ET CONSTRUCTION DE L'ÉGLISE
C*est aux premières années du xvif siècle que remonte la fondation de la maison des Carmes de la rue de Vaugirard. A cette époque, il y avait à Paris, depuis 1309, un couvent de Carmes, celui de la place Maubert, sur remplacement duquel on a construit un marché ; les Carmes de la place Maubert suivaient l'observance mitigée.
La réforme du Carmel établie par sainte Thérèse et saint Jean de la Croix ne s'intro-
duisit en France que sous Henri IV; en 1604, les Carmélites espagnoles s'établirent au couvent de la rue d'Enfer; leur désir était de voir les Carmes réformés fonder une maison à Paris ; c'était le vœu de beaucoup de personnes pieuses, et le pape Paul IV écrivit lui-même au roi Henri IV pour lui demander d'accueillir les Carmes de la réforme de sainte Thérèse, qu'on appelait carmes déchaux ou déchaussés : la réponse du roi fut favorable et le général de l'ordre désigna deux religieux pour entreprendre deux fondations à Lyon et à Paris ; les deux religieux choisis par les supérieurs étaient français : c'étaient Denis de Macanau de Salegourde, et Bernard de Vaillac, cousin du duc d'Uzès ; leurs noms de rel^on étaient Denis delà Mère de Dieu, et Bernard de Saint- Joseph.
Débarqués à Marseille au commencement de 1610, le P. Denis et le P. Bernard se mirent en route à pied en suivant le cours du Rhône, et aussitôt arrivés à Lyon ils commencèrent à prêcher : leur parole apostolique fut écoutée avec enthousiasme, et comme d'ail-
leurs ils étaient aussi savants que pieux, ils ne tardèrent pas à trouver des protecteurs dévoués qui entreprirent la fondation d'une maison de Tordre à Lyon.
C'est à ce moment même qu'ils apprirent la nouvelle de l'attentat qui avait mis fin aux jours du roi : leur protecteur n'était plus; avaient-ils à continuer leur route? Ils devaient s'attendre à trouver Paris en émoi, et les esprits trop préoccupés pour que le public prît intérêt à l'affaire qu'ils avaient à traiter? Plus d'un à leur place aurait repris le chemin de l'Italie et remis à plus tard la suite d'une entreprise que des raisons majeures empêchaient de mener à bonne fin ; mais les deux bons religieux ne se crurent pas le droit de modifier les instructions qu'ils avaient reçues; ils s'acheminèrent sans retard vers Paris, où ils arrivèrent dans l'automne de 1610. Leur confiance en la Providence ne fut pas trompée ; la reine régente Marie de Médicis était toute dévouée aux ordres religieux et en particulier au Carmel : sans donc attendre l'arrivée des deux religieux, elle avait autorisé par lettres paten-
tes de juin 1610 la fondation de la maison des Carmes.
Les PP. Denis et Bernard trouvèrent donc leurs affaires en bonne voie, cependant il ne suffisait pas d'avoir des lettres patentes, il allait que ces lettres fussent enregistrées par le parlement, et tout faisait prévoir que cette formalité essentielle ne s'accomplirait pas sans de vives résistances et de longs délais. En attendant, les Carmes acceptèrent Thospitalité au collège de Cluny , sur la montagne Sainte- Geneviève : cette communauté, qui appartenait à Tordre de Citeaux, était fort riche, mais la vie religieuse s*y était singulièrement relâchée ; les Carmes trouvèrent dans cette maison le moyen de vaquer en paix à leurs exercices religieux : c et pour la solitude, ils la trouvaient à loisir, surtout à la chapelle (i) ».
Mais au bout de peu de temps l'édification que donnaient les deux religieux détermina une réforme dans cette communauté relâchée;
I. Les Carmes déchaussés a Paris, par un prêtre de l'Ecole des Carmes (l'abbé Lalanne). Extrait de la Revue catholique. Versailles, 1854. Nous ferons de fréquents emprunts à cette intéressante monographie.
on reprit les observances de la règle de saint Benoît, et c'est de cette maison que sortit peu après Tessaim qui alla fonder la congrégation fameuse des bénédictins de Saint-Maur.
Les Carmes n'attendaient donc pas d'être définitivement installés à Paris pour commencer à répandre le bon exemple autour d'eux, et pendant ce temps la Providence levait l'une après l'autre toutes les difficultés qui s'étaient d'abord opposées à leur établissement. Les adversaires de la fondation nouvelle comptaient sur l'aide des Carmes de la place Maubert. Ces religieux ne pouvaient vraisemblablement pas voir d'un bon œil l'arrivée de confrères qui, pratiquant plus rigoureusement la même règle, devaient faire tomber sur eux quelque discrédit ; mais tout au contraire le prieur des Grands-Carmes vint déclarer que, loin de s'opposer à l'admission des nouveaux venus, il était prêt à les recevoir et nourrir dans sa maison s'ils ne trouvaient pas d'autre asile ; les lettres patentes furent enregistrées en août 1611.
