AVANT-PROPOS
l’épreuve, voyait enfin luire l’aube du jour espéré et entrait au port, accueillie par ceux auxquels, depuis si longtemps, elle tendait la main et dont les circonstances politiques et religieuses l’avaient tenue jusqu’alors éloignée.
C’est pourquoi elle a fêté, l’an dernier, avec un enthousiasme grave et joyeux à la fois, la date de 1814 comme une date capitale de son histoire, celle de son union avec la Suisse, dont les événements de ces derniers mois n’ont pu que lui faire mieux sentir toute l’importance et tout le prix.
Genève, août igi5.
Le Président de la Société d’histoire et d’archéologie de Genève
Frédéric GARDY.
La Société d’histoire et d’archéologie de Genève remercie tous ceux qui ont collaboré à ce recueil, ainsi que la Commission de publication (MM. Edouard havie, Albert Choisy et Paul-E. Martin), qui en a surveillé l’exécution. Sa reconnaissance va spécialement à M. Victor van Berchem, qui a eu l'initiative de ce volume, qui en a dirigé la publication et qui a tenu à en offrir l’illustration,
ABREVIATIONS
Imprimes :
E. A. = Amtliche Sammlung der àltern eidgenossischen Abschiede. Tomes I-VIII, 17 vol. in-4.
M. D. G. = Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève.
R. C. = Registres du Conseil de Genève, publiés par la Société d’histoire et d’ archéologie de Genève. Tomes I-V (vol. 1 - 1 4, 1409-1499). Genève, 1900-1914, in-8.
Spon ms Spon, Histoire de Genève. Genève, 1730, 2 vol. in-4.
Gautier = Jean-Antoine Gautier, Histoire de Genève des origines à l'année iôqo. Genève, 1896-1914, 9 vol. in-8.
L. Cramer = Lucien Cramer, La Seigneurie de Genève et la Maison de Savoie, de 1 55q à i6o3. Première partie : Le règne d' Emmanuel-Philibert, i55g-i58o. Tome I. Genève et Paris, 1912, in-8.
Marg. Cramer = Marguerite Cramer, Genève et les Suisses. Histoire des négociations préliminaires à l’entrée de Genève dans le Corps helvétique, 1 6g 1-1 792. Genève, 1914, in-8.
Rott -- Edouard Rott, Histoire de la représentation diplomatique de la France auprès des cantons suisses, de leurs alliés et de leurs confédérés. Tomes I et II. Berne et Paris, 1900- 1902, in-8.
Segesser = A. Ph. von Segesser, Ludwig Pfyffer und seine Zeit. Ein Stiick franco sis cher und schwei\erischer Geschichte im sech\ehnten Jahrhundert. Berne, 1880-1882, 4 vol. in-8.
Manuscrits :
R. C. — Registres du Conseil, vol. i5etsuiv. P. H. = Pièces historiques.
Archives d’Etat, Genève.
INTRODUCTION HISTORIQUE
Genève épiscopale.
Genève était devenue ville d'Empire à la mort du dernier des rois de Bourgogne (io32). Dès lors, jusqu'à l’établissement de la République, elle fut le centre d une petite principauté ecclésiastique, dont l’évêque, sous la suzeraineté lointaine du roi de Germanie, était le chef1. Soutenu par l’empereur, il réussit à écarter les prétentions rivales du principal seigneur de la contrée, le comte de Genevois, avoué de l’évêché. Mais il vit ensuite s’élever, dans la ville, deux pouvoirs nouveaux, ligués contre lui : la maison de Savoie et la communauté des citoyens.
La conquête du château de Elle (1287), qui appartenait à l’Eglise et commandait le pont du Rhône, l’usurpation du vidomnat épiscopal, sanctionnée en 1290 par 1 évêque, procurèrent aux comtes de Savoie, dans Genève, une situation qu ils s efforcèrent continuellement d accroître par de nouveaux empiétements. La charge de vidomne — c’est-à-dire de lieutenant de la justice séculière de l’évêque — n’était, en principe, qu'un fief épiscopal ; mais, entre les mains d’un prince puissant, elle acquit peu à peu une importance dangereuse pour l'autorité temporelle des évêques. L’officier qui l'exerçait au nom du comte, puis du duc de Savoie, était en même temps gouverneur du château de l’Ile; nommé par le duc, il devint en réalité un fonctionnaire ducal, toujours prêt à servir les intérêts de son maître.
