‹ La Maison de ville de GenèveChapitre 30 sur 118 · COLONNADE DU PORTIQUE · texte numérisé non relu

COLONNADE DU PORTIQUE

M. D. G., série in-4", t. III

LA RÉFECTION DES FAÇADES

puisque, à côté de leur valeur artistique, ils nous rappellent de grands événements de l’histoire de Genève. Que de faits sont résumés dans un petit espace : lé passage de César à Genève, la reconstruction (plus ou moins problématique) de la ville par l’empereur Aurélien, la confirmation des droits régaliens de l’évêque par Frédéric Bar berousse, l’adoption de la Réforme, l’Escalade de 1602, les relations de Genève avec le bon roi Henri IV. Le choix de ces sujets nous prouve l’intérêt que portèrent à la construction de la Maison de ville les magistrats genevois. Au lieu de laisser au hasard et au caprice de l’artiste le choix de ces bustes, ils tinrent à faire sculpter sur ces clefs de voûte des emblèmes ou des inscriptions rappelant à tous les citoyens les principaux faits de l’histoire genevoise. Si, plus tard, des effigies absolument étrangères à ces faits, telles que les bustes de Cicéron, Pompée et Marcellus, ont été ajoutées à cette série pleine d’enseignements, cela ne nous empêche pas d’admirer le goût judicieux qui a dirigé le choix des premiers médaillons. Les quatorze clefs de voûte de la colonnade sont, comme celles de la rampe, pour ainsi dire plaquées sous les nervures, dont elles se détachent complètement. Leur forme est généralement carrée; les côtés des carrés sont parallèles tantôt aux arcs diagonaux, tantôt aux arcs doubleaux et formerets. Dans deux clefs seulement, les pans ont été coupés de façon à former une sorte d’octogone. Dans ces figures sont inscrits soit des médaillons circulaires portant des bustes, soit des inscriptions, soit des sujets allégoriques ou héraldiques: tous ces motifs étant différents, nous les décrirons rapidement en partant de l’entrée principale1 :

1. Dans un rectangle, dont les coins sont coupés en quart de cercle, un cartouche, orné

aux angles de volutes, et, au milieu des plus grands côtés, de petites têtes humaines. Au centre du cartouche une inscription moderne : JURA REPETITA, 1846. n

2. Médaillon portant un soleil à 16 rayons, entourant le monogramme I.H. Z. Aux quatre angles, doubles volutes. Légende circulaire : POST TENEBRAS LVX.

3. Un carré, posé en diagonale, avec encadrement orné de volutes. Dans les angles, de jolies têtes d’anges ailées; au centre du carré, une balance.

4. Cartouche ovale, posé en diagonale. Encadrement découpé, imitant le cuir. Dans l’un des angles, une tête d’ange ailée ; dans les autres, des volutes et des feuillages stylisés. Sur le cartouche inscription en lettres capitales : PVGNATE PRO ARIS ET FOCIS. LIBERAVIT VOS DNS XII DIE XBRIS .M.DCII.

5. Médaillon à l’effigie de Jules César. Volutes aux quatre angles. Légende circulaire : AD GENEVÂ EXTREMV OPPIDV ALLOBROGV) QVÂ MAXIMIS ITINERIBp PERVENIT (en grandes capitales). Tête de profil, couronnée de laurier. A gauche et à droite du buste : IVL. CAES. Lib. I. Comme.

1 Les numéros se rapportent au plan (pl. XXI). La forme des clefs n’est pas indiquée quand elles sont n’est pas carrées.

6 Médaillon à l’effigie de Frédéric Barberousse ; aux quatre angles, des volutes. Légende circulaire : ASSERTOR L1BERTATIS . 1 153. : (en grandes capitales). A gauche du buste : FRIDER, à droite: BARB. .1162. : (en petites capitales); tête de profil couronnée.

7 Encadrement simulant une lanière de cuir passant au travers des volutes d’angles. Au centre du médaillon, dans un petit soleil à seize rayons, le monogramme IE1S. Au-dessus du soleil, deux passages bibliques : POST TENEBRAS SPERO LVCEM. lob. C. 17. 12. ORIETVR IN TENEBRIS LVX TVA. esa. C. 38. 10. Au-dessous, la devise genevoise : POST TENEBRAS LVX .1536.

