)*. A vrai dire ils ne présentent pas tous les mêmes qualités; si quelques uns d’entr’eux sont sculptés avec une grande finesse et beaucoup d’habileté et de précision (2, 12, 32), d’autres ont un modelé mou et sans vigueur (16, 19, 40, 55). Plusieurs mains, inégalement expertes à tenir le ciseau, ont travaillé à la décoration de la rampe. D’une manière générale, l’ornementation est beaucoup mieux traitée dans les premières volées que dans les dernières. A partir de la porte conduisant à la salle des Pas Perdus, les motifs sont des palmettes, sculptées d’après un ou deux types, présentant très peu de variations dans leur forme, et dont l’exécution est très défectueuse (40, 55). C’est seulement dans les premiers étages de la rampe que l’on voit de petits mascarons assez expressifs, placés dans le voisinage des portes (5, 7, 8, 1 1 , 32) \
On retrouve ces inégalités de style et de facture, un peu moins marquées, dans la décoration des clefs de voûte ; celles-ci sont plaquées, pour ainsi dire, sur les nervures, sans faire corps avec elles. Leur forme est très variée; dans les unes,
1 Ces chiffres se rapportent aux plans reproduits sur les pl. XX-XXII.
2 Voir dans Palustre, Renaissance en France, Paris, 1879-1885, in-f°, livr. V, p. 223, la galerie François I" à Fontainebleau.
3 Un écusson en pierre blanche, aux armes de Genève, est encastré dans le mur sud de la rampe, au troisième étage. La forme de l’écu permet de supposer qu’il fut sculpté à l’époque de la construction de la rampe.
LA CONSTRUCTION DE LA RAMPE
le motif décoratif, de forme ronde ou ovale, est posé directement sur les nervures ; dans les autres, l’ornement en est séparé par une plaque carrée, formant clef. Nous avons déjà signalé les médaillons, encadrés d’ornements simulant le cuir, au centre desquels on voit soit la devise : POST TENEBRAS LVX (m), soit le soleil à seize rayons avec le monogramme IHS (iv). Ce dernier motif se retrouve dans une ou deux clefs de forme ronde, dépourvues d’encadrement (xi). Une clef carrée est ornée d’un médaillon ovale, entouré d’une grecque très finement travaillée (xix). Il est impossible de décrire tous ces motifs, qui présentent une grande variété. Nous retrouvons cependant, à partir d’une certaine hauteur, un peu de monotonie dans le choix des ornements et dans la forme des clefs. On ne rencontre plus d’inscriptions ni d’emblèmes héraldiques ; les rosaces, de types il est vrai très divers, sont employées presque exclusivement (xiv, xix, xxiv). L’étude des documents concernant la rampe nous permettra d’expliquer en quelque mesure les inégalités constatées dans sa décoration.
L’origine et l’histoire de l’édifice ne sont point parfaitement claires. Deux dates, avons-nous vu, semblent limiter la durée de sa construction, deux initiales révéler le nom des maîtres qui l’exécutèrent et en conçurent peut-être le plan. La question ne se présente pas en réalité d’une façon si simple. Il est nécessaire — le sujet en vaut la peine — de l’exposer avec quelques détails. En i55o, la Maison de ville renfermait un grand nombre d’escaliers ; à celui de l’édifice primitif étaient venus s’ajouter tous ceux des immeubles achetés au XVIe siècle par la République. Si quelques-uns de ceux-ci devinrent peut-être superflus1, le premier ne suffisait pas à les remplacer tous. Il est bien requis, dit-on en Conseil, que les degrés sojent faicts plus spacieulx qu’ils ne sont2. Le Sr Desfosses, contrôleur'1 *, chargé d’étudier ce projet, fait faire un modèle ou pattrons de boys qui est à Rive \ L’année suivante, le Conseil, à deux reprises, arrête défaire mectre la main en ladite besongne le plus tost qui sera possible 5. Le travail paraît effectivement commencé ; car on fait des achats de pierre à la perrière de Bléchent 6 et, à la fin de l’année, on se plaint déjà que l’ediffice des viret\ coste beaucoub ; aussi restreint-on les dépenses, en ne retenant que six
1 R. C., vol. 47, f08 36 v° et 80 v° (14 mars et 21 mai 1553).
2 Ibid., vol. 48, f° 35 (9 avril 1554).
3 Le contrôleur ou « conterolleur » était chargé de la voirie, de la police des constructions, de la surveillance des édifices publics et de leur entretien.