Centre naturel d’une contrée sur laquelle les princes de Savoie étendirent
1 Ch. Le Fort, L'émancipation politique de Genève et les premières relations de cette ville avec les cites suisses, Genève, 1 883 , in-8 ; Pierre Vaucher, Fragment d’une étude sur l'histoire de Genève au XVL siècle, dans Mélanges d'histoire nationale (Genève, 1889, in-8), p. 89 ; Léopold Micheli, Les institutions municipales de Genève au X Ve siècle, dans M. D. G., XXXII (1912), livr. 1.
LES CANTONS SUISSES ET GENEVE
peu à peu leur domination, Genève semblait prédestinée à être l'une des capitales de leurs états. Aussi ces princes cherchèrent-ils à y asseoir leur pouvoir sur une base plus large que celle des fonctions subalternes de vidomne. A plusieurs reprises, au XIVe et au XVe siècle, ils sollicitèrent, tantôt de l’évêque lui-même, tantôt de l'empereur ou du pape, la cession totale ou partielle de la souveraineté sur Genève. Toutes ces tentatives échouèrent devant la résistance des évêques et des habitants de la ville1.
La commune genevoise s’était constituée à la fin du XIIIe siècle, en battant
en brèche les prérogatives du siège épiscopal et grâce à la protection des comtes de Savoie. Mais, au bout de deux générations, les citoyens reconnurent le danger qu'il y a à être protégés par un grand prince; ils comprirent que l’indépendance de la seigneurie épiscopale était la meilleure garantie de leurs libertés. Entre eux et l’évêque s’opéra un rapprochement, à la faveur duquel leurs droits et les attributions de leurs magistrats firent de rapides progrès. La charte de 1 387 — où l’évêque Adhémar Fabri reconnut et promulgua les franchises de la ville — scella l'union du prince-évêque et de ses sujets contre la Savoie.
Frontispice des « Libertés et franchises de Genève », Lll 1420, le dllC Atllédée VIII
s’étant adressé de nouveau au Saint- Siège pour se faire céder les droits de l'Eglise sur Genève, les citoyens, réunis en Conseil général, s’opposèrent énergiquement à cette aliénation. Un accord fut conclu entre le prélat et ses sujets, aux termes duquel le premier s’engageait à ne jamais se dessaisir de la
1 Bien que le vicariat impérial concédé à Amédée VI par l’empereur Charles IV ( 1 365 ) eût été bientôt révoqué, la maison de Savoie ne renonça pas a se prévaloir de ce titre; le duc le revendiquera encore au XVB siècle.
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INTRODUCTION HISTORIQUE
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ville et de ses fa u bourgs sans le consentement des bourgeois, tandis que ceux-ci promettaient de maintenir les droits de leur évêque contre toute usurpation.
Cependant, les ducs réussirent à briser cette alliance contraire à leurs desseins. Ils se servirent de la cour de Rome — qui avait substitué à lélection par le Chapitre son droit de nomination aux évêchés vacants — pour placer sur le siège de Genève les cadets ou les protégés de leur maison. « De 1444 à i5oq, le duc Amédée VIII, devenu pape, trois de ses petits-fils et un de ses arrière-petits-fils portent tour à tour, presque sans interruption, le titre d’évêque de Genève b » L’évêque devint alors le complice des convoitises savoyardes.
Ce fut peut-être la période la plus critique pour la cause de la liberté genevoise. La ville et sa banlieue sont enserrées dans les terres d’un souverain qui peut, à son gré, couper les vivres aux habitants de cet étroit territoire. Abusant de sa force, le duc recourt à tous les moyens pour faire des Genevois ses sujets2. Il leur extorque des dons soi-disant volontaires, leur réclame les subsides qu'il lève dans ses provinces; il convoque la ville aux Etats de Savoie. Les princes savoyards affectionnent le séjour de Genève, où leur Maison comptait de nombreux partisans. Ils y font des entrées solennelles pour lesquelles les Genevois organisent de coûteuses réceptions. Quand le duc réside à Genève, il obtient la permission d'y rendre la justice à ses sujets; les seigneurs et les officiers de sa cour ne respectent pas plus les droits de l’Eglise que ceux des citoyens.
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Le duc de Savoie siégeant au milieu de son conseil, 1 5 1 2.
' Le Fort, op. cit., p. io.
- R. C., I -V , passim. Voir A. Roget, Les Suisses et Genève (Genève, 1864, 2 vol. i n - 8 ) , I, p. 5 7 et suiv.
