CLEFS DE VOÛTE DE LA RAMPE
M. D. G., série in-4°, t. III.
LA CONSTRUCTION DE LA RAMPE
XVIe siècle, un homme marquant dans le domaine de l’architecture? Personne jusqu’ici n’a eu des raisons de le prétendre. Nous possédons cependant à ce sujet deux indices que, malgré leur nature vague et incertaine, nous nous reprocherions de taire. Voici le premier : en i 56q mourut à Genève un magistrat estimé, plusieurs fois syndic, contrôleur et maître d’œuvre sur les forteresses, Pernet Desfosses, celuilà même qui présenta en r 5 5 5 le modèle ou pattrons de boys pour les degre\ de la maison de ville . Bonivard, dans ses Chroniques \ dit de lui : « Homme d’un grand esprit commun, sans soy estre adonné à l’estude des lettres, mais principalement en art de batiment et d’architecture. « D’autre part, en îayi, Bogueret, qui venait d’être reçu au service de la Seigneurie, eut la commodité du logis que tenoyt maistre Gislier1 2, apparemment son prédécesseur. En effet, en i 568, la Seigneurie avait reçu du comte de La Rochefoucault deux lettres3, demandant de lui prêter un jeune homme nommé Gillier bien expert en architecture dont il a besoing pour quelques desseings de logis et bastimeut. Cet architecte, dont la renommée avait franchi les étroites limites du territoire genevois, devait avoir exécuté un travail qui l’eût fait connaître au loin. Nous ne possédons malheureusement sur lui aucun renseignement qui permette de lui attribuer une œuvre quelconque à Genève.
Ces deux indications, si elles ne sont pas convaincantes, prouvent cependant qu’il y eut à Genève, avant l’arrivée de Bogueret, des architectes1 de talent. L’un d’eux, dont le nom est resté jusqu’ici inconnu, dirigeait la construction du bâtiment du Collège6. Bien des ingénieurs ou architectes étaient occupés
1 Edit. Dunant, t. I, p. 86.
2 R. C., vol. 66, f° 7 v° (16 janvier).
3 P. II., n° 1855 (8 et 31 juillet).
4 11 faut d’ailleurs bien s’entendre sur le sens du terme architecte au XVIe siècle. L’organisation des travaux à cette époque, la « mécanique », comme dit M. de Geymüller, est loin d’être exactement définie. L'artisan qui dressait les plans d’un édifice prenait souvent part, comme ouvrier, à la construction. 11 n’était pas même, nécessairement, un maçon. Il pouvait être sculpteur sur pierre ou sur bois ou même être expert dans plusieurs branches de l’art. Par le terme d’architecte, il faut comprendre toute personne capable de dresser le plan ou modèle d’un édifice.
5 Cet édilice, commencé en 1558, ne fut achevé qu’en 1562. Les parties les plus intéressantes sont la grande rampe double, supportée par un portique voûté en croisées d’ogives, et le petit escalier conduisant au portail de l'aile sud. Sans que l’on sache rien des maîtres qni travaillèrent à cet édifice, on a toujours qualifié son style de bourguignon, sans jamais baser d’ailleurs cette allégation sur des preuves quelconques. Ce n’est point ici le lieu d’étudier ce problème. Il suffira de signaler quelques analogies entre l’architecture du Collège et celle de la rampe de la Maison de ville. Dans chacun des
bâtiments, les nervures des voûtes retombent sur de petits culs-de-lampes sculptés, remplaçant des chapiteaux. Quelques mascarons présentent de grandes analogies (comparer le n° 7 de la pl. XIII du présent ouvrage avec le n° 35 b des Anciennes maisons de Genève, 2e série; de même le n° Il de la pl. XIII et le nJ 32 de la pl. XIV avec les n"5 41 a et b, ibid.). On peut aussi trouver des rapports entre les profils des
alors à l’établissement de la nouvelle enceinte *, dont les principaux boulevards furent édifiés de 1 538 à i56o. L’un d’eux put, à côté de son travail ordinaire, dresser pour la Seigneurie le plan d’un édifice public. L’architecture hardie et robuste de la rampe conviendrait très bien aux aptitudes d’un maître fortificateur. Et parmi les innombrables réfugiés, reçus habitants ou bourgeois au milieu du XVIe siècle, ne se trouvait-il pas également des gens experts en architecture ? La question ne peut être résolue ; mais la part évidente que prit Pernet Desfosses à la direction des travaux de la rampe doit en tout cas être reconnue. Sa compétence en matière d’architecture en fit à coup sûr le conseiller du maître encore inconnu qui dressa le plan de l’édifice. Le rôle jusqu’ici ignoré de ce magistrat genevois nous semble intéressant à signaler.