Le 22 mai suivant, Henri de Gondi, évêque
de Paris, octroya aux religieux les autorisations nécessaires ; et comme la fondation qui se préparait devait se faire sur le territoire de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, l'abbé, qui était Henri de Conti, évêque de Metz, leur avait accordé de son côté les permissions dont ils avaient besoin à cet effet.
Pendant qu'ils poursuivaient devant le parlement l'enregistrement de leurs lettres patentes, les Carmes avaient bien employé leur temps; les amis et bienfaiteurs des carmélites s'étaient mis avec eux à la recherche des moyens de fonder un couvent, et l'un d'eux, Nicolas Vivian, maître des comptes, s'était réservé l'honneur de leur donner le terrain. Ce terrain était situé dans un quartier isolé, en face du parc que Marie de Médicis venait |de créer autour de son palais du Luxembourg :
il y avait un beau jardin, et sur le chemin de Vaugirard, à l'angle de la rue Cassette, une petite maison. Cet immeuble appartenait à un protestant, M. Louis Barat, maître d'hôtel du roi, et à son épouse Catherine Fromage : on ne sait pas dans quelle condition Barat vendit
sa propriété à Vivian. Ce qu'on sait, c'est que Barat ne tarda pas à abjurer; en 163 1, il donna une somme de 1000 livres à la condition qu'une des chapelles de l'église, la première à main droite de l'entrée, serait dédiée à saint Louis et à sainte Catherine, c'est-à-dire à son saint patron et à la patronne de sa femme, et que cette chapelle appartiendrait à lui et à ses hoirs à perpétuité. Si, comme il est possible, la vente faite par Louis Barat coïncide avec son abjuration, il est probable qu'il céda son immeuble à des conditions avantageuses.
La première acquisition, iaite en 161 1, fut complétée dans le cours des deux années suivantes par deux autres qui furent faites grâce aux libéralités de l'abbé de Saint -Germain des Prés et de la princesse de Conti, sa mère ; dès lors l'enclos des Carmes n'eut plus pour limites que les rues adjacentes : au levant la rue Cassette, au midi le chemin de Vaugirard, qui avait été nommé rue du Luxembourg et devait prendre en 1659 le nom de rue de Vaugirard ; au couchant un sentier, désigné sur les plans sous le nom de sentier herbeux; ce sen-
tier prit bientôt le nom de sentier des Carmes, et ensuite celui de rue du Regard (i). Au' nord, le terrain des Carmes était borné par des jardins qui allaient jusqu'à la Croix-Rouge, entre les rues du Chasse-Midy et du Vieux- Colombier. Sur ces jardins on construira par la suite deux couvents de femmes dont nous aurons plus loin Toccasion de dire un mot.
Le jour de la Pentecôte 1611, qui était le 22 mai, les Carmes prirent possession de leur acquisition : ils se logèrent dans la petite maison, et, en attendant qu'on pût construire une église, ils transformèrent en chapelle une grande salle où les huguenots s'étaient longtemps assemblés pour leur prêche. Le nonce Laurent Ubaldini, neveu du pape Léon XI, vint bénir cette chapelle provisoire et y dit la première messe. Mais cette installation avait un caractère tout provisoire : les Carmes recueillaient beaucoup d'aumônes, car ils n'avaient pas tardé à trouver de hauts et puissants protecteurs, et leur ferveur ne cessait pas de leur
I. A cause d'un regard de conduite d'eau que les plans indiquent à Tangle de la rue de Vaugirard.
en gagner de nouveaux : aussi dès le commencement de Tannée 1613, le 7 février, ils purent faire poser la première pierre de leur couvent (i) : ils réservèrent cet honneur à Nicolas Vivian, c leur premier bienfaiteur après Dieu > . La maison fut placée sous le vocable de saint Joseph ; la dévotion à saint Joseph, chère à sainte Thérèse, était particulièrement en honneur au Carmel de Paris ; et les Carmes contribuèrent beaucoup par leurs prédications à la répandre en France : c'était aussi à saint Joseph que devait être dédiée la future église (2). Le plan de cette église fut élaboré sous les yeux d'Eléonore Galigaï, maréchale d'Ancre, qui s'était engagée à construire Tédi. fice à ses frais : le 21 juillet 16 13, la première pierre, bénite par le cardinal deBonzi, évêque de Béziers, fut posée par la reine régente Marie de Médicis ; on déploya à cette occasion une pompe extraordinaire.
