PI. XII
FONTAINE DE LALLIANCE, 1^84
(Musée de Genève)
M.D.O., série in-40, t. IV
MONUMENTS DE l’aLLIANCE DE I 584
la destination primitive de cet objet de physique amusante ; les documents sont formels à cet égard et nous apprennent que l'appareil fut installé, pendant les fetes de l’Alliance, sur la fontaine située devant la Maison de ville. Huit jours apiès, le 2 6 octobie, le Conseil ordonne en effet « que on face oster la bassine et « pomme, avec la Justice et Paix et armoiries des trois villes, qu’on avoit mis « sur la fontaine d’icy devant 1 » .
En faisant la dépense de cette installation, le Conseil s’inspirait de loin, et bien modestement, de 1 exemple des grandes villes de France, dont les architectes, les peintres et les sculpteurs s ingéniaient à créer des machines compliquées poui les fêtes publiques et surtout pour les «. entrées » des souverains.
La fontaine de la Maison de ville, dont il est ici question, avait été établie en 1 576 2 ; elle se trouvait à l’intersection des rues de l’Hôtel-de- Ville et de la Treille, en face de 1 ancienne maison Baraban, occupée aujourd hui par le Dépat tement des Finances, ainsi qu on en peut juger d’après un curieux tableau du milieu du XVIIe siècle, qui, de l’Hôtel de Ville3, a passé au Musée d’Art et d’Histoire F
1 Arch. d'Etat, Genève, R. C., vol. 79, fo 1441-°.
Dès 1 année 1 5 1 2, un Allemand offrait au Conseil de faire couler des fontaines à Saint-Pierre et au Boui g-de- b our. Cinq ans plus tard, les magistrats vont visiter les sources dont l’eau doit être amenée en ces deux places ainsi que devant la Maison de ville (Arch. d’Etat, Genève, R. C., vol. 17, fu83r°,26oct. 1 5 12, et vol. 18, f° 174V0, 18 août 1517), mais nousne croyons pas que le projet ait alors été exécuté, malgré le passage relevé par M. van Berchem dans le récit des fêtes célébrées à 1 occasion de l’entrée a Genève d’Isabelle de Portugal, duchesse de Savoie, en x 5 2 3 , où il est dit que « devant la Maison de ville sera Geneve ayant à l’entour Bon vouloir et Libéralité, qui donneront à boire du vin de la fontaine à tous venants» (M. D. G., 1, p. 200). Il doit s’agir ici d’un appareil destiné à faire couler le vin, comme il était d’usage dans les réjouissances publiques, et non d’une fontaine permanente. En effet, le 7 février 1576, le Conseil acceptait les propositions d’un fontenier de Nyon lequel, après avoir visité les eaux « qui sont vers l’amandolier des quatre sources » (entre Malagnou et Grange-Canal), s’offrait à « en faire venir des fontaines, tant au Bourg-de-Fourg qu icy devant la maison de céans » (R. C., vol. 71, fu 22 r°). Cette lois, on mit sérieusement la main a 1 œuv 1 e, cai nous voyons le praticien, qui se nommait Claude Cuvit, toucher, la même année 1576, huit acomptes sur le prix convenu et, en date du 6 juillet, un nommé Bernard Girod recevoir 5o florins « à bon compte de tâche de la couche [bassin] de la fontaine de devant la Maison de la ville » (Arch. d'Etat, Genève , Comptes, mandats et quittances, année 1576, avril, 8 mai, 29 juin,
6 et 3o juillet, 18 août, 3o sept., 27 oct. et 3 déc.).
Comment expliquer dès lors, si l’hydraulicien allemand avait exécuté son projet, que les magistrats aient du, cinquante ans plus tard, recourir au fontenier qui s’engageait a amener l’eau sur les places déjà désignées par les délibérations de leurs prédécesseurs ?
3 M. Paul-E. Martin, archiviste d’Etat, vient de découvrir que l’auteur de cette œuvre est un peintre nommé Samuel de Rameru, qui l’offrit au Conseil le 16 juin ifl?2. D’après un inventaire qui nous a été obligeamment signalé par M. Campiche, le tableau se trouvait en KÎ64 dans l’antichambre de la Salle du Petit Conseil (Arcli. d'Etat, Genève, Reg. de la Chambre des Comptes, vol. 5, f° 164).