Il est donc nécessaire de bien déterminer la part de Bogueret dans la construction de l’escalier. C’est en i 5 7 5 2 que l’on parle pour la première fois de hausser le viret de la maison de céans , et d’achever la voûte. En 1 576 et i 577 3, on décide d’y travailler, mais en 1 578 4 les pierres taillées attendent encore, d’être employées. Un nouveau modèle du couronnement de l’escalier est présenté au Conseil et adopté, en y ajoutant cependant une lanterne pour l’éclairers. L’escalier n’est parachevé qu’en 1 58o e. La date, inscrite sur l’un des derniers piliers de la rampe, n’indiquerait-elle donc pas l’année où Bogueret commença de l’achever? Nous n’avons constaté, jusqu’à la naissance de la voûte couronnant la cage, aucun changement dans la structure ou le style de l’édifice, mais seulement des différences dans la couleur des matériaux employés. Son architecture est uniforme. Si celui qui l’a commencé ne l’a pas achevé, son successeur n’a fait que suivre consciencieusement son modèle, sans y ajouter rien de personnel. Ce n’est qu’en i578, à propos du couronnement, qu’on apporte au projet primitif une modification, et qu’un
nervures et la forme des clefs de voûtes des deux édifices. Le fronton du portail du Collège ( Anciennes maisons de Genève , 2e série, nos 43 et 44) présente des ornements simulant le cuir et des feuilles de laurier, analogues à ceux que l’on voit à la Maison de ville, dans le tympan du portail et aux clefs de voûte de la rampe. En un mot, on est obligé de reconnaître certaines analogies entre ces deux édifices. Quand on commença le Collège, en 1558, la construction de la rampe de la Maison de ville semble avoir été interrompue. Quelques-uns des ouvriers purent passer d’un chantier à l’autre. Peut-être le maître qui dirigea les travaux fut-il dans les deux cas le même.
' Roget, Histoire du peuple de Genève depuis la Réforme jusqu’à l’Escalade , Genève, 1870-1883, in-8, t. II, p. 199 et t. VII, p. 83-89.
2 R. C„ vol. 70, f» 137 (16 août).
a Ibid., vol. 71, f° 105 ; vol. 72, f° 92 v» (26 juillet 1576 et 5 juillet 1577).
* Ibid., vol. 73, f° 34 (17 février).
5 Ibid., f° 42 v° (27 février).
6 Tâche de la « coiffe » (R. C., vol. 75, f» 23, 12 janvier).
LA CONSTRUCTION DE LA RAMPE
nouveau modèle est exécuté. A partir de cette année-là seulement Bogueret exerce une influence sur la construction. On ne peut donc lui attribuer plus que la conception du dernier étage de l’édifice, à partir de la naissance de la voûte fermant la cage de l’escalier1. Puisque la date de 1578 n’est pas celle de l’achèvement de l’escalier, elle n’a de raison d’être que si elle indique le moment où les Bogueret prirent la direction d’une entreprise qu’ils n’avaient pas commencée2.
La part qu’ils eurent dans sa décoration ne peut être facilement délimitée. Nous avons signalé les analogies que présente l’ornementation des premières volées de la rampe avec celle de certaines parties du Collège. Si elles sont bien contemporaines, l’escalier de la Maison de ville serait antérieur à l’arrivée à Genève des Bogueret. D’autre part, ceux-ci ont certainement exécuté à Genève des travaux de sculpture. Nicolas refit les armoiries des portes de Rive et de Cornavin. Son frère Jean est aussi l’auteur d’armoiries qui nous ont été conservées; l’une, en marbre, est encastrée dans le mur sud de la salle des Armures (ancien Arsenal) et porte les initiales IB et la date 1 588 ; l’autre orne l’inscription funéraire des victimes de l’Escalade à Saint-Gervais ; elle est signée IBogueret. Si elles ne nous donnent pas une idée bien haute des capacités de cet artiste, elles ne sont cependant pas sans mérite. Ces renseignements permettent donc de supposer que les Bogueret furent capables de compléter la décoration de la rampe, mais il est impossible de déterminer l’étendue de leur travail.