LES CANTONS SUISSES ET GENEVE
Bref, à la fin du XVe siècle, Genève paraissait condamnée à subir le sort de tant d'autres villes dont les libertés succombaient alors sous la poussée des pouvoirs monarchiques. Mais c’est alors aussi « qu'abandonnés à eux-mêmes, les citoyens prirent l'habitude de se fier à leurs propres forces pour maintenir leur
indépendance et pour résister aux prétentions de leurs ennemis A travers
les obstacles, leur commune devint plus solide, plus apte à se diriger elle-même et à se passer de toute autorité supérieure et si, au XVIe siècle, elle réussit à s’élever au rang de république libre et souveraine, c’est dans le cours du XVe siècle que s’est lentement préparée cette émancipation définitive1».
A la même époque, un contact plus étroit s'établit entre Genève et les Suisses.
Les foires de Genève et la route de Lyon.
Les premières relations suivies de Genève avec les villes suisses furent des relations commerciales. Placée à la croisée des routes qui conduisaient d'Italie en France, par le Mont-Cenis ou le Simplon, et de celles qui reliaient les pays germaniques à la France méridionale, par le plateau suisse et la vallée du Rhône, Genève devint le rendez-vous de marchands italiens, français et allemands. Ses foires, déjà prospères au XIIIe siècle, restèrent jusqu’à la fin du moyen âge la principale richesse de la ville2.
Les marchands de Fribourg les fréquentaient régulièrement dès le XIVe siècle; ils avaient à Genève leur halle particulière, qui dut être agrandie en 1432 3, et où se vendaient les draps dont la fabrication occupait une partie notable de la population fribourgeoise. C’est ainsi que des liens d’amitié se nouèrent de bonne heure entre les habitants des deux villes. Dans le même temps, on constate aussi la présence, à Genève, de marchands bernois, saint-gallois, bâlois et lucernois.
Cependant, les foires de Genève n’étaient pas seulement un débouché commode pour les Cantons suisses et pour leurs alliés de Fribourg ou de Soleure.
1 Micheli, op. cit., p. 173.
K Borel, Les foires de Genève ait quinzième siècle, Genève, 1892, in-4 ; E. Wild, Die eidgenossischen Handelsprivilegien in Frankreich, 1444-1635, dans Mitteilungen jur vaterlàndischen Geschiclue, herausgegeben vom historischen Verein in St. Galien, XXXII (1915), p. 1-24; Micheli, op. cit., p. 1 S4-159.
Le toRT, op. cit., p. 12 ; Berchtoi.d, Fribourg et Genève, dans Archives delà Société d'histoire du canton de Fribourg, Il ( 1 856), p. 1-7.
INTRODUCTION HISTORIQUE
Elles attiraient aussi les marchands de Nuremberg;, d’Augrsbourgf, d’Ulm, de Ravensbourg, de Constance, de Strasbourg et d’autres villes commerçantes de 1 Allemagne méridionale i . En suivant les routes du plateau suisse, ces marchands acquittaient des droits de péage qui procuraient un revenu considérable aux Etats qu'ils traversaient, à celui de Berne, en particulier. Il importait donc à ces Etats de favoriser ce passage de marchandises. C’est surtout pour ce motif que les Confédérés furent impliqués dans la rivalité qui s’établit, au cours du XVe siècle, entre les foires de Genève et celles de Lyon.
En confirmant, par une série de privilèges, les foires franches de Lyon, qu’il avait lui-même instituées en 1420, le roi de France Charles VII nourrissait l’espoir d’attirer dans une ville de son royaume le marché international qui faisait la prospérité des foires genevoises. La situation géographique de Lyon offrait en effet, au point de vue du trafic, les mêmes avantages que celle de Genève. Pendant assez longtemps, les foires des deux villes coexistèrent sans trop se nuire. Mais, si la force de la tradition militait pour Genève, la puissance politique et économique du roi de France devait, à la longue, faire pencher la balance en faveur de Lyon. Il était réservé à Louis XI de mener à bien l’entreprise paternelle.
L’attitude des Genevois dans la rébellion de Philippe de Savoie contre son père, le duc Louis Ier, en 1462, leur ayant fait perdre la faveur de celui-ci, Louis XI en profita pour publier deux ordonnances qui portèrent un coup sensible aux foires de Genève. La première, du 20 octobre 1462, défendait aux marchands français de fréquenter ces foires, et aux étrangers de traverser le territoire français pour y porter ou en rapporter des marchandises. La seconde, du 8 mars iq63, fixait à quatre le nombre des foires de Lyon et en faisait coïncider les époques avec celles des foires de Genève, obligeant ainsi les marchands à choisir entre les deux villes. Dès lors, dans la mesure où ces ordonnances seraient appliquées, le marché de Genève resterait fermé aux commerçants français ; pour rencontrer ceux-ci, les marchands d'Italie et d’Allemagne devraient aller les chercher à Lyon.
