HAUTES ETUDES ECCLÉSIASTIQUES
Lorsque Mgr Affre entreprenait de fonder dans Tancien couvent des Carmes une maison de hautes études ecclésiastiques, il mettait à exécution un projet déjà ancien. Le cardinal Fesch et Mgr Frayssînous s'étaient préoccupés avant lui de la nécessité de restauref pour le clergé une de ces précieuses institutions où, avant 1789, les jeunes prêtres se préparaient par Tétude à renseignement et à la prédication. Mais on avait dû ajourner pendant quarante ans la réalisation de ce projet. D^une part des besoins sinon plus urgents, au moins plus évidents, s'étaient fait sentir; il avait fallu reconstituer Tancien clergé si grandement
éprouvé par la Révolution, et pourvoir au recrutement arrêté pendant près de quinze ans, et ce n'était pas quand les paroisses soufiraient du manque de prêtres qu'on pouvait songer à enlever Télite des sujets pour les appliquer aux études pour de longues années. D'autre
: part le gouvernement, héritier du monopole universitaire créé par Napoléon, ne voyait pas sans défiance le clergé travailler à reprendre sa place dans le monde savant ; et dans le sein même de Tépiscopat, des conflits de juridicticm empêchèrent de pouvcâr tirer parti des bonnes dispositions du gouvemettteent de Charles X (i).
Lorsque Mgr de Quélen voulut, en 183 1,
; reprendre les projets de Tévêque d'Henno-
, polis, il se heurta à l'opposition de M. CousÎTiy alors ministre de l'instruction pnbliqoe, et
'dix ans plus tard, Mgr Aâire trouva la même opposition chez M. Cousin d'abord, ensuite
I. Orâoimance royale du 20 juillet 1835 créant ime maison centrale de hautes études ecclésiastiques avec une dotation annuelle de 200.000 fr. et raflfectatîon des bâtiments du Val de Grâce,
chez M. Viliemain; on était tombé d'accord, il est vrai, sur Topportunité de la fondation^ mais tandis que Tarchevêque désirait pour son école une indépendance qui seule pouvait assurer à Toeuvre l'avenir qu'on lui destinait, les ministres revendiquaient un droit de contrôle tellement étendu que la direction échappait à l'autorité ecclésiastique pour tomber entre les mains de l'autorité universitaire (i). Après de longues négociations, dans le détail desquelles je ne puis entrer ici, l'archevêque de Paris obtint l'autorisation nécessaire et, le 4 novembre 1845, il ouvrait l'école dans la maison des Carmes, dont il venait de faire l'acquisition. Dans une lettre pastorale publiée à cette occasion, Mgr Affre disait :
€ Nous devons désirer de former des écrivains capables de composer de solides écrits en faveur de la religion, des prédicateurs éminents
I. Voyez la brochure intitulée : L* Ecole des Carmes (Paris, Douniol, 1871), par M. Tabbé Demimuid, ancien élève de l'Ecole, qui en était alors l'un des directeurs ; — et le discours prononcé par M. Conil, vice-recteur de l'Université catholique de Paris, à la séance de -rentrée du 29 janvier 1879.
qui soutiennent la haute réputation d'une chaire illustrée par Bossuet, Massillon et Bourdaloue. > Mais, de peur que les ecclésiastiques qu'il allait grouper ne poursuivissent leur formation avec une ardeur trop 'peu réglée, il voulut contenir leur marche dans les limites d'un programme et choisit celui des facultés de lettres et de sciences. Le chemin pouvait sembler détourné, mais il* était sûr : en effet, le terrain sur lequel l'Eglise avait à lutter n'était plus comme au xni® ou au xvii* siècle celui de la controverse théologique ; le champ de bataille, alors comme aujourd'hui, c'était la philosophie, l'histoire, la littérature; déjà le débat commençait à se transporter dans le domaine des sciences naturelles, et s'il fallait aux apologistes du xix® siècle une connaissance solide des vérités religieuses, le théologien devait être doublé à l'occasion d'un historien, d'un philosophe, d'un critique, toujours d'un écrivain, c'est-à-dire d'un littérateur.
Les élèves de l'Ecole des Carmes eurent donc à se remettre sur les bancs pour se pré-
parer aux examens de la Sorbonne ; mais en même temps, pour empêcher les jeunes prêtres, qui étudiaient aux Carmes, de laisser refroidir leur zèle sacerdotal, une communauté était établie dans la maison qui, sous le nom de Communauté des Prêtres auxiliaires, devait se consacrer aux œuvres d'apostolat :
leur exemple devait rappeler aux élèves des Carmes ce que le prêtre doit à sa vocation, et à certaines époques de Tannée, les étudiants, devenus missionnaires, allaient assister leurs confrères en chaire et au confessionnal, et se retremper ainsi dans les fortifiants labeurs du saint ministère.