Bogueret était originaire de Langres en Champagne3; on a conclu de ce fait que l’architecture de la rampe devait nécessairement présenter tous les caractères du style bourguignon. Cette assertion, déjà téméraire alors qu’on attribuait sans réserve la conception de cette œuvre à Bogueret, manque décidément de fondement
! Il se pourrait cependant que la rampe, avant l’arrivée de Bogueret, n’ait été construite que jusqu’à une hauteur suffisante pour donner accès à la salle du Conseil. La construction non achevée aurait été couverte d’une façon provisoire et Bogueret l’aurait reprise à l’endroit où la couleur des matériaux change. De toutes façons, sa part dans la conception du plan reste la même.
s En enlevant à Bogueret le mérite d’avoir été le seul auteur de la rampe de la Maison de ville, nous ne voulons en aucune façon diminuer l’importance que lui attribuent ses biographes; à toutes les distinctions dont il fut comblé et aux nombreux travaux qui lui furent confiés, nous ajouterons encore le mérite d’avoir dessiné un projet de façades pour la Maison de ville en 1582 et d’avoir étudié la création d’une nouvelle salle pour le Deux Cents en 1575 (voir aux chapitres suivants). Ces projets ne furent pas exécutés, mais ils exercèrent, semble-t-il, une influence sur les plans définitifs d’après lesquels les-façades actuelles furent élevées de 1617 à 1620.
3 Les recherches qu’a bien voulu faire pour nous M. Royer, directeur du Musée de Langres, n’ont permis de retrouver aucune trace de l'existence des frères Bogueret dans cette ville, ni même d’aucun personnage de la même famille.
quand on admet, comme nous, les conclusions imposées par l’étude des faits et des dates. L’origine de l’artiste qui commença la rampe de la Maison de ville est aussi peu connue que son nom. C’est donc seulement par comparaison que l’on pourrait déterminer si son architecture est conforme aux types d’une école régionale plutôt que d’une autre. Là aussi, nous nous trouvons en face d’un problème difficile à résoudre dans l'état actuel de nos connaissances. L’architecture de la Renaissance française, d’où procède certainement le style de la rampe, n’a pas été l’objet d’études générales, surtout pour les régions limitrophes de la Suisse à l’est et au sud. Les recherches personnelles que nous avons pu faire à ce sujet manquent nécessairement d’étendue. Les conclusions auxquelles nous arrivons sont purement négatives. Tout au plus pouvons-nous affirmer que ce n’est pas en Bourgogne qu’il faut rechercher des types d’architecture analogue. L’on ne rencontre pas dans cette province des formes aussi sévères, une ornementation aussi sobre et un système de construction aussi dénué d’artifices. Ces caractères existent plutôt, à notre avis, dans l’architecture savoyarde, dont nous retrouverions ici l’influence déjà constatée au XVe siècle, dans la première partie de ce travail. Mais ce n’est pour le moment qu’une simple supposition, car nous ne connaissons pas de monument présentant des analogies assez frappantes avec l’édifice genevois.
Il est plus facile de constater, dans l’architecture de la rampe, l’alliance de formes encore gothiques et de caractères purement Renaissance. On y voit des voûtes à croisées d’ogives à côté de balustres de type italien, des portes encadrées de profils saillants, tandis que d’autres sont simplement moulurées d’un quart de rond, avec linteau en accolade. Les grandes baies sont fermées par des arcs en tiers point, mais le portail, flanqué de colonnes doriques et surmonté d’un fronton, montre l’imitation déjà très précise de l’antique. Ces caractères d’un style encore transitionnel, dans la seconde moitié du XVIe siècle, témoignent de la lenteur avec laquelle les formes nouvelles d’architecture s’introduisirent dans nos contrées. Dans les grands centres, une architecture correcte et de style très pur avait alors remplacé les pittoresques compromis du style François Ier; dans les provinces, certains archaïsmes persistent pendant tout le XVIe et même jusqu’au XVIIe siècle.
Quelle que soit l’école locale à laquelle il faille rattacher l’architecture de la rampe de la Maison de ville, il est nécessaire d’insister encore une fois sur les caractères essentiels de cette construction. Par sa disposition générale, l’escalier à rampe suit encore la tradition du moyen âge ; il n’est pas englobé dans le plan de l’édifice, à la mode italienne, mais il occupe une tour isolée, faisant saillie dans la
Fl. XIII