1. Cette pierre est sous le pilier qui est à gauche du sanctuaire, du côté de la chapelle de la Sainte Vierge.
2. Cette église fut, dit-on, la première église de France placée sous le vocable de saint Joseph.
lO LA MAISON DES CARMES
Cependant la magnificence du plan exécuté par ordre de la maréchale d'Ancre avait alarmé la modestie et la prudence des bons religieux ; ils demandèrent des simplifications qui ne fiirent pas agréées par les architectes, et plutôt que de laisser terminer un monument qui n'eût pas été en harmonie avec la vie pauvre et cachée que leur imposait leur règle, les Carmes prirent le parti de se retirer en remerciant la maréchale de ses pieuses intentions. C'était un acte presque téméraire que de répudier les bienfaits de celle qui jouissait alors d'un empire absolu sur l'esprit de la reine, et qui pouvait devenir une ennemie redoutable pour ces présomptueux qui semblaient dédaigner sa protection. Mais les Carmes ne se laissèrent pas influencer par ces considérations d'ordre purement humain, et il se trouva qu'en faisant ainsi ils avaient agi au mieux de leurs intérêts : l'année 1617 vit s'écrouler le crédit de Concini et d'Eléonore Galigaï dont on connaît la fin tragique : que seraient devenus les Carmes s'ils avaient associé leur fortune à celle de la maréchale d'Ancre?
Dès la fin de Tannée 1617, Marie de Médicis se chargea de faire reprendre et mener à bonne fin les travaux interrompus, et Téglise fiit livrée au culte en 1620 : la bénédiction fut faite le 19 mars, en la fête de saint Joseph, patron de la nouvelle église, par Charles de Lorraine, évêque de Verdun. La consécration fut célébrée en grande cérémonie cinq ans plus tard : le prélat consécrateur était Éléonor d'Estampes de Valençai, évêque de Chartres, qui devint par la suite archevêque de Reims.
L'église de Saint-Joseph des Carmes existe encore telle qu'elle fut construite ; nous n'avons pas à en étudier le style, ni à en décrire les détails : un seul point doit attirer notre attention, c'est le dôme. Il y avait longtemps déjà que ce motif de décoration était employé en Italie : Sainte-Marie des Fleurs de Florence et Saint-Pierre de Rome sont les types qui ont inspiré les architectes des Quatre Nations (Institut), de la Sorbonne, du Val de Grâce, des Invalides, de l'Oratoire, de l'Assomption et de Sainte-Geneviève; mais la coupole des Carmes est le premier essai fait en France de
cette disposition architecturale; construit avec d*énormes charpentes, aussi bien que la lanterne qui le surmonte, ce dôme est une œuvre fort curieuse qui, vieille de trois siècles bientôt, ne paraît pas avoir souffert des injures du temps et semble capable de les défier longtemps encore.
L'achèvement de Téglise et la décoration des chapelles se prolongèrent pendant presque tout le XVII® siècle. Le maître-autel fut construit aux frais du chancelier Seguier, grand ami des Carmes, qui venait prier dans une petite tribune grillée située au premier étage, et la petite chapelle installée dans cette tribune s'appelait encore au moment de la Révolution V Oratoire de M, le Chancelier,
La peinture à fresque delà calotte intérieure du dôme est attribuée à BerthoUet Flaraaêl ; la statue de la sainte Vierge, en albâtre, avait été exécutée par Bozzi, sur les dessins du Bernin (i). Les chapelles furent ornées aux
I . Cette statue fut enlevée pendant la Révolution, et après le Concordat, Napoléon la fit placer à Notre- Dame, où elle est encore; la statue qu^on voit aujourd'hui aux Carmes n*est qu'un moulage en plâtre.
frais de bienfaiteurs qui en choisirent les patrons. La chapelle qui fait face à la chapelle de la sainte Vierge fut décorée aux frais de M. de Puisieux en 1620 et consacrée à sainte Thérèse et sainte Anne. Les autres chapelles furent faites en 1620, 1621, 1627 et 1628, celle de Saint-Jacques par M. d*Estampes, celle de Saint-Louis et de Sainte-Catherine par Louis Barat, le vendeur du terrain, celle de Saint- Élie par M. de Sourdiac, celle de Saint-Jean- Baptiste et Saint- Albert par M. de Mornas.
Des embellissements se succédèrent à intervalles rapprochés, souvent à Toccasion de la sépulture dans les caveaux de l'église de quelque bienfaiteur ou de quelque grand personnage. C'est ainsi que nous relevons en 1638 la sépulture de madame Bouthillier de Rancé, mère du restaurateur de la Trappe; en 1647, celle de Mgr Thadée Barberini, neveu d'Urbain VIII; en 1671, celle de l'archevêque de Reims, Éléonor de Valençai, celui-là même qui avait consacré l'église.