Les premiers fruits ne tardèrent pas à se montrer : le 17 octobre 1846, un élève, Tabbé Foulon, aujourd'hui cardinal et archevêque de Lyon, était reçu licencié es lettres; avant sa mort (juin 1848), Mgr Affre avait vu douze élèves de FEcole conquérir le même grade.
En septembre 1847, une section scientifique était venue doubler la section littéraire : le premier docteur es lettres, Tabbé Lavigerie, ne devait venir qu'en 1850.
La direction de l'Ecole avait été confiée dès Torigine à Tabbé Cruice, mort évêque de Marseille, et c'est en grande partie à cet homme de Dieu qu'il faut attribuer les succès de Tœuvre : docteur es lettres, écrivain fécond et charmant, prédicateur de talent, le premier supérieur des Carmes savait aussi descendre dans les détails les plus humbles de l'administration, et son activité ingénieuse avait su procurer à la maison des ressources qui lui permettaient de s'étendre par l'admission d'élèves boursiers.
Aussi quand Mgr Sibour succéda à Mgr Affre, l'abbé Cruice fut-il maintenu à la tête de l'Ecole avec laquelle il semblait s'être identifié. De plus, l'archevêque autorisa le supérieur des Carmes à ouvrir à côté de la division ecclésiastique une division laïque où se ferait la préparation aux écoles du gouvernement :
les élèves de l'école préparatoire devaieiiit profiter des leçons des professeurs éminents qui enseignaient à l'école ecclésiastique, mai» pour tout le reste les deux communaatés étaient séparées et chacune d'elles avait on
directeur distinct sous l'autorité de l'abbé Cruice.
Rnfin le 15 octobre 1851, la maison des Carmes donna l'hospitalité aux Dominicains restaurés par le P. Lacordaire : les religieux reçurent la charge de desservir l'église et on leur donna la jouissance de la partie des bâtiments qui communiquait avec elle ; on aménagea pour l'école ecclésiastique la chapelle des martyrs située au fond du jardin (i).
L'école préparatoire eut ime chapelle distincte dans l'intérieur de la maison ; le jardin fut divisé en deux parties, dont l'une fut affectée aux Dominicains, l'autre à l'école ecclésiastique : l'école préparatoire avait l'usage de la cour d'entrée où s'élevèrent les bâtiments, con^ruitspour servir d'études et de dortoirs, sur la me de Vaugirard et sur la cour de l'église (2). Quant aux prêtres auxiliaires,, ils
1. La chapelle des Martyrs a disparu en 1867, lors du percement de la rue de Rennes ; elle s*élevait à peu près à Tendrott où est la maison qui porte le n^ 102.
2. Ce sont aujourd'hui les amphithéâtres de droit, . les services de physique et de minéralogie, ainsi que la hibliothèqne de la Faculté de Droit.
avaient quitté la maison pour desservir Téglise de Sainte-Geneviève, rendue au culte par les décrets présidentiels du 6 décembre 1851 et du 22 mars 1852.
L'Ecole des Carmes se développa donc sous la sage direction de M. Cruice; il avait comme auxiliaires M. Tabbé Isoard, aujourd'hui évêque d'Annecy, en qualité de sousdirecteur à Técole préparatoire et à l'école ecclésiastique, M. Hugonin, sous-directeur.
Nous ne pouvons passer sous silence un collaborateur modeste que les anciens élèves de rinstitut catholique me reprocheraient d'oublier : entré dès le début comme élève ecclésiastique, Victor Tassin fut arrêté par la délicatesse de sa conscience au moment de franchir le pas redoutable du sous-diaconat, mais il ne quitta pas l'école, et sous l'habit laïque devint l'un des fidèles serviteurs de l'œuvre. Il devait partager les destinées de la maison, et lors de la création de l'Université catholique en 1875, il en devint le premier secrétaire général : c'est là que nous l'avons vu à l'œuvre, toujours sur la brèche; c'est là que
nous l'avons vu tomber en 1887 laissant derrière lui une mémoire vénérée des trente générations d'étudiants qui ont passé par ses mains.
En 1862, M, Tabbé Cruice était nommé à Tévêché de Marseille, il eut pour successeurs ses deux principaux auxiliaires : M. l'abbé Hugonin et M. l'abbé Isoard, qui prirent la direction des deux divisions rendues par là à peu près indépendantes Tune de l'autre.
L'école préparatoire était en pleine prospérité, l'école ecclésiastique s'était moins développée par suite du défaut de ressources.
S. E, le cardinal Morlot, qui avait succédé à Mgr Sibour, eut à cœur de donner une impulsion nouvelle à l'école ecclésiastique et de la ramener à la destination prévue par son premier fondateur.
