I. Voir le plan reproduit en tète de ce vohiiiie
sabres et de piques ensanglantées : c'était Maillard qui venait de terminer le massacre des prêtres enfermés à TAbbaye et qui allait à la recherche de nouvelles victimes; les deux troupes se confondirent et enfonçant la porte des Carmes se répandirent dans le couvent :
les uns se mirent à parcourir les bâtiments, les autres se dirigèrent directement vers le jardin.
C'est là que les prêtres étaient réunis : les uns se promenaient dans les allées, d'autres, réunis dans Toratoire, commençaient la récitation des vêpres du dimanche. Auprès de Toratoire était Tarchevêque d'Arles avec son vicaire général, Tabbé delà Pannonie. c Pour le coup, Monseigneur, je crois qu'ils viennent nous assassiner. — Eh bien, mon cher, répondit l'évêque, si c'est le moment de notre sacrifice, soumettons-nous, et remercions Dieu d'avoir à lui offrir notre sang pour une si belle cause. >
Les forcenés couraient déjà dans le jardin en poussant des cris furieux, une bande s'engagea dans l'allée du milieu; près du bassiUi
lin prêtre était debout absorbé dans la lecture de son bréviaire : c'était Tabbé Girault, directeur des religieuses de Sainte-Elisabeth; il fut abattu d'un coup de sabre et achevé à coups de pique (i). Pendant ce temps, une seconde bande suit l'allée de gauche et arrive à l'oratoire ; l'archevêque d'Arles est tué à coups de sabre ; puis, pénétrant dans l'oratoire, les massacreurs frappent tout autour d'eux : l'évêque de Beauvais tombe la cuisse fracassée par un coup de feu. Au dehors une véritable chasse est organisée, un prêtre qui, monté sur un arbre, allait franchir le mur est abattu à coups de fusil. Mais en procédant avec un tel désordre, on risquait de laisser échapper quelque victime; au bout de quelques minutes, les chefs donnent l'ordre d'arrêter, et les prisonniers survivants sont conduits dans l'église, les blessés même sont rapportés sur des matelas.
Le commissaire Violette (2) s'assit aune pe-
1. Une petite colonne est élevée à l'endroit où tomba cette première victime.
2. D'après M. Sorel, c'est le fameux Maillard qui aurait présidé ce simulacre de tribunal.
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tite table près delà porte; il se fit appeler \c livre d'écrou et, à Tappel de. son noiz^ dxaque prêtre devait venir déclarer s'il persistait dans son refas de serment, puis on le conduisait da côté du jardin, et, en s'engâgeant dans le petit escalier, il trouvait les assassins qnile massacraient. Cent vingt victimes furent ainsi immolées en moins de deux heures ; quelques blessés avaient réussi à s'échapper ; Tun d'eux âkt retrouvé le soir dans l'église, on lui fendit la tête d'un coup de sabre.
On a cherché à reconstituer la liste complète des ecclésiastiques massacrés le 2 septembre, mais on n'a pu retrouver que cent quatorze noms qui ont été inscrits sur le monument élevé dans la crypte des Carmes. A ces cent quatorze noms, il convient d'en ajouter un cent quinzième : celui d'un laïque, Régis de Valfons, ancien of&cier, qui s'était laissé arrêter avec l'abbé Guilleminet, son confes^ur et son ami ; il obtint l'honneur de mêler son sang à celui des autres martyrs.
. Après le massacre, le pillage : les cadavres furent dépouillés par les bourreaux, les mioa^
tres^ les vêtements, rargent trouvé sur les cadavres ôirent saisis et inventoriés par la sec* tion. Quant aux précieux restes des victimes du massacre, il a paru pendant longten^>s démontré qu*ils avaient tous été enterrés au cimetière de Vaugirard : c'est ce qui résulte de pièces offîcielles, de divers extraits mortuaires, et d'un ordre donné à Daubanel, secrétaire delà section, d'avoir à procéder à l'inhumation dans ce cimetière; une fosse creusée d'avance reçut les cadavres apportés sur deux chariots et fut comblée avec de la chaux vive. Les chariots , couverts de sang revinrent à Paris et furent remisés dans la cour du aémi* naire Saint-Sulpice. Daubanel rendit compte de sa missioa à la section assemblée, ainsi qu'il résulte du procès- verbal de la séance ,du :2 septembre. ' i. ■
C^>endant une tradition subsistait dans le quartier des .Carmes que beaucoup des cadavres avaient été jetés, dans un puits, ^tué derrière la chapelle de la sainte Vierge, dénommée •dsepuis chapelle de$ Martyrs : plusieurs histomsBSy M. Fâbbé Lalanne en 1856, M. Graitiér
de Cassagnac en 1860, M. Sorel en 1863 ont rapporté cette tradition sans réussir à la mettre d'accord avec les pièces officielles. Personne ne songea que deux charrettes ne peuvent contenir cent vingt corps humains ; dans chacune, on peut en entasser vingt ou vingt-cinq au plus, donc cinquante ou soixante cadavies avaient été conduits au cimetière, et pour éviter le dérangement d'un second voyage, Daubanel avait fait jeter les soixante autres dans le puits.
Ce qui n'était qu'une hypothèse a été reconnu la vérité en 1867 quand, par suite du percement de la rue de Rennes, on démolit la chapelle des martyrs et le puits y attenant.