4 Salle des souvenirs historiques, N 5oi. Voir plus haut, pi. IX.
LES CANTONS SUISSES ET GENÈVE
Les Genevois de i 584 n'étaient point gâtés en fait de spectacles et de réjouissances publiques1, aussi notre fontaine tournante dut-elle obtenir auprès d’eux le succès qu’en espérait le Conseil 2 ; celui-ci en régla donc la dépense sans trop attendre et sans trop marchander. On avait dû recourir à l'intervention de divers collaborateurs, praticiens et artistes, mais c'est un peintre, nommé Germain Viarrey3 *, qui paraît avoir eu la part principale dans l'exécution du chef-d’œuvre.
« Le 24 novembre 1584, conterollé pour luy une parcelle de 69 florins 2 sols, pour avoir faict le pourtrait de deux figures de la fontaine , les annoy ries, le bassin et la collonne de la dite fontaine, et pour avoir dressé et painct la figure qui fust bruslée au lac1, y comprins la poene de son nepveu, le tout modéré, de quoy soit faict mandement... ff. 55 5 * * 8. »
Ce texte présentant quelques difficultés d’interprétation, il convient d'en peser tous les termes.
Le mot portrait, au XVIe siècle, signifie non seulement image, représentation dessinée, peinte ou sculptée, d’après une personne, un modèle vivant, mais encore plan et projet0. Il est donc malaisé de décider si Viarrey a sculpté lui-même les deux figures de la Justice et de la Paix ou s’il en a seulement fourni le dessin. Rien ne serait moins surprenant toutefois que de rencontrer, au XV Ie siècle, un peintre sachant manier aussi la gouge et le ciseau et l’on peut remarquer à ce propos que Viarrey ne peignit pas seulement, mais « dressa » la figure qui lut brûlée au lac à l’occasion des fêtes. C’est lui en tout cas qui dut enluminer les deux statuettes, de même qu’il a peint les armoiries de leur base, ainsi que les godrons et la légende de la vasque. Quant à la « colonne » men-
1 Voir, dans le mémoire cité de M. Henri Fazy, p. 3 16, les représentations faites par les ministres au sujet des fêtes de l’alliance.
2 1. engin devait être à la mode, puisque nous voyons les magistrats discuter le projet d’offrir
à chacun des deux gouvernements alliés « une fontaine d'argent laquelle, en tournant, fourniroit eau en ung festin, à 1 exemple de celuy de Pierre Masson ». Le Conseil y renonça, « ayant esgard à la paouvreté de ce publicq et que peult estre ils ne tiendront pas grand compte de ce petit présent, encor qu il seroit de 200 ecus vallant » ( Arch . d’Etat, Genève, vol. 79, f° i3o r°, 25 sept. 1584;
ch Fazy, op. cit., p. 821).
On lit Viallet dans le Livre des parcelles, mais la forme Viarrey, adoptée par le notaire qui a icdigé le contrat de mariage du peintre, est sans doute plus exacte (voir ci-après, p. i3q).
Bateau sur le lac. — Estant proposé qu’on pourrait faire quelque esbat sus le lac par le moyen d ung \ieu\ bateau sus lequel on mettrait ung Mars qui se demesleroit parmy le lac et se brusleroit ; a l:sle arresté qu on le lace ainsy au mieulx qu’on pourra » (R. C., vol. 79, f° 12S v°, 21 sept. iâHq).
- Ce texte a été précédemment publié par M. Henri Fazy, op. cit., p. 3 1 9.
8 l ivre des parcelles, 1541-1662, ad diem.
° Voir les dictionnaires de Godefroy et de Littré.
MONUMENTS DE l’aLLIANCE DE I 584
donnée dans le compte présenté par l’artiste, nous pensons qu’il s'agit des parties décoratives de l'armature qui s'élevait effectivement à la manière d'une colonne, c’est-à-dire de la peinture du ruban avec sa devise et de la dorure du soleil. Il paraît difficile, en effet, de prendre au sens propre l'expression « pour avoir faict le bassin et la colonne»; c'était là besogne de chaudronnier, de ce Nicolas Mangeot par exemple, qui fournit du métal pour l'appareil et travailla à l'installation b
A côté de son neveu, Viarrey eut pour collaborateur ce Jérôme de Bara dont nous avons déjà rencontré le nom à propos de l'inscription commémorative de l’Alliance et qui, le 25 novembre i 58q, présentait son compte « de ce qu'il a escript le tableau, doré le va\e de la fontaine et a gaspé [jaspé] le pillier et travaillé au Mars qui fust brûlé, le tout modéré à 18 florins1 2 ».
De Bara paraît avoir été un spécialiste en matière de dorure puisque c'est à lui que furent confiés la plupart des travaux comportant l'emploi de l'or. Quant au pilier dont il est ici question, ce doit être celui de la fontaine sur laquelle fut posé l’appareil et que l’on voulut enrichir en lui donnant l'aspect du jaspe.