Le chapitre de Sainte-Geneviève allait être reconstitué : des négociations avaient été ouvertes avec M. Rouland, ministre de l'instruction publique et le maréchal Vaillant, ministre de la maison de l'empereur : un décret du 22 mai 1862, réunit en la personne de M. l'abbé
Hugonin, les charges de supérieur des Carmes et de doyen de Sainte-Greneviève. Les chapelains devaient, comme à Saint- Loiiis des Français, à Rome, se diviser en deux catégories : d'une part, des prêtres ayant déjà reçu une formation complète qui devaient desservir Téglise patronale ; et à côté d'eux, un certain nombre de jeunes ecclésiastiques qui, tout en prêtant leur assistance au clergé de Sainte-Geneviève dans les circonstances exceptionnelles, devaient s'adonner aux études supérieures dans la maison des Carmes. Il fut créé, par arrêté du 3 juillet 1862, vingt-quatre bourses et demie (i); le doyen et les chapelains actifs recevaient un supplément de traitement déterminé par le même arrêté. Cette mesure eut pour effet d'assurer à l'école ecclésiastique un recrutement régulier : une trentaine d'élèves bénéficiaient de bourses ou de firactions de bourses, et à côté des boursiers, l'école admettait des élèves payant leur
I. Ces bourses ont continué à être inscrites au budget de TEtat jusqu'en 1876; en 1877, elles ont été supprimées.
pension, en sorte que la coramunauté s'élevait, année moyenne, à une quarantaine de membres.
En 1868, la maison des Carmes perdit presque à la fois ses deux directeurs : Mgr Isoard fut nommé auditeur de rote, et Mgr HugcHiin fut appelé à l'évêché de Bayeux. L'archevêque de Paris, qui était Mgr Darboy, mit à k tête de Técole ecclésiastique Tabbé Maricourt (aujourd'hui recteur des Facultés catholiques d'Angers), qui venait de céder la direction du collège de Juilly aux Pères de l'Oratoire.
L'école préparatoire fut confiée à l'abbé Thenon, qui venait, depuis un an à peine, de receveur le sacerdoce après avoir été élève de l'école normale et de l'école d'Athènes et avoir passé plusieurs années dans l'enseignement public; l'abbé Thenon, aussitôt après son ordination, avait fondé une œuvre destinée à procurer aux lycéens le bienfait de l'éducation ecclésiastique : en janvier 1867, il avait groupé dans la maison du Patronage Sainte-Mélanie, rue Lhomond, quelques jeunes gens qu*il conduisait à Louis-le-Grrand pour
les classes, mais qu'il gardait auprès de lui pendant le reste de la journée : c'était Tembryon de TEcole Bossuet, aujourd'hui si florissante, et dont les succursales Fénelon, Gerson et Ozanam font aux élèves des lycées un bien inestimable. Quand on lui proposa la direction de l'école préparatoire des Carmes, l'abbé Thenon obtint sans peine l'autorisation d'amener avec lui l'Ecole Bossuet qui prit possession d'une partie des bâtiments, laissés libres par le départ des Dominicains qui venaient de s'établir dans le couvent, déjà détruit, hélas! de la rue Jean de Beauvais.
L'abbé Thenon fit faire quelques constructions nouvelles, notamment une partie de celles qu'on voit aujourd'hui sur la rue d' Assas. Son œuvre personnelle de l'Ecole Bossuet se greffa sur celle de l'école préparatoire» qui s'adressait à peu près au même public, et elle était assez vivace en 1876 pour pouvoir traverser sans naufrage les épreuves du siège et de la Commune.
Pendant la guerre, M. Thenon avait tenu par intérim, les fonctions de directeur de
Técole ecclésiastique; Mgr Guibert, en 1871, l'en chargea officiellement et, comme au temps de Mgr Cruice, la maison se retrouva sous une seule direction.
En 1875, quand la loi sur renseignement supérieur permit la fondation d'universités catholiques, l'archevêque de Paris affecta la maison des Carmes à la grande œuvre qui allait se créer : l'Ecole Bossuet se transporta dans la maison de la rue Madame qu'elle oc« cupe actuellement et l'école ecclésiastique fut placée sous la direction de M. Tabbé Ledein, aujourd'hui curé de Saint-Pierre de Chaillot. Trois ans après, l'institution de la Faculté de théologie amena la création du séminaire universitaire, dont les Prêtres de Saint-Sulpice ont bien voulu prendre la direction et qui se substitua à l'école fondée par Mgr AÔre,
Telles ont été l'origine et les destinées changeantes de ces vieux bâtiments où vivent, un peu à l'étroit, nos Facultés catholiques.
Combien de ceux qui 7 ont passé de longues
années en connaissaient rhistoire? J'ai essayé de la raconter dans Tespoir que les élèves de la maison s'y attacheront plus encore quand ils sauront de quels souvenirs ils sont les gardiens et de quelles vertus ils doivent être les continuateurs.
P. PISANL
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