D'un procès-verbal dressé le 29 juin par M. l'abbé Douillard, architecte des Carmes, il résulte qu'en mai et juin il a été extrait du puits de nombreux ossements. Ces ossements ont été soumis à l'examen de M. le !>■ Douillard qui, dans im rapport du 6 juilleti conclut à la présence dans le puits des restes de quatre-vingt-dix cadavres; après une description minutieuse de ces restes. M, le D^ Douil-
lard établit qu'une partie de ces ossements proviennent vraisemblablement d'un ancien cimetière, mais que le plus grand nombre paraît appartenir aux victimes du 2 septembre 1792* Vingt-quatre sujets portent des lésions qui indiquent clairement la mort violente. En conséquence l'archevêque de Paris ordonna que ces ossements seraient placés dans la crypte des Carmes, où un monument fut élevé : on fit entrer dans la décoration de la crypte les plaques de marbre provenant de la chapelle qu'il avait fallu démolir, et sur lesquelles sont encore apparentes les traces du sang des martyrs.
Le récit de ces scènes sanglantes nous est parvenu par les témoins oculaires échappés au massacre. Huit d'entre eux ont déposé sur les faits dont ils avaient été les acteurs, entre autres l'abbé de la Pannonie qui, frappé de neuf coups de baïonnette, eut la présence d'esprit de gagner la rue et le domicile d'une personne qui le cacha, le soigna et lui fournit les moyens de passer à l'étranger.
Une particularité notable c'est qu'aucun mal
ne fut fait le 2 septembre, ni aux religieux Carmes, ni aux prisonniers enfermés dans les étages supérieurs de la maison ; les prisonniers purent même s'enfuir dans les premiers jours qui suivirent le massacre ; quant aux Carmes, bien que la loi leur donnât le droit de rester dans la maison jusqu'au i^' octobre, ils ne profitèrent pas de cette facilité et se dispersèrent.
LES CARMELITES
Abandonné par les religieux en septembre 1792, le couvent resta d*abord désert; le 5 mars 17931 la section le loua pour 4.780 livres à un jardinier qui transforma une partie du jardin, humide encore du sang des martyrs, en un bal champêtre qui fut appelé le bal des Tilleuls ; mais les bâtiments furent avant la fin de Tannée repris par la section du Luxembourg, devenue section Mucius Scaevola, pour être de nouveau employés comme prison d'État. Du 26 frimaire an II (16 décembre 1793) au 30 vendémiaire an III (21 octobre 1794), c'està-dire en dix mois, 707 personnes furent incarcérées aux Carmes, et 1 10 en sortirent pour aller à Ija guillotine. Plus de 200 détenus se trouvaient aux Carmes au 9 thermidor et durent à la chute de Robespierre de recouvrer la
liberté et d'échapper à la mort; dans le nombre des prisonniers élargis en thermidor an II figure la future impératrice Joséphine, arrêtée en floréal comme suspecte; son mari, le général Beauhamaîs, également détenu aux Carmes, avait été guillotiné le 5 thermidor.
On a raconté que les Girondins avaient été détenus aux Carmes et Timagination d*un poète historien a brodé sur ce thème des variantes fort agréables; Granier de Cassagnac dans son histoire des Girondins n'ose rejeter totalement le récit de Lamartine et se contente de dire que quelques Girondins furent détenus pendant quelques jours aux Carmes. La vérité est que cette légende est radicalement fausse.
M» Sorel a publié intégralement le registre d*écrou de la prison des Carmes, et le nom d'aucun Girondin n'y figure : quant aux inscriptions relevées sur le mur d'une chambre et attribuées aux Girondins, il n'y a aucun motif qui permette de les en croire les auteurs, et la seule signature qu'on y lise est celle de Deschamps Destournelle, ancien ministre des finances, mis en liberté après le 9 thermidor.
Rien n'est curieux comme de feuilleter ce re- •gistre où sont confondus les soldats, les ouvriers, les anciens magistrats, les ex-nobles, le général Hoche et la duchesse d'Aiguillon, des prêtres, des religieuses, et le directeur des marionnettes des Champs-Elysées condamné à mort avec sa femme pour manœuvres contre* révolutionnaires.
Après l'évacuation de la prison, l'église et le couvent servirent de dépôt d'approvisionnements et de magasin à la commission des musées nationaux. La caserne construite en 1789 devint l'imprimerie du Directoire.
Les bâtiments inoccupés furent loués, et le couvent subit de nombreuses transformations pour pouvoir être occupé par les nouveaux locataires : on boucha des ouvertures, on en pratiqua d'autres, le tout au grand préjudice de la solidité de l'immeuble. Un restaurateur loua l'église et une partie du jardin; l'allée des Tilleuls redevint un bal public, le bal des Zéphyrs; pendant l'hiver on dansait dans l'église et le comptoir du marchand de boissons était installé sur l'autel.
En 1797 le couvent et toutes ses dépendances trouvèrent un acquéreur, Etienne Foreson, menuisier, qui crut faire une spéculation avantageuse en s'en rendant adjudicataire pour une somme de i. 041 .000 livres. D'après les termes de l'acte, l'acquéreur devait se prêtera une importante opération de voirie : une petite place demi-circulaire devait être créée rue de Vaugirard en face de la rue de l'Ouest (i), et de là partiraient deux rues dirigées, l'une vers la rue du Cherche-Midi, sur le prolongement de la rue de l'Ouest, l'autre vers le carrefour de la Croix-Rouge. La place fut établie sur les fondations de l'ancienne caserne ; la me de l'Ouest fut prolongée en 1798 ; quant à l'autre rue qui devait renverser les bâtiments principaux du couvent, l'exécution en fut ajournée (2).
Foreson avait mal calculé en pensant qu'il tirerait un grand parti de son acquisition : la prospérité publique ne s'était pas réveillée après le traité de Campo-Formio ; les lots de