8 Médaillon à l’effigie d’Aurélien ; feuilles de chêne aux quatre angles. Légende circulaire : AVRELIA ALLOBROGVM (en grandes capitales), à gauche 'et à droite du buste : AVRELIAN^ ; tête de profil couronnée.

9 Médaillon à l’effigie de Marcellus. Encadrement dont sortent des volutes, simulant le cuir découpé, posé sur un carré à pans coupés. Légende circulaire : MARCELLUS (en grandes capitales) ; tête de profil.

10 Médaillon à l’effigie de Pompée, encadrement semblable au précédent. Légende circulaire : .CN. POMPEIVS. MAGNUS. (en grandes capitales) ; tête de profil.

11 Médaillon à l’effigie d’Henri IV; volutes ornées de feuilles aux quatre angles, interrompant la légende circulaire : HENRICUS IIII. D. G. FRANCORUM. ET. NAV : REX (en grandes capitales) ; tête de profil couronnée de lauriers.

1 2 Médaillon à l’effigie de Cicéron ; encadrement semblable au précédent. Légende circulaire : M. TUL. CICERO. (en grandes capitales), tête de profil.

1 3 Médaillon dont l’effigie a été complètement martelée ; cependant la silhouette est encore visible. Encadrement analogue aux précédents avec, aux angles, des feuilles plus grandes et trilobées. On ne voit pas de trace de légende circulaire.

14 Médaillon dont l’effigie a été remplacée par un soleil à seize rayons encadrant le monogramme I H S. Encadrement semblable au précédent. Légende circulaire : POST TENEBRAS LUX. (en grandes capitales).

On reconnaît h première vue deux manières et deux époques, dans la facture de ces médaillons. Ceux des six travées orientales, d’un modelé mou et sans relief, sont assez médiocres. Leurs inscriptions, gravées d’une main peu sûre, n’ont aucune élégance. Les abréviations y sont peu fréquentes et presque partout le V est remplacé par un U. Tout cela trahit une époque relativement moderne. L’auteur et la date de ces médaillons nous sont d’ailleurs connus. En 1706, le sculpteur Jean Delor promis de faire six bustes sous la voûte à l’entrée de la maison de ville, suivant le dessin qui luy sera donné \ Quatre d’entre eux ont été conservés, les deux autres ont été détruits. Tous les autres bustes de la partie occidentale du portique ont été sculptés vers 1620. Ils sont d’une facture bien supérieure aux précédents. Les bustes de Barberousse et d’Aurélien, et particulièrement celui de César, sont très remarquables. En quelques traits sobres et fermes, le profil se dessine avec

R. 0. 0., vol. 11, f° 90(11 août).

LA RÉFECTION DES FAÇADES

beaucoup de relief. Les têtes sont bien caractérisées. Les autres clefs de voûte présentent aussi des détails charmants. Quoi de plus gracieux que les têtes d’anges ornant les médaillons des travées voisines de l’entrée ? Les inscriptions sont toutes graŸées en fort beaux caractères avec une grande précision. Il est très probable que les clefs de voûte ont été sculptées lors de la construction de la partie occidentale de l’aile nord de la Maison de ville 1. Aucun document ne nous le prouve, mais la simple comparaison de ces motifs avec ceux qui furent commandés en 1706 à Jean Delor, après l’achèvement de la façade nord, rend cette supposition très vraisemblable.

La façade sur cour de l’aile nord est la reproduction de la façade sur rue. La disposition générale et les détails des fenêtres sont exactement les mêmes, mais les membres d’architecture sont seuls construits en pierre de taille. Au rez-de-chaussée, les arcades du portique ont ceci de particulier, qu’elles sont séparées les unes des autres par des sortes de petits pilastres, reliés à la corniche du premier étage, mais ne descendant pas jusque sur le tailloir du chapiteau2 3. L’aile nord est reliée à la rampe par des galeries s’ouvrant sur la cour en deux arcs semblables à ceux du portique et supportés par de petites colonnes. Celles-ci sont posées à chaque étage sur un dé, qui partage en deux parties une robuste balustrade. La galerie du premier étage est voûtée de quatre travées en croisée d’ogives, de la même façon que la colonnade du rez-de-chaussée ; elle s’étend jusqu’à la face nord !. Ses clefs de voûte sont moins finement sculptées et ne présentent que des motifs ornementaux (têtes d’anges, feuillages, etc.). La seconde galerie n’est pas voûtée, et la troisième ne doit son existence qu’aux travaux de surélévation exécutés au XIXe siècle. Auparavant, la corniche du toit de cette aile de l’édifice était certainement au niveau de celle de la tour de la rampe.