L'intérêt que les Suisses portaient aux foires de Genève les décida à envoyer une ambassade nombreuse au roi Louis XI (novembre iq63), pour obtenir que les marchands français fussent du moins autorisés à fréquenter ces foires après celles de Lyon. Mais le roi n’entendait pas céder. Il mit, à l'octroi de la faveur qui lui
1 W. Heyd, Sclnvaben auf den Messen von Genf und Lyon, dans Württembergische Vierteljahrshefte fur Landesgeschichte, Neue Folge, I (1892), p. 373-385.
in
était demandée, la condition que les Genevois imploreraient le pardon du duc de Savoie, son beau-père, et se déclareraient prêts à obéir désormais à celui-ci « comme à leur prince et seigneur ». Il savait d'avance que cette condition ne serait pas remplie. Les ordonnances royales restèrent donc en vigueur. Les marchands allemands et suisses s'habituèrent à pousser jusqu'à Lyon, où les attiraient d’ailleurs les privilèges très étendus concédés par Louis XI aux étrangers qui venaient commercer dans cette ville.
Les Genevois ne se découragèrent pas. Jusqu’à la hn du siècle, on les voit multiplier les démarches, tantôt auprès du roi de France, tantôt auprès du duc de Savoie ou des Suisses, et ne reculer devant aucune dépense pour relever leurs foires1. Les ducs de Savoie appuyèrent ces efforts. Maîtres de toutes les routes qui conduisaient à Genève, ils tiraient aussi profit des foires ; ils accordèrent des sauf-conduits aux marchands qui s y rendaient. Pour mieux lutter contre la concurrence de Lyon, ils prétendirent, à leur tour, empêcher les marchands étrangers de traverser leurs états pour se rendre à d’autres foires qu’à celles de Genève; ou bien, ils ne les laissèrent passer qu’après qu'ils eussent offert leurs marchandises aux foires de Genève ; enfin, impuissants à faire observer des défenses aussi absolues, ils frappèrent d’une taxe d exportation les marchandises qui sortaient de Savoie.
Ces dernières mesures contribuèrent à conserver au marché de Genève toute son importance comme centre commercial des états savoyards en deçà des Alpes. En revanche, elles gênaient gravement le trafic international. Aussi rencontrèrent-elles une vive opposition de la part des Suisses. A mesure que s'affirmait la prédominance du marché de Lyon, l’intérêt essentiel des Confédérés consista à maintenir libre la route de Lyon, par Genève et Seyssel. Ce furent avant tout les Bernois qui assumèrent cette tâche avec toute l'énergie et la persévérance dont ils étaient capables. Ils négociaient avec la Savoie, avec la France ; puis ils communiquaient le résultat de leurs démarches aux villes allemandes qui faisaient le commerce avec Genève et Lyon. En 1467, des marchandises en route pour Lyon ayant été saisies à Genève, au Pont-d'Arve et à Seyssel, les Bernois menacèrent de recourir à la force pour rétablir la liberté du commerce2. Fribourg se hâta de s’interposer entre eux et les princes savoyards. Un accord fut conclu, par lequel le duc et l’évêque de Genève garantissaient « à tous marchans d Alamaignie » le passage à travers leurs terres pour aller à Lyon et en
1 R. C., I-V, passim.
2 Bouei., op. cit., Pièces justificatives, n° 36; Heyd, op. cit., p. 377.
INTRODUCTION HISTORIQUE
revenir ; les marchands devaient payer les péages accoutumés et s'engager à ne pas transporter en fraude les marchandises appartenant à d’autres « nations » h
La participation de la Savoie à la guerre de Bourgogne, comme alliée de Charles le Téméraire, jeta de nouveau le trouble dans les relations des marchands de langue allemande avec Lyon. Les nombreux incidents dont ces marchands furent les victimes irritèrent profondément les Confédérés. Aussi un de leurs premiers soins, au lendemain de leurs victoires, fut-il d’obtenir, de la Savoie et de Genève, des garanties complètes en faveur de leurs protégés. Ils redoutaient — et les Genevois partageaient sur ce point leurs craintes1 2 — que les Allemands, las des obstacles qu'ils rencontraient dans ces pays, ne se détournassent de la ro.ute de Genève pour longer le versant nord du Jura et gagner Lyon par la Franche-Comté. Dans les traités de 1477 et de 1478, destinés à régler le sort de cette province, ils imposèrent aux négociateurs français et bourguignons des engagements formels à cet égard : seuls les marchands de Cologne et de la Basse-Allemagne seraient autorisés à suivre la voie de Bourgogne ; ceux du Rhin supérieur et de la Souabe continueraient à passer parla Suisse.
