‹ La Maison de ville de GenèveChapitre 37 sur 118 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Devons-nous, en terminant, nous excuser d’avoir raconté avec trop de détails l’histoire d’un monument de second ordre, et de l’avoir décrit avec un soin trop méticuleux? A en croire la plupart de ceux qui ont traité ce sujet avant nous, cela serait peut-être nécessaire. Le syndic Rigaud ne témoigne pas d’un enthousiasme excessif à l’égard du principal édifice public genevois. A ses yeux, « la tour carrée de l’Hôtel de ville ne se distingue pas par l’élégance de son architecture ». Si le portail d’entrée de la rampe possède « un petit arc qui n’est point sans mérite, les façades élevées ou reconstruites au commencement du XVIIe siècle ne présentent rien de remarquable». Selon lui, « le gouvernement donnait lui-même l’exemple de la simplicité. Les Conseils de Genève s’interdirent toutes constructions monumentales. Il n’existe pas un seul monument élevé à la fin du XVIe et dans le XVIIe siècle qui annonce que le gouvernement ait fait le moindre appel aux beaux-arts pour embellir des constructions publiques. On n’a pas négligé de faire élever les bâtiments publics nécessaires, mais l’architecture n’orna point ces constructions1 ».

Ceux qui auront lu notre étude pourront juger eux-mêmes si ces affirmations sont fondées; sans exagérer la valeur artistique du monument genevois, nous estimons cependant avoir montré qu’en plusieurs occasions les autorités genevoises n’ont pas été — autant qu’on a voulu le dire — étrangères à toute préoccupation d’art. Cela établi, il faut reconnaître un fait : ce n’est pas à Genève qu’on a trouvé des artistes pour construire et décorer l’édifice public. Nous ne savons rien, il est vrai, des maîtres qui travaillèrent pour la Communauté avant la Réforme; un seul

1 Rigaud, Beaux-arts à Genève, p. 54, 55, 74 et 75.

maître est connu : c’est un verrier, venu du Chàble, et reçu bourgeois à l’occasion de son travail. Mais plus tard, du XVIe au XVIIIe siècle, tous les ouvriers dont nous connaissons les noms sont étrangers et ne sont admis à la bourgeoisie qu’en considération des services rendus à la Seigneurie; au XVIe siècle, les peintres verriers Mercier et Pellerin viennent de Reignier et de Blois, les Bogueret de Langres ; au XVIIe siècle, Petitot vient de Villers-le-Duc en Bourgogne, Pattac de Montélimar, César Giglio de Vicence; au XVIIIe siècle, arrivent Vennes, qui est un réfugié français et Chéret, originaire de Montpellier. Seul, le verrier Pierre Favre semble avoir été établi à Genève.

Il n’est donc pas étonnant que l’architecture et la décoration de la Maison de ville de Genève trahissent des influences étrangères très diverses. Au XVe siècle, nous l’avons indiqué, cet édifice présente les caractères de l’architecture régionale; a la fin du moyen âge, les traditions de construction s’étaient conservées, les influences étrangères étaient rares, sauf dans la peinture. Les formes se transmettaient de patron à apprenti et persistaient longtemps, surtout dans les contrées distantes des grands centres. Au XVIe siècle, il en est autrement; un maître langrois termine la rampe, sans aucun doute commencée déjà par un architecte français. Cette première manifestation de l’architecture de la Renaissance resta tout d’abord isolée, et ce n est qu’au XVIIe siècle qu’un autre maître français, après avoir voyagé en Italie, apporte avec lui un type nouveau de façades, employé pour la première fois à la Maison de ville et souvent imité ensuite. Au XVIIIe siècle enfin, l’école française envoie non seulement des maîtres, mais souvent des plans d’édifices tout faits. Dans la Maison de ville de Genève, des bâtiments de styles divers sont juxtaposés sans aucune liaison; c’est l’image même de l’histoire de l’architecture genevoise. Elle ne montre pas un développement logique, mais elle porte la marque d’influences étrangères se succédant les unes aux autres. Sans doute, les usages locaux ont maintes fois dénaturé la pureté des types importés; c’est à eux que nous devons, par exemple, la persistance de certains archaïsmes dans les constructions du XVIIe siècle. Néanmoins, depuis la Réforme surtout, ce sont des étrangers qui ont apporté avec eux les modèles de l’architecture publique et privée à Genève.

N’est-il cependant pas exagéré de conclure comme Rigaud : «Jusqu’au XVIIe siècle, on ne peut que constater l’absence de l’art », ou d’affirmer comme M. Baud- Bovy' : « Nul art, même en ce splendide XVIe siècle, point de sculpture décorative » et ailleurs : « L’art presque ignoré à Genève, durant le fastueux XVIe siècle »....

1 Peintres genevois, 1" série, Genève, 1903, in-4°, p. 4, et 2e série, Genève, 1 904, p. 15.

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