+ Probablement à la Charpenterie (R. C., vol. 48, f° 63 v°, 28 mai 1554).
s R. C., vol. 49, fos 25 v° et 35 v° (11 et 25 mars 1555).
« Ibid., f° 66 (3 mai 1555).
ouvriers et des meilleurs \ A partir de ce moment, à l’exception de la date ( 1 556) inscrite sur le portail de l’escalier, aucun document ne nous renseigne sur la poursuite de l’œuvre commencée. C’est vingt ans après seulement que le Conseil se préoccupe de hausser le viret de la maison de céans. Il décide de l’achever, parce que c’est une honte de veoir en entrant ces vielles ruynes, d’aultant aussy qu’a faulte de hausser le viret , on ne peult avoir accès au toict contre un dangier de feu2. Cette fois, le travail est terminé pendant les années 077-1 58o8. L’ancien modèle, ne paraissant pas bien fait, est corrigé4; on en prépare même un nouveau et l’on décide de le suivre, en ajoutant une lanterne au-dessus pour éclairer la rampe6. Ce n’est qu’en 1 58o qu’on baille la tache de parachever l’escalier , tant pour la coiffe [charpente] que piliers et arcs6.
Deux faits bien certains peuvent être déduits de ce court historique : l’escalier dont le projet fut conçu en 1 5 5 5 fut commencé à cette date, mais il resta inachevé. Sa construction fut poussée, semble-t-il, assez haut, au moins jusqu’au niveau de la salle du Conseil, puisque, en \bqb, lorsqu’on songe à reprendre les travaux, on se plaint seulement de ne pas avoir accès au toit. Il est très important de constater ces dates du commencement (1 555) et de la reprise (1378) des travaux de l’escalier. Jusqu’ici en effet, on a considéré Nicolas Bogueret comme l’auteur indiscutable de la rampe de la Maison de ville7. Né vers 1 537, à Langres en Champagne, réfugié a Genève probablement pour cause de religion, il mourut en défendant sa nouvelle patrie lors de l’Escalade de 1602. Sa présence n’est officiellement connue à Genève qu’en 1 568, date de son mariage. Il ne figure sur le rôle des ouvriers de la Seigneurie qu’à partir de 1570. Par conséquent, en 1 5 5 5, Bogueret, qui n’avait pas vingt ans et n’était pas à Genève, ne put prendre part à la confection du modèle, ni à la construction de l’escalier commencé à cette date.
Loin de nous réjouir de voir la paternité de cette belle œuvre enlevée, selon toute apparence, à Bogueret, nous en sommes d’autant plus contrarié que nous ne savons pas à qui l’attribuer à sa place. Existait-il à Genève, au milieu du
' H. C., vol. 50, fu 27 vu (5 novembre 1555).
- Ibid., vol. 70, b 137 (16 août 1575).
3 Ibid-, vol. 73, b 134; vol. 75, b 23 v° (30 juin 1578 et 12 janvier 1580).
4 Ibid., vol. 73, b 34 (17 février 1578).
Ibid., b 42 v° (27 février 1578).
Ibid., vol. 75, b 23 v° (12 janvier).
\ oir Louis Dufour- Vernes, Nicolas Bogueret, une des victimes de l’Escalade, Genève, 1896, in-8". Nous empruntons a cette excellente brochure plusieurs détails biographiques concernant Bogueret. Voir aussi, dans le Schwei\erisches Künstler-Lexikon, Bd. I, l’article Bogueret, Nicolas.