Dès lors, la politique commerciale des Cantons à l'égard de Genève et de la Savoie resta constamment la même. Elle visait, en première ligne, à assurer, contre tout traitement vexatoire, la liberté des communications avec Lyon. Mais les Cantons ne cessèrent pas de s’intéresser aussi aux foires de Genève, dont la prospérité ne pouvait qu’attirer les marchands sur les routes du plateau suisse.
C’est ainsi que les intérêts communs, sinon identiques, des Genevois et des Suisses sur le terrain commercial créèrent entre eux des relations constantes et frayèrent la voie à un rapprochement politique.
La guerre de Bourgogne et l’action politique des Suisses à Genève
jusqu’au début du XVIe siècle.
Au sortir de la crise intérieure de la guerre de Zurich (iq5o), la Confédération des VIII Cantons anciens fut saisie d’un irrésistible désir d’expansion*.
1 Borel, op. cit., Pièces justificatives, n° 3q.
2 R. C., Il, p. 172-175 (7 et 9 mars 1473), 240 (4 janvier 1474).
8 Dierauer, Histoire de la Confédération suisse , trad. Reymond, Il (1912), p. 148 et suiv.
LES CANTONS SUISSES ET GENEVE
Tandis que, par une série d'alliances et de conquêtes, les cantons orientaux gagnaient, à l’est et au nord, la frontière naturelle du Rhin; tandis qu’ils s’emparaient de la Léventine et assuraient, par des traités avec Milan, la liberté du commerce avec l'Italie, Berne se donnait pour tâche d'agrandir la Confédération vers l’ouest. Et comme les vues de ses hommes d'Etat éveillaient la défiance des autres cantons, elle associa étroitement à ses entreprises ses anciennes alliées, les villes de Soleure et de Fribourg.
L'un des principes de la politique bernoise était l’alliance séculaire qui unissait la République à la maison de Savoie, dont les vastes possessions s’étendaient jusqu’à Morat et au lac de Bienne, à quelques heures de marche des portes de Berne. Par de fréquentes interventions dans les affaires intérieures du duché, les rois de France Charles VII, puis Fouis XI, indisposèrent les magistrats bernois, jaloux des progrès de l’influence française dans un pays qui les touchait d’aussi près. Cependant, la cour de France recherchait l’amitié des Suisses; elle s’appliqua à dissiper leurs inquiétudes. Peu d’années après les troubles savoyards de 1 462 *, qui avaient mis en présence Louis XI et les Bernois, ceux-ci, gagnés à la politique du roi, devinrent les agents d’un rapprochement intime entre la France et les Cantons, et entraînèrent leurs confédérés dans la guerre contre Charles le Téméraire (octobre 1474).
Pendant longtemps, la duchesse-régente de Savoie, Yolande, sœur de Louis XI, chercha à rester neutre entre la France et la Bourgogne1 2. Cependant, la défiance qu’elle éprouvait à l’endroit de son frère la faisait pencher du côté du duc Charles ; les provocations des Bernois achevèrent de la jeter dans le camp bourguignon. Alors Berne ne garda plus de ménagements avec son alliée ; elle forma le projet d'arracher le Pays de Vaudà la Savoie et de reculer jusqu’au Léman et au Jura les frontières de la Confédération (1475).
Genève tenait par trop de liens à la Savoie pour ne pas être entraînée, avec elle, dans ce grand conflit3. Jean-Louis de Savoie, qui occupait le siège épiscopal, était acquis à la Bourgogne; il soutenait la politique de la duchesse-régente, sa belle-sœur, contre les menées du parti français dirigé par l’un de ses frères, Philippe de Bresse. Les Bernois lui reprochaient d’entraver la circulation des
1 Ci-dessus, p. XVII. Voir L. Cramer, La Seigneurie de Genève , p. 1 1 et suiv. ; B. de Mandrot, Etude sur les relations de Charles VII et de Louis XI, rois de France, avec les Cantons suisses, dans Jahrbuch für schweiqerische Geschichte, V, p. 77, 87, 109 et suiv.