Intérieurement, les bâtiments construits au XVIIe siècle ne présentent plus aucun détail intéressant pour l’archéologue h La distribution des locaux a été changée à plusieurs reprises selon les exigences de l’administration ; il n’est pas même possible

1 Le sculpteur des premières clefs de voûte est inconnu. Peut-être Petitot, qui était sculpteur

sur bois, en prépara-t-il les modèles, s’il ne les exécuta pas lui-même. Rien ne permet de l’affirmer.

3 Un motif analogue existe entre les arcades qui supportent la double rampe du Collège de Genève ( Anciennes Maisons de Genève , 2e série, n° 31).

3 Actuellement cette galerie est coupée en deux par une cloison moderne.

1 En 1904, des travaux de réparation ont mis à jour le plafond à poutrelles et la décoration ■ peinte des parois d’une salle à l’angle du 1" étage. Ils n’ont pu être conservés, mais des relevés exacts en ont été pris par les soins de l’architecte cantonal. Voir Journal de Genève, 2 octobre 1904.

d’énumérer les différentes salles, qui servirent à bien des usages divers depuis leur installation.

L’auteur du projet des façades de la Maison de ville est connu ; c’est Faule Petitot, parfois appelé simplement le sculpteur. Il fut déjà consulté en 1614 parla Seigneurie, qui lui demanda des modèles ou figures du bastiment ou réfection de ceste maison de ville'. Avant et pendant la construction, on recourt sans cesse à son avis1 2 3; il fait un nouveau modèle en carton et un troisième plan sur papier5. En 1619, il supplie le Conseil d’être récompensé, car, depuis dou\e ans en ça, dit-il, il s’est employé à faire les modèles de la maison de ville, et a donner les mesures et proportions 4. La part qu’il eut dans le travail est donc nettement délimitée. Il présenta le projet et exécuta même tous les plans et dessins nécessaires, mais ne dirigea point les travaux. Il ne recevait pas de la Seigneurie un salaire régulier, mais des gratifications assez importantes, 3oo florins en 1619, 200 en 16205.

Faule Petitot, né vers 1572 6 7 8 à Villers-le-Duc, près de Dijon en Bourgogne, n’était pas un personnage sans importance. C’est à Lyon qu’il fit son apprentissage dans l’art de la sculpture, puis il passa en Italie et séjourna surtout à Rome. « Il y était fort considéré par les sciences qu’il possédait entre lesquelles il exerçait avantageusement celle de l’architecture et de la sculpture \ » En 1697, après avoir refusé plusieurs offres flatteuses, entre autres celle du duc de Savoie Charles- Emmanuel I, il se retira à Genève, pour y finir ses jours. Comme il venait d’adopter les nouvelles croyances, il se sentait attiré vers la capitale du protestantisme, où le vénérable Théodore de Bèze «contribua beaucoup à son bonheur ». C’est à Genève qu’il se maria en i5q8 9. Bien vite, sans doute, il fut employé par la Seigneurie9, à laquelle il était recommandé par son influent protecteur. En 1 6 1 5, il est reçu

1 R. C., vol. 112, f°s 89 v° et 90 (à avril).

2 Ibid. , vol. 116, f° 85 (8 avril 1617).

3 Ibid., fos 229 v° et 230 (5 et 6 octobre 1617).

4 Ibid., vol. 118, f° 79 (14 avril 1619).

3 Ibid., et vol. 119, fü 98 (14 avril 1619 et 19 mai 1620).

D’après l’àge indiqué à son décès.

7 Ces détails biographiques sont empruntés à des articles parus dans le ‘Bulletin de la Société d’histoire du protestantisme français, t. IX, p. 176 et X, p. 419 et à l’ouvrage de E. Strœhlin, Jean Petitot et Jacques Bordier, deux artistes huguenots au X '.VI Ir siècle, Genève 1905, in-8°. Un ouvrage, écrit par «Monsieur Petitot, architecte de S. A. R. l’infant Don Philippe», et intitulé : Raisonnement sur la perspective, en français et en italien, fut publié en 1758 à Parme par P. Jacques Gaultier, chez Faure frères. Nous ignorons s’il est dû à Faule Petitot.

8 Minutes du notaire Siméon Butiny, vol. unique, f° 99.

8 Nicolas Bogueret était mort en 1602.

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