2 Vaucher, Esquisses d histoire suisse (Lausanne, 1882, in-8), p. 73; Dierauer, op. cil., II, p. 24S, 249.
3 Sur ce qui suit, voir surtout les registres du Conseil de Genève : R. C., II, p. 290 et suiv.
INTRODUCTION HISTORIQUE
marchands et de laisser passer par le pont du Rhône les soldats mercenaires d'Italie qui rejoignaient l'armée du Téméraire. Et surtout ils ne pouvaient oublier qu’en juillet 1474, leur avoyer Nicolas de Diesbach, revenant d’une mission en France, avait été insulté dans les rues de Genève, au cours d’un tumulte nocturne, et qu'ils n’avaient pu obtenir la satisfaction réclamée pour cette atteinte à leur honneur 1 .
Au début de 1473, les menaces des Bernois obligèrent l’évêque à mettre sa ville en état de défense, surtout du côté du faubourg de Saint-Gervais, dont les fossés étaient restés inachevés. Adonnée au négoce et mêlée de beaucoup d'éléments étrangers, la bourgeoisie de Genève n’avait pas l'hymeur très guerrière2. Les complications de la politique extérieure ne pouvaient que nuire à ses rapports commerciaux avec l’étranger et, sans doute, elle redoutait de se brouiller avec les Confédérés. Elle ne mit donc que peu d'ardeur à fortifier la ville, et s’appliqua à écarter ou à réduire le plus possible les demandes de secours en hommes que l’évêque lui adressa à plusieurs reprises, pour la défense du Pays de Vaud ou du Chablais contre les premières agressions des Bernois.
Cette conduite prudente ne la sauva pas. En octobre 1475, les troupes de Berne et de ses alliés de Fribourg et de Soleure, renforcées par d'autres contingents confédérés, envahirent le Pays de Vaud, apanage de Jacques de Savoie, comte de Romont, qui servait le duc Charles ; en peu de jours elles atteignirent Morges. Les chefs bernois avaient reçu l'ordre de pousser jusqu'à Genève. Mais l’opposition des Fribourgeois, la crainte que le sac de la ville entraînât des complications avec les marchands de Nuremberg et d’autres villes impériales dont les ballots étaient entreposés dans les halles genevoises, amenèrent les capitaines suisses à renoncer à cette expédition. Ils consentirent à traiter avec les ambassadeurs que le Chapitre et le Conseil de Genève s’étaient hâtés d’envoyer à Morges, au-devant d’eux3.
Pour éviter le sort cruel des quelques places vaudoises qui avaient osé résister aux envahisseurs, les Genevois s’engagèrent à payer une rançon de 28,000 écus de Savoie, bien que, dit le registre du Conseil, « en droit, la cité ne fût tenue à
1 R. C., II, p. 2g5, n. 1 .
2 M. von Stürlek, Die Slaalspolitik Bénis gegeniïber Genf vont Burgunderkriege bis jiir Freiwerdung der Genfer dut ch die Bernerwaffen 1 536, dans Archiv des historischen Vereins des Kantons Bern, VII (1870), p. 445.
3 R. C., II, p. 390 et suiv. Voir Die Berner-Chronik des Diebold Schilling, éd. G. Tobler, I
(Berne, 1897, in-8), p. 3 1 1-3 1 5. ’
LES CANTONS SUISSES ET GENEVE
rien envers les Allemands1 ». Le sacrifice exigé d’eux était en rapport avec le renom de richesse de leur ville.
I andis qu’ils établissaient les impôts qui devaient leur permettre de faire honneur à leurs obligations, l'arrivée de Charles le Téméraire dans le Pays de Vaud fit naître chez eux l'espoir d'être délivrés de ce fardeau. Le duc leur
Les députés de Genève arrivent à Morges pour traiter avec les capitaines suisses,
octobre i4j5.
avait écrit, de Besançon, de ne rien payer aux Suisses, car il venait pour les « mettre a la raison » (26 janvier 1476)2. A plusieurs reprises, il invita les Genevois a lui envoyer des soldats ou a réunir des approvisionnements pour gens
C est-à-dire : les Suisses. R. C., Il, p. 3p3. Sur le chiffre de la rançon, voir p. 3q", n. 1.
2 R. C., II, p. 481 .
INTRODUCTION HISTORIQUE